Part 2
—Parfaitement! D'abord, pourvu qu'on ait bien envie de divorcer, les juges n'y regardent pas de si près... Et puis, devant une expulsion en due forme, ils n'auront pas le choix... Aubineau, notre avoué, que j'ai consulté autrefois sans avoir l'air, est formel là-dessus.
—Admettons... Mais Gégé?
—Pour le moment, il continuera à aller dans la journée chez son professeur M. Beaujoint. Le reste du temps, il habitera huit jours avec moi, huit jours avec son père, les dimanches et vacances partagés de même par moitié...
—Et où comptes-tu loger?... Ici?
—Dame!—fit Lucie en courant à M. Lecherrier.
Elle lui enlaça câlinement le bras, tandis qu'il se raidissait un peu contre l'étreinte.
—Mais oui, mon pauvre papa, ici! Tu ne voudrais pas que je donne à d'autres la préférence?... Ah! évidemment, dans tout cela, c'est toi qui vas pâtir, c'est toi qui seras la victime!
—Non!—fit avec force M. Lecherrier.—La victime, ce ne sera pas moi... La victime, ce sera Gégé...
—Écoute, papa!—supplia Lucie.
—Je n'écoute rien... Je n'ai rien à écouter... Si tu ne sens pas ces choses-là de toi-même, tout le monde te le dira: dans le divorce, la vraie victime, la grande victime, c'est l'enfant... Voilà la règle... Et notre petit Gégé, hélas! n'y échappera pas... Du jour au lendemain, pour votre commodité personnelle, vous allez faire de lui une espèce d'orphelin, de déclassé, d'abandonné, sans famille régulière, sans foyer fixe, sans intérieur. Vous allez bouleverser sa vie, gâcher toutes ses joies, détruire tout son bonheur... Alors, dans ces conditions, moi, mes aises, mes habitudes, tu t'imagines si ça pèse lourd!...
M. Lecherrier se tut, car des larmes lui barraient la gorge. Probablement, malgré ses dires, dans cette affliction, il entrait un peu le chagrin de voir pour des mois sa quiétude chavirée, son indépendance en péril, les petites femmes à vau-l'eau. Mais la sincérité dominait. Il adorait son petit-fils, et la pensée des mille souffrances classiques dont ce divorce menaçait Gégé lui paraissait intolérable.
Lucie avait tendrement retenu sa main, puis, quand il donna des signes d'apaisement:
—Je t'assure, papa, que ce que tu me dis là, depuis des années je me le répète... Sans Roger, il y a longtemps que j'aurais fui l'enfer de mon ménage... C'est pour notre enfant que je suis restée, pour lui que j'ai patienté... Tant qu'il n'aurait pas fait sa première communion et renouvelé, je m'étais juré de tout subir... et j'ai tout subi... Mais maintenant je suis à bout... Il ne faut pas m'en demander plus!
Elle avait débité cela sans colère, sans désespoir, comme une femme excédée qui a pris son parti. Devant cette lassitude résolue, M. Lecherrier se sentit plus faible que devant de la violence. Il embrassa longuement sa fille, puis, avec simplicité:
—Alors, quand t'installes-tu chez moi?
—Tantôt.
—Tantôt?
—Oui, papa, puisque c'est à midi que Jacques me refuse sa porte. Après quoi, selon nos conventions, il me permettra de rentrer pour faire mes malles. Je pourrai être ici vers cinq heures et demie.
—Et le temps d'aménager les chambres?
—C'est l'affaire d'une heure... Pour Gégé, un lit dans mon ex-petit salon... Moi, je reprendrai ma chambre de jeune fille...
—Très bien! Je vois que je n'ai plus qu'à exécuter tes ordres.
—Mes conseils pratiques, tout au plus!
—Si tu veux!... Cependant si d'ici là tu découvrais, par hasard, quelque chose de plus pratique encore, comme, par exemple, d'épargner à ton fils ce drame et de rester avec ton mari, ne te gêne pas. Je n'en serais nullement froissé.
Mme Taillard eut un hochement de tête incrédule. Mais, comme elle se levait et rabaissait le rideau de son voile, M. Lecherrier protesta:
—Où vas-tu donc? Tu n'es pas pressée...
—Si, je t'assure; il me reste une ou deux courses urgentes avant déjeuner. J'aurai tout juste le temps.
Et, s'appuyant d'une main à l'épaule de son père:
—C'est égal, papa! C'est effrayant ce que je te fais là... Toi qui aimais tant ta bonne liberté!
