La vie et la mort du roi Richard III
Chapter 2
ANNE.--Horrible démon, au nom de Dieu, loin d'ici, et laisse-nous en paix. Tu as établi ton enfer sur cette heureuse terre que tu as remplie de cris de malédiction, et de profondes exclamations de douleur. Si tu te plais à contempler tes odieux forfaits, regarde cet échantillon de tes assassinats. Oh! voyez, voyez! les blessures de Henri mort rouvrent leurs bouches glacées, et saignent de nouveau. Rougis, rougis de honte, masse odieuse de difformités: car c'est ta présence qui fait sortir le sang de ces vides et froides veines qui ne contenaient plus de sang. C'est ton forfait inhumain et contre nature qui provoque ce déluge contre nature.--O Dieu, qui formas ce sang, venge sa mort! Terre qui bois ce sang, venge sa mort! Ciel, d'un trait de ta foudre frappe à mort le meurtrier; ou bien ouvre ton soin, ô terre, et dévore-le à l'instant comme tu engloutis le sang de ce bon roi, qu'a assassiné son bras conduit par l'enfer.
GLOCESTER.--Madame, vous ignorez les règles de la charité, qui rend le bien pour le mal, et bénit ceux qui nous maudissent.
ANNE.--Scélérat, tu ne connais aucune loi, ni divine ni humaine: il n'est point de bête si féroce qui ne sente quelque atteinte de pitié.
GLOCESTER.--Je n'en sens aucune, preuve que je ne suis point une de ces bêtes.
ANNE.--O prodige! entendre le diable dire la vérité!
GLOCESTER.--Il est encore plus prodigieux de voir un ange se mettre ainsi en colère.--Souffrez, divine perfection entre les femmes, que je puisse me justifier en détail de ces crimes supposés.
ANNE.--Souffre plutôt, monstre d'infection entre tous les hommes, que, pour ces crimes bien connus, je maudisse en détail ta personne maudite.
GLOCESTER.--Toi, qui es trop belle pour que des noms puissent exprimer ta beauté, accorde-moi avec patience quelques instants pour m'excuser.
ANNE.--Toi qui es plus odieux que le coeur ne peut le concevoir, il n'est pour toi d'autre excuse admissible que d'aller te pendre.
GLOCESTER.--Par un pareil désespoir je m'accuserais moi-même.
ANNE.--Et c'est par le désespoir que tu pourrais t'excuser, en faisant sur toi-même une juste vengeance de l'injuste carnage que tu fais des autres.
GLOCESTER.--Dites, si je ne les avais pas tués?
ANNE.--Eh bien, alors ils ne seraient pas morts! mais ils sont morts, et par toi, scélérat diabolique.
GLOCESTER.--Je n'ai point tué votre mari.
ANNE.--Il est donc vivant?
GLOCESTER.--Non, il est mort; il a été tué de la main d'Édouard.
ANNE.--Tu as menti par ton infâme gorge.--La reine Marguerite a vu ton épée meurtrière fumante de son sang, cette même épée que tu allais ensuite diriger contre elle-même, si tes frères n'en eussent écarté la pointe.
GLOCESTER.--Je fus provoqué par sa langue calomnieuse, qui chargeait de leur crime ma tête innocente.
ANNE.--Tu fus provoqué par ton âme sanguinaire, qui ne rêva jamais que sang et carnage.--N'as-tu pas tué ce roi?
GLOCESTER.--Je vous l'accorde.
ANNE.--Tu l'accordes, porc-épic? Eh bien, que Dieu m'accorde donc aussi que tu sois damné pour cette action maudite!--Oh! il était bon, doux, vertueux.
GLOCESTER.--Il n'en était que plus digne du Roi du ciel, qui le possède maintenant.
ANNE.--Il est dans le ciel, où tu n'entreras jamais.
GLOCESTER.--Qu'il me remercie donc de l'y avoir envoyé: il était plus fait pour ce séjour que pour la terre.
ANNE.--Et toi, tu n'es fait pour aucun autre séjour que l'enfer.
GLOCESTER.--Il y aurait encore une autre place, si vous me permettiez de la nommer.
ANNE.--Quelque cachot, sans doute.
GLOCESTER.--Votre chambre à coucher.
ANNE.--Que l'insomnie habite la chambre où tu reposes!
GLOCESTER.--Elle l'habitera, madame, jusqu'à ce que j'y repose entre vos bras[2].
[Note 2: _Till I lie with you_.]
ANNE.--Je l'espère ainsi.
GLOCESTER.--Et moi, j'en suis sûr.--Mais, aimable lady Anne, finissons cet assaut de mots piquants, et discutons d'une manière plus posée.--L'auteur de la mort prématurée de ces Plantagenet, Henri et Édouard, n'est-il pas aussi condamnable que celui qui en a été l'instrument?
ANNE.--Tu en as été la cause, et de toi est sorti cet effet maudit.
GLOCESTER.--C'est votre beauté qui a été la cause de cet effet. Oui, votre beauté qui m'obsédait pendant mon sommeil, et me ferait entreprendre de donner la mort au monde entier, si je pouvais à ce prix vivre seulement une heure sur votre sein charmant.
ANNE.--Si je pouvais le croire, je te déclare, homicide, que tu me verrais déchirer de mes ongles la beauté de mon visage.
GLOCESTER.--Jamais mes yeux ne supporteraient la destruction de cette beauté. Vous ne parviendrez pas à l'outrager, tant que je serai présent. C'est elle qui m'anime comme le soleil anime le monde: elle est ma lumière, ma vie.
ANNE.--Que la sombre nuit enveloppe ta lumière, que la mort éteigne ta vie!
GLOCESTER.--Ne prononce pas de malédictions contre toi-même, belle créature; tu es pour moi l'une et l'autre.
ANNE.--Je le voudrais bien, pour me venger de toi.
GLOCESTER.--C'est une haine bien contre nature, que de vouloir te venger de celui qui t'aime!
ANNE.--C'est une haine juste et raisonnable, que de vouloir être vengée de celui qui a tué mon mari.
GLOCESTER.--Celui qui t'a privée de ton mari ne l'a fait que pour t'en procurer un meilleur.
ANNE.--Il n'en existe point de meilleur que lui sur la terre.
GLOCESTER.--Il en est un qui vous aime plus qu'il ne vous aimait.
ANNE.--Nomme-le.
GLOCESTER.--Plantagenet.
ANNE.--Eh! c'était lui.
GLOCESTER.--C'en est un du même nom; mais d'une bien meilleure nature.
ANNE.--Où donc est-il?
GLOCESTER.--Le voilà. (_Elle lui crache au visage_.) Pourquoi me craches-tu au visage?
ANNE.--Je voudrais, à cause de toi, que ce fût un mortel poison.
GLOCESTER.--Jamais poison ne vint d'un si doux endroit.
ANNE.--Jamais poison ne tomba sur un plus odieux crapaud.--Ote-toi de mes yeux; ta vue finirait par me rendre malade.
GLOCESTER.--C'est de tes yeux, douce beauté, que les miens ont pris mon mal.
ANNE.--Que n'ont-ils le regard du basilic pour te donner la mort!
GLOCESTER.--Je le voudrais, afin de mourir tout d'un coup, au lieu qu'ils me font mourir sans m'ôter la vie. Tes yeux ont tiré des miens des larmes amères. Ils les ont fait honteusement rougir de pleurs puérils, ces yeux qui ne versèrent jamais une larme de pitié, ni quand mon père York et Édouard pleurèrent au douloureux gémissement que poussa Rutland dans l'instant où l'affreux Clifford le perça de son épée; ni lorsque ton belliqueux père, me faisant le funeste récit de la mort de mon père, s'interrompit vingt fois pour pleurer et sangloter comme un enfant, et que tous les assistants avaient les joues trempées de larmes, comme des arbres chargés des gouttes de la pluie; en ces tristes instants mes yeux virils ont dédaigné de s'humecter d'une seule larme; mais ce que n'ont pu faire toutes ces douleurs, ta beauté l'a fait, et mes yeux sont aveuglés de pleurs. Jamais je n'ai supplié ni ami ni ennemi; jamais ma langue ne put apprendre un doux mot capable d'adoucir la colère; mais aujourd'hui que ta beauté peut en être le prix, mon coeur superbe sait supplier, et pousse ma langue à parler. (_Anne le regarde avec dédain_.) Ah! n'enseigne pas à tes lèvres cette expression de mépris: elles ont été faites pour le baiser et non pour l'outrage. Si ton coeur vindicatif ne sait pas pardonner, tiens, je te prête cette épée acérée: si tel est ton désir, enfonce-la dans ce coeur sincère, et fais enfuir une âme qui t'adore: j'offre mon sein nu au coup mortel, et à tes genoux je te demande humblement la mort. (_Il découvre son sein: Anne dirige l'épée contre lui_.) Non, n'hésite pas: j'ai tué le roi Henri.--Mais ce fut ta beauté qui m'y entraîna. Allons, hâte-toi.--C'est moi qui ai poignardé le jeune Édouard. (_Elle dirige de nouveau l'épée contre lui_.) Mais ce fut ce visage céleste qui poussa mes coups. (_Elle laisse tomber l'épée_.) Relève cette épée ou relève-moi.
ANNE.--Lève-toi, fourbe: quoique je désire ta mort, je ne veux pas être ton bourreau.
GLOCESTER.--Eh bien, ordonne-moi de me tuer, et je t'obéirai.
ANNE.--Je te l'ai déjà dit.
GLOCESTER.--C'était dans ta colère.... Redis-le encore; et au moment où tu auras prononcé l'ordre, cette main qui, par amour pour toi, tua l'objet de ton amour, tuera encore, par amour pour toi, un amant bien plus sincère. Tu auras contribué à leur mort à tous deux.
ANNE.--Plût à Dieu que je pusse connaître ton coeur!
GLOCESTER.--Ma langue vous le représente.
ANNE.--Je crains bien qu'ils ne soient faux tous deux.
GLOCESTER.--Il n'y eut donc jamais d'homme sincère.
ANNE.--Bien, bien; reprenez votre épée.
GLOCESTER.--Dis donc que tu m'as pardonné.
ANNE.--Vous le saurez par la suite.
GLOCESTER.--Mais puis-je avoir de l'espérance?
ANNE.--Tous les hommes l'ont: espère.
GLOCESTER.--Daigne porter cet anneau.
ANNE _met l'anneau à son doigt_.--Recevoir n'est pas donner.
GLOCESTER.--Vois comme cet anneau entoure ton doigt: c'est ainsi que mon pauvre coeur est enfermé dans ton sein. Use de tous deux, car tous deux sont à toi; et si ton pauvre et dévoué serviteur peut encore solliciter de ta gracieuse beauté une seule faveur, tu assures son bonheur pour jamais.
ANNE.--Quelle est cette faveur?
GLOCESTER.--Qu'il vous plaise de laisser ce triste emploi à celui qui a plus que vous sujet de se couvrir de deuil; et d'aller d'ici vous reposer à Crosby où, dès que j'aurai solennellement fait inhumer ce noble roi dans le monastère de Chertsey, et arrosé son tombeau des larmes de mon repentir, j'irai vous retrouver encore avec un vertueux empressement. Pour plusieurs raisons que vous ignorez, je vous en conjure, accordez-moi cette grâce.
ANNE.--De tout mon coeur; et j'ai bien de la joie de vous voir si touché de repentir.--Tressel, et vous, Berkley, accompagnez-moi.
GLOCESTER.--Dites-moi donc adieu?
ANNE.--C'est plus que vous ne méritez: mais puisque vous m'instruisez à vous flatter, imaginez-vous que je vous ai dit adieu.
(Lady Anne sort avec Tressel et Berkley).
GLOCESTER.--Allons, vous autres, emportez ce corps.
UN DES OFFICIERS.--A Chertsey, noble lord?
GLOCESTER.--Non, à White-Friars.--Et attendez-moi là. (_Le cortège sort avec le corps_.) A-t-on jamais fait la cour à une femme de cette manière? a-t-on jamais fait de cette manière la conquête d'une femme? Je l'aurai, mais je ne compte pas la garder longtemps.--Quoi! moi qui ai tué son époux et son père, l'attaquer au plus fort de la haine qu'elle a pour moi dans le coeur, les malédictions à la bouche, les larmes dans les yeux, et en présence de l'objet sanglant qui excite sa vengeance! Dieu, sa conscience et ce cercueil sollicitaient contre moi; et moi, sans aucun ami pour appuyer mes sollicitations, que le diable en personne et mes regards dissimulés! Et en venir à bout! c'est du moins ce qu'on peut parier, le monde contre rien.--Ah! a-t-elle donc déjà oublié son époux, ce brave Édouard, que j'ai, il y a à peu près trois mois, poignardé à Tewksbury dans ma fureur? Le plus gracieux et le plus aimable gentilhomme que puisse jamais offrir l'univers entier, formé par la nature avec prodigalité; jeune, vaillant, sage, et l'on n'en peut douter, tout fait pour être roi? Et elle abaisse ses regards sur moi qui ai moissonné dans son riche printemps cet aimable prince, et qui ai fait de son lit le séjour d'un douloureux veuvage! sur moi, qui tout entier ne vaux pas la moitié de ce que valait Édouard! sur moi, boiteux et si horriblement contrefait! Mon duché contre un misérable denier, que je me suis mépris tout ce temps sur ma personne. Sur ma vie, elle trouve, quoique je n'en puisse faire autant, que je suis un homme singulièrement bien tourné. Allons, je veux faire emplette de miroirs, et entretenir à mes frais quelques douzaines de tailleurs, pour étudier les modes et en parer ma personne: puisque me voilà parvenu à gagner ses bonnes grâces, je ferai bien quelques frais pour me maintenir dans cette heureuse situation.--Mais commençons par faire loger le compagnon dans son tombeau, et ensuite je reviendrai soupirer aux genoux de ma belle.--Brillant soleil, luis en attendant que j'achète un miroir, afin qu'en marchant je puisse voir mon ombre.
(Il sort.)
SCÈNE III
Toujours à Londres.--Un appartement dans le palais.
_Entrent_ LA REINE ELISABETH, LORD RIVERS ET LORD GREY.
RIVERS.--Madame, calmez-vous: il n'est pas douteux que Sa Majesté ne recouvre bientôt sa santé accoutumée.
GREY.--Vos inquiétudes ne font qu'aggraver son mal. Ainsi, au nom de Dieu, prenez meilleure espérance, et tâchez de réjouir Sa Majesté par des discours gais et animés.
ÉLISABETH.--S'il était mort, que deviendrais-je?
GREY.--Vous n'auriez d'autre malheur que la perte d'un tel époux.
ÉLISABETH.--La perte d'un tel époux renferme tous les malheurs.
GREY.--Le ciel vous a fait don d'un excellent fils pour être votre consolateur et votre appui quand le roi ne sera plus.
ÉLISABETH.--Ah! il est jeune, et sa minorité est confiée aux soins de Richard de Glocester, à un homme qui ne m'aime point, ni aucun de vous.
RIVERS.--Est-il décidé qu'il sera protecteur?
ÉLISABETH.--Cela est décidé. Cela n'est pas encore fait, mais cela sera nécessairement si le roi vient à manquer.
(Entrent Buckingham et Stanley).
GREY.--Voici les lords Buckingham et Stanley.
BUCKINGHAM.--Mes bons souhaits à Votre royale Majesté.
STANLEY.--Dieu veuille rendre à Votre Majesté le bonheur et la joie.
ÉLISABETH.--La comtesse de Richmond[3], mon cher lord Stanley, aurait bien de la peine à dire _amen_ à cette bonne prière. Cependant, Stanley, quoiqu'elle soit votre femme et qu'elle ne m'aime pas, soyez bien sûr, mon bon lord, que son orgueilleuse arrogance ne vous attire point ma haine.
[Note 3: La comtesse du Richmond, mère du jeune comte de Richmond depuis Henri VII, avait épousé en secondes noces lord Stanley.]
STANLEY.--Je vous supplie, ou de ne pas ajouter foi aux propos calomnieux de ses jaloux et perfides accusateurs, ou, quand l'accusation sera fondée, d'avoir de l'indulgence pour sa faiblesse, résultat de l'aigreur que donne la maladie, et non d'aucune mauvaise volonté réelle.
ÉLISABETH.--Avez-vous vu le roi aujourd'hui, milord?
STANLEY.--Nous sortons dans le moment, le duc de Buckingham et moi, de faire visite à Sa Majesté.
ÉLISABETH.--Voyez-vous, milords, quelque apparence que sa santé puisse s'améliorer?
BUCKINGHAM.--Madame, il y a tout lieu d'espérer. Sa Majesté parle avec gaieté.
ÉLISABETH.--Que Dieu lui accorde la santé! Avez-vous parlé d'affaires avec lui?
BUCKINGHAM.--Oui, madame. Il désire fort pacifier les différends du duc de Glocester avec vos frères, et ceux de vos frères avec milord chambellan: il vient de les mander tous devant lui.
ÉLISABETH.--Dieu veuille que tout s'arrange! mais cela ne sera jamais.--Je crains bien que notre bonheur ait atteint son dernier terme.
(Entrent Glocester, Hastings et Dorset.)
GLOCESTER.--Ils me calomnient, et je ne le souffrirai pas.--Qui sont-ils, ceux qui se plaignent au roi que je leur fais mauvaise mine, et que je ne les aime pas? Par saint Paul! ils aiment bien peu Sa Grâce, ceux qui remplissent ses oreilles de semblables tracasseries! Parce que je ne sais pas flatter, dire de belles paroles, sourire aux gens, cajoler, feindre, tromper, saluer d'un coup de tête à la française, et avec des singeries de politesse, il faudra qu'on m'accuse de rancune et d'inimitié! Un homme franc et qui ne pense point à mal ne saurait-il éviter que sa sincérité ne soit mal interprétée par de fourbes et insinuants faquins vêtus de soie?
GREY.--A qui, dans cette assemblée, Votre Grâce nous fait-elle l'honneur de s'adresser?
GLOCESTER.--A toi, qui n'as pas plus de probité que[4] d'honneur. Quand t'ai-je fait tort? ou à toi, ou à toi (_en montrant les autres lords_), à aucun de votre cabale? Dieu vous confonde tous! Sa Majesté..... (que Dieu veuille conserver plus longtemps que vous ne le souhaitez!) ne peut respirer un moment tranquille, que vous n'alliez la fatiguer de vos infâmes délations.
[Note 4:
_To whom in all this presence speaks your grace?_ _--To thee that hast nor honesty nor grace_.
Il a fallu, pour conserver quelque chose de la forme de cette réplique de Glocester, substituer le mot _honneur_ au mot _grâce_, qui ne peut s'entendre en français dans le sens qu'il a ici en anglais.]
ÉLISABETH.--Mon frère de Glocester, vous avez mal pris la chose. Le roi, de sa propre et royale volonté, et sans en avoir été sollicité par personne, ayant en vue, apparemment, la haine que vous nourrissez dans votre coeur, et qui éclate dans votre conduite, contre mes enfants, mes frères et moi-même, vous mande auprès de lui, afin de prendre connaissance des motifs de votre mauvaise volonté pour travailler à les écarter.
GLOCESTER.--Je ne saurais dire, mais le monde est devenu si pervers, que le roitelet vient picoter là où n'oserait percher l'aigle.--Depuis que tant de Gros-Jean sont devenus gentilshommes, bien des gentilshommes sont redevenus Gros-Jean.
ÉLISABETH.--Allons, allons, mon frère Glocester, nous devinons votre pensée. Vous êtes blessé de mon élévation et de l'avancement de mes amis: Dieu nous fasse la grâce de n'avoir jamais besoin de vous!
GLOCESTER.--En attendant, Dieu nous fait la grâce, madame, d'avoir besoin de vous: c'est par vos menées que mon frère est emprisonné, que je suis moi-même disgracié, et que la noblesse du royaume est tenue en mépris; tandis qu'on fait tous les jours de nombreuses promotions pour anoblir des personnages qui, deux jours auparavant, avaient à peine un noble.
ÉLISABETH.--Au nom de Celui qui, du sein de la destinée tranquille où je vivais satisfaite, m'a élevée à cette grandeur pleine d'inquiétudes, je jure que jamais je n'ai aigri Sa Majesté contre le duc de Clarence, et qu'au contraire j'ai plaidé sa cause avec chaleur. Milord, vous me faites une honteuse injure de jeter sur moi, contre toute vérité, ces soupçons déshonorants.
GLOCESTER.--Vous êtes capable de nier que vous avez été la cause de l'emprisonnement de milord Hastings?
RIVERS.--Elle le peut, milord; car...
GLOCESTER.--Elle le peut, lord Rivers? et qui ne le sait pas qu'elle le peut? Elle peut vraiment faire bien plus que le nier: elle peut encore vous faire obtenir nombre d'importantes faveurs et nier après que sa main vous ait secondé, et faire honneur de toutes ces dignités à votre rare mérite. Que ne peut-elle pas? Elle peut!... oui, par la messe[5], elle peut...
[Note 5:
_Ay marry may she_! --_What marry may she_? --_What marry may she? marry with a king_.
Il y a ici un jeu de mots entre le mot _marry_, espèce de serment, et _marry_, qui signifie marier, épouser. Il a fallu, pour conserver quelque sens à cette partie du dialogue, substituer à _marry_ le serment par la _messe_, assez familier aux Anglais de cette époque.]
RIVERS.--Eh bien! par la messe, que peut-elle?...
GLOCESTER.--Ce qu'elle peut, par la messe! épouser un roi, un beau jeune adolescent. Nous savons que votre grand'mère n'a pas trouvé un si bon parti.
ÉLISABETH.--Milord de Glocester, j'ai trop longtemps enduré vos insultes grossières, et vos brocards amers. Par le ciel! j'informerai Sa Majesté de ces odieux outrages que j'ai tant de fois soufferts avec patience. J'aimerais mieux être servante de ferme que d'être une grande reine à cette condition d'être ainsi tourmentée, insultée, et en butte à vos emportements. Je trouve bien peu de joie à être reine d'Angleterre!
(Entre la reine Marguerite, qui demeure en arrière).
MARGUERITE.--Et ce peu, puisse-t-il être encore diminué! Mon Dieu, je te le demande! Tes honneurs, ta grandeur, et le trône où tu t'assieds, sont à moi.
GLOCESTER, _à Élisabeth_.--Quoi! vous me menacez de vous plaindre au roi? Allez l'instruire, et ne m'épargnez pas: comptez que ce que je vous ai dit, je le soutiendrai en présence du roi: je brave le danger d'être envoyé à la Tour. Il est temps que je parle: on a tout à fait oublié mes travaux.
MARGUERITE, _toujours derrière_.--Odieux démon! Je ne m'en souviens que trop. Tu as tué, dans la Tour, mon époux Henri, et mon pauvre fils Édouard à Tewksbury.
GLOCESTER, _à Élisabeth_.--Avant que vous fussiez reine, ou votre époux roi, j'étais le cheval de peine dans toutes ses affaires, l'exterminateur de ses fiers ennemis, le rémunérateur prodigue de ses amis; pour couronner son sang, j'ai versé le mien.
MARGUERITE.--Oui, et un sang bien meilleur que le sien ou le tien.
GLOCESTER, _à Élisabeth_.--Et pendant tout ce temps, vous et votre mari Grey, combattiez pour la maison de Lancastre; et vous aussi, Rivers.--Votre mari n'a-t-il pas été tué dans le parti de Marguerite, à la bataille de Saint-Albans? Laissez-moi vous remettre en mémoire, si vous l'oubliez, ce que vous étiez alors, et ce que vous êtes aujourd'hui; et en même temps ce que j'étais moi, et ce que je suis.
MARGUERITE.--Un infâme meurtrier, et tu l'es encore.
GLOCESTER.--Le pauvre Clarence abandonna son père Warwick, et se rendit parjure. Que Jésus le lui pardonne!....
MARGUERITE.--Que Dieu l'en punisse!
GLOCESTER.--Pour combattre en faveur des droits d'Édouard à la couronne, et pour son salaire, ce pauvre lord est dans les fers! Plût à Dieu que j'eusse comme Édouard un coeur de roche, ou que celui d'Édouard fût tendre et compatissant comme le mien! Je suis, pour le monde où nous vivons, d'une sensibilité vraiment trop puérile.
MARGUERITE.--Fuis donc aux enfers, de par l'honneur, et quitte ce monde, démon infernal; c'est là qu'est ton royaume.
RIVERS.--Milord de Glocester, dans ces temps difficiles, où vous nous reprochez d'avoir été les ennemis de votre maison, nous avons suivi notre maître, notre légitime souverain; nous en ferions de même pour vous si vous deveniez notre roi.
GLOCESTER.--Si je le devenais? J'aimerais mieux être porte-balle: loin de mon coeur une pareille pensée!
ÉLISABETH.--Milord, quand vous vous figurez qu'il y ait si peu de joie à être roi d'Angleterre, vous pouvez vous figurer aussi que je n'ai pas plus de joie à en être reine.
MARGUERITE.--La reine d'Angleterre goûte, en effet, très peu de joie, car c'est moi qui le suis, et je n'en ai plus aucune.--Je ne peux me contenir plus longtemps. (_Elle s'avance_.) Écoutez-moi, pirates querelleurs, qui vous disputez le partage des dépouilles que vous m'avez enlevées: qui de vous peut me regarder sans trembler? Si vous ne vous inclinez pas comme des sujets soumis, devant moi votre reine, c'est comme des rebelles que vous frissonnez devant moi que vous avez déposée. (_A Glocester_.) Ah! brigand de noble race, ne te détourne pas.
GLOCESTER.--Abominable sorcière ridée, que viens-tu offrir à ma vue?
MARGUERITE.--L'image de ce que tu as détruit; c'est là ce que je veux faire, avant de te laisser partir.
GLOCESTER.--N'as-tu pas été bannie sous peine de mort?
MARGUERITE.--Oui, je l'ai été: mais je trouve l'exil plus cruel que ne serait la mort pour être restée en ces lieux.--Tu me dois un époux et un fils!--(_à la reine Élisabeth_) et toi, un royaume; (_à l'assemblée_) et vous tous l'obéissance: mes douleurs vous appartiennent de droit, et tous les biens que vous usurpez sont à moi.
GLOCESTER.--La malédiction qu'appela sur toi mon noble père, lorsque tu ceignis son front belliqueux d'une couronne de papier, et que par tes outrages tu fis couler de ses yeux des torrents de larmes, et qu'ensuite, pour les essuyer, tu lui présentas un mouchoir trempé dans le sang innocent du charmant Rutland; ces malédictions que, dans l'amertume de son coeur, il invoqua contre toi, sont tombées sur sa tête: c'est Dieu, et non pas nous, qui a puni ton action sanguinaire.
ÉLISABETH.--Dieu montre sa justice en faisant droit à l'innocent!
HASTINGS.--Oh! ce fut l'action la plus odieuse, d'égorger cet enfant; le trait le plus impitoyable dont on ait jamais entendu parler!
RIVERS.--Les tyrans mêmes pleurèrent, quand on leur en fit le récit.
DORSET.--Il n'est personne qui n'en ait prédit la vengeance.
BUCKINGHAM.--Northumberland qui y était présent en pleura.