Part 15
Mais chez les Panurgues, cousines des Dasypodes, un petit trait de lumière jaillit soudain, et éclaire la naissance d'un sentiment nouveau dans l'agglomération fortuite. Elles se réunissent à la manière des précédentes et chacune fouit pour son compte sa chambre souterraine; mais l'entrée, le couloir qui de la surface du sol conduit aux terriers séparés, est commun. «Ainsi, dit encore M. Perez, pour ce qui est du travail des cellules, chacune se comporte comme si elle était seule; mais toutes utilisent la galerie d'accès; toutes, en ceci, profitent du travail d'une seule et s'épargnent ainsi le temps et la peine d'établir chacune une galerie particulière. Il y aurait intérêt à s'assurer si ce travail préliminaire lui-même ne s'exécuterait pas en commun, et si plusieurs femelles ne se relayeraient pas pour y prendre part à tour de rôle.»
Quoi qu'il en soit, l'idée fraternelle vient de percer la paroi qui séparait deux mondes. Ce n'est plus l'hiver, la faim ou l'horreur de la mort qui l'arrache à l'instinct, affolée et méconnaissable; c'est la vie active qui la suggère. Mais cette fois encore, elle s'arrête court, elle ne parvient pas à s'étendre davantage dans cette direction. N'importe, elle ne perd pas courage, elle tente d'autres chemins. Et voici qu'elle pénètre chez les Bourdons, y mûrit, y prend corps dans une atmosphère différente et opère les premiers miracles décisifs.
XII
Les Bourdons, ces grosses abeilles velues, sonores, effrayantes mais pacifiques et que nous connaissons tous, sont d'abord solitaires. Dès les premiers jours de mars, la femelle fécondée qui a survécu à l'hiver commence la construction de son nid, soit sous terre, soit dans un buisson, selon l'espèce à laquelle elle appartient. Elle est seule au monde dans le printemps qui s'éveille. Elle déblaie, creuse, tapisse le lieu choisi. Elle façonne ensuite d'assez informes cellules de cire, les garnit de miel et de pollen, pond, couve les œufs, soigne et nourrit les larves qui éclosent, et bientôt elle est entourée d'une troupe de filles qui l'assistent dans tous ses travaux du dedans et du dehors, et dont quelques-unes se mettent à pondre à leur tour. Le bien-être augmente, la construction des cellules s'améliore, la colonie s'accroît. La fondatrice en demeure l'âme et la mère principale, et se trouve à la tète d'un royaume qui est comme l'ébauche de celui de notre abeille mellifique. Ebauche d'ailleurs assez grossière. La prospérité y est toujours limitée, les lois sont mal définies et mal obéies, le cannibalisme, l'infanticide primitifs reparaissent par intervalles, l'architecture est informe et dispendieuse, mais ce qui, plus que tout, différencie les deux cités, c'est que l'une est permanente et l'autre éphémère. En effet, celle des Bourdons périra tout entière à l'automne, ses trois ou quatre cents habitants mourront sans laisser trace de leur passage, tout cet effort sera dispersé, et il n'y survivra qu'une seule femelle qui, au printemps prochain, recommencera dans la même solitude et le même dénuement que sa mère, le même travail inutile. Il n'en reste pas moins que cette fois l'idée a pris conscience de sa force.--Nous ne la voyons pas excéder cette borne chez les bourdons, mais à l'instant, fidèle à sa coutume, par une sorte de métempsycose infatigable, elle va s'incarner, toute frémissante encore de son dernier triomphe, toute-puissante et presque parfaite, dans un autre groupe, l'avant-dernier de la race, celui qui précède immédiatement notre abeille domestique qui la couronne, j'entends le groupe des Méliponites, qui comprend les Mélipones et les Trigones tropicaux.
XIII
Ici tout est organisé comme dans nos ruches Il y a une mère probablement unique[1], des ouvrières stériles et des mâles. Même, certains détails y sont mieux réglés. Les mâles, par exemple, ne sont pas complètement oisifs, ils sécrètent de la cire. L'entrée de la cité est plus soigneusement défendue: durant les nuits froides une porte la ferme; dans les nuits chaudes, une sorte de rideau qui laisse passer l'air.
