Part 6
Mais les aveugles de la termitière se concertent-ils? Tout n’est pas silencieux dans leur république; comme dans la fourmilière, nous ignorons comment ils communiquent entre eux; mais ce n’est pas une raison pour qu’ils ne communiquent pas. A la moindre attaque, l’alerte se propage comme une flamme; la défense s’organise, les réparations urgentes s’effectuent avec ordre et méthode. D’autre part, il est certain que ces aveugles règlent à leur gré la fécondité de la reine, la ralentissant ou l’activant, selon qu’ils la gavent ou la privent de leurs sécrétions salivaires. De même, quand ils estiment qu’il y a trop de soldats, ils en restreignent le nombre en laissant mourir de faim, pour s’en nourrir ensuite, ceux qu’ils jugent inutiles. Dès l’œuf, ils déterminent le sort de l’être qui en sortira et en font à leur bon plaisir, d’après l’alimentation qu’ils lui donnent, un travailleur comme eux, une reine, un roi, un adulte ailé ou un guerrier. Mais eux, à qui, à quoi obéissent-ils? Le sexe, les ailes et les yeux immolés au bien commun, surchargés de besognes diverses et innombrables, moissonneurs, terrassiers, maçons, architectes, menuisiers, jardiniers, chimistes, nourrices, croque-morts, travaillant, mangeant, digérant pour tout le monde, tâtonnant dans leurs invincibles ténèbres, cheminant dans leurs caves, éternels captifs de leur hypogée, ils semblent moins que nul autre aptes à se rendre compte, à savoir, à prévoir, à démêler ce qu’il convient de faire.
S’agit-il d’une série plus ou moins coordonnée d’actes purement instinctifs? Poussés par l’idée innée, font-ils d’abord sortir machinalement, de la majorité des œufs, des ouvriers comme eux? Ensuite, obéissant à une autre impulsion, également innée, tirent-ils d’autres œufs, semblables aux premiers, une légion d’individus des deux sexes qui auront des ailes, ne naîtront pas aveugles et châtrés et fourniront un roi et une reine pour périr en masse, peu après? Enfin, une troisième impulsion les oblige-t-elle à former un certain nombre de soldats, tandis qu’une quatrième les incite à réduire l’effectif de la garnison, quand celle-ci exige trop de vivres et devient onéreuse? Tout cela n’est-il que jeux du chaos? C’est possible, bien qu’on puisse douter que la prospérité extraordinaire, la stabilité, l’harmonieuse entente, la durée presque illimitée de ces énormes colonies ne reposent que sur une suite ininterrompue de hasards heureux. Convenons que s’il fait tout cela, le hasard est bien près de devenir le plus grand, le plus sage de nos dieux; et ce n’est plus, au fond, qu’une question de mots sur quoi il est plus facile de s’entendre. En tout cas, l’hypothèse de l’instinct n’est pas plus satisfaisante que celle de l’intelligence. Peut-être l’est-elle un peu moins, car nous ne savons pas du tout ce que c’est que l’instinct, au lieu que nous croyons, à tort ou à raison, ne pas entièrement ignorer ce que c’est que l’intelligence.
II
On remarque chez les abeilles des mesures politiques et économiques tout aussi surprenantes. Je ne les rappellerai pas ici; mais n’oublions pas que chez les fourmis elles sont parfois plus étonnantes encore. Tout le monde sait que les _Lasius Flavus_, nos petites fourmis jaunes, par exemple, parquent dans leurs souterrains et abritent dans de véritables étables des troupeaux d’Aphides qui émettent une rosée sucrée qu’elles vont traire comme nous trayons nos vaches et nos chèvres. D’autres, les _Formica sanguinea_, partent en guerre afin de faire des razzias d’esclaves. De leur côté, les _Polyergus Rufescens_ ne confient qu’à leurs serfs le soin d’élever leurs larves, tandis que les _Anergates_ ne travaillent plus et sont nourris par des colonies de _Tetramorium Cespitum_ réduites en captivité. Je ne citerai que pour mémoire les fourmis fongicoles de l’Amérique tropicale qui creusent des tunnels rectilignes parfois longs de plus de cent mètres et forment, en coupant des feuilles en tout petits morceaux, un terreau sur lequel elles font naître et cultivent, par un procédé qui est leur secret, un champignon si particulier qu’on n’a jamais réussi à l’obtenir ailleurs. Citons encore certaines espèces d’Afrique et d’Australie, où l’on voit des ouvrières spécialisées ne plus jamais quitter le nid, s’y suspendre par les pattes et, faute d’autres récipients, devenir des réservoirs, des citernes, des pots à miel vivants, au ventre élastique, sphérique, énorme, où l’on dégorge la récolte et que l’on pompe quand on a faim.
