La vie des abeilles

Part 14

Chapter 143,634 wordsPublic domain

[1] Le cas est même assez fréquent parmi les essaims secondaires et tertiaires, car ils sont moins expérimentés et moins prudents que l'essaim primaire. Ils ont à leur tête une reine vierge et volage et sont presque entièrement composés de très jeunes abeilles en qui l'instinct primitif parle d'autant plus haut qu'elles ignorent encore la rigueur et les caprices de notre ciel barbare. Du reste aucun de ces essaims ne survit aux premières bises de l'automne, et ils vont rejoindre les innombrables victimes des lentes et obscures expériences de la nature.

V

Après ce grand progrès, qui tout en étant ancien et héréditaire demeure néanmoins actuel, nous trouvons une foule de détails infiniment variables, qui nous prouvent que l'industrie et la politique même de la ruche ne sont pas fixées en des formules infrangibles. Nous venons de parler de la substitution intelligente de la farine au pollen, et d'un ciment artificiel à la propolis. Nous avons vu avec quelle habileté elles savent approprier à leurs besoins les demeures parfois déconcertantes où on les introduit. Nous avons vu aussi avec quelle adresse immédiate et surprenante elles ont tiré parti des rayons de cire gaufrée qu'on imagina de leur offrir. Ici, l'utilisation ingénieuse d'un phénomène miraculeusement heureux, mais incomplet, est tout à fait extraordinaire. Elles ont réellement compris l'homme à demi-mot. Figurez-vous que depuis des siècles nous bâtissions nos villes, non pas avec des pierres, de la chaux et des briques, mais au moyen d'une substance malléable, péniblement sécrétée par des organes spéciaux de notre corps. Un jour, un être tout-puissant nous dépose au sein d'une cité fabuleuse. Nous reconnaissons qu'elle est faite d'une substance pareille à celle que nous sécrétons, mais pour tout le reste, c'est un rêve, dont la logique même, une logique déformée et comme réduite et concentrée, est plus déroutante que ne serait l'incohérence. Notre plan ordinaire s'y retrouve, tout y est selon notre attente, mais n'y est qu'en puissance et pour ainsi dire écrasé par une force prénatale qui l'a arrêté dans l'ébauche et empêché de s'épanouir. Les maisons qui doivent compter quatre ou cinq mètres de hauteur forment de petits renflements que nos deux mains peuvent recouvrir. Des milliers de murailles sont marquées par un trait qui renferme à la fois leur contour et la matière dont elles seront bâties. Ailleurs, il y a de grandes irrégularités qu'il faudra rectifier, des gouffres qu'il faudra combler et raccorder harmonieusement à l'ensemble, de vastes surfaces branlantes qu'il sera nécessaire d'étayer. Car l'œuvre est inespérée, mais fruste et dangereuse. Elle a été conçue par une intelligence souveraine qui a deviné la plupart de nos désirs, mais qui, gênée par son énormité même, n'a pu les réaliser que fort grossièrement. Il s'agit donc de démêler tout cela, de tirer profit des moindres intentions du surnaturel donateur, d'édifier en quelques jours ce qui prend d'ordinaire des années, de renoncer à des habitudes organiques, de bouleverser de fond en comble les méthodes de travail. Il est certain que l'homme n'aurait pas trop de toute son attention pour résoudre les problèmes qui surgiraient, et ne rien perdre de l'aide ainsi offerte par une providence magnifique. Pourtant, c'est à peu près ce que font les abeilles dans nos ruches modernes[1].

[1] Puisque nous nous occupons une dernière fois des constructions de l'abeille, signalons en passant une particularité curieuse de l'_Apis florea_. Certaines parois de ses cellules à mâles sont cylindriques au lieu d'être hexagonales. Il semble qu elle n'ait pas encore achevé de passer de l'une à l'autre forme et d'adopter définitivement la meilleure.

