La Vie De M De Moliere Reimpression De L Edition Originale Pari
Chapter 6
Quand Molière vit que les Hypocrites, qui s'étoient si fort offencés de son imposteur, étoient calmés, il se prépara à le faire paroître une seconde fois. Il demanda à sa Troupe, plus par conversation que par intérest, ce qu'elle lui donneroit, s'il fesoit renaître cette pièce. Les Comédiens voulurent absolument qu'il y eût double part sa vie durant toutes les fois qu'on la joueroit. Ce qui a toujours été depuis très-régulièrement exécuté. On affiche le _Tartuffe_: les Hypocrites se réveillent; ils courent de tous côtez pour aviser aux moyens d'éviter le ridicule que Molière alloit leur donner sur le théâtre malgré les deffences du Roi. Rien ne leur paroissoit plus effronté, rien plus criminel que l'entreprise de cet Auteur: et accoutumés à incommoder tout le monde, et à n'être jamais incommodés, ils portèrent de toutes parts leurs plaintes importunes pour faire réprimer l'insolence de Molière, si son anonce avoit son effet. L'assemblée fut si nombreuse que les personnes les plus distinguées furent heureuses d'avoir place aux troisièmes loges. On allume les lustres. Et l'on étoit prest de commencer la pièce quand il arriva de nouvelles défences de la représenter, de la part des personnes préposées pour faire exécuter les ordres du Roi. Les Comédiens firent aussi-tôt éteindre les lumières, et rendre l'argent à tout le monde. Cette défence étoit judicieuse, parce que le Roi étoit alors en Flandre: et l'on devoit présumer que Sa Majesté aïant deffendu la première fois que l'on jouât cette pièce, Molière vouloit profiter de son absence pour la faire passer. Tout cela ne se fit pourtant pas sans un peu de rumeur, de la part des Spectateurs; et sans beaucoup de chagrin du côté des Comédiens. La permission que Molière disoit avoir de sa Majesté pour jouer sa pièce n'étoit point par écrit; on n'étoit pas obligé de s'en rapporter à lui. Au contraire, après les premières deffences du Roi, on pouvoit prendre pour une témérité la hardiesse que Molière avoit eue de remettre le _Tartuffe_ sur le théâtre, et peu s'en fallut que cette affaire n'eût encore de plus mauvaises suites pour lui; on le menaçoit de tous côtez. Il en vit dans le moment les conséquences: c'est pourquoi il dépêcha en poste sur le champ la Torellière et la Grange pour aller demander au Roi la protection de Sa Majesté dans une si fâcheuse conjoncture. Les Hypocrites triomphoient; mais leur joie ne dura qu'autant de tems qu'il en fallut aux deux Comédiens pour aporter l'ordre du Roi, qui vouloit qu'on jouât le _Tartuffe_.
Le lecteur jugera bien, sans que je lui en fasse la description, quel plaisir l'ordre du Roi aporta dans la Troupe, et parmi les personnes de spectacle, mais sur tout dans le coeur de Molière, qui se vit justifié de ce qu'il avoit avancé. Si on avoit connu sa droiture et sa soumission, on auroit été persuadé qu'il ne se seroit point hazardé de représenter le _Tartuffe_ une seconde fois, sans en avoir auparavant pris l'ordre de Sa Majesté.
Tout le monde sait qu'après cela cette pièce fut jouée de suite, et qu'elle a toujours été fort aplaudie toutes les fois qu'elle a paru; et les personnes qui ont voulu par passion la critiquer, ont toujours succombé sous les raisons de ceux qui en connoissent le mérite.
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Un jour qu'on représentoit cette pièce, Champmêlé, qui n'étoit point encore alors dans la Troupe, fut voir Molière dans sa loge, qui étoit proche du théâtre. Comme ils en étoient aux complimens, Molière s'écria: _Ah chien, ah bourreau!_ et se frapoit la tête comme un possédé: Champmêlé crut qu'il tomboit de quelque mal, et il étoit fort embarrassé. Mais Molière, qui s'aperceut de son étonnement, lui dit: «Ne soyez pas surpris de mon emportement. Je viens d'entendre un Acteur déclamer faussement et pitoyablement quatre vers de ma pièce, et je ne saurois voir maltraiter mes enfans de cette force là, sans souffrir comme un damné.»