Est-il nécessaire d’ajouter que tout ceci, que l’on pourrait indéfiniment prolonger, ne repose plus sur des on-dit plus ou moins légendaires, mais sur de minutieuses observations scientifiques?
III
Dans _La Vie des Abeilles_, j’ai, faute de mieux, attribué la direction, l’administration prévoyante et occulte de la communauté à l’«Esprit de la Ruche». Mais ce n’est là qu’un mot qui revêt une réalité inconnue et qui n’explique rien.
Une autre hypothèse pourrait considérer la ruche, la fourmilière et la termitière comme un individu unique, mais encore ou déjà disséminé, un seul être vivant qui ne serait pas encore ou qui ne serait déjà plus coagulé ou solidifié et dont les divers organes, formés de milliers de cellules, bien qu’extériorisés et malgré leur apparente indépendance, resteraient toujours soumis à la même loi centrale. Notre corps aussi est une association, un agglomérat, une colonie de soixante trillions de cellules, mais de cellules qui ne peuvent pas s’éloigner de leur nid, ou de leur noyau, et demeurent, jusqu’à la destruction de ce nid ou de ce noyau, sédentaires et captives. Si terrible, si inhumaine que paraisse l’organisation de la termitière, celle que nous portons en nous est calquée sur le même modèle. Même personnalité collective, même sacrifice incessant d’innombrables parties au tout, au bien commun, même système défensif, même cannibalisme des phagocytes envers les cellules mortes ou inutiles, même travail obscur, acharné, aveugle, pour une fin ignorée, même férocité, mêmes spécialisations pour la nutrition, la reproduction, la respiration, la circulation du sang, etc., mêmes complications, même solidarité, mêmes appels en cas de danger, mêmes équilibres, même police intérieure. C’est ainsi qu’après une abondante hémorragie, sur un ordre venu on ne sait d’où, les globules rouges se mettent à proliférer de façon fantastique, que les reins suppléent le foie fatigué qui laisse passer des toxines, que les lésions valvulaires du cœur se compensent par l’hypertrophie des cavités en arrière de l’obstacle, sans que jamais notre intelligence qui croit régner au sommet de notre être soit consultée ou à même d’intervenir.
Tout ce que nous savons, et nous venons à peine de l’apprendre, c’est que les fonctions les plus importantes de nos organes dépendent de nos glandes endocrines à sécrétions internes ou hormones dont jusqu’à ce jour on soupçonnait à peine l’existence, notamment de la glande thyroïde qui modère ou ralentit l’action des cellules conjonctives, de la glande pituitaire qui règle la respiration et la température, de la glande pinéale, des glandes surrénales, de la glande génitale, qui distribue l’énergie à nos trillions de cellules. Mais ces glandes, qui règle à leur tour leurs fonctions? Comment se fait-il que dans des circonstances rigoureusement pareilles elles donnent aux uns la santé et le bonheur de vivre, aux autres la maladie, les souffrances, la misère et la mort? Y aurait-il donc, dans cette région inconsciente, comme dans l’autre, des intelligences inégales; et le malade serait-il victime de son inconscient? Ne voyons-nous pas souvent qu’un inconscient ou un subconscient inexpérimenté ou manifestement imbécile gouverne le corps de l’homme le plus intelligent de son siècle, un Pascal par exemple? A quelle responsabilité remonter si ces glandes se trompent?