—Ne t'occupe pas de moi!—dit avec conviction M. Lecherrier.—Moi, je ne suis plus intéressant... Maintenant, dans notre vie, il n'y a plus que Gégé qui compte... tu entends, rien que Gégé!...
Ces paroles sonnaient encore dans l'oreille de Mme Taillard quand sa voiture l'arrêta devant le rez-de-chaussée de la rue Washington où Alcide Barbier, mandé par télégramme, l'attendait depuis vingt minutes déjà.
Mis en quelques mots au courant, Alcide Barbier eut une attitude médiocre. Opposé pour lui-même au divorce en vertu de ses principes, dont le premier était de ne rien faire qui pût nuire à son industrie, il n'avait pu d'abord réprimer le petit mouvement d'envie que lui inspirait la résolution de Lucie. Quand l'intérêt vous cloue au port, il est toujours pénible de voir les autres gagner le large. Et sa grimace fut telle que Lucie s'en formalisa:
—Tiens, vous avez l'air contrarié?... Moi qui croyais que vous sauteriez de joie!...
—Mais, ma chérie, du moment que cette solution vous plaît, vous pensez bien que je n'ai pas à y redire.
—Non!... Seulement, vous faites une tête!... Voyons, si vous étiez garçon, je m'expliquerais encore... Mais, dans votre situation d'homme marié, d'homme établi, qu'est-ce que vous redoutez?...
Alcide Barbier, durant cette réplique, avait ramené entre ses dents la base de sa barbe rousse, ce qui marquait chez lui le summum du souci et donnait à sa figure ronde l'aspect d'une grosse éponge à tub. Puis, faute de mieux, il simula un grand élan, et, saisissant Lucie dans ses bras:
—Méchante! méchante! méchante!—murmura-t-il sans vérité.
—Vous aurez beau m'appelez «méchante» jusqu'à demain, mon observation subsiste.
Alors Alcide Barbier, rassemblant toutes ses ressources d'esprit:
—Mais pourtant, ma chérie, vous ne vouliez pas que j'accueille en badinant une nouvelle de cette gravité!... Et puis il y a votre fils!... Malgré moi, je songeais à ce pauvre innocent, à cette pauvre petite victime qui demain...
Lucie l'interrompit:
—Oh! je vous en prie, je sors d'en prendre...
Et, s'asseyant au bord du divan:
—C'est étrange comme les hommes, dans certains cas, n'ont pas l'intuition des choses à dire... Vous, aussi bien que papa, vous savez que dans ce divorce Gégé est mon remords, mon point douloureux... Et c'est à qui y insistera, élargira cette plaie!...
Elle pleurait d'énervement. Alcide Barbier s'assit près d'elle, sans plus oser la moindre remarque. Enfin, les yeux séchés, elle se leva:
—Quand reviendrez-vous?—demanda-t-il.
—Je ne sais pas... Je vais être, quelque temps, beaucoup moins libre, vous comprenez... Je vous écrirai.
—Vous m'en voulez?
Elle fit l'effort d'une caresse, et, lui tendant ses lèvres:
—Pas le moins du monde... A bientôt!
Jamais cependant la gaucherie d'Alcide ne l'avait tant indisposée. Pourquoi un garçon doué de si belles qualités était-il tellement dépourvu de charme?... Elle ne quitta cette méditation qu'aux approches de l'avenue d'Antin. Deux maisons, une maison encore, elle serait arrivée! Qu'allait-il se passer? Jacques n'aurait-il pas changé d'idée?
Mais non! Tout se déroula selon le programme. Puis, par l'entre-bâillement de la porte où scintillaient les ondulations de la chaîne, Jacques déclara:
—Soit! Je consens à ce que vous rentriez faire vos malles.
Il détacha la chaîne. Lucie entra. Sur une échelle, près du store, le tapissier et son aide, très amusés, simulaient, l'œil de côté, une activité fiévreuse. A la vue de ces complices inconscients, Mme Taillard ne put retenir un sourire. Jacques, malgré lui, riposta par un sourire pareil.
C'était le premier qu'ils échangeaient depuis cinq ans!
III
Quand, vers six heures trois quarts, au sortir de l'institution Beaujoint, Joseph annonça à son jeune patron qu'on dînait chez M. Lecherrier, Roger ne dissimula pas son contentement:
—Chic, alors!... Mais pourquoi?
—J'ignore... C'est madame qui m'a dit de conduire monsieur...