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Quelque succès qu'eût le _Tartuffe_ pendant qu'on le joua après l'ordre du Roi, cependant _la Femme juge et partie_ de Monfleury fut jouée autant de fois au moins dans le même tems à l'Hôtel de Bourgogne. Ainsi ce n'est pas toujours le mérite d'une pièce qui la fait réussir; un Acteur que l'on aime à voir, une situation, une scène heureusement traitée, un travestissement, des pensées piquantes, peuvent entraîner au spectacle, sans que la pièce soit bonne.
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La bonté que le Roi eut de permettre que le _Tartuffe_ fût représenté, donna un nouveau mérite à Molière. On vouloit même que cette grace fût personnelle. Mais Sa Majesté qui savoit par elle-même que l'hypocrisie étoit vivement combatue dans cette pièce, fut bien aise que ce vice, si oposé à ses sentimens, fût ataqué avec autant de force que Molière le combatoit. Tout le monde lui fit compliment sur ce succès; ses ennemis même lui en témoignèrent de la joie, et étoient les premiers à dire que le _Tartuffe_ étoit de ces pièces excellentes qui mettoient la vertu dans son jour. «Cela est vrai,» disoit Molière; «mais je trouve qu'il est très-dangereux de prendre ses intérests au prix qui m'en coûte. Je me suis repenti plus d'une fois de l'avoir fait.»
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Quoique Molière donnât à ses pièces beaucoup de mérite du côté de la composition, cependant elles étoient représentées avec un jeu si délicat, que quand elles auroient été médiocres elles auroient passé. Sa troupe étoit bien composée; et il ne confioit point ses rolles à des Acteurs qui ne seussent pas les exécuter, il ne les plaçoit point à l'avanture, comme on fait aujourd'hui. D'ailleurs il prenoit toujours les plus difficiles pour lui. Ce n'est pas qu'il eût universellement l'éloquence du corps en partage, comme Baron. Au contraire dans les commencemens, même dans la Province, il paroissoit mauvais Comédien à bien des gens; peut-être à cause d'un hoquet ou tic de gorge qu'il avoit, et qui rendoit d'abord son jeu désagréable à ceux qui ne le connoissoient pas. Mais pour peu que l'on fît atention à la délicatesse avec laquelle il entroit dans un caractère, et il exprimoit un sentiment, on convenoit qu'il entendoit parfaitement l'art de la déclamation. Il avoit contracté par habitude le hoquet dont je viens de parler. Dans les commencemens qu'il monta sur le théâtre, il reconnut qu'il avoit une volubilité de langue, dont il n'étoit pas le maître, et qui rendoit son jeu désagréable. Et des efforts qu'il se fesoit pour se retenir dans la prononciation, il s'en forma un hoquet, qui lui demeura jusques à la fin. Mais il sauvoit ce désagrément par toute la finesse avec laquelle on peut représenter. Il ne manquoit aucun des accens et des gestes nécessaires pour toucher le spectateur. Il ne déclamoit point au hasard, comme ceux qui destitués des principes de la déclamation, ne sont point assurés dans leur jeu: il entroit dans tous les détails de l'action. Mais s'il revenoit aujourd'hui, il ne reconnoitroit pas ses ouvrages dans la bouche de ceux qui les représentent.
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Il est vrai que Molière n'étoit bon que pour représenter le Comique; il ne pouvoit entrer dans le sérieux, et plusieurs personnes assurent qu'aïant voulu le tenter, il réussit si mal la première fois qu'il parut sur le théâtre, qu'on ne le laissa pas achever. Depuis ce tems-là, dit on, il ne s'atacha qu'au Comique, où il avoit toujours du succès, quoique les gens délicats l'acusassent d'être un peu grimacier. Mais si ces personnes là le lui avoient reproché à lui-même, je ne sais s'il n'auroit pas eu raison de leur répondre que le commun du Public aime les charges, et que le jeu délicat ne l'affecte point.
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Molière n'étoit point un homme qu'on pût oublier par l'absence. Mr Bernier ne fut pas plutôt de retour de son voyage du Mogol qu'il fut le voir à Hauteuil. Après les premiers complimens d'amitié, celui-là commença la conversation par la relation. Il fit d'abord observer à Molière que l'on n'en usoit point avec l'Empereur du Mogol détrôné, et avec ses enfans, aussi inhumainement qu'on le fait en Turquie. «On se contente,» dit-il, «de leur donner une drogue, que l'on nomme du Pouss, pour leur faire perdre l'esprit, afin qu'ils soient hors d'état de former un parti.--Aparemment,» dit Baron, que cette conversation ennuyoit fort, «ces gens-là vous ont fait prendre du Pouss avant que de revenir.--Taisez vous, jeune homme,» dit Molière, «vous ne connoissez pas Mr Bernier, et vous ne savez pas que c'est mon ami; peu s'en faut que je ne prenne sérieusement votre imprudence.--Comment!» répliqua Baron, qui s'étoit donné toute liberté de parler devant Molière, «vous êtes si bons amis, et Monsieur après une si longue absence n'a à la première vue que des contes à vous dire?» Le Philosophe touché de cette leçon, qui étoit en sa place, se mit sur les sentimens; Molière n'en fut pas fâché: car plus homme de Cour que Bernier, et plus ocupé de ses affaires que de celles du grand Mogol, la relation ne lui fesoit pas beaucoup de plaisir. On parla de santé. Molière rendit compte du mauvais état de la sienne à Bernier, qui, au lieu de lui répondre, lui dit qu'il avoit conduit heureusement celle du premier Ministre du Grand Mogol: qu'il n'avoit point voulu être Médecin de l'Empereur lui-même, parce que quand il meurt on enterre aussi le Médecin avec lui. A la fin ne sachant plus que dire sur le Mogol, il offrit ses soins à Molière. «Oh! Monsieur,» dit Baron, «Mr de Molière est en de bonnes mains. Depuis que le Roi a eu la bonté de donner un Canonicat au fils de son Médecin, il fait des merveilles; et il tiendra Monsieur long-tems en état de divertir Sa Majesté. Les Médecins du Mogol ne s'acommodent point avec notre santé. Et à moins que de convenir que l'on vous enterrera avec Monsieur, je ne lui conseille pas de vous confier la sienne.» Bernier vit bien que Baron étoit un enfant gâté; il mit la conversation sur son chapitre. Molière, qui en parloit avec plaisir, en commença l'histoire; mais Baron, rebuté de l'entendre, alla chercher à s'amuser ailleurs.
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Molière n'étoit pas seulement bon Acteur et excellent Auteur, il avoit toujours soin de cultiver la Philosophie. Chapelle et lui ne se passoient rien sur cet article-là. Celui-là pour Gassendi; celui-ci pour Des-Cartes. En revenant d'Hauteuil un jour dans le bateau de Molière, ils ne furent pas longtems sans faire naître une dispute. Ils prirent un sujet grave pour se faire valoir devant un Minime qu'ils trouvèrent dans leur bateau, et qui s'y étoit mis pour gagner les Bons-Hommes. «J'en fais Juge le bon Père,» dit Molière, «si le Système de Descartes n'est pas cent fois mieux imaginé, que tout ce que Mr de Gassendi nous a ajusté au Théâtre, pour nous faire passer les rêveries d'Épicure. Passe pour sa morale; mais le reste ne vaut pas la peine que l'on y fasse atention. N'est-il pas vrai, mon Père?» ajouta Molière, au Minime. Le Religieux répondit par un _hom! hom!_ qui fesoit entendre aux Philosophes qu'il étoit connoisseur dans cette matière; mais il eut la prudence de ne se point mêler dans une conversation si échauffée, sur tout avec des gens qui ne paroissoient pas ménager leur adversaire.--«Oh! parbleu, mon Père,» dit Chapelle, qui se crut affoibli par l'aparente aprobation du Minime, «il faut que Molière convienne que Des-Cartes n'a formé son Système que comme un Méchanicien, qui imagine une belle machine sans faire atention à l'exécution: le Système de ce Philosophe est contraire à une infinité de Phénomènes de la nature, que le bon homme n'avoit pas prévus.» Le Minime sembla se ranger du côté de Chapelle par un second _hom! hom!_ Molière, outré de ce qu'il triomphoit, redouble ses efforts avec une chaleur de Philosophe, pour détruire Gassendi par de si bonnes raisons, que le Religieux fut obligé de s'y rendre par un troisième _hom! hom!_ obligeant, qui sembloit décider la question en sa faveur. Chapelle s'échauffe, et criant du haut de la tête pour convertir son Juge, il ébranla son équité par la force de son raisonnement. «Je conviens que c'est l'homme du monde qui a le mieux rêvé,» ajouta Chapelle; «mais morbleu! il a pillé ses rêveries par tout, et cela n'est pas bien. N'est-il pas vrai, mon Père?» dit-il au Minime. Le Moine, qui convenoit de tout obligeamment, donna aussi-tost un signe d'aprobation, sans proférer une seule parole. Molière, sans songer qu'il étoit au lait, saisit avec fureur le moment de rétorquer les argumens de Chapelle. Les deux Philosophes en étoient aux convulsions, et presque aux invectives d'une dispute Philosophique quand ils arrivèrent devant les Bons Hommes. Le Religieux les pria qu'on le mît à terre. Il les remercia gracieusement, et aplaudit fort à leur profond savoir sans intéresser son mérite. Mais avant que de sortir du bateau, il alla prendre sous les piés du batelier sa besace, qu'il y avoit mise en entrant. C'étoit un Frère-lay, les deux Philosophes n'avoient point vu son enseigne; et honteux d'avoir perdu le fruit de leur dispute devant un homme qui n'y entendoit rien, ils se regardèrent l'un l'autre sans se rien dire. Molière, revenu de son abatement, dit à Baron, qui étoit de la compagnie, mais d'un âge à négliger une pareille conversation: «Voyez, petit garçon, ce que fait le silence, quand il est observé avec conduite.--Voilà comme vous faites toujours, Molière,» dit Chapelle, «vous me commettez sans cesse avec des ânes qui ne peuvent savoir si j'ai raison. Il y a une heure que j'use mes poulmons, et je n'en suis pas plus avancé.»
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Chapelle reprochoit toujours à Molière son humeur rêveuse; il vouloit qu'il fût d'une société aussi agréable que la sienne; il le vouloit en tout assujettir à son caractère; et que sans s'embarasser de rien il fût toujours préparé à la joie. «Oh! Monsieur,» lui répondit Molière, «vous êtes bien plaisant. Il vous est aisé de vous faire ce système de vivre; vous êtes isolé de tout; et vous pouvez penser quinze jours durant à un bon mot, sans que personne vous trouble, et aller après, toujours chaud de vin, le débiter par tout aux dépens de vos amis; vous n'avez que cela à faire. Mais si vous étiez, comme moi, occupé de plaire au Roi, et si vous aviez quarante ou cinquante personnes, qui n'entendent point raison, à faire vivre, et à conduire; un théâtre à soutenir; et des ouvrages à faire pour ménager votre réputation, vous n'auriez pas envie de rire, sur ma parole; et vous n'auriez point tant d'atention à votre bel esprit, et à vos bons mots, qui ne laissent pas de vous faire bien des ennemis, croyez moi.--Mon pauvre Molière,» répondit Chapelle, «tous ces ennemis seront mes amis dès que je voudrai les estimer, parce que je suis d'humeur, et en état de ne les point craindre. Et si j'avois des ouvrages à faire, j'y travaillerois avec tranquilité, et peut-être seroient-ils moins remplis que les vôtres de choses basses et triviales; car vous avez beau faire, vous ne sauriez quiter le goût de la farce.--Si je travaillois pour l'honneur,» répondit Molière, «mes ouvrages seroient tournez tout autrement: mais il faut que je parle à une foule de peuple, et à peu de gens d'esprit pour soutenir ma Troupe; ces gens-là ne s'accomoderoient nullement de votre élévation dans le stile, et dans les sentimens. Et vous l'avez vu, vous même: quand j'ai hazardé quelque chose d'un peu passable, avec quelle peine il m'a fallu en arracher le succès! Je suis seur que vous qui me blâmez aujourd'hui, vous me louerez quand je serai mort. Mais vous qui faites si fort l'habile homme, et qui passez, à cause de votre bel esprit, pour avoir beaucoup de part à mes pièces, je voudrois bien vous voir à l'ouvrage. Je travaille présentement sur un caractère, où j'ai besoin de telles scènes; faites-les, vous m'obligerez, et je me ferai honneur d'avouer un secours comme le vôtre.» Chapelle accepta le défi: mais lors qu'il aporta son ouvrage à Molière, celui-cy après la première lecture le rendit à Chapelle; il n'y avoit aucun goût de théâtre; rien n'y étoit dans la nature; c'étoit plustost un recueil de bon mots sans place, que des scènes suivies. Cet ouvrage de Mr de Chapelle ne seroit-il point l'original du _Tartuffe_, qu'une famille de Paris, jalouse avec justice de la réputation de Chapelle, se vante de posséder écrit, et raturé de sa main? Mais à en venir à l'examen, on y trouveroit seurement de la différence avec celui de Molière.
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Voici un éclaircissement très-singulier que Molière essuya avec un de ces Courtisans qui marquent par la singularité. Celui-cy sur le raport de quelqu'un, qui vouloit aparemment se moquer de lui, fut trouver l'autre en grand Seigneur. «Il m'est revenu, Monsieur de Molière,» dit-il avec hauteur dès la porte, «qu'il vous prend phantaisie de m'ajuster au Théâtre, sous le titre d'Extravagant; seroit-il bien vray?--Moi, Monsieur!» lui répondit Molière, «je n'ai jamais eu dessein de travailler sur ce caractère: j'ataquerois trop de monde. Mais si j'avois à le faire, je vous avoue, Monsieur, que je ne pourrois mieux faire que de prendre dans votre personne le contraste que j'ai acoutumé de donner au ridicule, pour le faire sentir davantage.--Ah! je suis bien aise que vous me connoissiez un peu,» lui dit le Comte; «et j'étois étonné que vous m'eussiez si mal observé. Je venois arrêter votre travail; car je ne crois pas que vous eussiez passé outre.--Mais, Monsieur,» lui repartit Molière, «qu'aviez-vous à craindre? Vous eût-on reconnu dans un caractère si oposé au vôtre?--Tubleu,» répondit le Comte, «il ne faut qu'un geste qui me ressemble pour me désigner, et c'en seroit assez pour amener tout Paris à votre pièce: je sais l'atention que l'on a sur moi.--Non, Monsieur,» dit Molière; «le respect que je dois à une personne de votre rang, doit vous être garand de mon silence.--Ah! bon,» répondit le Comte, «je suis bien aise que vous soyez de mes amis; je vous estime de tout mon coeur, et je vous ferai plaisir dans les occasions. Je vous prie,» ajouta-t-il, «mettez-moi en contraste dans quelque pièce; je vous donnerai un mémoire de mes bons endroits.--Ils se présentent à la première vue,» lui répliqua Molière; «mais pourquoi voulez-vous faire briller vos vertus sur le Théâtre? Elles paroissent assez dans le monde, personne ne vous ignore.--Cela est vrai,» répondit le Comte; «mais je serois ravi que vous les raprochassiez toutes dans leur point de vue; on parleroit encore plus de moi. Écoutez,» ajouta-t-il, «je tranche fort avec N..., mettez-nous ensemble, cela fera une bonne pièce. Quel titre luy donneriez-vous?--Mais je ne pourrois,» lui dit Molière, «lui en donner d'autre que celui d'_Extravagant_.--Il seroit excellent, par ma foi,» lui repartit le Comte, «car le pauvre homme n'extravague pas mal. Faites cela, je vous en prie; je vous verrai souvent pour suivre votre travail. A Dieu, Monsieur de Molière, songez à notre pièce, il me tarde qu'elle ne paroisse.» La fatuité de ce Courtisan mit Molière de mauvaise humeur, au lieu de le réjouir; et il ne perdit pas l'idée de le mettre bien sérieusement au Théâtre; mais il n'en a pas eu le tems.
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Molière trouva mieux son compte dans la Scène suivante, que dans celle du Courtisan; il se mit dans le vrai à son aise, et donna des marques désintéressées d'une parfaite sincérité; c'étoit où il triomphoit. Un jeune homme de vingt-deux ans, beau et bien fait, le vint trouver un jour; et après les complimens lui découvrit qu'étant né avec toutes les dispositions nécessaires pour le Théâtre, il n'avoit point de passion plus forte, que celle de s'y attacher; qu'il venoit le prier de lui en procurer les moyens, et lui faire connoître que ce qu'il avançoit étoit véritable. Il déclama quelques Scènes détachées, sérieuses et comiques devant Molière, qui fut surpris de l'art avec lequel ce jeune homme fesoit sentir les endroits touchans. Il sembloit qu'il eût travaillé vingt années, tant il étoit assuré dans ses tons; ses gestes étoient ménagés avec esprit: de sorte que Molière vit bien que ce jeune homme avoit été élevé avec soin. Il lui demanda comment il avoit apris la déclamation.--«J'ai toujours eu inclination de paroître en public,» lui dit-il, «les Régens sous qui j'ai étudié ont cultivé les dispositions que j'ai aportées en naissant; j'ai tâché d'apliquer les règles à l'exécution; et je me suis fortifié en allant souvent à la Comédie.--Et avez-vous du bien?» lui dit Molière.--«Mon père est un Avocat assez à son aise,» lui répondit le jeune homme.--«Eh bien,» lui répliqua Molière, «je vous conseille de prendre sa profession; la nôtre ne vous convient point; c'est la dernière ressource de ceux qui ne sauroient mieux faire, ou des Libertins, qui veulent se soustraire au travail. D'ailleurs, c'est enfoncer le poignard dans le coeur de vos parens, que de monter sur le Théâtre; vous en savez les raisons, je me suis toujours reproché d'avoir donné ce déplaisir à ma famille. Et je vous avoue que si c'étoit à recommencer, je ne choisirois jamais cette profession. Vous croyez, peut-estre,» ajouta-t-il, «qu'elle a ses agrémens; vous vous trompez. Il est vrai que nous sommes en aparence recherchés des grands Seigneurs, mais ils nous assujettissent à leurs plaisirs; et c'est la plus triste de toutes les situations, que d'être l'esclave de leur phantaisie. Le reste du monde nous regarde comme des gens perdus, et nous méprise. Ainsi, Monsieur, quittez un dessein si contraire à votre honneur et à votre repos. Si vous étiez dans le besoin, je pourrois vous rendre mes services, mais je ne vous le cèle point, je vous serois plutôt un obstacle.» Le jeune homme donnoit quelques raisons pour persister dans sa résolution, quand Chapelle entra, un peu pris de vin; Molière lui fit entendre réciter ce jeune homme. Chapelle en fut aussi étonné que son ami. «Ce sera là,» dit-il, «un excellent Comédien!--On ne vous consulte pas sur cela,» répond Molière à Chapelle. «Représentez-vous,» ajouta-t-il au jeune homme, «la peine que nous avons. Incommodez, ou non, il faut être prêts à marcher au premier ordre, et à donner du plaisir quand nous sommes bien souvent acablés de chagrin; à souffrir la rusticité de la pluspart des gens avec qui nous avons à vivre, et à captiver les bonnes graces d'un public, qui est en droit de nous gourmander pour l'argent qu'il nous donne. Non, Monsieur, croyez moi encore une fois,» dit-il au jeune homme, «ne vous abandonnez point au dessein que vous avez pris; faites vous Avocat, je vous répons du succès.--Avocat!» dit Chapelle, «et fy! il a trop de mérite pour brailler à un barreau: et c'est un vol qu'il fait au public s'il ne se fait Prédicateur, ou Comédien.--En vérité,» lui répond Molière, «il faut que vous soyez bien yvre pour parler de la sorte, et vous avez mauvaise grâce de plaisanter sur une affaire aussi sérieuse que celle-cy, où il est question de l'honneur et de l'établissement de Monsieur.--Ah! puisque nous sommes sur le sérieux,» répliqua Chapelle, «je vais le prendre tout de bon. Aimez vous le plaisir?» dit-il au jeune homme.--«Je ne serai pas fâché de jouir de celui qui peut m'être permis,» répondit le fils de l'Avocat.--«Eh bien donc,» répliqua Chapelle, «mettez-vous dans la tête que malgré tout ce que Molière vous a dit, vous en aurez plus en six mois de Théâtre qu'en six années de barreau.» Molière, qui n'avoit en vue que de convertir le jeune homme, redoubla ses raisons pour le faire; et enfin il réussit à lui faire perdre la pensée de se mettre à la Comédie.--«Oh! voilà mon Harangueur qui triomphe,» s'écria Chapelle, «mais morbleu vous répondrez du peu de succès que Monsieur fera dans le parti que vous lui faites embrasser.»
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