Nous n’en savons rien, nous ignorons totalement qui, dans notre propre corps, donne les ordres essentiels dont dépend le maintien de notre existence; nous doutons s’il s’agit de simples effets mécaniques ou automatiques ou de mesures délibérées émanées d’une sorte de pouvoir central ou de direction générale qui veille au bien commun. Dès lors, comment pourrions-nous pénétrer ce qui a lieu hors de nous et très loin de nous, dans la ruche, la fourmilière ou la termitière, et savoir qui la gouverne, l’administre, y prévoit l’avenir, y promulgue des lois? Apprenons d’abord à connaître ce qui se passe en nous.
Ce que nous pouvons constater pour l’instant, c’est que notre confédération de cellules, quand elle a besoin de manger, de dormir, de se mouvoir, de se réchauffer ou de se refroidir, de se multiplier, etc., fait ou ordonne de faire le nécessaire; de même quand la confédération de la termitière a besoin de soldats, d’ouvriers, de reproducteurs, etc.
J’y reviens, il n’y a peut-être pas d’autre solution que de considérer la termitière comme un individu. «L’individu, dit très justement le docteur Jaworski, n’est constitué ni par l’ensemble des parties, ni par l’origine commune, ni par la continuité de substance, mais uniquement par la réalisation d’une fonction d’ensemble, en d’autres termes, par l’unité du but.»
Attribuons ensuite, si nous le croyons préférable, les phénomènes qui s’y succèdent aussi bien que ceux qui se déroulent dans notre corps à une intelligence éparse dans le Cosmos, à la pensée impersonnelle de l’univers, au génie de la nature, à l’_Anima Mundi_ de certains philosophes, à l’harmonie préétablie de Leibnitz, avec ses confuses explications des causes finales auxquelles obéit l’âme et des causes efficientes auxquelles obéit le corps, rêveries géniales mais qui, somme toute, ne reposent sur rien; faisons appel à la force vitale, à la force des choses, à la «Volonté» de Schopenhauer, au «Plan morphologique», à l’«Idée directrice» de Claude Bernard, à la Providence, à Dieu, au premier moteur, à la Cause-sans-Cause-de-toutes-les-Causes, ou même au simple hasard: ces réponses se valent, car toutes avouent plus ou moins franchement que nous ne savons rien, que nous ne comprenons rien et que l’origine, le sens et le but de toutes les manifestations de la vie nous échapperont longtemps encore et peut-être à jamais.
LA MORALE DE LA TERMITIÈRE
I
Si l’organisation sociale de la ruche semble déjà très dure, celle de la termitière est incomparablement plus âpre, plus implacable. Dans la ruche nous avons un sacrifice presque complet aux dieux de la cité, mais il reste à l’abeille quelque lueur d’indépendance. La majeure partie de sa vie se déroule au dehors, à l’éclat du soleil, s’épanouit librement aux belles heures des printemps, des étés et des automnes. Loin de toute surveillance elle peut flâner sur les fleurs. Dans la sombre république stercoraire, le sacrifice est absolu, l’emmurement total, le contrôle incessant. Tout est noir, opprimé, oppressé. Les années s’y succèdent en d’étroites ténèbres. Tous y sont esclaves et presque tous aveugles. Nul, hormis les victimes de la grande folie génitale, ne monte jamais à la surface du sol, ne respire l’horizon, n’entrevoit la lumière du jour. Tout s’accomplit, de bout en bout, dans une ombre éternelle. S’il faut aller, nous l’avons vu, chercher des vivres aux lieux où ils abondent, on s’y rend par de longs chemins souterrains ou tubulaires, on ne travaille jamais à découvert. S’il s’agit de ronger une solive, une poutre ou un arbre, on l’attaque par dedans, en respectant la peinture ou l’écorce. L’homme ne se doute de rien, n’aperçoit jamais un seul des milliers de fantômes qui hantent sa maison, qui grouillent secrètement dans les murs et ne se révèlent qu’au moment de la rupture et du désastre. Les dieux du communisme y deviennent d’insatiables Molochs. Plus on leur donne, plus ils demandent; et ne cessent d’exiger que lorsque l’individu est anéanti et que son malheur n’a plus de fond. L’épouvantable tyrannie, dont on n’a pas encore d’exemple chez les hommes où toujours elle sévit à l’avantage de quelques-uns, ici ne profite à personne. Elle est anonyme, immanente, diffuse, collective, insaisissable. Le plus curieux et le plus inquiétant, c’est qu’elle n’est pas sortie telle quelle, et toute faite d’un caprice de la nature; ses étapes, que nous retrouvons toutes, nous prouvent qu’elle s’est graduellement installée et que les espèces qui nous paraissent le plus civilisées nous semblent aussi le plus asservies et le plus pitoyables.