Gégé n'en demanda pas plus. L'essentiel était de ne pas dîner chez lui. Les lendemains de scène y avaient la tristesse des lendemains de fête. Au tumulte de la veille succédait le morne silence. On se serait cru à un repas de deuil. Et puis, avec le théâtre et le _foot-ball_, Roger ne connaissait pas de meilleur plaisir que d'aller chez son grand-père. Quoiqu'on doive avant tout aimer son père et sa mère, il ne passait guère de jour sans faire à ses parents quelque secrète infidélité de cœur avec M. Lecherrier. Il ne l'avait avoué à personne, pas même à son vieux Ribermont; mais c'était plus fort que lui, il ne pouvait s'empêcher de préférer un peu ce grand-papa si brave homme, toujours de bonne humeur, et chez qui on ne se disputait jamais.
—Chic! chic! chic!—scandait-il, en gambadant au bras de Joseph.
Et, sitôt arrivé avenue Marceau, il grimpa d'un saut au fumoir, où M. Lecherrier avec Lucie prenaient le frais au près du balcon. Tous deux l'embrassèrent avec fougue.
—Et papa?
—Il dîne à son cercle.
Mme Taillard avait répondu en détournant les yeux. Roger, de même qu'à son grand-père, lui trouvait un air drôle. Elle avançait le menton, comme sur le point de pleurer. Sans doute, du chagrin en retard, des restes de la veille. Pourtant Gégé ne se sentait pas rassuré.
Mais à table, peu à peu, sa mauvaise impression s'effaça. M. Lecherrier s'était mis à conter de ces histoires roulantes dont il avait le secret et qui faisaient pouffer aux larmes. On s'amusait fièrement. Tout le monde jubilait, jusqu'à Firmin, le jeune valet de chambre, qui dut soudain lâcher un plat pour aller rire dans la cuisine.
Aussi, rentré au fumoir, Roger n'hésita pas à proposer comme de coutume la partie de dames à son grand-père.
—Tout à l'heure, mon petit!—fit M. Lecherrier en posant sur un guéridon voisin de son fauteuil la tasse de café qu'il venait d'achever.
Puis, attirant Gégé et le calant droit entre ses genoux:
—Tout à l'heure, mon chéri... D'abord j'ai à te parler.
Roger, dans son étau, essaya vers Mme Taillard un regard d'appel à l'aide. Mais, d'une petite claque affectueuse, M. Lecherrier lui remit la tête en place, et, avec une voix de vieil acteur, comme Gégé n'en avait entendu qu'au Théâtre-Français:
—Par ici, mon chéri! Ne t'occupe pas de ta mère. J'ai besoin de toute ton attention... Écoute-moi bien, mon enfant... Tu vas bientôt avoir douze ans... Tu es déjà presque un homme...
«Encore!» pensa Gégé, plus en méfiance que jamais contre ce genre de flagornerie.
—Tu es presque un homme, et c'est donc comme à un homme que je vais te parler... Mon cher enfant, il t'arrive un grand malheur... Tes parents divorcent, tes parents vont divorcer... Sais-tu ce que c'est que de divorcer?
Roger riposta, en s'inspirant de remarques personnelles:
—C'est quand une femme n'a plus de mari et que son mari n'est pas mort.
—En effet,—approuva M. Lecherrier,—et _vice versa_. Autrement dit, tes parents ne sont plus d'accord, ils n'ont plus les mêmes goûts. En conséquence, ils ont décidé de renoncer à la vie commune. Et ils habiteront désormais chacun de son côté. Pour l'instant, et probablement aussi dans l'avenir, ta mère habitera ici avec toi... Ton père, je présume, gardera son appartement.
Roger s'écria, un peu pâle:
—Alors, je ne verrai plus papa?
—Certainement que si, tu le verras! Et pas plus tard que demain soir vous devez dîner tous les deux ensemble. Seulement, jusqu'à nouvel ordre, tu habiteras tantôt avec ta mère, tantôt avec ton père, huit jours avec l'un, huit jours avec l'autre. Saisis-tu?
—Oui! oui!—déclara Gégé, qui supputait en dedans les suites de cette combinaison.
—Bien entendu,—ajouta non moins onctueusement M. Lecherrier,—il faudra continuer à aimer tes parents autant l'un que l'autre... Dans ce malheur, il faudra même les aimer plus qu'avant... Tu me le promets, mon petit?
—Oui, grand-papa!—fit Roger sans discuter ce surcroît d'exigences.—Mais aujourd'hui, où est-ce que je coucherai?
