La Vie De M De Moliere Reimpression De L Edition Originale Pari

Chapter 7

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Chapelle avoit de la sincérité, mais souvent elle étoit fondée sur de faux principes, d'où on ne pouvoit le faire revenir; et quoiqu'il n'eût point envie d'offencer personne, il ne pouvoit résister au plaisir de dire sa pensée, et de faire valoir un bon mot au dépens de ses amis. Un jour qu'il dinoit en nombreuse compagnie avec Mr le Marquis de M***, dont le Page, pour tout domestique, servoit à boire, il souffroit de n'en point avoir aussi souvent que l'on avoit acoutumé de lui en donner ailleurs; la patience lui échappa à la fin. «Eh! je vous prie, Marquis,» dit-il à Mr de M***, «donnez-nous la monnoie de votre Page.»

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Chapelle se seroit fait un scrupule de refuser une partie de plaisir, il se livroit au premier venu sur cet article-là. Il ne falloit pas être son ami pour l'engager dans ces repas qui percent jusques à l'extrémité de la nuit: il suffisoit de le connoître légèrement. Molière étoit désolé d'avoir un ami si agréable et si honnête homme, attaqué de ce deffaut; il lui en fesoit souvent des reproches, et Mr de Chapelle lui prometoit toujours merveilles, sans rien tenir. Molière n'étoit pas le seul de ses amis, à qui sa conduite fît de la peine. Mr des P*** le rencontrant un jour au Palais lui en parla à coeur ouvert. «Est-il possible,» lui dit-il, «que vous ne reviendrez point de cette fatigante crapule qui vous tuera à la fin? Encore si c'étoit toujours avec les mêmes personnes, vous pourriez espérer de la bonté de votre tempérament de tenir bon aussi longtems qu'eux. Mais quand une Troupe s'est outrée avec vous, elle s'écarte; les uns vont à l'armée, les autres à la campagne, où ils se reposent; et pendant ce temps-là une autre compagnie les relève; de manière que vous êtes nuit et jour à l'atelier. Croyez-vous de bonne foi pouvoir être toujours le Plastron de ces gens-là sans succomber? D'ailleurs vous êtes tout agréable,» ajouta Mr des P***. «Faut-il prodiguer cet agrément indifféremment à tout le monde? Vos amis ne vous ont plus d'obligation, quand vous leur donnez de votre tems pour se réjouir avec vous; puisque vous prenez le plaisir avec le premier venu qui vous le propose, comme avec le meilleur de vos amis. Je pourrois vous dire encore que la Religion, votre réputation même, devroient vous arrêter, et vous faire faire de sérieuses réflexions sur votre dérangement.--Ah! voilà qui est fait, mon cher ami, je vais entièrement me mettre en règle,» répondit Chapelle, la larme à l'oeil, tant il étoit touché; «je suis charmé de vos raisons, elles sont excellentes, et je me fais un plaisir de les entendre; redites-les moi, je vous en conjure, afin qu'elles me fassent plus d'impression. Mais,» dit-il, «je vous écouterai plus commodément dans le cabaret qui est ici proche, entrons y, mon cher ami, et me faites bien entendre raison, je veux revenir de tout cela.» Mr des P***, qui croyoit être au moment de convertir Chapelle, le suit; et en buvant un coup de bon vin, lui étale une seconde fois sa Rhétorique; mais le vin venoit toujours, de manière que ces Messieurs, l'un en prêchant, et l'autre en écoutant, s'enyvrèrent si bien, qu'il fallut les reporter chez eux.

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Si Chapelle étoit incommode à ses amis par son indifférence, Molière ne l'était pas moins dans son domestique par son exactitude et par son arangement. Il n'y avoit personne, quelque attention qu'il eût, qui y pût répondre: une fenêtre ouverte ou fermée un moment devant ou après le tems qu'il l'avoit ordonné metoit Molière en convulsion; il étoit petit dans ces ocasions. Si on lui avoit dérangé un livre, c'en étoit assez pour qu'il ne travaillât de quinze jours: il y avoit peu de domestiques qu'il ne trouvât en deffaut; et la vieille servante la Forest y étoit prise aussi souvent que les autres, quoiqu'elle dût être acoutumée à cette fatigante régularité que Molière exigeoit de tout le monde. Et même il étoit prévenu que c'étoit une vertu; de sorte que celui de ses amis qui étoit le plus régulier, et le plus arangé, étoit celui qu'il estimoit le plus.