VI

La politique même des abeilles, ai-je dit, n'est probablement pas immobile. C'est le point le plus obscur et le plus difficile à constater. Je ne m'arrêterai pas à la manière variable dont elles traitent leurs reines, aux lois de l'essaimage propres à chaque ruche et qui paraissent se transmettre de générations en générations, etc. Mais à côté de ces faits qui ne sont pas assez déterminés, il en est d'autres, constants et précis, qui montrent que toutes les races de l'abeille domestique ne sont pas arrivées au même degré de civilisation politique, qu'on en trouve où l'esprit public tâtonne encore et cherche peut-être une autre solution au problème royal. L'abeille syrienne, par exemple, élève d'ordinaire cent vingt reines et souvent davantage. Au lieu que notre _Apis mellifica_, en élève, au plus, dix ou douze. Cheshire nous parle d'une ruche syrienne, nullement anormale, où l'on découvrit vingt et une reines-mères mortes et quatre-vingt-dix reines vivantes et libres. Voilà le point de départ ou d'arrivée d'une évolution sociale assez étrange et qu'il serait intéressant d'étudier à fond. Ajoutons que sous le rapport de l'élevage des reines, l'abeille chypriote se rapproche beaucoup de la syrienne. Est-ce un retour, encore incertain, à l'oligarchie après l'expérience monarchique, à la maternité multiple après l'unique? Toujours est-il que l'abeille syrienne et chypriote, très proches parentes de l'égyptienne et de l'italienne, sont probablement les premières que l'homme ait domestiquées. Enfin, une dernière observation nous fait voir plus clairement encore, que les mœurs, l'organisation prévoyante de la ruche, ne sont pas le résultat d'une impulsion primitive, mécaniquement suivie à travers les âges et les climats divers, mais que l'esprit qui dirige la petite république sait remarquer les circonstances nouvelles, s'y plier et en tirer parti, comme il avait appris à parer aux dangers des anciennes. Transportée en Australie ou en Californie, notre abeille noire change complètement ses habitudes. Dès la seconde ou la troisième année, ayant constaté que l'été est perpétuel, que les fleurs ne font jamais défaut, elle vit au jour le jour, se contente de récolter le miel et le pollen nécessaires à la consommation quotidienne, et son observation récente et raisonnée, l'emportant sur son expérience héréditaire, elle ne fait plus de provisions pour l'hiver[1]. On ne parvient même à entretenir son activité qu'en lui enlevant à mesure le fruit de son travail.

[1] Fait analogue signalé par Büchner, et prouvant l'adaptation aux circonstances, non pas lente, séculaire, inconsciente et fatale, mais immédiate et intelligente: à la Barbade, au milieu des raffineries où durant toute l'année elles trouvent le sucre en abondance, elles cessent complètement de visiter les fleurs.

VII

Voilà ce que nous pouvons voir de nos yeux. On conviendra qu'il y a là quelques faits topiques et propres à ébranler l'opinion de ceux qui se persuadent que toute intelligence est immobile et tout avenir immuable, hormis l'intelligence et l'avenir de l'homme.

Mais si nous acceptons un instant l'hypothèse du transformisme, le spectacle s'étend et sa lueur douteuse et grandiose atteint bientôt nos propres destinées. Il n'est pas évident, mais à qui l'observe attentivement, il est difficile de ne pas reconnaître qu'il y a dans la nature une volonté qui tend à élever une portion de la matière à un état plus subtil et peut-être meilleur, à pénétrer peu à peu sa surface d'un fluide plein de mystère que nous appelons d'abord la vie, ensuite l'instinct, et peu après l'intelligence; à assurer, à organiser, à faciliter l'existence de tout ce qui s'anime pour un but inconnu. Il n'est pas certain, mais beaucoup d'exemples que nous voyons autour de nous nous invitent à supposer que, si l'on pouvait évaluer la quantité de matière qui depuis l'origine s'est ainsi élevée, on trouverait qu'elle n'a cessé d'accroître. Je le répète, la remarque est fragile, mais c'est la seule que nous ayons pu faire sur la force cachée qui nous mène; et c'est beaucoup, dans un monde où notre premier devoir est la confiance à la vie, alors même qu'on n'y découvrirait aucune clarté encourageante, et tant qu'il n'y aura pas de certitude contraire.

Je sais tout ce que l'on peut dire contre la théorie du transformisme. Elle a des preuves nombreuses et des arguments très puissants, mais qui, à la rigueur, ne portent pas conviction. Il ne faut jamais se livrer sans arrière-pensée aux vérités de l'époque où l'on vit. Peut-être que dans cent ans bien des chapitres de nos livres qui sont imprégnés de celle-ci, en paraîtront vieillis comme le sont aujourd'hui les œuvres des philosophes du siècle passé, pleines d'un homme trop parfait et qui n'existe pas, et tant de pages du XVIIe siècle qu'amoindrit la pensée du dieu âpre et mesquin de la tradition catholique, déformée par tant de vanités et de mensonges.

Néanmoins, lorsqu'on ne peut savoir la vérité d'une chose, il est bon qu'on accepte l'hypothèse qui, dans le moment où le hasard nous fait naître, s'impose le plus impérieusement à la raison. Il y a à parier qu'elle est fausse, mais tant qu'on la croit vraie elle est utile, elle ranime les courages, et pousse les recherches dans une direction nouvelle. A première vue, pour remplacer ces suppositions ingénieuses, il semblerait plus sage de dire simplement la vérité profonde, qui est qu'on ne sait pas. Mais cette vérité ne serait salutaire que s'il était prouvé qu'on ne saura jamais. En attendant, elle nous maintiendrait dans une immobilité plus funeste que les plus fâcheuses illusions. Nous sommes ainsi faits que rien ne nous entraîne plus loin ni plus haut que les bonds de nos erreurs. Au fond, le peu que nous avons appris, nous le devons à des hypothèses toujours hasardeuses, souvent absurdes, et pour la plupart moins circonspectes que celle d'aujourd'hui. Elles étaient peut-être insensées mais elles ont entretenu l'ardeur de la recherche. Que celui qui veille au foyer de l'hôtellerie humaine soit aveugle ou très vieux, qu'importe au voyageur qui a froid et vient s'asseoir à ses côtés? Si le feu ne s'est pas éteint sous sa garde, il a fait ce qu'aurait pu faire le meilleur. Transmettons cette ardeur, non pas intacte, mais accrue, et rien ne peut l'accroître davantage que cette hypothèse du transformisme qui nous force à interroger avec une méthode plus sévère et une passion plus constante tout ce qui existe sur la terre, dans ses entrailles, dans les profondeurs de la mer et l'étendue des cieux. Que lui oppose-t-on et qu'avons nous à mettre à sa place si nous la rejetons? Le grand aveu de l'ignorance savante qui se connaît, mais qui pour l'ordinaire est inactive et décourage la curiosité, plus nécessaire à l'homme que la sagesse même, ou bien l'hypothèse de la fixité des espèces et de la création divine qui est moins démontrée que la nôtre, qui éloigne à jamais les parties vives du problème et se débarrasse de l'inexplicable en s'interdisant de l'interroger.

VIII

Ce matin d'avril, au milieu du jardin qui renaît sous une divine rosée verte, devant des plates-bandes de roses et tremblantes primules bordées de thlaspi blanc, qu'on nomme encore alysse ou corbeille d'argent, j'ai revu les abeilles sauvages, aïeules de celle qui s'est soumise à nos désirs, et je me suis rappelé les leçons du vieil amateur des ruches de Zélande. Plus d'une fois, il me promena parmi ses parterres multicolores, dessinés et entretenus comme au temps du père Cats, le bon poêle hollandais, prosaïque et intarissable, ils formaient des rosaces, des étoiles, des guirlandes, des pendeloques et des girandoles au pied d'une aubépine ou d'un arbre fruitier taillé en boule, en pyramide ou en quenouille, et le buis, vigilant comme un chien de berger, courait le long des bords pour empêcher les fleurs d'envahir les allées. J'y appris les noms et les habitudes des indépendantes butineuses que nous ne regardons jamais, les prenant pour des mouches vulgaires, des guêpes malfaisantes ou les coléoptères stupides. Et pourtant chacune d'elles porte sous la double paire d'ailes qui la caractérise au pays des insectes, un plan de vie, les outils et l'idée d'un destin différent et souvent merveilleux. Voici d'abord les plus proches parents de nos abeilles domestiques, les Bourdons hirsutes et trapus, parfois minuscules, presque toujours énormes et couverts, comme les hommes primitifs, d'un informe sayon que cerclent des anneaux de cuivre ou de cinabre. Ils sont encore à demi barbares, violentent les calices, les déchirent s'ils résistent, et pénètrent sous les voiles satinés des corolles comme l'ours des cavernes entrerait sous la tente, toute de soie et de perles, d'une princesse byzantine.

