Part 5
Il est certain que dans une république aussi avare, aussi prévoyante, aussi calculatrice, il y a là un incompréhensible gaspillage de vies, de forces et de richesses, d’autant plus énigmatique que cet immense sacrifice annuel aux dieux de l’espèce, qui n’a évidemment en vue que la fécondation croisée, semble manquer totalement ce but. Il ne peut y avoir fécondation croisée que lorsqu’il y a agglomération de termitières, ce qui est assez rare, et que tous les vols nuptiaux aient lieu le même jour. Voilà donc mille chances contre une pour qu’un couple, si par miracle il parvient à réintégrer la maison natale, soit consanguin. Ne nous montrons pas outrecuidants; si ces choses nous paraissent illogiques ou incohérentes, il y a à parier que nos observations ou nos interprétations sont encore insuffisantes, et que c’est nous qui avons tort, à moins de mettre la bévue au compte de la nature qui, de prime face, comme disait Jean de la Fontaine, a tout l’air d’en avoir fait bien d’autres[7].
[7] Chez les abeilles aussi, l’essaimage est une calamité publique et toujours une cause de ruine et de mort pour la ruche-mère et pour ses colonies quand il se répète dans la même année. L’apiculteur moderne s’efforce autant que possible de l’empêcher, en détruisant les jeunes reines et en agrandissant les réservoirs à miel, mais bien souvent il ne réussit pas à enrayer ce qu’on appelle «la fièvre d’essaimage», car il paie aujourd’hui la rançon de millénaires et barbares pratiques et d’une désastreuse sélection à rebours où les meilleures ruches, c’est-à-dire celles qui n’avaient pas essaimé et étaient lourdes de miel, se trouvaient systématiquement sacrifiées.
D’après les observations de Silvestri, afin d’échapper à ces désastres, quelques espèces n’essaiment que la nuit ou par temps de pluie. D’autres, afin d’augmenter le nombre de leurs chances, n’expulsent leurs essaims que par petits paquets, mais durant plusieurs mois. A ce propos, il convient de remarquer une fois de plus que, dans la termitière, les lois générales ne sont pas, comme dans la ruche, absolument inflexibles. Les termites, nous en aurons d’autres exemples, autant que les hommes et contrairement aux habitudes de tous les animaux que l’on croit menés par l’instinct, sont avant tout opportunistes et, tout en respectant les grandes lignes de leur destinée, savent quand il le faut, avec autant d’intelligence que nous-mêmes, les plier aux circonstances et les adapter aux nécessités ou simplement aux convenances du moment. En principe, pour donner satisfaction aux vœux de l’espèce ou de l’avenir, ou pour complaire à une idée invétérée de la nature, ils pratiquent l’essaimage, bien qu’il soit prodigieusement onéreux et quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent totalement inutile, mais au besoin, ils le restreignent, le réglementent ou même y renoncent et s’en passent sans inconvénient. En principe, ils sont monarchistes, au besoin ils entretiennent deux reines, séparées par une cloison, dans la même cellule, ainsi que l’a observé T. J. Savage; ou jusqu’à six couples royaux comme l’a constaté Haviland, sans tenir compte des rois et des reines qui nous échappent grâce aux mesures prises par les ouvriers pour favoriser leur évasion; qui font qu’il n’est pas facile de les découvrir et qu’Haviland a recherché durant trois jours une de ces souveraines avant de la trouver dissimulée sous des débris au fond du nid.
En principe, pour achever cette énumération, il faut que leur reine ait eu des ailes et ait vu la lumière du jour; au besoin ils la remplacent par une trentaine de pondeuses aptères qui ne sont jamais sorties du nid. En principe, ils n’admettent pas de roi étranger, au besoin, si le trône est vacant, ils accueillent avec empressement celui qu’on leur propose. En principe, chaque termitière n’est habitée que par une seule espèce bien caractérisée; en pratique, on a plus d’une fois constaté que deux ou trois et parfois jusqu’à cinq espèces, totalement différentes, collaborent dans le même nid. Ajoutons que ces palinodies ne semblent pas incohérentes ou irréfléchies, mais à y regarder de plus près, ont toujours une raison invariable qui est le salut ou la prospérité de la cité.