Mais la république est moins forte, la vie générale moins assurée, la prospérité plus bornée que chez nos abeilles, et partout où l'on introduit celles-ci, les Méliponites tendent à disparaître devant elles. L'idée fraternelle s'est également et magnifiquement épanouie dans les deux races, excepté sur un point, où chez l'une elle n'a guère dépassé ce qu'elle avait déjà réalisé dans l'étroite famille des Bourdons. Ce point, c'est l'organisation mécanique du travail en commun, l'économie précise de l'effort, en un mot l'architecture de la cité qui est manifestement inférieure. Il suffira de rappeler ce que j'en ai dit au Livre III, chap. XVIII de ce volume, en y ajoutant que, dans les ruches de nos Apites, toutes les cellules sont indifféremment propres à l'élevage du couvain et à l'emmagasinage des provisions et durent aussi longtemps que la cité même, au lieu que chez les Méliponites, elles ne peuvent servir qu'à une fin, et celles qui forment les berceaux des jeunes nymphes sont détruites après l'éclosion de celles-ci.
C'est donc chez nos abeilles domestiques que l'idée a pris sa forme la plus parfaite; et voilà un tableau rapide et incomplet des mouvements de cette idée. Ces mouvements sont-ils fixés une fois pour toutes dans chaque espèce, et la ligne qui les relie n'existe-t-elle que dans notre imagination? Ne bâtissons pas encore de système dans cette région mal explorée. N'allons qu'à des conclusions provisoires, et, si nous le voulons, penchons plutôt vers les plus pleines d'espérance, car, s'il fallait absolument choisir, quelques lueurs nous indiquent, déjà que les plus désirées seront les plus certaines. Du reste, reconnaissons encore que notre ignorance est profonde. Nous apprenons à ouvrir les yeux. Mille expériences qu'on pourrait faire n'ont pas été tentées. Par exemple, les Prosopis, prisonnières et forcées de cohabiter avec leurs semblables, pourraient-elles à la longue franchir le seuil de fer de la solitude absolue, prendre plaisir à se réunir comme les Dasypodes, et faire un effort fraternel pareil à celui des Panurgues? Les Panurgues, à leur tour, dans des circonstances imposées et anormales, passeraient-ils du couloir commun, à la chambre commune? Les mères des Bourdons, hivernées ensemble, élevées et nourries en captivité, arriveraient-elles à s'entendre et à diviser le travail? Et les Méliponites, leur a-t-on donné des rayons de cire gaufrée? Leur a-t-on offert des amphores artificielles pour remplacer leurs curieuses amphores à miel? Les accepteraient-elles; en tireraient-elles parti, et comment adapteraient-elles leurs habitudes à cette architecture insolite? Questions qui s'adressent à de biens petits êtres, et qui pourtant renferment le grand mot de nos plus grands secrets. Nous n'y pouvons répondre, car notre expérience date d'hier. En comptant depuis Réaumur, voici à peu près un siècle et demi qu'on observe les mœurs de certaines abeilles sauvages. Réaumur n'en connaissait que quelques-unes, nous en avons étudié quelques autres; mais des centaines, des milliers peut-être, n'ont été interrogées jusqu'ici que par des voyageurs ignorants ou pressés. Celles que nous connaissons depuis les beaux travaux de l'auteur des _Mémoires_ n'ont rien changé à leurs habitudes, et les bourdons qui, vers 1730, se poudraient d'or, vibraient comme le délectable murmure du soleil, et se gorgeaient de miel dans les jardins de Charenton, étaient tout pareils à ceux qui, l'avril revenu, bourdonneront demain à quelques pas de là, dans le bois de Vincennes. Mais de Réaumur à nos jours, c'est un clin d'œil du temps que nous examinons, et plusieurs vies d'homme bout à bout ne forment qu'une seconde dans l'histoire d'une pensée de la nature.
[1] Il n'est pas certain que le principe de la royauté ou de la maternité unique soit rigoureusement respecté chez les Méliponites. Blanchard pense avec raison que, étant dépourvues d'aiguillon et ne pouvant par conséquent s'entre-tuer aussi facilement que les reines-abeilles, plusieurs femelles vivent probablement dans la même ruche. Mais le fait n'a pu être vérifié jusqu'ici à cause de la grande ressemblance entre femelles et ouvrières et de l'impossibilité d'élever les Mélipones sous notre climat.
XIV
Si l'idée que nous avons suivie des yeux a pris sa forme suprême chez nos abeilles domestiques, ce n'est pas à dire que tout soit irréprochable dans la ruche. Un chef-d'œuvre, la cellule hexagonale, y atteint à tous les points de vue la perfection absolue, et il serait impossible à tous les génies assemblés d'y améliorer rien. Aucun être vivant, pas même l'homme, n'a réalisé au centre de sa sphère ce que l'abeille a réalisé dans la sienne; et si une intelligence étrangère à notre globe venait demander à la terre l'objet le plus parfait de la logique de la vie, il faudrait lui présenter l'humble rayon de miel.
Mais tout n'est pas égal à ce chef-d'œuvre. Déjà, nous avons noté à la rencontre quelques fautes et quelques erreurs, parfois évidentes, parfois mystérieuses: la surabondance et l'oisiveté ruineuses des mâles, la parthénogenèse, les risques du vol nuptial, l'essaimage excessif, le manque de pitié, le sacrifice presque monstrueux de l'individu à la société. Ajoutons-y une propension étrange à emmaganiser d'énormes masses de pollen, qui, inutilisées, ne tardent pas à rancir, à durcir, et à encombrer les gâteaux, le long interrègne stérile qui va du premier essaimage à la fécondation de la seconde reine, etc., etc.
De ces fautes, la plus grave, la seule qui sous nos climats soit presque toujours fatale, c'est l'essaimage répété. Mais n'oublions pas que sous ce rapport la sélection naturelle de l'abeille domestique est, depuis des milliers d'années, contrariée par l'homme. De l'Egyptien du temps des Pharaons à nos paysans d'aujourd'hui, l'éleveur a toujours agi à contre-biais des désirs et des avantages de l'espèce. Les ruches les plus prospères sont celles qui ne jettent qu'un essaim dès le commencement de l'été. Elles remplissent ainsi leur désir maternel, assurent le maintien de la souche, le renouvellement nécessaire des reines, et l'avenir de l'essaim, qui, nombreux et précoce, a le temps de bâtir des demeures solides et bien approvisionnées avant la venue de l'automme. Il est certain que livrées à elles-mêmes, ces ruches et leurs rejetons survivant seuls aux épreuves de l'hiver qui eussent presque régulièrement anéanti les colonies animées d'instincts différents, la règle de l'essaimage restreint se fût peu à peu fixée dans nos races septentrionales. Mais ce sont précisément ces ruches prudentes, opulentes et acclimatées que l'homme a toujours détruites pour s'emparer de leur trésor. Il ne laissait et ne laisse encore, dans la pratique routinière, survivre que les colonies, souches épuisées, essaims secondaires ou tertiaires, qui ont à peu près de quoi passer l'hiver ou auxquelles il donne quelques déchets de miel pour compléter leurs misérables provisions. Il en est résulté que l'espèce s'est probablement affaiblie, que la tendance à l'essaimage excessif s'est héréditairement développée et qu'aujourd'hui presque toutes nos abeilles, surtout nos abeilles noires, essaiment trop. Depuis quelques années, les méthodes nouvelles de l'apiculture «mobiliste» sont venues combattre cette habitude dangereuse, et quand on voit avec quelle rapidité la sélection artificielle agit sur la plupart de nos animaux domestiques, sur les bœufs, les chiens les moutons, les chevaux, les pigeons, pour ne les pas citer tous, il est permis de croire qu'avant peu nous aurons une race d'abeilles qui renoncera presque entièrement à l'essaimage naturel et tournera toute son activité à la récolte du miel et du pollen.
