Part 3
—Alors qu'est-ce que tu appelles un grand malheur?
—Je ne sais pas... Si tes parents mouraient... ou si ils étaient ruinés... ou si tu te cassais quelque chose...
—Eh bien, merci!—se récria Gégé, suffoqué à l'énumération de tant de catastrophes.—Enfin, moi, je te dis que c'est un grand malheur... Du reste, mon grand-père me l'a dit, et il s'y connaît un peu mieux que toi!...
Ribermont haussa les épaules et maintint:
—Peut-être qu'il s'y connaît mieux que moi... Mais ça n'est pas un grand malheur!
Devant une telle obstination, toute controverse devenait impossible. Gégé s'éloigna froidement. Quelle journée! Jusqu'à son vieux Pierre qui le lâchait et refusait de compatir! De dégoût, après déjeuner, au Bois, il bouda pendant toute la partie de foot-ball et resta assis sur un banc près du maître d'études, en prétextant une crampe à la cuisse.
Au retour, la classe de calcul n'atténua pas sa mélancolie, et quand, sur les quatre heures et demie, l'institution Beaujoint, au complet, s'achemina vers le gymnase Capdemas, le cœur de Gégé restait aussi morne et désemparé.
Non qu'en principe la gymnastique lui répugnât. Le trapèze, les anneaux, les barres lui avaient, au contraire, valu les plus jolis succès. Mais, avec M. Capdemas, on n'était jamais sûr que la leçon ne commencerait pas par une séance d'assouplissements; et Gégé, tout en enfilant son maillot bleu paon, pariait avec lui-même qu'aujourd'hui ça ne raterait pas.
Effectivement, les dix Beaujoint à peine alignés, M. Capdemas commanda, de sa voix méridionale qui ne faisait tort à aucune voyelle:
—Allons, mes petits... Aux massues!
Les massues! Gégé ne connaissait rien de plus ennuyeux que cette façon d'assommer en cadence et sans haine des adversaires absents. Il se dirigea lentement vers le râtelier et empoigna deux vieilles massues où quelques traces de vernis vert indiquaient encore la couleur de leur jeunesse.
—Taillard, au temps!... Taillard, gare à vous!... Taillard, ça va barder!
Les avertissements pleuvaient sur Gégé insensible. Comment exécuter en mesure et arriver à point, quand vos parents divorcent? Le père Capdemas pouvait s'époumonner tant qu'il voudrait. Avec une telle tristesse à l'âme, pas moyen de faire mieux.
—Taillard!—tonna enfin M. Capdemas, et si fort, cette fois, que le chétif écho de la salle s'en émut,—Taillard! deux heures de retenue, demain dimanche!
A ce nouveau trait du sort Gégé n'opposa qu'un ricanement amer. La retenue du dîner, la retenue du dimanche, le divorce, tout cela se tenait, rentrait dans la même série noire: il n'y avait qu'à s'incliner.
Mais comme, les yeux un peu voilés par les larmes, il prenait ces conclusions fatalistes, le commandement de: «Halte!» arrêta brusquement dans leurs assommades les dix petits hercules.
En arrière, les soieries d'une robe bruissaient sur le parquet. Dans la sèche odeur de sciure un frais parfum de white-rose passa. Roger, en louchant un peu, reconnut sa mère, au-devant de laquelle M. Capdemas s'avançait avec des sourires. Tous deux échangèrent quelques mots. Et M. Capdemas ordonna:
—Taillard, sortez des rangs... Pour les autres, repos!
Gégé s'était approché sans fierté. Sa mère l'embrassa. Puis M. Capdemas, lui collant à l'épaule sa main noueuse:
—Taillard, madame votre maman est venue me dire la situation spéciale et particulière qui existe chez vous... Elle vous recommande à mon indulgence... Alors, vu cette situation spéciale et particulière, je vous lève votre retenue.
Et désignant Roger à Mme Taillard:
—C'est que, quand il veut, le drôle, il fait comme un ange!
Gégé baissa modestement la tête, en raclant le sol avec le bout de son pied. Il se demandait si, par la même occasion, et sous le même prétexte, il ne pourrait pas envoyer sa mère chez M. Beaujoint pour obtenir la même grâce. Une espèce de pudeur le retint: si novice qu'il fût dans la situation «spéciale et particulière», charger sa mère d'intercéder pour qu'il dînât avec son père lui semblait peu gentil. Il préféra se borner à de chaleureux remerciements.