Du reste, sur tous ces points, il y a encore bien des incertitudes et, avant de conclure, il convient d’attendre des observations plus décisives. Elles sont d’autant plus difficiles qu’il y a, comme nous l’avons dit, quinze cents espèces de termites et que les mœurs et l’organisation sociale de ces quinze cents espèces ne sont point pareilles. Il semble que certaines d’entre elles soient arrivées, comme l’homme, au moment le plus critique d’une évolution commencée il y a des millions d’années.
III
Le régime normal est donc la monarchie. Mais beaucoup plus prudente que la ruche dont le sort,--et c’est le point faible d’une organisation admirable,--est toujours suspendu à la vie d’une reine unique, la termitière, quant à sa prospérité, est à peu près indépendante du couple royal. Ce qu’on pourrait appeler la «Constitution», la loi fondamentale, y est infiniment plus souple, plus élastique, plus prévoyant, plus ingénieux, et marque un incontestable progrès politique. Si la reine termite, ou plutôt la pondeuse déléguée, car elle n’est pas autre chose, accomplit généreusement son devoir, on ne lui donne pas de rivale. Dès que fléchit sa fécondité, on la supprime en s’abstenant de la nourrir, ou on lui adjoint un certain nombre de coadjutrices. C’est ainsi qu’on a trouvé jusqu’à trente reines dans une colonie non point désorganisée et tombée à l’anarchie et à la ruine, comme y tombe la ruche où se multiplient les pondeuses, mais au contraire, extrêmement forte et florissante. Grâce à l’extraordinaire plasticité de leur organisme qui participe des avantages de l’existence la plus primitive, encore unicellulaire, et de ceux de la vie la plus évoluée; et peut-être aussi, il faut bien, manque d’autre explication, le conjecturer, grâce à des connaissances chimiques et biologiques encore ignorées de l’homme, les termites semblent pouvoir, à tout moment, quand ils en ont besoin, par une alimentation et des soins appropriés, transformer n’importe quelle larve ou quelle nymphe en insecte parfait, y faire poindre des yeux et des ailes, en moins de six jours, ou tirer du premier œuf venu un ouvrier, un soldat, un roi ou une reine. A cette fin, pour gagner du temps, ils tiennent toujours en réserve un certain nombre d’individus prêts à subir les dernières transformations[8].
[8] On sait que les abeilles possèdent, plus restreinte, la même faculté. Elles peuvent, durant trois jours, par une nourriture appropriée, par l’élargissement et l’aération plus abondante de la cellule, transformer en reine n’importe quelle larve d’ouvrière, c’est-à-dire en tirer un insecte trois fois plus volumineux dont la forme et les organes essentiels sont notablement différents; c’est ainsi que les mâchoires de la reine sont dentelées, au lieu que celles des travailleuses sont lisses comme le fil d’un couteau, que sa langue est plus courte et la spatule de celle-ci plus étroite, qu’elle n’a pas l’appareil compliqué qui sécrète la cire, qu’elle n’est munie que de quatre ganglions abdominaux alors que les autres en portent cinq, que son dard est recourbé comme un cimeterre tandis que l’aiguillon de son peuple est droit, qu’elle est dépourvue de corbeilles à pollen, etc.
Mais bien qu’ils puissent apparemment le faire, en général, pour des raisons que nous ne pénétrons pas encore, ils ne transforment pas un de ces œufs ou de ces candidats, en reine parfaite, pourvue d’ailes et d’yeux à facettes, c’est-à-dire pareille à celles qui ont pris leur vol par milliers et prête à être fécondée par le roi dans la loge nuptiale. Ils se contentent presque toujours d’en tirer des pondeuses aveugles et aptères qui accomplissent toutes les fonctions d’une reine proprement dite, sans détriment pour la cité. Il n’en va pas de même, comme on sait, chez les abeilles, où l’ouvrière pondeuse qui remplace la souveraine morte, ne donnant le jour qu’à d’insatiables mâles, mène, en quelques semaines, à la ruine et à la mort la colonie la plus riche et la plus prospère.