XV
Mais les autres fautes, une intelligence qui prendrait plus clairement conscience du but de la vie commune ne pourrait-elle s'en affranchir? Il y aurait beaucoup à dire sur ces fautes, qui tantôt émanent de l'inconnu de la ruche, tantôt ne sont qu'une suite de l'essaimage et de ses erreurs où nous avons pris part. Mais d'après ce qu'il a vu jusqu'ici, chacun peut à son gré accorder ou dénier toute intelligence aux abeilles. Je ne tiens pas à les défendre. Il me semble qu'en maintes circonstances elles montrent de l'entendement, mais elles feraient aveuglément tout ce qu'elles font que ma curiosité n'en serait pas amoindrie. Il est intéressant de voir un cerveau trouver en soi des ressources extrordinaires pour lutter contre le froid, la faim, la mort, le temps, l'espace, la solitude, tous les ennemis de la matière qui s'anime; mais qu'un être parvienne à maintenir sa petite vie compliquée et profonde sans excéder l'instinct, sans rien faire que de très ordinaire, cela est bien intéressant et bien extraordinaire aussi. L'ordinaire et le merveilleux se confondent et se valent quand on les met à leur place véritable au sein de la nature. Ce n'est plus eux, qui portent des noms usurpés, c'est l'incompris et l'inexpliqué qui doivent arrêter nos regards, réjouir notre activité, et donner une forme nouvelle et plus juste à nos pensées, à nos sentiments et à nos paroles. Il y a sagesse à ne point s'attacher à autre chose.
XVI
Au surplus, nous n'avons guère qualité pour juger, au nom de notre intelligence, les fautes des abeilles. Ne voyons-nous point parmi nous la conscience et l'intelligence vivre longtemps au milieu des erreurs et des fautes, sans les apercevoir, plus longtemps encore sans y porter remède? S'il existe un être que sa destinée appelle spécialement, presque organiquement, à prendre conscience, à vivre et à organiser la vie commune selon la raison pure, c'est bien l'homme. Pourtant, voyez ce qu'il en fait, et comparez les fautes de la ruche à celles de notre société. Si nous étions des abeilles qui observassent des hommes, notre étonnement serait grand à examiner, par exemple, l'illogique et injuste organisation du travail dans une tribu d'êtres qui, par ailleurs, nous sembleraient doués d'une raison éminente. Nous verrions la surface de la terre, unique source de toute la vie commune, péniblement et insuffisamment cultivée par deux ou trois dixièmes de la population totale; un autre dixième, absolument oisif, absorber la meilleure part des produits de ce premier travail; les sept derniers dixièmes, condamnés à une demi-faim perpétuelle, s'épuiser sans relâche en efforts étranges et stériles dont ils ne profitent jamais et qui ne paraissent servir qu'à rendre plus compliquée et plus inexplicable l'existence des oisifs. Nous en induirions que la raison et le sens moral de ces êtres appartiennent à un monde tout différent du nôtre et qu'ils obéissent à des principes que nous ne devons pas espérer de comprendre. Mais ne poussons pas plus loin cette revue de nos fautes. Aussi bien sont-elles toujours présentes à notre esprit. Il est vrai que, présentes, elles y font peu de chose. Ce n'est guère que de siècle en siècle que l'une d'elles se lève, secoue un instant son sommeil, pousse un cri de stupeur, étire le bras endolori qui soutenait sa tète, change de position, se recouche, se rendort, jusqu'à ce qu'une nouvelle douleur, née des mornes fatigues du repos, la réveille.