—Tu n'es donc plus fâché, serin?—lui demanda tout bas Ribermont, vers qui, en rentrant dans le rang, il avait hasardé un sourire de paix.
—Mais non!—chuchota Gégé.
Ils firent côte à côte le chemin du retour. Roger conta à Ribermont l'heureuse intervention de sa mère. Ribermont, par distraction, sans doute, enregistra sans triompher.
Mais, au moment où l'on arrivait, M. Beaujoint fit appeler dans son cabinet le jeune Taillard.
—Fermez la porte, mon ami,—dit-il avec une aménité insolite.
Puis, se grattant familièrement le mollet sous son pantalon:
—Vous avez vu votre père?
—Non, monsieur!—répliqua Gégé, la voix aussi ferme qu'il pouvait.
—Il sort d'ici et pensait vous retrouver chez M. Capdemas auquel il voulait vous recommander. Enfin, peu importe! J'ai reçu aujourd'hui d'abord la visite de madame votre mère; ensuite, à peu d'intervalle, la visite de M. Taillard... Vous devinez, je suppose, la pensée d'affection qui les avait guidés vers moi... Ils voulaient, chacun de son côté, m'apprendre la situation particulièrement touchante et intéressante qui vous est créée par le malheur que vous savez... Je leur ai promis de ne vous ménager, dans la circonstance, ni mes soins, ni mon bon vouloir... Et, pour première preuve, sur la prière de votre père, j'ai consenti à lever votre retenue de dîner...
—Oh! monsieur... merci bien!—balbutia Roger, étourdi par cette succession de coups de théâtre.
—Mais n'allez pas prendre ma bienveillance pour de la faiblesse... Et même, dorénavant, mon jeune ami, si j'ai un conseil à vous donner, méfiez-vous d'un certain esprit caustique auquel vous n'auriez que trop de tendance!...
Gégé remonta vers l'étude, au cri de plusieurs fois répété de: «Chic et veine!... Veine et chic!...» Il avait cette allégresse puissante et sans pensée des petits garçons sauvés par deux fois de la retenue. La joie le poussait comme un ascenseur, et il ne songeait plus du tout au divorce de ses parents.
—Eh bien?—murmura Ribermont, pressé de savoir.
—C'est papa qui est venu causer au père Beaujoint pour moi. On me lève ma retenue de dîner.
—T'en as une veine!—fit Ribermont, surtout frappé par la chance de son camarade.
—Tu parles!—confirma Gégé.
Il était habillé, paré, ganté, depuis une demi-heure, lorsqu'on lui annonça que son père l'attendait en automobile. Il dégringola, trois par trois, les marches de l'escalier. Et, après qu'on se fut embrassé tout son saoul:
—Où dînons-nous?—questionna Taillard.—M'est avis qu'il vaudrait mieux dîner aux environs du Nouveau-Cirque, où j'aurais l'intention d'aller ce soir, si tu n'y vois pas d'inconvénient.
—Oh! papa!—se récria gauchement Roger.
—Alors, chez Voisin!—dit Taillard au chauffeur.
Au restaurant, Roger s'assit en face de son père. Puis, tous deux, instinctivement, s'adressèrent un long sourire, presque un sourire d'amoureux. Taillard se sentait un peu ému en contemplant ce cher petit être dont maintenant il n'allait plus posséder que la moitié. Et Gégé, après tant de traverses, goûtait la molle béatitude de l'arrivée au port.
—Tu m'aimes bien?—interrogea tendrement Taillard.
—Oh! oui, papa!—fit avec élan Roger.
Le dîner lui parut un enchantement. Jamais, les soirs de théâtre, il n'avait éprouvé cette impression de parfaite sécurité, cette certitude solide que rien désormais ne le priverait du plaisir projeté. Au dessert, Taillard lui permit une coupe de champagne mêlée d'eau. Roger ne se rappelait pas l'avoir vu si jovial. Un autre homme tout à fait! Il ne s'assombrit qu'un instant, en entendant décrire les splendeurs de la chambre bleue. Mais, aussitôt, une étincelle malicieuse palpita au fond de ses yeux, et il déclara doucement:
—Cela ne m'étonne pas de la part de ton grand-père, qui est la bonté même. Ta mère aussi est une femme pleine de qualités... Et tu vois que ce n'est pas ce divorce qui nous empêchera de t'aimer!