Autant que peuvent s’en rendre compte les regards de l’homme, il n’y a pas de différence appréciable entre une termitière qui possède une reine authentique et celle qui n’a que des pondeuses plébéiennes. Certains termitologues prétendent que ces pondeuses néotéiniques ne peuvent pas produire de rois ni de reines et que leurs descendants sont privés d’ailes et d’yeux, c’est-à-dire ne deviennent jamais des insectes parfaits. C’est possible, mais insuffisamment démontré, au demeurant sans importance pour la colonie, attendu que ce qui lui est indispensable, c’est une mère d’ouvriers et de soldats, au lieu qu’elle peut aisément se passer d’une fécondation croisée, qui, nous l’avons vu, est extrêmement aléatoire. Au surplus, tout ce qui a trait à ces formes substitutives est encore controversé et l’un des points les plus mystérieux de la termitière.
IV
Ce qui est également controversé, ou du moins insuffisamment approfondi, c’est l’importante question des parasites (je ne parle pas des parasites intestinaux), car outre ses habitants légitimes, la termitière héberge un nombre considérable d’écornifleurs qui n’ont pas encore été recensés et examinés comme ceux de la fourmilière. On sait que chez les fourmis ces parasites jouent un rôle intéressant et pullulent de façon fantastique. Wasmann, le grand myrmécologue, en compte, dans la fourmilière, douze cent quarante-six espèces. Les uns viennent simplement chercher, dans la tiède moiteur des galeries souterraines, le vivre et le couvert et y sont charitablement tolérés, car la fourmi est beaucoup moins bourgeoise et avare que ne le croyait le bon La Fontaine; mais un grand nombre d’autres sont utiles, voire indispensables. Il s’en trouve aussi dont les fonctions sont tout à fait inexplicables, notamment ces _Antennophorus_ que portent la plupart des _Lasius Mixtus_, si bien observés par Charles Janet. Ce sont des sortes de poux, proportionnellement énormes, puisqu’ils sont aussi gros que la tête de la fourmi, qui, toujours proportionnellement, est près de deux fois plus volumineuse que la nôtre. Généralement, sur une de ces fourmis, on compte trois de ces poux qui s’installent soigneusement et méthodiquement, l’un sous le menton, les deux autres, de chaque côté de l’abdomen de leur hôte, de manière à ne pas déséquilibrer sa marche. Le _Lasius Mixtus_ qui d’abord répugne à les accueillir, une fois qu’ils ont pris place, les adopte et ne cherche plus à s’en débarrasser. Quel est le martyr de nos saintes légendes qui porterait sans se plaindre, durant toute son existence, une triple charge aussi lourde et aussi encombrante? L’âpre fourmi de la fable, non seulement s’y résigne, mais soigne et nourrit ses fardeaux, comme s’ils étaient ses enfants. Quand un de ces Lasius orné de ses monstrueux parasites a trouvé, par exemple, une cuillerée de miel, il s’en gorge et rentre au nid. Attirées par la bonne odeur, d’autres fourmis s’approchent et sollicitent leur part de l’aubaine. Généreusement, le Lasius régurgite le miel dans la bouche des quémandeuses et ses parasites interceptent au passage quelques gouttelettes du précieux liquide. Loin de s’y opposer, il leur facilite le prélèvement de la dîme et, avec ses compagnes, attend que les écornifleurs repus donnent le signal du départ. Il faut croire qu’il éprouve à promener ses gigantesques poux de luxe, qui nous accableraient sous leur poids, d’étranges jouissances que nous ne sommes pas à même de comprendre. Nous comprenons au demeurant fort peu de chose au monde des insectes qui sont guidés par un esprit et par des sens qui n’ont presque rien de commun avec ceux qui nous mènent.
