La veille d'armes: Pièce en cinq actes

Chapter 4

Chapter 4571 wordsPublic domain

CORLAIX, JEANNE, D'ARTELLES, DAGORNE, puis VERTILLAC, RABEUF, BIRODART, FERGASSOU.

JEANNE. Fred, un T.S.F.

DAGORNE [sur le seuil de la porte]. La telegraphie sans fil vient de recevoir ca, Commandant.

CORLAIX. Merci, Dagorne.

[Dagorne salue et sort.]

JEANNE. Lisez vite. C'est peut-etre une bonne nouvelle ... Pourquoi me regardez-vous ainsi, Fred?

CORLAIX. Parce que vos yeux me font du bien. Ah! ils ne sont pas chiffres, eux! Pas besoin de dictionnaire. Seulement que de choses ils n'ont pas encore vues ces yeux-la!... Toutes ces vilaines betes sournoises qui trainent autour de nous. Comme ils regardent franc et clair! Jeanne, gardez-moi toujours ces yeux-la! ce sont mes meilleurs amis. Au travail! [Aussitot entre d'Artelles est alle derriere le rideau porter la nouvelle de la depeche. Vertillac entre suivi des autres officiers. L'un d'eux ouvrira completement le rideau.]

FERGASSOU. Une depeche, Commandant?

RABEUF. Une depeche! diable!

CORLAIX. Vertillac, le D.C.C. s'il vous plait. [Il s'installe devant son bureau et commence le dechiffrage. Fergassou lit par-dessus son epaule. Les autres officiers groupes a l'ecart attendent le resultat. Jeanne cause avec d'Artelles a l'autre bout de la scene.]

FERGASSOU. Ah! de cette guerre tout de meme!

JEANNE. Est-ce un long dechiffrage?

D'ARTELLES. Non, Madame, le commandant est tres habile.

JEANNE. Eh bien, Fred, ou en etes-vous?

FERGASSOU. Oh! c'est tres interessant. [Il lit pardessus l'epaule de Corlaix.] Marine Paris a vice-amiral _Austerlitz_ pour contre-amiral _Fontenoy_ et capitaine de vaisseau _Alma_.

JEANNE. Apres?

FERGASSOU. C'est tout pour l'instant. Le reste est encore dans l'oeuf.

JEANNE. C'est interminable!

FERGASSOU. He! he! il faut le temps.

JEANNE. Au moins, vous, Monsieur d'Artelles, vous etes gentil, vous ne croyez pas a la guerre.

D'ARTELLES. Dites, pour etre plus exacte que je n'ose pas l'esperer.

JEANNE. Ne parlez pas ainsi.

D'ARTELLES. Si je parlais autrement, vous me mepriseriez. Alors, j'aime mieux dire la verite. C'est que vous etes une Francaise, Madame, et vous verrez que les Francaises seront plus heroiques encore que ces Lacedemoniennes si vantees, qui faisaient des mots historiques au depart des guerriers ... vous verrez ... vous verrez ... Elles embrasseront tout simplement leur mari, leurs freres ... et elles se tairont ... Ce sera beaucoup plus beau.

[Pendant ce colloque, sur un signe de Fergassou, tous les officiers se sont groupes derriere Corlaix pour suivre le dechiffrage avec anxiete. Maintenant le dechiffrage est fini. Sensation. Les visages des jeunes rayonnent. Les vieux sont plus graves. Corlaix fait signe de se taire en montrant Jeanne.]

JEANNE. C'est fini!... Eh bien, Fred?

CORLAIX. Oh! depeche banale ... [Il lit.] Marine ... Paris.., etc ... Dispositions prevues par precedents telegrammes numeros 457 et 462 desormais sans objet aucun navire ne devant se rendre a Bizerte jusqu'a nouvel ordre; faites immediatement eteindre ses feux au croiseur _Alma_ et rentrez dans le service normal. Transmettez. Accusez reception.

JEANNE. Mais c'est le contre-ordre expres, cela?... Vous ne partez plus. L'_Alma_ reste a Toulon. Alors, c'est la paix? Evidemment, puisque vous ne partez plus. Eh bien, Fred, vous ne dites rien?

CORLAIX. C'est le contre-ordre, en effet.

JEANNE. Donc, la paix?

CORLAIX [breve hesitation]. Heu ... vous l'avez dit.

JEANNE. La paix!... [Courant dans une grande joie, vers le fond.] Alice! Alice!... ou est-elle encore?... Elle est insupportable! Alice, c'est la paix. [Elle sort en coup de vent dans la coulisse.] C'est la paix!...

[Tous suivent sa sortie des yeux. D'Artelles ferme la porte derriere elle, attend qu'elle se soit eloignee, puis se retourne brusquement.]

D'ARTELLES. Messieurs, tous ensemble ... hip! hip! hip!

TOUS. Hurrah!