Tous s’épuisent donc, jour et nuit, sans relâche, à des tâches précises, diverses et compliquées. Seuls, vigilants, résignés et à peu près inutiles dans le trantran de la vie quotidienne, les soldats monstrueux attendent dans leurs noires casernes l’heure du danger et du sacrifice de leur vie. La discipline semble plus féroce que celle des carmélites ou des trappistes, et la soumission volontaire à des lois ou à des règlements qui viennent on ne sait d’où, est telle qu’aucune association humaine ne peut nous en donner d’exemple. Une forme nouvelle de la fatalité, et peut-être la plus cruelle, la fatalité sociale vers laquelle nous nous acheminons, s’est ajoutée à celles que nous connaissons et qui nous suffisaient. Nul repos que dans le sommeil final, la maladie même n’est pas permise et toute défaillance est un arrêt de mort. Le communisme est poussé jusqu’au cannibalisme, à la coprophagie, car on ne se nourrit pour ainsi dire que d’excréments. C’est l’enfer tel que pourraient l’imaginer les hôtes ailés d’un rucher. Il est en effet permis de supposer que l’abeille ne sent pas le malheur de sa courte et harassante destinée, qu’elle éprouve quelque joie à visiter les fleurs dans la rosée de l’aube, à rentrer, ivre de son butin, dans l’atmosphère accueillante, active et odorante de son palais de miel et de pollen. Mais le termite, pourquoi rampe-t-il dans son hypogée? Quels sont les détentes, les salaires, les plaisirs, les sourires de sa basse et lugubre carrière? Depuis des millions d’années, vit-il uniquement pour vivre ou plutôt pour ne pas mourir, pour multiplier indéfiniment son espèce sans joie, pour perpétuer sans espoir une forme d’existence entre toutes déshéritée, sinistre et misérable?
Il est vrai que ce sont là des considérations assez naïvement anthropocentriques. Nous ne voyons que les faits extérieurs et grossièrement matériels et ignorons tout ce qui se passe réellement dans la ruche comme dans la termitière. Il est fort probable qu’elles cachent des mystères vitaux, éthériques, électriques ou psychiques dont nous n’avons aucune idée, car l’homme, chaque jour, s’aperçoit davantage qu’il est un des êtres les plus incomplets et les plus bornés de la création.
II
En tout cas, si plus d’une chose, dans la vie sociale des termites, nous inspire du dégoût et de l’horreur, il est certain qu’une grande idée, un grand instinct, une grande impulsion automatique ou mécanique, une suite de grands hasards, si vous le préférez, peu importe la cause à nous qui ne pouvons voir que les effets, les élève au-dessus de nous: à savoir leur dévouement absolu au bien public, leur renoncement incroyable à toute existence, à tout avantage personnel, à tout ce qui ressemble à l’égoïsme, leur abnégation totale, leur sacrifice ininterrompu au salut de la cité, qui en feraient parmi nous des héros ou des saints. Nous retrouvons chez eux les trois vœux les plus redoutables de nos ordres les plus rigoureux: pauvreté, obéissance, chasteté, poussée ici jusqu’à la castration volontaire; mais quel est l’ascète ou le mystique qui, par surcroît, ait jamais songé à imposer à ses disciples d’éternelles ténèbres et le vœu de cécité perpétuelle en leur crevant les yeux?