Mais quittons nos fourmis et revenons à notre xylophage. D’après le professeur E. Warren, les hôtes de la termitière connus en 1919 s’élèvent à 496 dont 348 coléoptères. On en découvre chaque jour de nouveaux. On les classe en hôtes vrais (_Symphiles_) amicalement traités, en hôtes tolérés ou indifférents (_Synoeketes_), en intrus (_Synechtres_), pourchassés et en parasites proprement dits (_Ectoparasites_). Malgré les noms scientifiques qu’on leur donne, la question n’est pas au point et nous attendons une étude plus complète.
LES RAVAGES
I
La termitière, telle qu’elle s’étend et se multiplie dans son paysage tropical, avec ses lois d’airain incroyablement ingénieuses, sa vitalité, sa fécondité formidable, serait un danger pour le genre humain et couvrirait bientôt notre planète, si le hasard ou je ne sais quel caprice de la nature, généralement à notre égard moins clémente, n’avait voulu que l’insecte soit très vulnérable et extrêmement sensible au froid. Il ne peut vivre sous un climat simplement tempéré. Il lui faut, comme je l’ai déjà dit, les régions les plus chaudes du globe. Il a besoin d’une température qui va de 20 à 36°. Au-dessous de 20, sa vie s’arrête, au-dessus de 36, ses protozoaires périssent et il meurt d’inanition. Mais là où il peut s’installer, il exerce de terribles ravages: _Termes Indiæ calamitas summa_, disait déjà Linné. «Il n’y a pas, sur les parties chaudes et tropicales de la surface de la terre, une famille d’insectes dont les membres mènent une guerre aussi incessante contre l’œuvre de l’homme», ajoute W. W. Froggatt, qui les connaît mieux que personne. Les maisons croulent, intérieurement rongées de la base au sommet. Les meubles, le linge, les papiers, les vêtements, les chaussures, les provisions, les bois, les herbes disparaissent. Rien n’est à l’abri de leurs déprédations qui ont quelque chose d’effarant et de surnaturel, parce qu’elles sont toujours secrètes et ne se révèlent qu’à l’instant du désastre. De grands arbres qui semblent vivants et dont l’écorce est scrupuleusement respectée, tombent d’une pièce lorsqu’on y touche. A Sainte-Hélène, deux agents de police causent sous un énorme Mélia couvert de feuilles, l’un d’eux s’adosse au tronc et le gigantesque fébrifuge, complètement pulvérisé à l’intérieur, s’abat sur eux et les couvre de ses débris. Parfois le travail destructeur s’accomplit avec une foudroyante rapidité. Un fermier du Queensland laisse un soir sa charrette dans un pré; le lendemain, il n’en retrouve que les ferrures. Un colon rentre dans sa maison après cinq ou six jours d’absence; tout y est intact, rien n’y paraît changé et ne révèle l’occupation de l’ennemi. Il s’asseoit sur une chaise, elle s’effondre. Il se rattrape à la table, elle s’aplatit sur le sol. Il s’appuie à la poutre centrale, elle croule en entraînant le toit dans un nuage de poussière. Tout a l’air machiné par un génie facétieux, comme dans une féerie du Châtelet. En une nuit, ils dévorent, sur son corps et pendant son sommeil, la chemise de Smeathmann qui campe à proximité d’un de leurs nids afin de l’étudier. En deux jours, malgré toutes les précautions prises, ils anéantissent les lits et les tapis d’un autre termitologue, le Dr Henrich Barth. Dans les épiceries de Cambridge, en Australie, tous les articles en magasin deviennent leur proie: jambons, lard, pâtes, figues, noix, savons s’évanouissent. La cire ou les capsules d’étain qui coiffent les bouteilles sont percées afin d’atteindre les bouchons et les liquides s’écoulent. Le fer-blanc des boîtes de conserves est scientifiquement attaqué: ils râpent d’abord la couche d’étain qui le couvre, étendent ensuite sur le fer mis à nu un suc qui le rouille, après quoi ils le percent sans difficulté. Ils perforent le plomb quelle qu’en soit l’épaisseur. On croit mettre en sûreté les malles, les caisses, les objets de literie, en les posant sur des bouteilles renversées dont le goulot est fiché dans le sol, parce que leurs petites pattes n’y trouvent pas de prise. Au bout de quelques jours, sans qu’on y prenne garde, le verre est érodé comme par une meule d’émeri et ils vont et viennent tranquillement le long du col et de la panse de la bouteille, car ils secrètent un liquide qui, dissolvant les silices contenues dans les tiges herbacées dont ils font leur nourriture, attaque également le verre. Ainsi s’explique du reste l’extraordinaire solidité de leur ciment qui est en partie vitrifié. Parfois, ils ont des fantaisies dignes d’un humoriste. Un voyageur anglais, Forbes, raconte dans les _Oriental Memoirs_ que, rentrant chez lui après quelques jours passés chez un ami, il trouve toutes les gravures qui ornaient ses appartements complètement rongées ainsi que les cadres, dont il ne reste plus trace; mais les glaces qui les recouvraient sont demeurées en place, soigneusement fixées au mur par du ciment, afin, apparemment, d’éviter une chute dangereuse ou trop retentissante. Il leur arrive d’ailleurs de consolider à l’aide de ce ciment, en ingénieurs prévoyants, une poutre qu’ils ont rongée trop profondément et qui menace de se rompre avant la fin de leur expédition.