XVII
L'évolution des Apiens, ou tout au moins des Apites, étant admise, puisqu'elle est plus vraisemblable que leur fixité, quelle est donc la direction constante et générale de cette évolution? Elle paraît suivre la même courbe que la nôtre. Elle tend visiblement à amoindrir l'effort, l'insécurité, la misère, à augmenter le bien-être, les chances favorables et l'autorité de l'espèce. A cette fin, elle n'hésite pas à sacrifier l'individu, en compensant par la force et le bonheur communs l'indépendance, d'ailleurs illusoire et malheureuse, de la solitude. On dirait que la nature estime, comme Périclès dans Thucydide, que les individus, alors même qu'ils y souffrent, sont plus heureux au sein d'une ville dont l'ensemble prospère, que si l'individu prospère et l'Etat dépérit. Elle protège l'esclave laborieux dans la cité puissante, et abandonne aux ennemis sans forme et sans nom, qui habitent toutes les minutes du temps, tous les mouvements de l'univers, toutes les anfractuosités de l'espace, le passant sans devoirs dans l'association précaire. Ce n'est pas le moment de discuter cette pensée de la nature, ni de se demander s'il convient que l'homme la suive, mais il est certain que partout où la masse infinie nous permet de saisir l'apparence d'une idée, l'apparence prend ce chemin dont on ne connaît pas le terme. Pour ce qui nous regarde, il suffira de constater le soin avec lequel la nature s'attache à conserver et à fixer dans la race qui évolue, tout ce qui a été conquis sur l'inertie hostile de la matière. Elle marque un point à chaque effort heureux, et met en travers du recul qui serait inévitable après l'effort, on ne sait quelles lois spéciales et bienveillantes. Ce progrès, qu'il serait difficile de nier dans les espèces les plus intelligentes, n'a peut-être d'autre but que son mouvement même et ignore où il va. En tout cas, dans un monde où rien, sinon quelques faits de ce genre, n'indique une volonté précise, il est assez significatif de voir certains êtres s'élever ainsi graduellement et continûment, depuis le jour où nous avons ouvert les yeux; et quand les abeilles ne nous auraient révélé autre chose que cette mystérieuse spirale de lueurs dans la nuit toute-puissante, c'en serait assez pour ne pas regretter le temps consacré à l'étude de leurs petits gestes et de leurs humbles habitudes, si éloignées et pourtant si proches de nos grandes passions et de nos destins orgueilleux.
XVIII
Il se peut que tout cela soit vain et que notre spirale de lueurs, aussi bien que celle des abeilles, ne s'éclaire que pour amuser les ténèbres. Il se peut encore qu'un énorme incident, provenu du dehors, d'un autre monde, ou d'un phénomène nouveau, donne tout à coup un sens définitif à cet effort ou définitivement le détruise. Cependant suivons notre route comme si rien d'anormal ne devait survenir. Nous saurions que demain une révélation, par exemple une communication avec une planète plus ancienne et plus lumineuse, dût bouleverser notre nature, supprimer les passions, les lois et les vérités radicales de notre être, le plus sage serait de consacrer tout cet aujourd'hui à s'intéresser à ces passions, à ces lois et à ces vérités, à les accorder en notre esprit, à demeurer fidèle à notre destinée, qui est d'asservir et d'élever de quelques degrés en nous-mêmes et autour de nous les forces obscures de la vie. Il est possible que rien n'en subsiste dans la révélation nouvelle, mais il est impossible que ceux qui auront accompli jusqu'au bout la mission qui est par excellence la mission humaine, ne se trouvent pas au premier rang pour accueillir cette révélation: et alors même qu'elle leur apprendrait que le seul devoir véritable fût l'incuriosité et la résignation à l'inconnaissable, mieux que les autres, ils sauront comprendre cette incuriosité et cette résignation définitives et en tirer parti.