— Ici, au second, près de l'ancienne chambre de ta mère.
—Et maman couchera à côté de moi?
—Oui, mon chéri.
Passer la nuit chez son grand-père, avec sa mère comme voisine à la place d'Annette, Gégé n'avait jamais rêvé pareille fête. Il sauta au cou de M. Lecherrier.
—Oh! veine!... Merci, grand-papa! Chic et veine!
Un bruit de sanglots lui fit retourner la tête, et il vit sa mère qui pleurait, un mouchoir plaqué aux yeux.
Alors, sentant l'inconvenance de son enthousiasme, il s'élança vers Mme Taillard, grimpa sur ses genoux, se blottit contre elle. Mais plus il l'embrassait, plus elle pleurait fort. Que faire? Lui aussi, par sympathie, aurait bien voulu pleurer. Seulement, il avait beau presser ses paupières, se contracter le thorax, rien ne venait. Enfin, sous une poussée plus énergique, deux petites larmes daignèrent paraître. Gégé les égoutta sur la nuque de sa mère avec un peu d'ostentation.
—Ne pleure pas, mon amour!—murmura Mme Taillard en l'écartant doucement.—Tu verras, nous t'aimerons bien... Moi, si je pleure, ce sont les nerfs.
Et M. Lecherrier intervenant:
—Allons, Gégé... Tu as été très sage... Maintenant, je suis à tes ordres... Va dans le salon chercher le jeu de dames.
—Est-ce que tu sais l'heure?—objecta Lucie.
—Bah! il en sera quitte pour faire demain grasse matinée. Tu l'excuseras à la pension.
Puis, sitôt Roger dehors, M. Lecherrier ajouta plus bas:
—Que veux-tu! le pauvre petit... nous ne pouvions pourtant pas le laisser sur ces tristesses!
On convint de trois parties. Roger les gagna coup sur coup. Après quoi, M. Lecherrier monta avec Mme Taillard l'accompagner jusqu'à sa chambre.
C'était une pièce spacieuse, avec des tentures bleu de lin encadrées de boiseries blanches. Un petit lustre Louis XVI reflétait dans ses cristaux la lumière discrète de trois lampes dépolies. A chaque côté du lit de cuivre, qu'un tapissier avait loué, deux bergères en satin pâle offraient leurs gros coussins prêts à défaillir. Sur une table Louis XV, on avait disposé une garniture de toilette crème bordée d'or et des flacons pleins de parfums. La porte de communication avec la chambre de Mme Taillard était largement ouverte.
Gégé, en entrant, faillit encore manifester sa joie. Mais l'expérience précédente l'avait instruit: il s'abstint de tout commentaire. Puis, une fois au lit, il rappela sa mère et M. Lecherrier, qui causaient dans la pièce voisine.
—Là, maintenant, il s'agit de dormir, dit Mme Taillard en achevant de reborder le lit.—Onze heures et demie! Si ce n'est pas honteux!...
M. Lecherrier se pencha vers son petit-fils:
—Eh bien, comment trouves-tu ta chambre?
—Gentille! fit prudemment Gégé, en se soulevant pour un baiser.
Mme Taillard tourna le bouton du lustre, et sortit, suivie de son père.
Par-dessus le haut des rideaux, la lune glissait un frêle rayon de la couleur des tentures. Il venait aussi un peu de lumière jaune sur le tapis par l'entrebâillement de la porte.
Mais, même dans l'obscurité complète, Roger n'aurait pas tout de suite cherché le sommeil. L'orgueil d'avoir gagné les trois parties l'enfiévrait. Il se sentait le cœur gonflé de plaisir, si près de sa mère, si près de son grand-père. Enfin, quelle chambre délicieuse!
Par exemple, il aurait préféré avoir plus de chagrin en apprenant le divorce. Puisque c'était un grand malheur, pourquoi n'en éprouvait-il pas plus de peine? Il essaya encore de s'attendrir, de se désoler, de pleurer. Il songea exprès aux choses les plus tristes, à sa soirée de la veille, au Nouveau-Cirque manqué.
Mais les larmes ne se laissèrent pas prendre à cette manœuvre rétrospective et refusèrent de se déranger.
Alors Gégé, las de les provoquer, ferma honnêtement les yeux et s'endormit du plus doux sommeil.
IV
Après une nuit exempte de rêves, Gégé qu'on n'avait réveillé qu'à huit heures, procéda sans hâte aux soins de sa toilette. Et vers neuf heures moins le quart, étant prêt, il descendit dans la salle à manger, où M. Lecherrier et Mme Taillard, près de la fenêtre ouverte, finissaient de déjeuner.