«L’insecte, proclame quelque part J.-H. Fabre, le grand entomologiste, n’a pas de morale.» C’est bien vite dit. Qu’est-ce que la morale? A prendre la définition de Littré, «c’est l’ensemble des règles qui doivent diriger l’activité libre de l’homme». Cette définition, mot pour mot, ne s’applique-t-elle pas à la termitière? Et l’ensemble des règles qui la dirigent n’est-il pas plus haut et surtout plus sévèrement observé que dans la plus parfaite des sociétés humaines? On ne pourrait ergoter que sur les mots: «activité libre», et dire que l’activité des termites ne l’est point, qu’ils ne peuvent se soustraire à l’aveugle accomplissement de leur tâche; car que deviendrait l’ouvrier qui refuserait de travailler ou le soldat qui fuirait le combat? On l’expulserait et il périrait misérablement au dehors; ou plus probablement il serait immédiatement exécuté et dévoré par ses concitoyens. N’est-ce pas une liberté tout à fait comparable à la nôtre?
Si tout ce que nous avons observé dans la termitière ne constitue pas une morale, qu’est-ce donc? Rappelez-vous l’héroïque sacrifice des soldats qui tiennent tête aux fourmis pendant que derrière eux les ouvriers murent les portes par lesquelles ils pourraient échapper à la mort et les livrent ainsi, à leur su, à l’ennemi implacable. N’est-ce pas plus grand que les Thermopyles où il y avait encore un espoir? Et que dites-vous de la fourmi qui, enfermée dans une boîte et laissée à jeun durant plusieurs mois, consomme sa propre substance,--corps graisseux, muscles thoraciques,--pour nourrir ses jeunes larves? Pourquoi tout cela ne serait-il pas méritoire et admirable? Parce que nous le supposons mécanique, fatal, aveugle et inconscient? De quel droit et qu’en savons-nous? Si quelqu’un nous observait aussi obscurément que nous les observons, que penserait-il de la morale qui nous mène? Comment expliquerait-il les contradictions, les illogismes de notre conduite, les folies de nos querelles, de nos divertissements, de nos guerres? Et quelles erreurs dans ses interprétations? C’est le moment de répéter ce que disait, il y a trente-cinq ans, le vieil Arkël: «Nous ne voyons jamais que l’envers des destinées, l’envers même de la nôtre.»
III
Le bonheur des termites, c’est d’avoir eu à lutter contre un ennemi implacable, aussi intelligent, plus fort, mieux armé qu’eux: la fourmi. La fourmi appartenant au miocène (tertiaire moyen), voilà deux ou trois millions d’années que les termites rencontrèrent l’adversaire qui ne devait plus leur laisser de répit. Il est à présumer que s’ils ne s’y étaient pas heurtés, ils auraient obscurément végété, au jour le jour, en petites colonies, insouciantes, précaires et molles. Le premier contact fut naturellement désastreux pour le misérable insecte larviforme et toute sa destinée se transforma. Il fallut renoncer au soleil, s’évertuer, se serrer, se terrer, se murer, organiser l’existence dans les ténèbres, bâtir des forteresses et des magasins, cultiver des jardins souterrains, assurer l’alimentation par une sorte d’alchimie vivante, forger des armes de choc et de jet, entretenir des garnisons, assurer le chauffage, la ventilation et l’humidité indispensables, multiplier à l’infini afin d’opposer à l’envahisseur des masses compactes et invincibles; il fallut surtout accepter la contrainte, apprendre la discipline et le sacrifice, mères de toutes les vertus, en un mot, faire sortir d’une misère sans égale les merveilles que nous avons vues.
Où en serait l’homme, s’il avait, comme le termite, rencontré un adversaire à sa taille, ingénieux, méthodique, féroce, digne de lui? Nous n’avons jamais eu que des adversaires inconscients, isolés; et depuis des milliers d’années nous ne trouvons contre nous d’autre ennemi sérieux que nous-mêmes. Il nous a appris bien des choses, les trois quarts de ce que nous savons; mais il n’était pas étranger, il ne venait pas du dehors et ne pouvait rien apporter que nous n’eussions déjà. Il est possible que, pour notre bien, il descende quelque jour d’une planète voisine ou surgisse du côté où nous ne l’attendons plus, à moins que, d’ici-là, ce qui est infiniment plus probable, nous ne nous soyons détruits les uns les autres.