XIX
Et puis, ne poussons pas nos rêves de ce côté. Que la possibilité d'un anéantissement général n'entre point dans le calcul de nos besognes, non plus que l'assistance miraculeuse d'un hasard. Jusqu'ici, malgré les promesses de notre imagination, nous avons toujours été livrés à nous-mêmes et à nos seules ressources. C'est par nos efforts les plus humbles que nous avons réalisé tout ce qui a été fait d'utile et de durable sur cette terre. Libre à nous d'attendre le mieux ou le pire de quelque accident étranger; mais à la condition que cette attente ne se mêle pas à notre tâche humaine. Ici encore les abeilles nous donnent une leçon excellente, comme toute leçon de la nature. Pour elles, il y eut vraiment une intervention prodigieuse. Elles sont livrées, plus manifestement que nous, aux mains d'une volonté qui peut anéantir ou modifier leur race et transformer leurs destinées. Elles n'en suivent pas moins leur devoir primitif et profond. Et ce sont précisément celles d'entre elles qui obéissent le mieux à ce devoir qui se trouvent le mieux préparées à profiter de l'intervention surnaturelle qui élève aujourd'hui le sort de leur espèce. Or, il est moins difficile qu'on ne croit de découvrir le devoir invincible d'un être. On peut toujours le lire dans l'organe qui le distingue et auquel sont subordonnés tous les autres. Et de même qu'il est inscrit sur la langue, dans la bouche et dans l'estomac des abeilles qu'elles doivent produire le miel, il est inscrit dans nos yeux, dans nos oreilles, dans nos moelles, dans tous les lobes de notre tète, dans tout le système nerveux de notre corps, que nous sommes créés pour transformer ce que nous absorbons des choses de la terre, en une énergie particulière et d'une qualité unique sur ce globe. Nul être, que je sache, n'a été agencé pour produire comme nous ce fluide étrange, que nous appelons pensée, intelligence, entendement, raison, âme, esprit, puissance cérébrale, vertu, bonté, justice, savoir; car il possède mille noms, bien qu'il n'ait qu'une essence. Tout en nous lui fut sacrifié. Nos muscles, notre santé, l'agilité de nos membres, l'équilibre de nos fonctions animales, la quiétude de notre vie, portent la peine grandissante de sa prépondérance. Il est l'état le plus précieux et le plus difficile où l'on puisse élever la matière. La flamme, la chaleur, la lumière, la vie même, puis l'instinct plus subtil que la vie et la plupart des forces insaisissables qui couronnaient le monde avant notre venue, ont pâli au contact de l'effluve nouveau. Nous ne savons où il nous mène, ce qu'il fera de nous, ce que nous en ferons. Ce sera à lui de nous l'apprendre quand il régnera dans la plénitude de sa force. En attendant, ne pensons qu'à lui donner tout ce qu'il nous demande, à lui sacrifier tout ce qui pourrait retarder son épanouissement. Il n'est pas douteux que ce ne soit là, pour l'instant, le premier et le plus clair de nos devoirs. Il nous enseignera les autres par surcroît. Il les nourrira et les prolongera selon qu'il est nourri lui-même, comme l'eau des hauteurs nourrit et prolonge les ruisseaux de la plaine selon l'aliment mystérieux de sa cime. Ne nous tourmentons pas de connaître qui tirera parti de la force qui s'accumule ainsi à nos dépens. Les abeilles ignorent si elles mangeront le miel qu'elles récoltent. Nous ignorons également qui profitera de la puissance spirituelle que nous introduisons dans l'univers. Comme elles vont de fleurs en fleurs recueillir plus de miel qu'ils n'en faut à elles-mêmes et à leurs enfants, allons aussi de réalités en réalités chercher tout ce qui peut fournir un aliment à cette flamme incompréhensible, afin d'être prêts à tout événement dans la certitude du devoir organique accompli. Nourrissons-la de nos sentiments, de nos passions, de tout ce qui se voit, se sent, s'entend, se touche, et de sa propre essence qui est l'idée qu'elle tire des découvertes, des expériences, des observations qu'elle rapporte de tout ce qu'elle visite. Il arrive alors un moment où tout se tourne si naturellement à bien pour un esprit qui s'est soumis à la bonne volonté du devoir réellement humain, que le soupçon même que les efforts où il s'évertue sont peut-être sans but, rend encore plus claire, plus pure, plus désintéressée, plus indépendante et plus noble, l'ardeur de sa recherche.
BIBLIOGRAPHIE
Une bibliographie complète de l'abeille dépasserait les limites que nous nous sommes assignées. Nous nous contenterons de signaler les ouvrages les plus intéressants:
1° DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE DE LA CONNAISSANCE DE L'ABEILLE
_a_) LES ANCIENS
Aristote.--Histoire des animaux (trad. Barthélémy Saint-Hilaire) _passim._
Varron (T.).--De Agricultura, l. III, xvi.
Virgile.--Georg., l. IV.
Pline.--Hist. nat., l. XI.
Columelle.--De re rustica.
Palladius.--De re rustica, l. I, xxxvii, etc.
_b_) LES MODERNES
Swammerdam.--Biblia naturæ, 1737.
Maraldi.--Observations sur les abeilles (Mém. Acad des sciences), 1712.