—Oui... oui!—fit vivement Gégé, qu'un si brusque rappel aux choses du foyer avait d'abord décontenancé.
Par bonheur, c'était le moment de partir. Sans insister sur ce sujet épineux, qui ne le divertissait pas plus que son fils, Taillard solda l'addition et, à petits pas, on s'achemina vers le Cirque...
A la sortie, près du contrôle, Roger, qui s'était princièrement amusé, réfléchit que l'instant arrivait peut-être de faire sa commission concernant l'heure du retour. Mais, justement Taillard lui demanda:
—Es-tu fatigué?
—Pas du tout.
—Veux-tu que nous allions prendre quelque chose?
—Oh! oui!
Gégé, sitôt ces mots prononcés, les regretta. Tant pis! Déjà l'automobile les emportait par la nuit claire, le long des rues silencieuses. Et puis une demi-heure de plus ou de moins, le mal ne serait pas grand.
Une bavaroise au chocolat et un panier de brioches eurent vite raison de ce restant de remords. Il y avait dans la salle une foule de jolies dames en peau, avec des colliers de perles, des rubis, des diamants, des émeraudes et d'immenses chapeaux à panaches. Des tziganes ponceau jouaient des valses mélancoliques à en pleurer ou des marches américaines à vous rendre ivre de gaieté. La lumière ruisselait des lustres sur les fleurs qui jonchaient les tables. Comme M. Beaujoint, comme M. Capdemas, comme Mme Taillard elle-même étaient loin! De sa vie, Gégé n'avait passé une aussi bonne soirée.
Enfin Taillard lui fit signe de se lever. L'automobile les ramena avenue Marceau. Tout le long de la route, Taillard tint dans sa main la main de son fils. Sur le seuil, il dit:
—A samedi, alors... Du reste, d'ici là, je viendrai te voir chez M. Beaujoint.
Ils s'embrassèrent de deux forts baisers. Puis, comme la porte se refermait sur Gégé, Taillard regrimpa en voiture et se fit conduire à un restaurant de la rue Royale où Nelly Jelly l'attendait dans un cabinet.
V
La semaine qui suivit compta pour Gégé parmi les plus douces de son existence.
Par un affectueux complot, malgré les premiers ennuis de la procédure ouverte, M. Lecherrier et Mme Taillard ne cessaient de montrer au pauvre enfant des visages immuablement souriants. Et, à la sérénité de cette vie nouvelle, sans disputes, sans scènes, il mesurait peut-être vaguement combien l'ancienne avait été amère et tourmentée.
Pour Taillard, il ne passait guère d'après-midi sans rendre visite à son fils. Au lieu de la mine soucieuse et revêche que Gégé lui connaissait jusque-là, il avait toujours l'air d'arriver à une partie de plaisir ou d'en revenir.
Tantôt il surgissait à l'heure du goûter, avec un assortiment de friandises qui faisaient les délices de la division élémentaire. Tantôt il venait vers l'heure de la sortie pour reconduire Gégé à pied ou en auto.
Quelquefois il s'était rencontré avec Lucie, qu'une même sollicitude poussait presque quotidiennement chez M. Beaujoint. Il y avait eu de la gêne et pléthore de gâteaux. Alors, par une entente tacite, ils se réservèrent chacun son jour. Roger ne coula donc plus un après-midi sans voir l'un ou l'autre de ses parents. Jamais il ne les avait tant vus ni si bien disposés.
Quant à M. Lecherrier, il jugeait avoir assez fait pour son petit-fils en ne découchant plus que dans la journée. Se cloîtrer en outre à domicile, par ces belles soirées d'été, lui paraissait un sacrifice au-dessus de ses moyens.
Dès le lendemain de l'installation de Gégé, il organisa donc, sous prétexte d'hygiène, une série de promenades nocturnes.
A huit heures, le cocher avait ordre d'atteler la victoria, et tout de suite après dîner, on partait vers le Bois au grand trot des deux bai-brun.
La grille franchie, l'équipage prenait le pas. Dans toutes les avenues les voitures foisonnaient. A ne distinguer ni leurs formes ni leurs chevaux, on eût dit une fête de lanternes. Un air rafraîchi et moite tombait du ciel bleuâtre. Souvent des victorias avaient leur capote baissée: sans le blanc d'une robe ou d'un chapeau se détachant sur le fond noir, on aurait pu les croire vides. Et Gégé se demandait quelle drôle d'idée les gens avaient de se calfeutrer ainsi par une température pareille.
—Respire bien, mon enfant!—disait M. Lecherrier pour détourner son attention.—Respire!
Et Gégé respirait de tous ses poumons comme sous l'oreille d'un ausculteur.
Par exemple, quant à étudier ses leçons pour le lendemain, depuis l'institution des promenades nocturnes, force lui avait été d'y renoncer. Il ne les savait plus que par exception et par bribes. Mais M. Beaujoint avait tenu sa promesse. Que les leçons fussent bien ou mal sues, une consigne générale d'indulgence, allant du plus rigoureux des maîtres au plus débonnaire des pions, préservait Gégé de toute atteinte. Chacun semblait connaître son malheur, le divorce de ses parents. C'était tout juste si, pour le principe, on osait discrètement gronder la sympathique petite victime.
Rien ne troublait donc son infortune. A peine un scrupule de probité l'avait-il incommodé quelques heures, quand, le même jour, respectivement, M. Lecherrier, puis son père, lui avaient annoncé que désormais dix francs lui seraient alloués chaque semaine pour ses dépenses de poche. Devant un aussi fort total, Gégé, d'abord fasciné, ne protesta pas. Mais, vers le soir, la conscience lourde, il consulta Ribermont. Celui-ci, toujours à court avec ses vingt sous par semaine, conseilla de laisser les choses en l'état. On donnait: pourquoi refuser? Et le surlendemain, sans doute comme rémunération de ses conseils, il priait Roger de lui avancer cinq francs, qu'il devait depuis des mois à Thomas (Achille), pour des billes.
Le jeune Taillard consentit à cet emprunt avec la bonne grâce du capitaliste que l'on tape pour la première fois.
Au reste, son esprit était ailleurs. Il ne voyait pas approcher sans plaisir le jour de son départ pour l'avenue d'Antin. Si choyé qu'il fût avenue Marceau, il s'attendait, chez son père, à des surprises nouvelles; et, par la force des choses, le goût du changement lui venait.
Les surprises escomptées commencèrent dès la veille, mais avenue Marceau. En rentrant, Roger, découvrit, au beau milieu de sa chambre, une magnifique malle en peau de truie, avec des coins de cuivre et les initiales R. T. imprimées en grosses lettre rouges. Et comme, abasourdi, il en faisait le tour, M. Lecherrier apparut, la moustache troussée par un sourire de vanité:
—Oui, c'est pour toi,—proclama-t-il en s'avançant.—Tu vas faire continuellement la navette entre ici et l'avenue d'Antin. J'ai voulu que tu aies une malle à toi, comme un homme!
Cette fois, la comparaison n'inquiéta pas Gégé. Il eut seulement un peu de honte en se rappelant la sorte de hâte qu'il éprouvait à quitter un grand-père si bon. Et cet embryon de remords s'accrut encore aux adieux du lendemain matin. M. Lecherrier, les lèvres molles, avait laissé éteindre sa pipe; Mme Taillard affectait un entrain visiblement factice. Gégé, très ému, leur fit promettre de venir le voir tous les jours chez M. Beaujoint; et, comme prévoyant l'objection:
—Je n'aurai qu'à dire à papa que vous venez à l'heure du goûter.
Devant ce gentil trait de sens pratique, M. Lecherrier et sa fille échangèrent un regard d'admiration.
—Tu es un ange!—déclara Mme Taillard en étreignant Roger tout fier de son succès.
C'était pour lui une manière d'absolution. Et il avait complètement oublié ses torts, quand, vers sept heures du soir, il parvint avenue d'Antin. La malle, venue par une autre voie, arrivait aussi. Mais Roger fut le premier en haut:
—Qu'est-ce que c'est que cette malle?—questionna dédaigneusement Taillard, qui du balcon l'avait aperçue.
—C'est ma nouvelle malle!—fit délibérément Gégé.
A cette explication, Taillard s'était un peu rembruni, comme chez Voisin, l'autre semaine, à l'occasion de la chambre bleue. Ç'avait été dans ses yeux le même nuage d'ombre, aussitôt chassé par la même étincelle narquoise.
—Très bien!—dit-il.—Maintenant il s'agit d aller vite t'habiller, parce que nous dînons au Bois.