LES DESTINÉES
I
Il est assez inquiétant de constater que chaque fois que la nature donne à un être, qui semble intelligent, l’instinct social, en amplifiant, en organisant la vie en commun qui a pour point de départ la famille, les relations de mère à enfant, c’est pour le mener, à mesure que l’association se perfectionne, à un régime de plus en plus sévère, à une discipline, à des contraintes, à une tyrannie de plus en plus intolérantes et intolérables, à une existence d’usine, de caserne ou de bagne, sans loisirs, sans relâche, utilisant impitoyablement, jusqu’à l’épuisement, jusqu’à la mort, toutes les forces de ses esclaves, exigeant le sacrifice et le malheur de tous sans profit, sans bonheur pour personne, afin de n’aboutir qu’à prolonger, à renouveler et à multiplier à l’horizon des siècles une sorte de désespoir commun. On dirait que ces cités d’insectes qui nous précèdent dans le temps ont voulu nous offrir une caricature, une parodie anticipée des paradis terrestres vers lesquels s’acheminent la plupart des peuples civilisés; et l’on dirait surtout que la nature ne veut pas le bonheur.
Mais voilà des millions d’années que les termites s’élèvent vers un idéal qu’ils semblent à peu près atteindre. Que se passera-t-il quand ils l’auront entièrement réalisé? Seront-ils plus heureux, sortiront-ils enfin de leur prison? C’est peu vraisemblable, car leur civilisation, loin de s’épanouir au grand jour, se rétrécit sous terre à mesure qu’elle se perfectionne. Ils avaient des ailes, ils n’en ont plus. Ils avaient des yeux, ils y ont renoncé. Ils avaient un sexe, et les plus arriéré l’ont encore (les _Calotermes_, par exemple); ils l’ont sacrifié. En tout cas, lorsqu’ils auront gagné le point culminant de leur destinée, il adviendra ce qui toujours advient, quand la nature a tiré d’une forme de vie tout ce qu’elle en pouvait obtenir. Un léger abaissement de la température des régions équatoriales, qui sera également un acte de la nature, détruira d’un seul coup, ou en fort peu de temps, toute l’espèce dont il ne restera que des vestiges fossilisés. Et tout sera à recommencer, et tout aura été, une fois de plus, inutile, à moins que quelque part ne se passent des choses, ne s’accumulent des résultats dont nous n’avons pas la moindre notion, ce qui est peu probable, mais après tout possible.
Si c’est possible, nous n’en ressentons guère les effets. A considérer les éternités antérieures et les chances innombrables qu’elles ont offertes à la nature, il semble évident que des civilisations analogues, ou facilement supérieures à la nôtre, ont existé en d’autres mondes et peut-être même sur cette terre. Notre ancêtre, l’homme des cavernes, en a-t-il profité et nous-mêmes en tirons-nous quelque avantage? Il se peut, mais si minime et enseveli à de telles profondeurs en notre subconscient, qu’il est bien malaisé de nous en rendre compte. Mais même s’il en était ainsi, il n’y aurait pas eu progrès mais régression, efforts vains et pertes sèches.
Et d’autre part, il est permis de penser que si l’un de ces mondes qui pullulent dans les cieux avait atteint dans les millénaires écoulés ou atteignait, en ce moment, ce que nous visons, on le saurait. Les vivants qui l’habitent, à moins d’être des monstres d’égoïsme, ce qui n’est guère plausible quand on est aussi intelligent qu’il faudrait qu’ils fussent pour arriver où nous supposons qu’ils se trouvent, eussent essayé de nous faire profiter de ce qu’ils auraient appris et, ayant une éternité derrière eux, seraient sans doute parvenus à nous aider, à nous tirer de notre sordide misère. C’est d’autant plus vraisemblable qu’ayant probablement surmonté la matière, ils se meuvent dans des régions spirituelles où durée et distance ne comptent pas et n’offrent plus d’obstacle. N’est-il pas raisonnable de croire que s’il y avait jamais eu quelque chose de souverainement intelligent, de souverainement bon et heureux dans l’univers, les conséquences finiraient par s’en faire sentir de monde en monde? Et si cela ne s’est jamais fait, pourquoi pourrions-nous espérer que cela se fasse?