A côté, plus grand que le plus grand d'entre eux, passe un monstre vêtu de ténèbres. Il brûle d'un feu sombre, vert et violacé: c'est la Xylocope ronge-bois, la géante du monde mellifique. A sa suite, par rang de taille, viennent les funèbres Chalicodomes ou abeilles-maçonnes qui sont habillées de drap noir et construisent, avec de l'argile et des graviers, des demeures aussi dures que la pierre. Puis, pêle-mêle, volent les Dasypodes et les Halictes qui ressemblent aux guêpes, les Andrènes, souvent en proie à un parasite fantastique, le Stylops, qui transforme complètement l'aspect de la victime qu'il a choisie, les Panurgues, presque nains, et toujours accablés de lourdes charges de pollen, les Osmies multiformes qui ont cent industries particulières. L'une d'elles, l'_Osmia papaveris_, ne se contente pas de demander aux fleurs le pain et le vin nécessaires; elle taille à même les corolles du pavot et du coquelicot de grands lambeaux de pourpre, pour en tapisser royalement le palais de ses filles. Une autre abeille, la plus petite de toutes, un grain de poudre qui plane sur quatre ailes électriques, la Mégachile centunculaire, découpe dans les feuilles du rosier des demi-cercles parfaits qu'on croirait enlevés à l'emporte-pièce, les ploie, les ajuste et en forme un étui composé d'une suite de petits dés à coudre admirablement réguliers, dont chacun est la cellule d'une larve. Mais un livre entier suffirait à peine à énumérer les habitudes et les talents divers de la foule altérée de miel qui s'agite en tous sens sur les fleurs avides et passives, fiancées enchaînées qui attendent le message d'amour que des hôtes distraits leur apportent.

IX

On connaît environ quatre mille cinq cents espèces d'abeilles sauvages. Il va de soi que nous ne les passerons pas en revue. Peut-être qu'un jour, une étude approfondie, des observations et des expériences qu'on n'a pas faites jusqu'ici et qui demanderaient plus d'une vie d'homme, éclaireront d'une lumière décisive l'histoire de l'évolution de l'abeille. Cette histoire, n'a pas encore, que je sache, été méthodiquement entreprise. Il est à souhaiter qu'elle le soit, car elle toucherait à plus d'un problème aussi grand que ceux de bien des histoires humaines. Pour nous, sans plus rien affirmer puisque nous entrons dans la région voilée des suppositions, nous nous contenterons de suivre dans sa marche vers une existence plus intelligente, vers un peu de bien-être et de sécurité, une tribu d'hyménoptères, et nous marquerons d'un simple trait les points saillants de cette ascension plusieurs fois millénaire. La tribu en question est, nous le savons déjà, celle des Apiens[1], dont les traits essentiels sont si bien fixés et si distincts qu'il n'est pas défendu de croire que tous ses membres descendent d'un ancêtre unique.

Les disciples de Darwin, Hermann Müller entre autres, considèrent une petite abeille sauvage, répandue par tout l'univers, et appelée _Prosopis_, comme la représentante actuelle de l'abeille primitive dont seraient nées toutes les abeilles que nous connaissons aujourd'hui.

L'infortunée _Prosopis_ est à peu près à l'habitante de nos ruches ce que serait l'homme des cavernes aux heureux de nos grandes villes. Peut-être, sans y prendre garde, et sans vous douter que vous aviez devant vous la vénérable aïeule à laquelle nous devons probablement la plupart de nos fleurs et de nos fruits.--(On estime en effet que plus de cent mille espèces de plantes disparaîtraient si les abeilles ne les visitaient point,) et qui sait? notre civilisation même, car tout s'enchaîne dans ces mystères, peut-être l'avez-vous vue plus d'une fois dans un coin abandonné de votre jardin où elle s'agitait autour des broussailles. Elle est jolie et vive; la plus abondante en France est élégamment tachetée de blanc sur fond noir. Mais cette élégance cache un dénûment incroyable. Elle mène une vie famélique. Elle est presque nue alors que toutes ses sœurs sont vêtues de toisons chaudes et somptueuses. Elle ne possède aucun instrument de travail. Elle n'a pas de corbeilles pour récolter le pollen comme les Apides, ou, à leur défaut, la houppe coxale des Andrènes, ou la brosse ventrale des Gastrilégides. Il faut qu'elle ramasse péniblement, à l'aide de ses petites griffes, la poudre des calices et qu'elle l'avale pour la porter dans sa tanière. Elle n'a d'autre outil que sa langue, sa bouche et ses pattes, mais sa langue est trop courte, ses pattes sont débiles et ses mandibules sans force. Ne pouvant produire la cire, ni creuser le bois, ni fouir le sol, elle pratique de maladroites galeries dans la moelle tendre des ronces sèches, y installe quelques cellules grossièrement agencées, les pourvoit d'un peu de nourriture destinée à des enfants qu'elle ne verra jamais, puis, sa pauvre tâche accomplie pour une fin qu'elle ne connaît point et que nous ne connaissons pas davantage, elle s'en va mourir dans un coin, seule au monde, comme elle avait vécu.

[1] Il importe de ne pas confondre les trois termes: _apiens, apides_ et _apites_ que nous emploierons tour à tour et que nous empruntons à la classification de M. Émile Blanchard. La tribu _apienne_ comprend toutes les familles d'abeilles. Les _apides_ forment la première de ces familles et se subdivisent en trois groupes: Les _Méliponites_, les _Apittes_ et les _Bombites_ (Bourdons). Enfin les _Apites_ renferment les diverses variétés de nos abeilles domestiques.

X

Nous passerons sur bien des espèces intermédiaires où nous pourrions voir peu à peu la langue s'allonger pour puiser le nectar au creux d'un plus grand nombre de corolles, l'appareil collecteur de pollen, poils, houppes, brosses tibiales, tarsiennes et ventrales, poindre et se développer, les pattes et les mandibules se fortifier, des sécrétions utiles se former, et le génie qui préside à la construction des demeures chercher et trouver en tous sens des améliorations surprenantes. Une telle étude exigerait un livre. Je n'en veux esquisser qu'un chapitre, moins qu'un chapitre, une page, qui nous montre à travers les tentatives hésitantes de la volonté de vivre et d'être plus heureux, la naissance, l'épanouissement et l'affermissement de l'intelligence sociale.

Nous avons vu voleter la malheureuse Prosopis, qui porte en silence dans ce vaste univers plein de forces effrayantes son petit destin solitaire. Un certain nombre de ses sœurs, appartenant à des races déjà mieux outillées et plus habiles, par exemple les Collètes bien vêtues, ou la merveilleuse coupeuse des feuilles du rosier, la Mégachile centunculaire, vivent dans un isolement aussi profond, et si, par hasard, quelqu'un s'attache à elles et vient partager leur demeure, c'est un ennemi ou plus souvent un parasite. Car le monde des abeilles est peuplé de fantômes plus étranges que les nôtres, et mainte espèce a ainsi une sorte de double mystérieux et inactif, exactement pareil à la victime qu'il choisit, à cela près que sa paresse immémoriale lui a fait perdre un à un tous ses instruments de travail et qu'il ne peut plus subsister qu'aux dépens du type laborieux de sa race[1].

Cependant, parmi les abeilles qu'on a appelées d'un nom un peu trop catégorique les _Apides solitaires_, pareil à une flamme écrasée sous l'amas de matière qui étouffe toute vie primitive, couve déjà l'instinct social. Çà et là, dans des directions inattendues, par éclats timides et parfois bizarres, comme pour le reconnaître, il parvient à percer le bûcher qui l'opprime et qui, un jour, nourrira son triomphe.

Si tout est matière en ce monde, on surprend ici le mouvement le plus immatériel de la matière. Il s'agit de passer de la vie égoïste, précaire et incomplète à la vie fraternelle, un peu plus sûre et un peu plus heureuse. Il s'agit d'unir idéalement par l'esprit ce qui est réellement séparé par le corps, d'obtenir que l'individu se sacrifie à l'espèce et de substituer ce qui ne se voit pas aux choses qui se voient. Est-il étonnant que les abeilles ne réalisent pas du premier coup ce que nous, qui nous trouvons au point privilégié d'où l'instinct rayonne de toutes parts dans la conscience, n'avons pas encore démêlé? Aussi est-il curieux, presque touchant, de voir comme l'idée nouvelle tâtonne d'abord dans les ténèbres qui enveloppent tout ce qui naît sur cette terre. Elle sort de la matière, elle est encore toute matérielle. Elle n'est que du froid, de la faim, de la peur transformés en une chose qui n'a pas encore de figure. Elle rampe confusément autour des grands dangers, autour des longues nuits, de l'approche de l'hiver, d'un sommeil équivoque qui est presque la mort.

[1] _Exemples_.--Les Bourdons, qui ont pour parasites les Psithyres, les Stélides qui vivent au détriment des Anthidies. «On est obligé d'admettre, dit fort justement J. Perez (_Les Abeilles_) à propos de l'identité fréquente du parasite et de sa victime, on est obligé d'admettre que les deux genres ne sont que deux formes d'un même type, et sont unis entre eux par la plus étroite affinité. Pour les naturalistes qui adhèrent à la doctrine du transformisme, cette parenté n'est pas purement idéale, elle est réelle. Le genre parasite ne serait qu'une lignée issue du genre récoltant, et ayant perdu les organes de récolte par suite de son adaptation à la vie parasitique.»

XI

Les Xylocopes, nous l'avons vu, sont de puissantes abeilles qui taraudent leur nid dans le bois sec. Elles vivent toujours solitaires. Pourtant, vers la fin de l'été, il arrive qu'on trouve quelques individus d'une espèce particulière, (_Xylocopa Cyanescens_), groupés frileusement dans une tige d'Asphodèle, pour passer l'hiver en commun. Cette fraternité tardive est exceptionnelle chez les Xylocopes, mais, chez leurs plus proches parentes, les Cératines, l'habitude est déjà invariable. Voilà l'idée qui point. Elle s'arrête aussitôt, et jusqu'ici, chez les Xylocopides, elle n'a pu dépasser cette première ligne obscure de l'amour.

Chez d'autres Apiens, l'idée qui se cherche prend d'autres formes. Les Chalicodomes des hangars, qui sont des abeilles maçonnes, les Dasypodes et les Halictes, qui creusent des terriers, se réunissent en colonies nombreuses pour construire leurs nids. Mais c'est une foule illusoire formée de solitaires. Nulle entente, nulle action commune. Chacun, profondément isolé dans la multitude, bâtit sa demeure pour soi seul, sans s'occuper de son voisin. «C'est, dit M.J. Perez, un simple concours d'individus que les mêmes goûts, les mêmes aptitudes rassemblent au même endroit, où la maxime de chacun pour soi se pratique dans toute sa rigueur; enfin une cohue de travailleurs rappelant l'essaim d'une ruche uniquement par le nombre et l'ardeur. De telles réunions sont donc la simple conséquence du grand nombre d'individus habitant la même localité.»