Tous ces ravages s’accomplissent sans qu’on aperçoive âme qui vive. Seul, en y regardant de près, un petit tube d’argile, dissimulé dans l’angle de deux murs ou courant le long d’une corniche ou d’une plinthe et qui communique avec la termitière, révèle la présence et l’identité de l’ennemi; car ces insectes, qui n’y voient pas, ont le génie de faire ce qu’il faut pour qu’on ne les voie point. Le travail s’exécute en silence et il n’est qu’une oreille avertie qui reconnaisse dans la nuit le bruit de millions de mâchoires qui dévorent la charpente d’une maison et présagent sa ruine.
Au Congo, à Elisabethville par exemple, leurs inévitables ravages sont prévus par les architectes et les entrepreneurs qui augmentent de 40 % les devis à cause des précautions à prendre. Dans la même région, les traverses de chemin de fer, complètement rongées, doivent être remplacées chaque année, ainsi que les poteaux télégraphiques et la charpente des ponts. De tout vêtement laissé dehors durant une nuit il ne reste que les boutons de métal, et une hutte d’indigène dans laquelle on ne fait pas de feu ne résiste pas plus de trois ans à leurs attaques.
II
Voilà leurs méfaits domestiques et habituels; mais parfois ils travaillent en grand et étendent leurs ravages à une ville, à une contrée entière. En 1840, un négrier capturé et démâté introduit à Jamestown, capitale de l’île de Sainte-Hélène, l’_Eutermes Tenuis_, petit termite du Brésil, à soldat nasicorne ou à seringue, qui détruit une partie de la ville qu’on est obligé de rebâtir. Elle ressemblait, dit son historiographe attitré, J. C. Mellis, à une cité ravagée par un tremblement de terre.
En 1879, un navire de guerre espagnol est anéanti par le _Termes Dives_ dans le port du Ferrol. Les _Annales de la Société entomologique française_ (Sér. 2, 1851, t. IX) citent une notice du général Leclerc où il est dit qu’en 1809 les Antilles françaises ne purent se défendre contre les Anglais parce que les termites avaient dévasté les magasins et rendu inutilisables les batteries et les munitions. On pourrait indéfiniment allonger la liste de leurs crimes. J’ai déjà dit qu’ils rendaient incultivables certaines parties de l’Australie et de l’île de Ceylan, où l’on a renoncé à la lutte. En l’île de Formose, le _Coptotermes Formosus Shikari_ ronge jusqu’au mortier et fait crouler les murs qui ne sont pas cimentés.
Il semble pourtant, à première vue, que, vulnérables et fragiles comme ils sont et ne pouvant vivre que dans l’ombre de leur termitière, il suffirait de détruire leurs coupoles pour s’en débarrasser. Mais on dirait qu’ils sont déjà prêts à parer l’attaque inattendue, car on constate que dans les pays où l’on fait sauter à la poudre leurs superstructions, qui, ensuite, sont constamment nivelées par la charrue, ils n’édifient plus de monticules, se résignent, comme les fourmis, à une vie tout à fait souterraine et deviennent insaisissables.
La barrière du froid a jusqu’ici protégé l’Europe, mais il n’est pas certain qu’un animal aussi plastique, aussi prodigieusement transformable, ne réussisse pas à s’acclimater chez nous. Nous avons déjà vu par l’exemple des termites landais qu’ils y sont plus ou moins parvenus, au prix, il est vrai, d’une pitoyable dégénérescence qui les rend plus inoffensifs que la plus inoffensive des fourmis. C’est peut-être une première étape. En tout cas, les _Annales entomologiques_ du siècle dernier relatent longuement l’invasion de quelques villes de la Charente-Inférieure, notamment Saintes, Saint-Jean-d’Angely, Tonnay-Charente, l’île d’Aix et surtout La Rochelle, par de véritables termites tropicaux importés de Saint-Domingue, à fond de cale, parmi des détritus végétaux. Des rues entières furent attaquées et sournoisement minées par l’insecte pullulant et toujours invisible; tout La Rochelle fut menacé d’envahissement et le fléau ne fut arrêté que par le canal de la Verrière qui met en communication le port et les fossés. Des maisons s’effondrèrent, il fallut étançonner l’Arsenal et la Préfecture; et l’on eut un jour la surprise de découvrir que les archives et toute la paperasserie administrative étaient réduites en débris spongieux. Des faits analogues se produisirent à Rochefort.
L’auteur de ces dévastations était un des plus petits termites que l’on connaisse: le _Termes Lucifugus_, long de 3 ou 4 millimètres.
LA PUISSANCE OCCULTE
I
Dans la termitière, plus insoluble encore parce que l’organisation y est plus complexe, nous retrouvons le grand problème de la ruche. Qui est-ce qui règne ici? Qui est-ce qui donne des ordres, prévoit l’avenir, trace des plans, équilibre, administre, condamne à mort? Ce ne sont pas les souverains, misérables esclaves de leurs fonctions, dépendant pour leur nourriture du bon vouloir des ouvriers, prisonniers dans leur cage, les seuls de la cité qui n’aient pas le droit de franchir son enceinte. Le roi n’est qu’un pauvre diable, craintif, effarouché, écrasé sous le ventre conjugal. Quant à la reine, c’est peut-être la plus pitoyable victime d’une organisation où il n’y a que des victimes sacrifiées à l’on ne sait quel dieu. Aprement contrôlée, quand ils jugent que sa ponte n’est plus satisfaisante, ses sujets lui coupent les vivres; elle meurt de faim, ils dévorent ses restes, car il ne faut rien perdre, et la remplacent. A cet effet, nous l’avons vu, ils ont toujours en réserve un certain nombre d’adultes qui ne sont pas encore différenciés et, grâce au prodigieux polymorphisme de la race, en font rapidement une reproductrice.
Ce ne sont pas non plus les guerriers, malheureux phénomènes accablés sous leurs armes, encombrés de tenailles, privés de sexe, privés d’ailes, absolument aveugles et incapables de manger. Ce ne sont pas davantage les adultes ailés, qui ne font qu’une apparition éclatante, tragique et éphémère, princes et princesses infortunés sur qui pèsent la raison d’État et la cruauté collective. Restent les ouvriers, estomacs et ventres de la communauté, qui semblent en même temps les esclaves et les maîtres de tous. Est-ce cette foule qui forme le Soviet de la cité? En tout cas, ceux qui y voient, ceux qui ont des yeux, le roi, la reine, les adultes ailés, sont manifestement exclus du directoire. L’extraordinaire, c’est qu’ainsi dirigée, la termitière puisse subsister durant des siècles. Nous n’avons pas d’exemple, en nos annales, qu’une république réellement démocratique ait duré plus de quelques années sans se décomposer et disparaître dans la défaite ou la tyrannie, car nos foules ont, en politique, le nez du chien qui n’aime que les mauvaises odeurs. Elles ne choisissent que les moins bons et leur flair est presque infaillible.