Sans aucun parti pris, Roger préférait de beaucoup le chocolat qu'on buvait chez son grand-père à celui qu'on buvait chez lui. L'arôme en était plus délicat, la facture plus mousseuse. Il se régala. Puis il avait cette sensation si amusante pour les enfants d'être en excursion, en voyage, presque à l'hôtel. Et tout lui en semblait meilleur: le ciel d'un bleu tranquille, la fraîche haleine de l'air matinal et cette fine odeur d'été qu'on ne trouve chez aucun parfumeur.
Jusqu'à l'institution Beaujoint, de l'avenue Marceau à la rue de Longchamp, le long de l'avenue du Bois, par ce beau temps, la route serait délicieuse!
Il fit à sa mère et à M. Lecherrier des adieux sans déchirement. Mais, la porte à peine close, il reparut pour recommander qu'on n'oubliât pas de lui envoyer à la boîte son complet gris numéro un, sa cravate bleu marine et ses souliers vernis.
—Puisque c'est convenu, mon chéri!—dit Lucie.—Seulement, tu te rappelles ce que tu m'as promis: tu seras raisonnable! Tu ne mangeras pas trop... Et tu diras bien à ton père que je t'ai prié de ne pas rentrer trop tard.
—Pour sûr!—répliqua Gégé, avec l'arrière-projet de s'acquitter loyalement de la commission, mais sans insistance superflue.
Et il rejoignit dans le vestibule Firmin qui l'attendait pour le conduire.
Les trois caractéristiques de l'institution Beaujoint étaient l'exiguïté du petit hôtel bourgeois qu'elle occupait rue de Longchamp, le prix relativement onéreux de la pension, qui ne montait pas à moins de quatre cent cinquante francs par mois, et le nombre restreint des élèves, invariablement fixé à dix. M. Beaujoint, quand il s'agissait de séduire les parents, s'attardait plus volontiers sur cette dernière particularité, qui donnait à son établissement comme un aspect de petite académie. Mais, à vrai dire, ces trois caractéristiques se commandaient, la quantité des élèves étant en raison directe des faibles dimensions du local et le chiffre de la pension en rapport avec le nombre réduit des élèves.
M. Beaujoint ne manquait pas non plus de signaler aux clients deux autres spécialités de sa maison: à savoir l'éducation mondaine et la perfection culinaire.
Sur le reste, il concédait que, dans les autres établissements privés ou dans les lycées de l'État, il n'y avait trop rien à dire. Mais pour la pratique des bonnes façons et pour l'hygiène alimentaire, il n'admettait pas de rival. Chez lui, l'enfant apprenait à «se tenir» comme nulle part, et, en ce qui concernait la table, on n'avait qu'à consulter les menus: viandes de premier choix et toujours rôties, lait de provenance contrôlée, vin de propriétaire. Aussi, à chaque repas, ne fût-ce qu'en manière de commémoration, M. Beaujoint avait bien soin de s'extasier devant ses élèves sur l'exceptionnelle qualité des mets. «Oh! oh!—s'écriait-il,—voilà un rôti de veau qui n'est pas précisément exécrable!» ou bien: «Voilà un bœuf en daube dont vous me demanderez la recette!» ou: «Voilà, si je ne m'abuse, un gigot de tout premier ordre!»—et cette variété dans les formules ajoutait encore à l'éloge un je ne sais quoi de plus persuasif.
Lorsqu'il eut parcouru la lettre de Mme Taillard excusant Gégé, il appliqua sur la nuque de celui-ci une tape bienveillante:
—Parfait, mon petit ami! Allez rejoindre vos camarades salle B. La leçon d'histoire vient de commencer.
Roger monta sans précipitation à la salle B, un ancien cabinet de toilette qui, par les jours d'été, fleurait la peau d'Espagne et l'eau dentifrice. Le professeur était occupé à narrer devant la division élémentaire, composée des deux Thomas—Thomas (Achille), Thomas (Antoine)—et de Pierre de Ribermont, les fastes de l'Assyrie.