Et, Roger tournant à droite:
—Non, pas par ici... Ta chambre était trop loin de la mienne; je t'ai installé à côté de moi, dans le fumoir..
Il ouvrit la porte. Gégé exhala un «oh!» de ravissement. Ses pressentiments ne l'avaient pas trompé. Pour une «surprise», c'en était une!
En huit jours, de ce fumoir maussade, le tapissier, talonné par Taillard, avait fait la chambre la plus pimpante, la plus confortable qu'ait conçue le génie anglais. Tout y était harmonieux, tout s'y accordait en des tons parfaits, la nuance claire des meubles en bois d'olivier avec le net dessin des cretonnes britanniques, le papier d'un rose discret avec le cuir grenat des fauteuils. Aux murs, des gravures de chasse, serties de pitchpin vert, rehaussaient l'ensemble par leurs teintes crues. Près de la fenêtre, un «Sandow» laissait pendre ses minces serpents bariolés. Taillard n'avait pas commis un oubli. Mais quelle revanche aussi! Enfoncée, la chambre bleu de lin! Pour s'en convaincre, il n'y avait qu'à regarder Gégé.
Il ne se lassait pas de marcher à travers la pièce, d'examiner chaque meuble, d'inventorier son nouveau domaine. Taillard dut le bousculer pour qu'il se mît en tenue; et l'on ne parvint à Armenonville que sur le coup de huit heures et demie.
Gégé y retrouva avec satisfaction les charmantes dames décolletées, endiamantées, empanachées, qu'il avait tant appréciées, la semaine précédente, au sortir du Cirque. Ou, du moins, si ce n'étaient les mêmes, elles leur ressemblaient tellement que le plaisir des yeux demeurait pareil. Des tziganes, bleus cette fois, jouaient des airs identiques; et des fleurs pâmaient également sur les nappes.
A une table voisine, Roger remarqua une jolie jeune fille blonde à qui ses yeux myosotis, sa fine figure en triangle, et l'encadrement de ses boucles d'or, faisaient une tête de poupée anglaise. Vis-à-vis d'elle mangeait une sorte de vieille gouvernante bougonne et ventrue.
La jeune fille, presque à chaque bouchée, ramenait son regard en coin vers Gégé, qui se sentait intimidé et flatté.
Ces dames se retirèrent vers neuf heures et un monsieur, à côté, murmura pour son camarade:
—C'est la petite Nelly Jelly, des Ambassadeurs, avec sa mère.
Taillard prit un air détaché. Nelly Jelly intriguait depuis quelques jours, pour connaître, fût-ce de loin, Gégé. Mais, cette scabreuse faveur accordée, la plus grande correction s'imposait.
Roger reconnut encore la jeune fille blonde, le lendemain, aux courses d'Auteuil, où son père s'était décidé à l'emmener. Avant de partir, Taillard lui avait même fait présent d'une ancienne lorgnette qui était toute neuve. L'étui jaune en bandoulière, la carte au veston, Gégé paradait dans le pesage, comme un sportsman de vieille date. Pendant les épreuves, il regrimpait dans les tribunes, et, au _rush_ final, il hurlait avec son père le nom du cheval qu'ils avaient joué. Il rentra avec deux louis de participation sur les bénéfices de Taillard et le ferme projet de devenir plus tard gentleman-rider ou jockey.
Ce soir-là, on dîna à la maison. La vieille Annette, restée au service de Taillard, multipliait les prévenances envers Gégé. Elle, jadis si exigeante sur la politesse, semblait maintenant quêter les regards de son petit maître pour mieux devancer ses désirs. Roger nota avec étonnement cette transformation.
—Vraiment, il fait trop chaud chez soi!—déclara Taillard à la fin du repas.
Aussi, les autres soirs de la semaine, dîna-t-on dehors. Armenonville alternait avec Madrid, Madrid avec les Ambassadeurs. Gégé ne quittait plus son smoking et s'amusait prodigieusement.
Il ne ressentait de malaise qu'aux visites quotidiennes de son grand-père et de sa mère. Il avait observé chez eux, quand il leur rendait compte de son existence, la même grimace de mécontentement que chez son père à la description de la chambre bleue ou à l'arrivée de la malle en truie. Alors, machinalement, il éteignit le ton enflammé de ses récits. Quelquefois même, par un raffinement d'égards, il feignait de ne pas tant s'amuser que cela et contait ses soirées d'une voix distraite, quasi dégoûtée.