Il étoit très-sensible au bien qu'il pouvoit faire dire de tout ce qui le regardoit: ainsi il ne négligeoit aucune ocasion de tirer avantage dans les choses communes, comme dans le sérieux, et il n'épargnoit pas la dépense pour se satisfaire; d'autant plus qu'il étoit naturellement très-libéral. Et l'on a toujours remarqué qu'il donnoit aux pauvres avec plaisir, et qu'il ne leur fesoit jamais des aumônes ordinaires.

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Il n'aimoit point le jeu; mais il avoit assez de penchant pour le sexe; la de... l'amusoit quand il ne travailloit pas. Un de ses amis, qui étoit surpris qu'un homme aussi délicat que Molière eût si mal placé son inclination, voulut le dégoûter de cette Comédienne. «Est-ce la vertu, la beauté, ou l'esprit,» lui dit-il, «qui vous font aimer cette femme-là? Vous savez que la Barre, et Florimont sont de ses amis; qu'elle n'est point belle, que c'est un vrai squelette; et qu'elle n'a pas le sens commun.--Je sais tout cela, Monsieur», lui répondit Molière; «mais je suis acoutumé à ses deffauts; et il faudroit que je prisse trop sur moi, pour m'acommoder aux imperfections d'une autre; je n'en ai ni le tems, ni la patience.» Peut-être aussi qu'une autre n'auroit pas voulu de l'atachement de Molière; il traitoit l'engagement avec négligence, et ses assiduités n'étoient pas trop fatigantes pour une femme: en huit jours une petite conversation, c'en étoit assez pour lui, sans qu'il se mît en peine d'être aimé, excepté de sa femme, dont il auroit acheté la tendresse pour toute chose au monde. Mais aïant été malheureux de ce côté-là, il avoit la prudence de n'en parler jamais qu'à ses amis; encore falloit-il qu'il y fût indispensablement obligé.

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C'étoit l'homme du monde qui se fesoit le plus servir; il falloit l'habiller comme un Grand Seigneur, et il n'auroit pas arangé les plis de sa cravate. Il avoit un valet, dont je n'ai pu savoir ny le nom, ny la famille, ny le pays; mais je sais que c'estoit un domestique assez épais, et qu'il avoit soin d'habiller Molière. Un matin qu'il le chaussoit à Chambord, il mit un de ses bas à l'envers. «Un tel,» dit gravement Molière, «ce bas est à l'envers.» Aussi-tost ce valet le prend par le haut, et en dépouillant la jambe de son maître met ce bas à l'endroit. Mais comptant ce changement pour rien, il enfonce son bras dedans, le retourne pour chercher l'endroit, et l'envers revenu dessus, il rechausse Molière. «Un tel,» lui dit-il encore froidement, «ce bas est à l'envers.» Le stupide domestique, qui le vit avec surprise, reprend le bas, et fait le même exercice que la première fois; et s'imaginant avoir réparé son peu d'intelligence, et avoir donné seurement à ce bas le sens où il devoit être, il chausse son maître avec confiance: mais ce maudit envers se trouvant toujours dessus, la patience échapa à Molière. «Oh, parbleu! c'en est trop,» dit-il, en lui donnant un coup de pied qui le fit tomber à la renverse: «ce maraud là me chaussera éternellement à l'envers; ce ne sera jamais qu'un sot, quelque métier qu'il fasse.--Vous êtes Philosophe! vous estes plustost le Diable,» lui répondit ce pauvre garçon, qui fut plus de vingt-quatre heures à comprendre comment ce malheureux bas se trouvoit toujours à l'envers.

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On dit que le _Pourceaugnac_ fut fait à l'ocasion d'un Gentilhomme Limousin, qui un jour de spectacle, et dans une querelle qu'il eut sur le théâtre avec les Comédiens, étala une partie du ridicule dont il étoit chargé. Il ne le porta pas loin; Molière pour se venger de ce Campagnard, le mit en son jour sur le Théâtre; et en fit un divertissement au goût du Peuple, qui se réjouit fort à cette pièce, laquelle fut jouée à Chambord au mois de Septembre de l'année 1669, et à Paris un mois après.

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Le Roi s'estant proposé de donner un divertissement à sa Cour au mois de Février de l'année 1670, Molière eut ordre d'y travailler. Il fit les _Amans magnifiques_ qui firent beaucoup de plaisir au Courtisan, qui est toujours touché par ces sortes de spectacles.

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Molière travailloit toujours d'après la nature, pour travailler plus seurement. Mr Rohaut, quoique son ami, fut son modèle pour le Philosophe du _Bourgeois Gentilhomme_; et afin d'en rendre la représentation plus heureuse, Molière fit dessein d'emprunter un vieux chapeau de Mr Rohaut, pour le donner à du Croisy, qui devoit représenter ce personnage dans la pièce. Il envoya Baron chez Mr Rohaut pour le prier de lui prêter ce chapeau, qui étoit d'une si singulière figure qu'il n'avoit pas son pareil. Mais Molière fut refusé, parce que Baron n'eut pas la prudence de cacher au Philosophe l'usage qu'on vouloit faire de son chapeau. Cette atention de Molière dans une bagatelle fait connoître celle qu'il avoit à rendre ses représentations heureuses. Il savoit que quelque recherche qu'il pût faire il ne trouveroit point un chapeau aussi philosophe que celui de son ami, qui auroit cru être déshonoré si sa coëffure avoit paru sur la Scène.

Cette inquiétude de Molière sur tout ce qui pouvoit contribuer au succès de ses pièces, causa de la mortification à sa femme à la première représentation du _Tartuffe_. Comme cette pièce promettoit beaucoup, elle voulut y briller par l'ajustement; elle se fit faire un habit magnifique, sans en rien dire à son mari, et du tems à l'avance elle étoit ocupée du plaisir de le mettre. Molière alla dans sa loge une demi-heure avant qu'on commençât la pièce. «Comment donc, Mademoiselle,» dit-il en la voyant si parée, «que voulez vous dire avec cet ajustement? ne savez vous pas que vous êtes incommodée dans la pièce? Et vous voilà éveillée et ornée comme si vous alliez à une fête! déshabillez vous vîte, et prenez un habit convenable à la situation où vous devez être.» Peu s'en fallut que la Molière ne voulût pas jouer, tant elle étoit désolée de ne pouvoir faire parade d'un habit, qui lui tenoit plus au coeur que la pièce.

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Le _Bourgeois Gentilhomme_ fut joué pour la première fois à Chambord au mois d'Octobre 1670. Jamais pièce n'a été plus malheureusement reçue que celle là; et aucune de celles de Molière ne lui a donné tant de déplaisir. Le Roi ne lui en dit pas un mot à son souper: et tous les Courtisans la mettoient en morceaux. «Molière nous prend assurément pour des Grues de croire nous divertir avec de telles pauvretez,» disoit Mr le Duc de ***. «Qu'est-ce qu'il veut dire avec son halaba, balachou?» ajoutoit Mr le Duc de ***; «le pauvre homme extravague: il est épuisé; si quelqu'autre Auteur ne prend le théâtre, il va tomber: cet homme là donne dans la farce Italienne.» Il se passa cinq jours avant que l'on représentât cette pièce pour la seconde fois; et pendant ces cinq jours, Molière, tout mortifié, se tint caché dans sa chambre. Il apréhendoit le mauvais compliment du Courtisan prévenu. Il envoyoit seulement Baron à la découverte, qui lui raportoit toujours de mauvaises nouvelles. Toute la Cour étoit révoltée.

Cependant on joua cette pièce pour la seconde fois. Après la représentation, le Roi, qui n'avoit point encore porté son jugement, eut la bonté de dire à Molière: «Je ne vous ai point parlé de votre pièce à la première représentation, parce que j'ai apréhendé d'être séduit par la manière dont elle avoit été représentée: mais en vérité, Molière, vous n'avez encore rien fait qui m'ait plus diverti, et votre pièce est excellente.» Molière reprit haleine au jugement de Sa Majesté; et aussi-tost il fut accablé de louanges par les Courtisans, qui tous d'une voix répétoient tant bien que mal ce que le Roi venoit de dire à l'avantage de cette pièce. «Cet homme là est inimitable,» disoit le même Mr le Duc de ...; «il y a un _vis comica_, dans tout ce qu'il fait, que les anciens n'ont pas aussi heureusement rencontré que lui.» Quel malheur pour ces Messieurs que Sa Majesté n'eût point dit son sentiment la première fois! ils n'auroient pas été à la peine de se rétracter, et de s'avouer foibles connoisseurs en ouvrages. Je pourrois rapeller ici qu'ils avoient été auparavant surpris par le Sonnet du _Misantrope_: à la première lecture ils en furent saisis; ils le trouvèrent admirable; ce ne furent qu'exclamations. Et peu s'en fallut qu'ils ne trouvassent fort mauvais que le Misantrope fît voir que ce sonnet étoit détestable.

En effet y a-t-il rien de plus beau que le premier Acte du _Bourgeois Gentilhomme_? il devoit du moins fraper ceux qui jugent avec équité par les connoissances les plus communes. Et Molière avoit bien raison d'être mortifié de l'avoir travaillé avec tant de soin pour être payé de sa peine par un mépris assommant. Et si j'ose me prévaloir d'une ocasion si peu considérable par raport au Roi, on ne peut trop admirer son heureux discernement, qui n'a jamais manqué la justesse dans les petites ocasions, comme dans les grands événemens.

Au mois de Novembre de la même année 1670, que l'on représenta le _Bourgeois Gentilhomme_ à Paris, le nombre prit le parti de cette pièce. Chaque Bourgeois y croyoit trouver son voisin peint au naturel; et il ne se lassoit point d'aller voir ce portrait. Le spectacle d'ailleurs, quoiqu'outré et hors du vrai-semblable, mais parfaitement bien exécuté, atiroit les Spectateurs; et on laissoit gronder les Critiques, sans faire atention à ce qu'ils disoient contre cette pièce.

Il y a des gens de ce tems-cy qui prétendent que Molière ait pris l'idée du Bourgeois Gentilhomme dans la Personne de Gandouin, Chapelier, qui avoit consommé cinquante mille écus avec une femme, que Molière connoissoit, et à qui ce Gandouin donna une belle maison qu'il avoit à Meudon. Quand cet homme fut abîmé, dit-on, il voulut plaider pour rentrer en possession de son bien. Son neveu, qui étoit Procureur et de meilleur sens que lui, n'aïant pas voulu entrer dans son sentiment, cet Oncle furieux lui donna un coup de couteau, dont pourtant il ne mourut pas. Mais on fit enfermer ce fou à Charanton d'où il se sauva par dessus les murs. Bien loin que ce Bourgeois ait servi d'original à Molière pour sa pièce, il ne l'a connu ni devant, ni après l'avoir faite; et il est indifférent à mon sujet que l'avanture de ce Chapelier soit arrivée, ou non, après la mort de Molière.

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Les _Fourberies de Scapin_ parurent pour la première fois le 24 de Mai 1671. Et la _Comtesse d'Escarbagnas_ fut jouée à la Cour au mois de Février de l'année suivante, et à Paris le 8 de Juillet de la même année. Tout le monde sait combien les bons Juges, et les gens du goût délicat se récrièrent contre ces deux pièces. Mais le Peuple, pour qui Molière avoit eu intention de les faire, les vit en foule, et avec plaisir.

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Si le Roi n'avoit eu autant de bonté pour Molière à l'égard de ses _Femmes savantes_, que Sa Majesté en avoit eu auparavant au sujet du _Bourgeois Gentilhomme_, cette première pièce seroit peut-être tombée. Ce divertissement, disoit-on, étoit sec, peu intéressant, et ne convenoit qu'à des gens de Lecture. «Que m'importe,» s'écrioit Mr le Marquis ..., «de voir le ridicule d'un Pedant? Est-ce un caractére à m'ocuper? Que Molière en prenne à la Cour, s'il veut me faire plaisir.--Où a-t-il été déterrer,» ajoutoit Mr le Comte de ..., «ces sottes femmes, sur lesquelles il a travaillé aussi sérieusement que sur un bon sujet? Il n'y a pas le mot pour rire à tout cela pour l'homme de Cour, et pour le Peuple.» Le Roi n'avoit point parlé à la première représentation de cette pièce. Mais à la seconde qui se donna à St.-Cloud, Sa Majesté dit à Molière, que la première fois elle avoit dans l'esprit autre chose qui l'avoit empesché d'observer sa pièce; mais qu'elle étoit très-bonne, et qu'elle lui avoit fait beaucoup de plaisir. Molière n'en demandoit pas davantage, assuré que ce qui plaisoit au Roi, étoit bien receu des connoisseurs, et assujétissoit les autres. Ainsi il donna sa pièce à Paris avec confiance le 11e de Mai 1672.

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Molière étoit vif quand on l'ataquoit. Benserade l'avoit fait; mais je n'ai pu savoir à quelle ocasion. Celui-là résolut de se venger de celui-cy, quoiqu'il fût le bel esprit d'un grand Seigneur, et honoré de sa protection. Molière s'avisa donc de faire des vers du goût de ceux de Benserade, à la louange du Roi, qui représentoit Neptune dans une fête. Il ne s'en déclara point l'Auteur; mais il eut la prudence de le dire à Sa Majesté. Toute la Cour trouva ces vers très-beaux, et tout d'une voix les donna à Benserade, qui ne fit point de façon d'en recevoir les complimens, sans néanmoins se livrer trop imprudemment. Le Grand Seigneur, qui le protégeoit, étoit ravi de le voir triompher; et il en tiroit vanité, comme s'il avoit lui même été l'Auteur de ces vers. Mais quand Molière eut bien préparé sa vengeance, il déclara publiquement qu'il les avoit faits. Benserade fut honteux; et son Protecteur se fâcha, et menaça même Molière d'avoir fait cette pièce à une personne qu'il honoroit de son estime et de sa protection. Mais le Grand Seigneur avoit les sentimens trop élevés, pour que Molière dût craindre les suites de son premier mouvement.

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Bien des gens s'imaginent que Molière a eu un commerce particulier avec Mr R.... Je n'ai point trouvé que cela fût vrai, dans la recherche que j'en ai faite; au contraire l'âge, le travail, et le caractère de ces Messieurs étoient si différens que je ne crois pas qu'ils deussent se chercher; et je ne pense pas même que Molière estimât R... J'en juge par ce qui leur arriva à l'occasion de _B..._ R... aïant fait cette pièce la promit à Molière, pour la faire jouer sur son théâtre; il la laissa même annoncer. Cependant il jugea à propos de la donner aux Comédiens de l'Hostel de Bourgogne; ce qui indigna Molière et Baron contre lui. Mr de P... aïant dit à celui-ci à Fontainebleau qu'il étoit fâché que sa Troupe n'eût pas _B..._ parce que cette pièce lui auroit fait honneur, Baron lui répondit qu'il en étoit fort aise, pour n'avoir point à faire à un malhonnête homme. Mr de P... lui répliqua qu'il étoit bien hardi de lui parler mal de son ami. Baron animé ne fit pas de façon de soutenir sa thèse qui dégénéra en invectives; et ils en étoient presqu'aux mains derrière le théâtre, quand Molière arriva; et qui après les avoir séparés, et s'être fait rendre conte du sujet de la querelle, dit à Baron qu'il avoit grand tort de dire du mal de R... à Mr P...; qu'il savoit bien que c'étoit son ami, et que c'étoit pour un jeune homme trop s'écarter de la Politesse. Qu'à la vérité, lui Molière, répandoit par tout la mauvaise foi de R... et qu'il fesoit voir son indigne caractère à tout le monde; mais qu'il se donnoit bien de garde d'en venir dire du mal à Mr de P...., qui, quoique très-mal satisfait de la remontrance de Molière à Baron, prit le parti de ne rien répondre, et de se retirer. J'ai cependant entendu parler à Mr R... fort avantageusement de Molière; et c'est de lui que je tiens une bonne partie des choses que j'ai raportées.

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J'ai assez fait connoître que Molière n'avoit pas toujours vécu en intelligence avec sa femme; il n'est pas même nécessaire que j'entre dans de plus grands détails, pour en faire voir la cause. Mais je prens ici ocasion de dire que l'on a débité, et que l'on donne encore aujourd'hui dans le public plusieurs mauvais mémoires remplis de faussetez à l'égard de Molière et de sa femme. Il n'est pas jusqu'à Mr Baile, qui dans son _Dictionnaire Historique_, et sur l'autorité d'un indigne et mauvais Roman ne fasse faire un personnage à Molière, et à sa femme, fort au dessous de leurs sentimens, et éloigné de la vérité sur cet article-là. Il vivoit en vrai Philosophe; et toujours ocupé de plaire à son Prince par ses ouvrages, et de s'assurer une réputation d'honnête homme, il se mettoit peu en peine des humeurs de sa femme; qu'il laissoit vivre à sa phantaisie, quoiqu'il conservât toujours pour elle une véritable tendresse. Cependant ses amis essayèrent de les racommoder ou, pour mieux dire, de les faire vivre avec plus de concert. Ils y réussirent; et Molière pour rendre leur union plus parfaite quitta l'usage du lait, qu'il n'avoit point discontinué jusqu'alors; et il se mit à la viande. Ce changement d'alimens redoubla sa toux, et sa fluxion sur la poitrine. Cependant il ne laissa pas d'achever le _Malade imaginaire_, qu'il avoit commencé depuis du tems; car comme je l'ai déjà dit, il ne travailloit pas vîte; mais il n'étoit pas fâché qu'on le crût expéditif. Lorsque le Roi lui demanda un divertissement, et qu'il donna _Psyché_ au mois de Janvier 1672, il ne désabusa point le public, que ce qui étoit de lui dans cette pièce ne fût fait ensuite des ordres du Roi; mais je sais qu'il étoit travaillé un an et demi auparavant, et ne pouvant pas se résoudre d'achever la pièce en aussi peu de tems qu'il en avoit, il eut recours à Mr de Corneille pour lui aider. On sait que cette pièce eut à Paris, au mois de Juillet 1672, tout le succès qu'elle méritoit. Il n'y a pourtant pas lieu de s'étonner du tems que Molière mettoit à ses ouvrages; il conduisoit sa Troupe, il se chargeoit toujours des plus grands rolles, les visites de ses amis et des grands Seigneurs étoient fréquentes, tout cela l'ocupoit suffisamment, pour n'avoir pas beaucoup de tems à donner à son cabinet. D'ailleurs sa santé étoit très-foible, il étoit obligé de se ménager.

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Dix mois après son racommodement avec sa femme, il donna le 10 de Février de l'année 1673 le _Malade Imaginaire_, dont on prétend qu'il étoit l'original. Cette Pièce eut l'aplaudissement ordinaire que l'on donnoit à ses ouvrages, malgré les critiques qui s'élevèrent. C'étoit le sort de ses meilleures Pièces d'en avoir, et de n'être goûtées qu'après la réflexion. Et l'on a remarqué qu'il n'y a guère eu que les _Précieuses Ridicules_ et l'_Amphitrion_ qui aient pris tout d'un coup.

Le jour que l'on devoit donner la troisième représentation du _Malade Imaginaire_, Molière se trouva tourmenté de sa fluxion beaucoup plus qu'à l'ordinaire: ce qui l'engagea de faire apeller sa femme, à qui il dit, en présence de Baron: «Tant que ma vie a été mêlée également de douleur et de plaisir, je me suis cru heureux; mais aujourd'hui que je suis acablé de peines sans pouvoir compter sur aucuns momens de satisfaction et de douceur, je vois bien qu'il me faut quitter la partie; je ne puis plus tenir contre les douleurs et déplaisirs, qui ne me donnent pas un instant de relâche.» Mais, ajouta-t-il, en réfléchissant, «qu'un homme souffre avant que de mourir! Cependant je sens bien que je finis.» La Molière et Baron furent vivement touchés du discours de Mr de Molière, auquel ils ne s'atendoient pas, quelque incommodé qu'il fût. Ils le conjurèrent, les larmes aux yeux, de ne point jouer ce jour-là, et de prendre du repos, pour se remetre. «Comment voulez-vous que je fasse,» leur dit-il, «il y a cinquante pauvres Ouvriers, qui n'ont que leur journée pour vivre; que feront-ils si l'on ne joue pas? Je me reprocherois d'avoir négligé de leur donner du pain un seul jour, le pouvant faire absolument.» Mais il envoya chercher les Comédiens à qui il dit que se sentant plus incommodé que de coutume, il ne joueroit point ce jour-là, s'ils n'étoient prêts à quatre heures précises pour jouer la Comédie. «Sans cela,» leur dit-il, «je ne puis m'y trouver, et vous pourrez rendre l'argent.» Les Comédiens tinrent les lustres allumez, et la toile levée, précisément à quatre heures. Molière représenta avec beaucoup de difficulté; et la moitié des Spectateurs s'aperçurent qu'en prononçant, _Juro_, dans la cérémonie du _Malade Imaginaire_, il lui prit une convulsion. Aïant remarqué lui-même que l'on s'en étoit aperçu, il se fit un effort, et cacha par un ris forcé ce qui venoit de lui arriver.