La Vie en Famille: Comment Vivre à Deux?
Part 9
On ne saurait trop y insister: la femme «doit faire régner l'ordre, l'économie et la plus exquise propreté dans l'intérieur de sa maison; il existe une foule de petits détails domestiques qui ne sont pas faits pour un mari; et c'est pourtant la négligence de ces riens importans qui ruine une fortune, parce que les dépenses, sans importance au premier coup d'oeil, sont journalières et reviennent à chaque instant[32].»
[32] Horace Raisson.
Que le mari mette donc entre les mains d'une telle femme l'argent qu'il gagne ou qu'il reçoit, le nerf de la guerre, et elle saura, qu'il y en ait peu ou beaucoup, le manier avec assez d'intelligence et d'énergie pour sortir victorieuse de toutes les difficultés matérielles qui peuvent s'opposer à la félicité conjugale, au radieux et complet épanouissement de la vie à deux.
Pour terminer par une note plus gaie ce chapitre un peu bourré de détails techniques et spéciaux, rappelons les dix commandements de la ménagère. Comme les dix commandements de l'Église, ils en supposent au moins douze autres dont le texte, pour n'être pas formulé, n'en a pas moins, dans tout ce que nous disons ici, son commentaire perpétuel.
1. Dans la maison n'enfermeras Tes enfants seuls aucunement.
2. Allumettes ne laisseras Traîner partout imprudemment.
3. D'un bon grillage entoureras Foyer qu'approche ton enfant.
4. Eau bouillante ne laisseras Dans son chemin un seul instant.
5. Lampe à pétrole n'empliras Sans bien l'éteindre auparavant.
6. Jamais ton feu n'aviveras Par ce pétrole follement.
7. Ta citerne ne quitteras Sans la fermer soigneusement.
8. Dans le cuivre ne laisseras Refroidir aucun aliment.
9. Dans le zinc ne placeras Fruits au vinaigre inconsciemment.
10. Poisons toujours enfermeras Pour éviter triste accident.
CHAPITRE X
LE MINISTÈRE DES AFFAIRES ÉTRANGÈRES
La sphère d'activité de la femme, c'est le ménage. Elle rayonne au dehors, mais tout doit s'y rapporter. L'homme, au contraire, a pour département les affaires extérieures, le maniement des fonds, les fonctions civiles et militaires, les intérêts politiques et industriels, les poursuites de littérature et d'art, les questions de compétition, d'avancement, de succès, de gain, tout ce qui constitue la lutte pour la vie; et la maison est pour lui le lieu du calme et du repos. C'est une grande faute d'intervertir les rôles ou d'empiéter de l'un sur l'autre: les résultats en sont souvent funestes, et rien ne prête à rire davantage.
Le _Jean-Jean_ ne vaut pas mieux que la _virago_; seulement il est plus ridicule. A une époque où la rudesse des moeurs faisait qu'on n'en venait guère aux gros mots sans en venir aux coups, la _Coutume de Senlis_ (1375), entre autres, édictait contre de tels maris cette punition joyeuse:
«_Les maris qui se laissent battre par leurs femmes seront contrains et condemnés à chevaucher sur un âne, le visaige par devers la queue du dit âne._»
«Il y a, dit La Bruyère, telle femme qui anéantit ou qui enterre son mari, au point qu'il n'en est fait dans le monde aucune mention: vit-il encore, ne vit-il plus? On en doute. Il ne sert dans sa famille qu'à montrer l'exemple d'un silence timide et d'une parfaite soumission. Il ne lui est dû ni douaire, ni conventions; mais à cela près, et qu'il n'accouche pas, il est la femme, et elle le mari... Monsieur paie le rôtisseur et le cuisinier, et c'est toujours chez madame qu'on a soupé.»
Tout le monde peut mettre, sous ce portrait, le nom de quelque personne de connaissance, car, pour n'être pas très communs, les ménages institués sur ce modèle se rencontrent un peu partout. On lit dans l'ouvrage anglais _Pensées d'une femme sur les femmes_: «J'entendais un jour une femme mariée dire avec beaucoup de complaisance et de satisfaction: «Oh! monsieur m'épargne toute la peine dans l'intérieur du ménage; il fait le menu du dîner, va chez le boucher choisir la viande, paie toutes les notes, tient les comptes de la semaine, et ne me demande jamais de faire quoi que ce soit.» A part moi, je pensais: «Ma chère, si j'étais vous, j'aurais grand'honte et de moi-même et de M. X***.»
Le fait est qu'il n'y a pas à tirer vanité d'un tel renversement de devoirs, qui n'est évidemment qu'un pur désordre.
D'autres s'y prennent plus habilement, parce qu'au lieu d'être simplement des paresseuses ou des frivoles, elles sont ambitieuses et prétendent exercer leur gouvernement sur ce qui les regarde le moins. Madame de Rémusat nous donne le signalement de cette espèce.
«Combien de femmes, dit-elle, toujours prêtes, aux yeux du public, à satisfaire les fantaisies frivoles, à exécuter les ordres de détail, usent l'autorité d'un mari sur une foule de minuties, pour ressaisir la liberté dans les occasions qui les intéressent, et acquièrent, par ce mélange habile de la complaisance et de la ruse, une indépendance très effective», et très dangereuse, ajoutons-le.
Le mari qui s'ingère dans les choses du ménage par esprit tatillon, ou par un sentiment jaloux et déplacé de son autorité, ne fait pas de meilleure besogne. «Il y a beaucoup d'hommes qui exercent ou prétendent exercer une surveillance minutieuse sur les dépenses du ménage: très certainement il vaudrait toujours mieux qu'une femme eût toute l'autorité domestique. Nous sommes faites pour les détails, nous avons le goût et l'intelligence des petites choses, et nous savons mieux que les hommes nous faire obéir des subalternes, tout en commandant avec plus de douceur[33].»
[33] Madame de Rémusat.
Ce sont là des raisons; mais il y en a une autre, celle qu'exprime trivialement, mais énergiquement, le proverbe: «Chacun son métier, etc.» Que fera la femme, si vous lui prenez ses fonctions? Ne craignez-vous pas qu'elle n'occupe à des pensées ou à des oeuvres qui ne sont point faites pour vous plaire, les loisirs que vous lui créez? Et vous-même, ou vous êtes un membre inutile de la société, n'ayant rien à faire parmi vos semblables, ou vous négligez, pour usurper des soins qui ne sont pas les vôtres, les travaux qui vous incombent, les intérêts que vous avez à sauvegarder.
De son côté, suivant la judicieuse remarque d'Horace Raisson, «la femme tire sa considération de celle dont elle sait entourer son époux; elle doit donc toujours paraître s'en rapporter à ses lumières, surtout en présence de témoins.»
J'ai eu souvent l'occasion d'observer, dans des familles étrangères, la réserve extrême dans laquelle la femme se tient en public vis-à-vis du mari. Jamais un mot de contradiction, d'objection, de doute. Elle n'a pas d'autre avis que le chef de famille; elle ne parle pas avant lui, et quand il a parlé, tout est dit. Nous sommes loin des discussions, du ton tranchant ou agressif, des interventions personnelles aigre-douces, volontaires ou mutines, de l'étalage bruyant d'importance et d'autorité dont tant de femmes, dans nos ménages français, se font comme un point d'honneur. Eh bien, je ne veux pas contester l'influence de la Française sur les décisions et particulièrement sur l'humeur de son mari; mais la vérité me force à dire que jamais un homme ne fera rien sans avoir sérieusement consulté dans l'intimité cette femme qui s'efface tellement en public. Elles ont l'une et l'autre la satisfaction qu'elles recherchent: la première a l'influence effective et profonde, le respect et l'estime de son mari; la seconde, dont on dit: «elle n'a pas froid aux yeux, cette petite femme-là», ou «elle n'a pas sa langue dans sa poche», ou «c'est elle qui le fait filer doux!» et autres phrases ironiquement admiratives, voit ce même mari, dont elle ferme si lestement la bouche devant la galerie, la dédaigner, parfois la malmener, dans le tête à tête, et ne faire, en somme, que ce qu'il veut.
Un journal littéraire anglais du siècle dernier, le _Tattler_, dit quelque part: «Le bon mari garde sa femme dans une saine ignorance de ce qu'elle n'a pas besoin de savoir.» Et plus loin: «Il ne sait pas grand'chose celui qui dit à sa femme tout ce qu'il sait.»
On aurait grand tort d'en conclure que l'homme doit avoir, en tant que mari et chef du ménage, des secrets pour sa femme. Mais, de même qu'il lui messiérait de demander à celle-ci les comptes minutieux de son administration intérieure et la chronique détaillée de ses rapports quotidiens avec les fournisseurs et la cuisinière, de même--et à bien plus forte raison, car les intérêts d'autrui y sont presque toujours engagés,--ne la tiendra-t-il pas au courant, par le menu, de ses conversations d'affaires, des travaux de son emploi, des faits et gestes de ses commis, des confidences des gens qui le consultent, des intrigues et des _potins_ de ses collègues ou compétiteurs. Il risquerait fort, s'il le faisait, de troubler la paix d'esprit de sa femme en même temps que son propre jugement. Sans compter qu'en des cas nombreux il y a de l'indélicatesse, de la déshonnêteté et quelquefois du crime à révéler, même à la moitié de soi-même, ce qu'on a appris dans son bureau administratif ou dans son cabinet de consultation. Dans des cas semblables l'oreille gauche ne doit pas même entendre ce qui est dit à la droite, et le devoir strict est de se taire. Il n'est qu'un seul moyen de tenir ignoré ce qu'on ne veut pas qui soit su: c'est de ne le dire à personne, non pas même à soi, tout bas! Faut-il rappeler l'apologue de Midas?
Bien entendu, il y a, suivant les circonstances, la nature des affaires, le caractère et la portée d'esprit de la femme, des degrés, des tempéraments, des nuances, dont le mari est juge. Autant il est nécessaire de se taire sur ce qui regarde autrui, autant il est toujours doux et souvent utile de parler avec confiance et sincérité de ce qui ne regarde que soi. «Une épouse, dit avec un grand bon sens Madame de Rémusat, doit se complaire dans la conversation d'un mari occupé des affaires publiques. Elle peut avoir d'elle à lui un avis sur son opinion s'il est membre d'une assemblée, sur son livre s'il est écrivain, sur son vote s'il n'est que citoyen; elle doit entrer dans ses projets relativement aux progrès de la science, de l'art ou du métier qu'il exerce. Eclairée et sensible, dévouée et prudente à la fois, presque toujours la raison s'applaudira de l'avoir consultée, et l'amour lui rapportera une part du succès.»
A un autre point de vue, l'homme a, pour certaines choses laides de la vie, une science et une expérience forcément acquises au contact des autres hommes et dans l'entraînement de plaisirs et de liaisons irrégulières qui, dans notre étrange ordre social, sont pour les jeunes gens comme la préparation nécessaire, l'initiation obligatoire aux vertus de l'homme marié et à la pureté de la vie de famille. Il fera sagement de garder pour lui ses notions spéciales, et de conserver de son mieux à sa femme cette naïveté délicieuse, qui est l'ignorance du mal.
Elle en sera mieux gardée dans son intérieur, pendant que lui travaillera au dehors. La fermentation des idées fausses ou malsaines dans une tête de femme est plus redoutable pour sa vertu que les douces et sollicitantes paroles des séducteurs. Si son imagination est pure, si nulle curiosité maladive ne la met en éveil, le mari, présent ou absent, suffira, avec les devoirs et les soins de son ménage, féconds en saines joies, à occuper son esprit. Si les affaires l'appellent au loin, il pourra, comme le dit Horace Raisson, voyager sans crainte, car il saura que chez lui, là-bas, la femme qu'il a laissée au foyer, la mère de ses enfants, _dimidium animæ suæ_, attend chaque jour avec anxiété l'heure où passe le facteur.
«Qu'il est à plaindre, s'écrie William Cobbett, l'homme qui ne peut pas abandonner tout chez lui, et qui n'est pas bien sûr, bien certain que tout est aussi en sûreté que s'il le tenait dans sa main! Heureux le mari qui s'éloigne de sa maison et de sa famille avec aussi peu d'inquiétude que l'on quitte une auberge, et qui, à son retour, serait plus surpris d'avoir quelque reproche à faire, qu'il ne le serait si le soleil s'arrêtait tout à coup!...» Puis, parlant pour son compte, il ajoute: «J'ai goûté les plaisirs inexprimables du chez-soi et de la famille, et j'ai joui, en même temps, de la parfaite indépendance du célibataire; sans cette indépendance, je n'aurais jamais pu accomplir tant de travaux, car le plus petit souci domestique m'eût enlevé toute mon énergie.»
Telle est la force de la femme dans le monde. Non seulement elle crée et élève les hommes de l'avenir, mais elle complète et arme pour la lutte, en lui assurant la paix du foyer, son mari, l'homme du présent.
CHAPITRE XI
LA FÉE DU FOYER
«Milton, disait quelqu'un au grand poète anglais après son troisième mariage, votre femme a la fraîcheur d'une rose.»--«Il se peut, répondit le pauvre poète, mais je suis aveugle et je n'en sens que les épines.»
Ne recherchons pas si l'odorat manquait comme la vue à l'Homère des puritains. Il suffit de constater que sa femme n'était pas tout à fait une Xantippe et qu'en tant que mari, lui n'était rien moins qu'un Socrate.
L'auteur des _Doutes sur différentes opinions reçues dans la société_ pose ces deux axiomes à double tranchant:
«Quelques femmes ne peuvent réussir à gouverner leurs maris; mais il n'y a pas un mari peut-être qui parvienne à gouverner sa femme...
»On voit un petit nombre de maris faire la félicité de leurs femmes; c'est un phénomène que de rencontrer une femme qui fasse le bonheur de son mari.»
Un moraliste d'une autre envergure, La Bruyère, avait dit déjà plus finement: «Il y a peu de femmes si parfaites qu'elles empêchent leurs maris de se repentir, au moins une fois le jour, d'avoir une femme, ou de trouver heureux celui qui n'en a point.»
Voilà le ton sur lequel bon nombre d'hommes modérés, sensés, quelques-uns doués d'une grande acuité d'observation et d'une remarquable sagacité de jugement, parlent souvent des femmes. D'autres y ajoutent des plaisanteries au gros sel ou des ironies de pince-sans-rire, comme dans ces vers de Pope:
«Grande est la bénédiction d'avoir une femme prudente, qui met un point d'arrêt aux luttes domestiques. L'un de nous deux doit gouverner, et l'un obéir, et puisque, chez l'homme, la raison a tout pouvoir, laissons cet être frêle, la faible femme, faire ses volontés. Les épouses, dans toute ma famille, ont gouverné Leurs tendres maris et calmé leurs emportements.»
L'homme qui ne voit dans la femme que la rivale de son autorité et qui fait du foyer le théâtre d'une lutte mesquine et sotte, répétera ces railleries et y ajoutera, de toute la bonne foi de son coeur égoïste et de son esprit borné. D'autres les répéteront et y ajouteront aussi, tantôt par fanfaronnade, tantôt par un niais respect humain et parce qu'avec les loups il faut hurler, tantôt enfin pour le seul plaisir de railler, par amour du paradoxe ou de la satire, sans se croire eux-mêmes et sans se soucier qu'on les croie.
Nous qui nous tenons en dehors de ces catégories, qui n'avons d'autre préoccupation que la vérité et ne poursuivons d'autre but que le bonheur du couple humain, nous ne pouvons, tout en constatant des exceptions douloureuses, que sourire à tous ces discours amers ou comiques, et dire ce que nous savons et ce que nous voyons. Tâche aisée, lorsque tant d'autres, illustres par la pureté de leur vie et l'éclat de leur talent, l'ont vu et su avant nous, et que, pour le bien dire, nous n'avons qu'à reproduire leurs paroles.
Voici, par exemple, le portrait de la jeune femme telle que la concevait Fénelon. C'est M. Octave Gréard qui en a recueilli et rassemblé les traits[34] «fermes et précis, dans le cadre de gentilhommière provinciale où Fénelon la place.» Voyez-la «levée de bonne heure pour ne pas se laisser gagner par le goût de l'oisiveté et l'habitude de la mollesse; arrêtant l'emploi de sa journée et répartissant le travail entre ses domestiques sans familiarité ni hauteur; consacrant à ses enfants tout le temps nécessaire pour les bien connaître et leur persuader les bonnes maximes; ayant toujours un ouvrage en train, non de ceux qui servent simplement de contenance, mais de ceux qui occupent de façon à ne point se laisser saisir par le plaisir de jouer, de discourir sur les modes, de s'exercer à de petites gentillesses de conversation; s'intéressant à la culture de ses terres; ne dédaignant aucune compagnie, car les gens les moins éclairés peuvent fournir, pour peu qu'on sache les faire parler de ce qu'ils savent, un enseignement profitable; attentive à tout ce qui touche au bonheur du «nombreux peuple qui l'entoure»; fondant de petites écoles pour l'instruction des pauvres et présidant des assemblées de charité pour le soulagement des malades; menant au milieu de ces occupations solides et utiles une existence régulière et pleine, plus concentrée qu'étendue, mais non sans élévation morale et animant tout autour d'elle du même sentiment de vie.»
[34] Oct. Gréard: _L'Education des Femmes par les femmes; Fénelon_.
Dans une donnée plus moderne et moins sévère, madame de Girardin nous offre cette charmante esquisse[35]: «Tout est gracieux dans un jeune établissement, tout parle d'amour, chaque objet du ménage est un gage d'union. Cette joie du luxe n'est pas de l'orgueil, c'est le premier plaisir de la propriété, c'est la vie intime, c'est la famille, c'est quelquefois même l'amour; comme on l'aime, cette argenterie et ce beau linge damassé qui vous appartiennent en commun avec le jeune homme que vous appeliez hier monsieur, et qui vous nommait avec respect mademoiselle! Comme tous ces objets grossiers du ménage deviennent poétiques quand ils vous installent dans votre bonheur, quand ils viennent à chaque instant du jour vous prouver que vous êtes unis pour la vie, et que vous avez le droit de vous aimer!»
[35] _Lettres du vicomte de Launay._
Nous n'attendrons pas qu'on nous dise que toutes les jeunes femmes ne sont pas châtelaines dans des gentilhommières et qu'il en est qui se marient sans argenterie ni linge damassé. Si le milieu est plus humble, les objets seront différents, mais les rapports entre ces objets, aussi bien que les idées qu'ils réveillent, resteront les mêmes. Le ménage de l'ouvrier est aussi riche en joies du coeur que le ménage de l'homme de finances, s'il ne l'est pas davantage. Et même lorsque la misère noire s'abat sur les déshérités et les parias, le dernier morceau de pain dur est moins amer à la bouche de l'homme qui le partage avec celle qu'il aime.
Mais laissons ces situations extrêmes. Si dignes d'intérêt qu'elles soient--et rien ne l'est davantage,--nous ne nous les sommes point proposées pour étude en ces pages qui s'adressent à la moyenne des conditions dans notre état social. Il nous suffit de noter en passant la puissance de la femme pour adoucir la vie de l'homme, même lorsqu'elle est le plus rude, pour l'attirer et le retenir au foyer, même lorsqu'il est éteint et froid.
Analysons, s'il se peut, ce charme souverain. D'où vient-il, et quels en sont les éléments!
«On dit d'ordinaire que la beauté, quelque enchanteresse qu'elle soit avant le mariage, devient une chose indifférente après. Pourtant si la beauté est de telle nature que, non seulement elle attire l'admiration, mais qu'elle contribue à donner à cette admiration la profondeur de l'amour, je ne suis pas de ceux qui pensent que ce qui charmait l'amant doit être, du jour au lendemain, perdu pour le mari.»
Ces paroles de Henry Taylor nous semblent fort sensées. Pour bien les comprendre, toutefois, il ne faut pas oublier que la beauté est chose essentiellement relative. Le sens esthétique peut être satisfait dans les conditions les plus diverses, quel que soit l'âge, quelle que soit même l'imperfection des traits ou des formes. Mais nier qu'il existe ou qu'il ait une influence considérable sur les sentiments, serait nier gratuitement l'évidence.
Il est permis de dire avec le prélat catholique[36]: «La beauté ne peut qu'être nuisible, à moins qu'elle ne serve à faire marier avantageusement une fille. Mais comment y servira-t-elle, si elle n'est soutenue par le mérite et par la vertu? Elle ne peut espérer d'épouser qu'un jeune fou, avec qui elle sera malheureuse, à moins que sa sagesse et sa modestie ne la fassent rechercher par des hommes d'un esprit réglé et sensibles aux qualités solides. Les personnes qui tirent toute leur gloire de leur beauté deviennent bientôt ridicules: elles arrivent, sans s'en apercevoir, à un certain âge où leur beauté se flétrit, et elles sont encore charmées d'elles-mêmes, quoique le monde, bien loin de l'être, en soit dégoûté. Enfin il est aussi déraisonnable de s'attacher uniquement à la beauté, que de vouloir mettre tout le mérite dans la force du corps, comme font les peuples barbares et sauvages.»
[36] Fénelon, _De l'Education des Filles_.
Sans doute; mais ni la force du corps, ni la beauté ne sont quantités négligeables. Et, à moins que l'on n'ait affaire aux coquettes, la beauté ne se flétrit point si vite et ne devient pas si dégoûtante que Fénelon semble le croire. En tout cas, et quoi qu'en puisse penser le monde, le mari et la femme vieillissent ensemble, mais leurs souvenirs restent jeunes, et, aussi longtemps qu'ils s'aiment, ils se voient avec leurs yeux de fiancés. Elle est, à notre sens, encore plus touchante qu'ironique, l'aimable création du chansonnier qui a pour refrain:
C'était en dix-huit cent, Souvenez-vous-en...
Nombreux sont les couples qui, jusqu'au bout, se souviennent et vivent dans l'enchantement des premières heures, comme Monsieur et Madame Denis.
Le _Code conjugal_ a donc raison lorsqu'il dit:
«Une femme a besoin des grâces pour conserver l'affection de son mari; elle doit, même chez elle, être toujours mise avec une certaine recherche. Le soin, l'élégance, ont un charme innocent et secret, dont un mari, autant, plus qu'un autre peut-être, ne peut méconnaître l'attrait et la puissance.»
Dans une conférence sur la vie de ménage dans l'antiquité, l'helléniste Egger disait, d'après Xénophon: «Le plus grand charme d'une femme sera toujours la fraîcheur même de la jeunesse et de la bonne santé; il s'entretiendra d'une manière simple et à peu de frais: que la maîtresse du logis se lève de bonne heure, qu'elle se mêle au travail de ses servantes, qu'elle mette la main à l'oeuvre, elle se portera d'autant mieux et vieillira moins vite.»
Grâce, bonne santé, bonne humeur, sympathie, intelligence et amour du travail qui lui est propre, ne sont-ce pas là les éléments essentiels qui font de la femme la joie de l'homme, la protectrice et la directrice bienfaisante du foyer?
A ce sujet, une Anglaise, d'un grand bon sens qui n'exclut pas la finesse, fait quelques remarques qui méritent d'être rapportées.
«Une maîtresse de maison ne peut pas toujours avoir la parure des sourires, dit-elle fort justement. Il lui incombe parfois de trouver à reprendre, et il arrive à la faiblesse de la nature de ne pas s'en acquitter toujours avec toute la modération et toute la dignité convenables. Ne le faites donc jamais en présence de votre mari. Ne l'ennuyez pas du détail de vos griefs contre les domestiques et les fournisseurs, ni de vos méthodes d'administration intérieure. Mais surtout que rien de ce genre n'aigrisse ses repas, lorsqu'il vous arrive d'être en tête à tête à table. Dans son commerce avec le monde et dans ses affaires, il rencontrera souvent des choses qui ne peuvent manquer de blesser un esprit comme le sien, et qui peuvent quelquefois affecter son caractère. Mais lorsqu'il revient à la maison, qu'il y trouve tout serein et paisible, et que votre gaieté complaisante lui rende la bonne humeur et apaise toute inquiétude et tout ennui.