—J'espère que tu es sage, que tu ne fais pas d'excès!—disait Mme Taillard, les lèvres pincées.
—Sois tranquille!—assurait Roger. ... J'ai pas envie de tomber malade, moi. Merci bien!
Le soir de son retour avenue Marceau, quoiqu'il fût sincèrement joyeux de rejoindre sa mère et son grand-père, il exagéra à dessein. Il sautait sur les canapés, sur les fauteuils, en criant:
—Ce que je suis content! Ce que je suis content!...
Mais tout l'effet de cette manifestation croula quand Gégé narra l'emploi de l'après-midi.
Taillard, le matin, avait informé son fils que ces emballages perpétuels lui semblaient oiseux, cette grosse malle encombrante et superflue: une double garde-robe serait bien plus pratique.
Et, là-dessus, après un mot d'excuse à M. Beaujoint, on avait passé la journée chez les fournisseurs, chez le chemisier de Taillard, chez son tailleur, chez son bottier. Tout une garniture de lingerie chez le premier, trois costumes et deux pardessus chez le second, quatre paires de souliers divers chez le troisième,—jusqu'au soir, les commandes s'étaient accumulées sans trêve.
—Il te faut un trousseau complet!—affirmait Taillard à chaque acquisition nouvelle.
Le «trousseau complet»! Qui, dans l'enfance, n'a souhaité un instant d'être pensionnaire, rien que pour posséder ce que les catalogues appellent un «trousseau complet»? Et Gégé ne pouvait se rappeler ces événements sensationnels sans un regain d'exaltation.
Malgré lui, il omit la réserve adoptée. Il entra dans des détails minutieux, vanta la forme des vestons, la couleur des étoffes, ne fit grâce de rien. Il n'en voyait même plus les coups d'œils sévères dont M. Lecherrier marquait chacune de ses phrases.
—C'est bon, mon petit!—dit celui-ci glacialement, quand Roger eut achevé. ... Maintenant laisse-nous... Ta mère et moi nous avons à causer.
Gégé sortit, avec la pesante impression d'avoir peut-être été trop loin.
Demeurés seuls, M. Lecherrier se carra les bras croisés, devant sa fille:
—Eh bien! qu'est-ce que je te disais? Le plan de ce monsieur est bien simple: il veut nous prendre le petit!
—Crois-tu?... Moi, je verrais plutôt dans tout cela de l'égoïsme. Il a besoin de la fête... Il y emmène Gégé... Il ne regarde pas plus loin...
—Et la malle?—s'écria M. Lecherrier.—Ce qu'il a dit de la malle, est-ce que c'est de l'égoïsme aussi?... Non, il y a là un ensemble de circonstances qui ne supporte pas la discussion. Ton mari n'a qu'une idée: débiner ce que nous faisons et persuader à Gégé qu'il fait mieux... Or un enfant, hélas! n'est qu'un enfant... Du jour où Roger pensera qu'il a plus d'avantages chez son père, c'est lui qu'il aimera, et pas nous... Voilà la vérité!...
—Soit, mais comment nous défendre?
—Je ne sais pas... La situation est très difficile... Il faudrait frapper un grand coup, inventer quelque chose d'équivalent au trousseau... Saisis-tu?
—Oui... seulement, quoi?
—Nous chercherons!
Au bout de trois jours, il avait trouvé. La riposte était ingénieuse, mais terriblement compliquée.
Elle consistait en une bicyclette du dernier style, avec un enchevêtrement de chaînes et de contre-chaînes, de freins et de contre-freins, trois changements de vitesse, un système de rétropédalage, mille perfectionnements diaboliques qui permettaient de marcher à reculons comme en avant, de gravir les côtes aussi vite qu'on allait en plaine, et dont la description seule n'avait pas pris au marchand moins d'une demi-heure. On appelait ce modèle «l'Alouette-extra».
Sur un fervent cycliste tel que Roger, un pareil bijou ne pouvait manquer de produire un gros effet.
—Mais à propos de quoi lui donner cela?—demanda judicieusement Lucie quand un peu avant le dîner, on apporta la machine.
M. Lecherrier hésita:
—Je verrai... Tiens je lui dirai que c'est pour ses vacances!...
Firmin avait reçu ordre de presser le service.