Gégé l'écouta peu. Que lui importaient Téglath-Phalazar et Assourbanipal? Sa pensée était toute au dîner du soir. En aucune occasion, l'idée de revoir son père ne lui avait inspiré tant d'émoi et d'impatience. Était-ce la brusquerie, l'imprévu de cette séparation? il lui semblait qu'elle durait depuis des éternités. En outre, d'habitude, quand M. Taillard revenait d'une absence, le plaisir de Roger était à l'avance gâté par l'évocation des scènes d'intérieur dont ce retour allait infailliblement être le signal. Tandis que, pour ce soir, nulle crainte pareille. Ce n'est pas lui, Gégé, n'est-ce pas? qui se disputerait avec son père! Alors on dînerait tranquillement ensemble, sans doute au restaurant et peut-être même qu'après on irait à un théâtre quelconque. Bref, de toutes façons, cela finirait très bien.
Gégé continua ces pronostics optimistes durant toute la leçon d'histoire, puis durant toute l'étude subséquente. Et, à la récréation de dix minutes qui précédait le repas de midi, il rayonnait d'un tel contentement que Pierre de Ribermont ne put s'empêcher de lui en faire la remarque:
—Tu as l'air joliment content, mon vieux!
—Tu parles!—répliqua Gégé, qui maintenant considérait comme définitivement réglées toutes les phases de sa soirée.—Je dîne avec papa au restaurant, et, après, nous allons au théâtre...
Il s'était bien proposé de confier à Ribermont la nouvelle du divorce. A son meilleur ami doit-on rien cacher? Mais le récit de ces événements compliqués lui parut un effort pénible, et il l'ajourna à un autre moment.
D'ailleurs, la cloche sonnait pour le déjeuner. On descendit à la salle à manger où, devant un plat d'œufs brouillés, M. Beaujoint occupait déjà sa place de président.
Les œufs, quoique douteux, arrachèrent à M. Beaujoint des exclamations de volupté. Par contre, il eut de sérieuses difficultés avec le rosbif qu'on servit ensuite. Trois fois le cube de viande résista au couteau trois fois aiguisé. Tous les élèves se regardaient en dessous. Gégé, emporté par la belle humeur, ne sut pas se contenir, et, du ton le plus convaincu:
—Oh! oh!—s'écria-t-il,—voilà, si je ne m'abuse, un rosbif de tout premier ordre!
Un éclat de rire général répondit à cette parodie. De stupeur, M. Beaujoint, cramoisi, avait gardé son couteau en l'air:
—Taillard! Vous serez en retenue de dîner ce soir... Vous dînerez ici!
Les rires tombèrent, comme foudroyés. La retenue de dîner était une des punitions les plus redoutées à la pension Beaujoint. Comptée quatre francs aux parents, une fois donnée, elle ne se reprenait plus. C'était le châtiment sans rémission et sans appel.
—Oui,— poursuivit M. Beaujoint,—vous dînerez ici, et, qui plus est, je vous engage fortement à vous surveiller, si vous ne désirez pas aussi y passer demain votre dimanche... A ma table, je ne veux pas de macaques!
Quelques lâches sourires de complaisance accueillirent cette injure facile. Mais Gégé ne les aperçut même pas. Il était abîmé de chagrin. Toutes les tristesses des jours derniers s'amalgamaient en lui avec cette déception suprême. Pourquoi la malchance s'acharnait-elle ainsi contre sa quiétude, ses rêves et ses plaisirs? Les paroles de M. Lecherrier lui revinrent à la mémoire. Il songea à son père, à sa mère, séparés, ennemis. Il mêlait dans le même regret sa soirée perdue et le ménage de ses parents désuni. Il se sentait abandonné, persécuté, et, pour la première fois de sa vie, malheureux. Comment garder pour soi tout cela? Et, sitôt levé de table, entraînant à part Pierre de Ribermont:
—Dis donc, mon vieux, tu sais, il m'arrive un grand malheur—déclara-t-il, les regards à terre.
—Bah! fit Ribermont, résigné,—tu dîneras au restaurant un autre jour!
—Tu n'y es pas du tout... Je te dis qu'il m'arrive un grand malheur: mes parents divorcent!
—Ah!—fit Ribermont.
Puis, après une brève réflexion:
—En quoi est-ce que c'est un grand malheur pour toi?
Roger, pris de court par cette question, expliqua tant bien que mal:
—Comment! tu ne comprends pas?... C'est pourtant pas malin à comprendre! Mes parents sont fâchés. Ils ne vont plus vivre ensemble... Alors, moi, tu comprends, je vais me trouver entre eux comme ça... tiraillé... Je serai tiraillé tout le temps.
—Je ne dis pas,—accorda Ribermont,—je ne dis pas!... C'est très embêtant... Mais ce n'est pas un grand malheur!
Roger, vexé, riposta: