La Vie en Famille: Comment Vivre à Deux?
Part 10
»Efforcez-vous d'entrer dans ses occupations, de prendre ses goûts, de profiter de ses connaissances; que rien de ce qui l'intéresse ne paraisse vous être indifférent. C'est ainsi que vous vous rendrez pour lui une compagne et une amie délicieuse, en qui il sera toujours sûr de trouver cette sympathie qui est le ciment principal de l'amitié. Mais si vous affectez de parler de ses occupations comme au-dessus de vos capacités ou étrangères à vos goûts, vous ne sauriez lui être agréable de ce côté, et vous n'aurez plus à compter que sur vos charmes personnels, dont, hélas! le temps et l'habitude diminuent chaque jour la valeur... Craignez, entre toutes choses, qu'il ne s'ennuie ou se fatigue en votre compagnie. Si vous pouvez l'amener à lire avec vous, à faire de la musique avec vous, à vous enseigner une langue ou une science, alors vous aurez de l'amusement pour chaque heure de loisir, et rien ne nous rend plus chers l'un à l'autre qu'une semblable communauté d'études. Les connaissances, les perfections que vous recevrez de lui seront doublement précieuses à ses yeux, et certainement vous ne les acquerrez jamais avec tant d'agrément que de ses lèvres... Avec un tel maître, vous sentirez votre intelligence s'élargir et votre goût se raffiner bien au delà de votre attente; et la douce récompense de ses louanges vous inspirera assez d'ardeur et d'application pour surmonter facilement tout défaut de dispositions naturelles que vous pourriez avoir.»
Conseils judicieux qui, s'ils étaient suivis, épargneraient, de part et d'autre, bien des déboires, et, disons le mot, bien des chutes! Ils ne s'adressent point à toutes, dira-t-on, non sans quelque vérité. Mais, encore une fois, les circonstances changent, et les applications d'un principe juste changent avec elles. C'est aux intéressés d'être assez de bonne volonté et de bonne foi pour en faire une raisonnable adaptation. D'ailleurs, à un point de vue général et, on peut le dire, qui ne souffre point d'exception, nous répéterons avec William Cobbett: «Je défie tout homme actif de pouvoir aimer une paresseuse plus d'un mois.» Un mois, deux mois, un an, plus ou moins, le temps, ici encore, ne fait rien à l'affaire, car il ne sera jamais bien long, et le résultat est toujours certain.
En effet, les femmes «n'ont-elles pas des devoirs à remplir, mais des devoirs qui sont les fondements de toute la vie humaine? Ne sont-ce pas les femmes qui ruinent ou qui soutiennent les maisons, qui règlent tout le détail des choses domestiques, et qui, par conséquent, décident de ce qui touche le plus près à tout le genre humain[37].»
[37] Fénelon.
Ainsi parlait la vieille sagesse française: «La femme fait un mesnage ou deffait[38].»
[38] E. Meunier, _Trésor des Sentences_.
Ainsi disait Charron: «Vaquer et estudier à la mesnagerie, c'est la plus utile et honorable science et occupation de la femme, c'est sa maistresse qualité, et qu'on doit en mariage chercher principalement en moyenne fortune: c'est le seul doüaire, qui sert à ruyner, ou à sauver les maisons, mais elle est rare.»
Et il ajoutait,--ce qui est mélancolique: «Il y en a d'avaricieuses, mais de mesnagères peu.»
Nous croyons qu'il y en a plus que n'en voyait l'élève de Montaigne; que beaucoup même savent d'instinct toutes les règles que nous exposons et s'y conforment. Car enfin les bons ménages, les maisons prospères ne sont pas tellement rares; et puisque c'est la femme qui en est la clef de voûte et la cheville ouvrière, il faut bien que, le plus souvent, elle connaisse et remplisse son devoir.
Oui, on ne saurait trop le répéter, «dans toutes les positions de la vie, le bonheur et la prospérité du ménage reposent sur l'activité de la ménagère. Est-elle paresseuse, les domestiques sont paresseux, et ce qui est encore plus funeste, les enfants le seront aussi: on remettra au lendemain à exécuter les choses les plus pressantes, elles seront mal faites, et le plus souvent elles ne le seront pas du tout. Le dîner ne sera jamais prêt. Les courses, les visites ne seront pas faites à temps; et il en résultera des inconvénients de toute espèce. Il y aura toujours un arriéré effrayant de choses à moitié commencées, ce qui est, même chez les riches, un véritable fléau[39].»
[39] William Cobbett.
Le _Code conjugal_ donne à ce propos un conseil précieux: Une épouse sage évite de se répandre trop dans le monde, et, par la trop fréquente exigence des petits devoirs de société, de contracter l'habitude du désoeuvrement. C'est dans l'intérieur de sa maison que l'on trouve surtout un bonheur solide et réel. «En restant d'ailleurs plus constamment dans son intérieur, une femme habitue son mari à y rester près d'elle.»
Rien n'est à dédaigner dans les soins du ménage. La femme qui fait fi de certains détails comme trop grossiers et au-dessous d'elle, a l'esprit déplorablement faussé. Combien il avait un plus vif sentiment du beau et des réalités de la vie, l'ancien qui s'écriait:
«La belle chose à voir que des chaussures bien rangées de suite et selon leur espèce; la belle chose que des vêtements séparés selon leur usage; la belle chose que des vases de cuivre et des ustensiles de table; la belle chose enfin (dût en rire quelque écervelé, car un homme grave n'en rira pas) que de voir des marmites rangées avec intelligence et symétrie[40].»
[40] Xénophon, cité par Egger.
C'est ce qu'avait admirablement compris la femme supérieure par la beauté et par le talent, la grande artiste que fut Fanny Mendelssohn. Rien, fût-ce la musique, dit un de ses biographes, ne rompait le parfait équilibre de sa nature. Toutes les jouissances du coeur et de l'esprit se partageaient ses facultés, aucune ne les absorbait. «Fanny comprenait tout; elle s'enthousiasmait pour les grandes choses et s'intéressait aux petites; rien ne lui était étranger ou indifférent. Autant que les beautés de la nature et de l'art, elle sentait les charmes du foyer et la poésie de la vie domestique. L'artiste s'effaçait avec simplicité devant la mère de famille ou la ménagère. Elle ne manquait à aucun de ses devoirs, même les plus humbles. Dans une même journée elle dirigeait un orchestre chez elle et faisait des confitures. Elle quittait son piano pour revoir un mémoire de menuisier, et donnait dans une lettre à sa soeur des détails de musique et des recettes de cuisine; tout cela sans fausse simplicité, car rien n'était plus étranger à cette nature essentiellement vraie que l'affectation et ce qu'on appelle la pose.»
Ne rions pas de ces recettes de cuisine. Rappelons-nous plutôt le plaisir que nous éprouvons tous devant une table élégante et bien servie, et la maussaderie que nous inspire un dîner tardif ou manqué. Quoi de plus naturel, d'ailleurs, que nous sachions gré à celle qui prend soin de nous assurer une jouissance, et que nous nous sentions mal disposés envers celle qui, s'étant chargée de ce soin, s'en acquitte mal ou ne s'en préoccupe pas?
«La bonne humeur, chez beaucoup de personnes, dépend de la bonne santé; la bonne santé de la bonne digestion; et la bonne digestion d'une nourriture saine, bien préparée, mangée en paix et avec plaisir. Les repas mal cuisinés, malpropres, sont une cause aussi forte de mauvaise humeur que maint ennui moral[41].»
[41] _A Woman's Thoughts upon Women._
* * * * *
Michelet, disait avec plus de charme et de sympathie:
«Les femmes, quand elles veulent s'en donner la peine, s'entendent à merveille à administrer le régime, à le varier pour le meilleur entretien de la santé du corps et de l'âme. Elles seules savent encore donner à la table un air de fête. Avec quoi? Oh! bien peu de chose. Ce n'est souvent qu'un mets mieux présenté, une fleur sur la salade, un fruit richement coloré. Il n'en faut pas davantage pour réjouir les yeux et vous mettre en appétit.»
C'est pourtant de ces petites choses, de ces niaiseries, de ces riens, que le gros du bonheur est fait, et bon nombre d'hommes trouvent là leur idéal de félicité domestique. Aussi, sans retirer ce que nous avons dit ou rapporté à propos de la sympathie intellectuelle si désirable entre la femme et le mari, ne pouvons-nous pas ne pas souscrire à ce conseil d'Horace Raisson: «Une jeune femme fait sagement de ne se mêler que des affaires du ménage, et d'attendre que son mari lui confie les autres.»
Mais encore une fois, lorsque le mari cherchera dans sa femme, comme il le fera toujours pour peu qu'il espère l'y trouver, la confidente et le soutien de ses espérances et de ses efforts, que cet appel à ce qu'il y a d'élevé dans les facultés de son esprit et de son coeur ne lui fasse ni dédaigner ni négliger les fonctions de ménagère et de mère de famille qui, pour humbles qu'elles paraissent, sont en réalité au-dessus de tout. «Une des lettres si reposées que madame Roland écrivait du Clos (23 mars 1785), la montre dans toute l'activité de la vie de famille, s'occupant, au sortir du lit, de son enfant et de son mari, faisant lever l'un, préparant à déjeuner à tous deux, puis les laissant ensemble au cabinet, tandis qu'elle va elle-même donner son coup d'oeil dans toute la maison, de la cave au grenier[42].»
[42] Oct. Gréard. _L'Éducation des Femmes par les Femmes; Madame Roland._
Et l'on sait si son mari avait des secrets pour celle-là.
Une autre, qui savait à quoi s'en tenir, a appelé la gloire le tombeau du bonheur, plus sincère peut-être en ce cri que ne l'était Lamartine lorsqu'il écrivait, toujours en parlant de la gloire, ces vers fameux:
Plus j'ai sondé ce mot plus je l'ai trouvé vide, Et je l'ai rejeté comme une écorce aride Que les lèvres pressent en vain.
Leur véritable gloire, aux femmes, un écrivain inconnu la déterminait au siècle dernier dans un opuscule que n'ouvrent plus que de rares curieux: «Par une prudence soumise, une habileté modeste, douce, adroite et sans art, elles excitent à la vertu, raniment les sentiments du bonheur et adoucissent tous les travaux de la vie humaine[43].»
[43] Bénoit Touzelli. _Apologie des Femmes._ Turin, 1798, in-8o.
Naguère encore le grand poète du siècle, en peignant d'un trait héroïque les matrones de la cité romaine, traçait aux femmes modernes, surtout aux femmes de France, le programme de la gloire où elles doivent tendre:
Ce qui fit la beauté des Romaines antiques, C'étaient leurs humbles toits, leurs vertus domestiques, Leurs doigts que l'âpre laine avait faits noirs et durs, Leurs courts sommeils, leur calme, Annibal près des murs Et leurs maris debout sur la porte Colline.
Toujours et partout, suivant le mot de Bacon, les femmes, nos épouses, «sont nos maîtresses, durant la jeunesse, nos compagnes quand vient l'âge mûr, et nos nourrices dans la vieillesse.»
Il y a longtemps que l'Ecriture traçait en paroles éloquentes, en métaphores enflammées, le portrait de cette femme idéale, de cette fée du foyer, que sont à des degrés divers toutes les mères de famille dignes de ce nom. Le morceau se trouve partout et nous ne le transcrirons pas une fois de plus. Mais on prendrait peut-être plaisir à en lire la paraphrase faite en vers naïfs par une Poitevine du seizième siècle, Catherine Neveu, demoiselle des Roches. A tout hasard, en voici quelques fragments:
Fuyant le doux languïr du paresseux sommeil Ell' se lève au matin, premier que le soleil Monstre ses beaux rayons, et puis faict un ouvrage Ou de laine ou de lin, pour servir son mesnage, Tirant de son labeur un utile plaisir... Ainsi la dame sage ordonne sa famille, Afin que son mary et ses fils et sa fille, Ses servants, ses sujects, puissent avoir tousjours Le pain, le drap, l'argent, pour leur donner secours Contre la faim, le froid et maintes autres peines Qui tourmentent souvent les pensées humaines... Chacun la recoignoist pour ses perfections, Son mary est prisé en tous lieux de la ville Pour estre possesseur de femme si gentille: Elle a dessus sa langue un coulant fleuve d'or, Et tient en son esprit un précieux trésor De grâce et de vertus...[44].»
[44] _La Femme forte._ Imitation de la même de Salomon, dédiée à la Royne mère du Roy (_Les OEuvres de mesdames des Roches, de Poictiers, mére et fille._) Paris, Langelier, 1579.
«Qui trouvera la femme forte? demande l'évêque Landriot. La femme forte qui résiste aux chocs si nombreux de la vie, aux tristesses de familles, aux froissements d'intérieur, et à toutes ces peines intimes qui, semblables aux légions d'insectes en automne, assiègent continuellement le coeur de la femme; la femme forte qui préside avec une sagesse imperturbable aux travaux de sa maison, aux détails du ménage, aux soins des enfants, à la surveillance des domestiques et à l'ordonnance de cette multitude de petites affaires qui se succèdent dans la famille aussi rapidement que les nuages dans le ciel? Qui trouvera la femme forte, plus forte que le malheur, que les coups de la fortune, que les calomnies, que la malignité humaine; et qui, après le passage de toutes les vagues, demeure comme la colonne en mer pour éclairer et fortifier les pauvres naufragés!»
Heureux, inexpressiblement heureux celui qui n'a qu'à regarder à son côté pour répondre: La voilà!
C'est autant à l'un qu'à l'autre des deux époux qu'il appartient de faire qu'un tel bonheur ne soit pas rare.
CHAPITRE XII
LA GRANDE JOIE
Le mythe biblique de la formation de la femme tirée de l'homme, chair de sa chair, os de ses os et sang de son sang, a une profonde signification. L'homme sans la femme n'est pas complet, il lui manque quelque chose de lui-même, et ce n'est que par son union avec la femme que se constitue vraiment l'unité de l'être humain. C'est aussi par là que s'assure physiologiquement la perpétuité de la race; et, comme il arrive chaque fois que les conventions sociales sont d'accord avec la nature, le but social du mariage aussi bien que la suprême joie des époux, c'est l'enfant.
L'enfant, nous lui avons consacré, dans le cours de ces essais, bien des chapitres et même un volume tout entier[45]. Nous nous garderons de notre mieux de tomber dans des redites, n'ayant à le considérer ici que comme un facteur nouveau dans les éléments ordinaires et prévus de la vie à deux.
[45] _Comment élever nos enfants?_ Librairie illustrée, 1 vol. in-18.
Un adage français du seizième siècle, souvent repris et commenté sous différentes formes, disait: «Enfans sont richesses de pauvres gens.» Et les commentateurs d'ajouter, pour ceux dont l'esprit est lent, qu'en effet les enfants des gens pauvres, et plus particulièrement des paysans, coûtent peu à nourrir, aident les parents dès leur bas âge, remplacent les valets de ferme, augmentent par leur travail les produits de l'exploitation, et sont ainsi source de richesses pour les pauvres.
Ce sont là raisonnements d'économistes. Nous en apprécions la valeur, mais nos préoccupations, pour le moment du moins, ne se portent pas de ce côté. A notre point de vue,--celui des mères,--les enfants sont richesses pour tous. Richesses de coeur, trésors d'affections, vivants réservoirs de tendresse, sanction définitive de l'union des époux, qui renouvelle et perpétue leurs premiers sentiments d'amour.
«Le mariage sans enfants, c'est le monde sans soleil», a dit Luther.
Un romancier contemporain, qui, sans doute, ne songeait guère au mot du fameux réformateur, fait dire à un de ses personnages:
«Le ménage sans enfants, quelle hérésie! C'est plus tard, devant le foyer vide, devant la glace des cendres froides, le tête à tête d'une vieille fille et d'un vieux garçon, deux vieux égoïstes, tout à leurs manies, à leurs rhumatismes, à leurs grincheries longuement aiguisées l'une contre l'autre comme deux lames de couteaux, tout au sentiment de leur inutilité dans la société, sans la douceur d'êtres à aimer, d'enfants, de petits-enfants, de toute cette vie neuve et fraîche, sortie de vous, coulée de votre sang, et vous rappelant votre enfance, votre jeunesse, adoucissant votre vieillesse de la caresse de ressouvenirs?... Ah! allez! Qu'est-ce qui peut rattacher à la vie, sans cela?...[46].»
[46] Gustave Toudouze.
Il semble que les choses mêmes s'animent, s'illuminent à la présence de l'enfant. Lamartine a rendu cette impression subtile et vraie, ce _sunt gaudia rerum_, avec une émotion singulièrement communicative, quand il parle du temps
Où la maison vibrait comme un grand coeur de pierre De tous ces coeurs joyeux qui battaient sous ses toits,
et où
La vie apparaissait rose, à chaque fenêtre, Dans les beaux traits d'enfants nichés dans la maison.
Un moraliste, qui s'est sérieusement occupé des questions qui touchent à la famille et que nous avons déjà cité, M. Armand Hayem, met sous nos yeux le contraste que présente la maison sans enfants à côté de la famille féconde[47].
[47] Arm. Hayem, _Le mariage_.
«La stérilité, de quelque cause et de quelque part qu'elle vienne, en laissant une place vide dans le ménage, dénature le mariage et fait perdre souvent tout sens moral à la femme. La maternité est si bien faite pour elle, qu'avec la maternité, tout l'être féminin est emporté et anéanti. Il n'est point de mari, si aimé qu'il soit, qui puisse faire jaillir ce flot de tendresse inépuisable, de dévouement constant, d'amour qui tient aux entrailles; et il n'est point de femme qui puisse contenir longtemps ce flot dans son coeur sans le briser. Comprend-on tout ce qu'est l'enfant et tout ce qu'il peut sur la femme? Qu'est-ce que le lit nuptial sans le berceau? Une couchette d'amour! Mais le berceau? C'est la mère, c'est la famille!--On le croit vide et la femme y a déposé, dès le premier jour, son amour, son espérance: l'avenir!--Et si l'enfant ne vient pas, c'est tout cela qui meurt pour la femme et qu'elle ensevelit dans son âme.--Le pouvoir de l'enfant est immense.--Qui est-ce qui retient la femme au foyer? Qui est-ce qui y ramène le mari? Qui est-ce qui apaise toute querelle, fait taire toute colère, provoque tout pardon; rapproche, unit, enlace, entraîne?--Qui est-ce qui absorbe tout le coeur et tout le cerveau de la mère? Qui est-ce qui retient la femme près de céder au séducteur?--L'enfant!--il est l'âme du ménage, la vie de l'intérieur, l'attrait de l'homme, l'ange de la paix domestique, l'idole de la femme, la lumière de sa conscience, le plus sûr gardien de l'honneur conjugal.»
Dans les _Instructions de M. Ferrand à son fils_, le père, pour mettre le jeune homme en garde contre la passion du jeu et lui montrer comme elle dépouille sa victime de tout sentiment humain, rapporte une lugubre anecdote: «Un très gros joueur de Paris, dit-il, laissait en province, dans une petite terre, sa femme et trois enfans, pendant que tous les jours il diminuait ou risquait leur fortune. Sa femme, instruite des pertes énormes qu'il faisait, et n'espérant plus le ramener par ses exhortations, lui envoya une très belle tabatière, sur laquelle elle avait fait peindre ses trois enfans avec cette devise: _Souvenez-vous d'eux_. C'était lui rappeler une idée qui devait l'arrêter à tout moment. Mais la passion du jeu fut plus forte que l'amour paternel; et après avoir perdu tout son bien, la tabatière fut la dernière chose qu'il joua et perdit.»
Encore l'avait-il gardée pour suprême enjeu.
Hélas! de tout temps et en tout pays on a pu faire la remarque exprimée par le grand poète dramatique anglais en des termes dont Philarète Chasles a su rendre la poignante énergie:
«Le tissu des vices humains est mêlé de vertus, le tissu des vertus humaines est mêlé de crimes!»
Mais laissons de côté les éternelles victimes des passions, ceux qui, trop dénués de résistance, trop mous de volonté, tournoient sous leur souffle comme le sabot sous le fouet. Qu'on les plaigne ou qu'on en ait horreur, laissons flotter à la dérive ces épaves d'humanité. Il n'en est pas moins vrai que l'enfant est le couronnement de la famille, le lien le plus fort entre les époux et leur meilleure joie, à tous les degrés de l'échelle sociale. «Les devoirs de la maternité, écrit fort justement un journaliste[48], sont les meilleurs agents de la moralisation populaire. Les mioches font revenir le père au foyer. C'est à eux que pensent les parents, quand ils portent leurs économies à la caisse d'épargne.
[48] Edmond Deschaumes, _Estafette_, 14 juin 1888.
»Par les beaux dimanches d'été, les ménages d'ouvriers reviennent de la banlieue. C'est à peu près leur seul plaisir. La femme tient dans ses bras un bébé endormi. L'homme porte, sur sa robuste épaule, un gros garçon aux joues roses, tout fier d'être si commodément perché. Il n'y a place, sur ces figures satisfaites, ni pour la haine, ni pour l'envie. «J'en marie le plus que je peux!» me disait l'un des maires les plus intelligents de Paris. Développez donc chez l'homme et chez la femme le sentiment de la famille. Celui qui aime ses enfants, qui gagne à peu près sa vie en mettant quelques sous de côté, est bien près du bonheur. Je sais des bébés qui ont mieux fait comprendre à leur père la véritable question sociale que tous nos beaux parleurs réunis.»
Eh! oui, comme le disait Horace Raisson, «qui aime tendrement ses enfants aime nécessairement sa femme», et il n'y a rien encore qui ressemble au bonheur comme l'amour.
C'est dans de telles conditions que l'on peut en toute sécurité conclure avec le même auteur: «Si le mariage a ses chagrins, ses inquiétudes, il est le seul état aussi où l'on puisse espérer de réunir les douceurs de l'amitié, les plaisirs des sens et ceux de la raison; où l'on jouisse enfin de toute la somme de bonheur que la nature humaine puisse thésauriser.».
«O Hymen! s'écriait le poète Southey, guérison de tous les maux, source de toutes les joies!
_Of every woe the cure, Of every joy the source!_
Mais, pour lui comme pour nous, derrière le Dieu Hymen, venait toujours la déesse Lucine.
CHAPITRE XIII
LES HÉMISPHÈRES DE MAGDEBOURG
Rapprochées par l'amour, liées par la communauté des intérêts, les habitudes de la vie quotidienne, les douleurs et les joies éprouvées ensemble, encore plus que par les conventions et les lois, cimentées par la venue d'enfants qui sont comme la prolongation de leur être au delà de lui-même dans l'espace et dans le temps, les deux moitiés du groupe conjugal, mari et femme, sont désormais indissolublement unies. On peut les comparer à ces hémisphères de métal que la machine pneumatique soude tellement l'un à l'autre que toute force est impuissante à les séparer. S'il y pénètre un peu d'air, il est vrai, tout est détruit: la sphère, parfaite tout à l'heure, se fend et retombe en deux fragments qui gisent inertes sur le sol, lorsqu'ils ne s'y brisent pas. Mais pourquoi l'air, c'est-à-dire les dissentiments, les querelles, les outrages, la haine ou l'indifférence, pire que la haine, y pénétrerait-il, si ni l'un ni l'autre des époux ne donne la secousse qui ouvrira le robinet? Et pourquoi le feraient-ils lorsqu'ils ont une fois goûté l'ineffable joie de vivre deux en un, et de revivre en ses enfants?