La veille d'armes: Pièce en cinq actes

Chapter 3

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CORLAIX, BRAMBOURG [Un temps. Brambourg esquisse un depart vers le rideau. Corlaix l'appelle.]

CORLAIX. Brambourg?

BRAMBOURG. Commandant?

CORLAIX [cherchant dans ses papiers, sur son bureau]. Au rapport, j'ai trouve un motif de punition ... [Il trouve le rapport.] Voila! [Il le parcourt.] Fichtre! comme vous y allez! Pourtant Dagorne est un bon sujet. Ah! vous savez les rediger, vous, les motifs, les motifs qui font des petits.

BRAMBOURG. Mon Dieu, Commandant ...

CORLAIX. Mon Dieu, oui, un commandant qui punirait sans enquete, tarif d'une main, motif de l'autre ... ma foi, je crois bien que ce commandant flanquerait a ce pauvre diable trente jours de prison effective ... le maximum, vous ne croyez pas, vous?

BRAMBOURG. Trente jours ... c'est beaucoup.

CORLAIX. Disons meme que c'est trop. En somme, quoi? Il a parle a haute voix sur la passerelle, Dagorne? et c'est a peu pres tout ... Parler sur la passerelle, ca merite bien ... voyons, deux jours ... de police ... de police simple, s'entend! avec sursis.

BRAMBOURG. Sursis?

CORLAIX. J'en etais sur? Vous trouvez maintenant que c'est peu, la ... Vous voyez bien que vous etes feroce.

BRAMBOURG. Mais je vous assure que non, Commandant ... je serais plutot le contraire.

CORLAIX. Fichtre!... Debonnaire alors?

BRAMBOURG. Ma foi oui, je me vois assez comme ca.

CORLAIX. Ca ne m'etonne pas. Je parie que les tigres s'estiment bons comme pain et les moutons mechants comme gale.

BRAMBOURG. Il y a du pour et du contre, c'est selon.

CORLAIX. Selon quoi?

[Brambourg: geste.]

CORLAIX. Dites-le donc.

BRAMBOURG. Commandant, je ne me permettrais pas de discuter ...

CORLAIX. Pourquoi cela? Mes cinq galons vous impressionnent.

BRAMBOURG. Il y a un peu de cela.

CORLAIX. Sapristi! mon cher, vous etes marin comme moi, je suppose et vous vous inquietez de galons?... Nous, marins, qui avons cet avantage inoui de jouir d'une discipline alerte et souriante, d'une bonne fille de discipline sans raideur et sans facon ... d'une discipline joyeuse, paternelle ... et forte tout de meme ... et sure ... nous qui jouissons de cela, nous n'allons pourtant pas y renoncer, hein? nous n'allons pourtant pas les jeter par-dessus bord ... ce serait moi foi trop bete! et puisque la mer nous permet de bavarder ici, vous et moi, d'egal a egal ... puisque vous avez le droit, puisque vous avez le devoir de me dire en face: "Je ne suis pas de votre avis, vous avez tort!" puisque vous devez me dire cela, sapristi! dites-le moi ... si vous le pensez. Voyons, mon ami, dites-le moi donc.

BRAMBOURG. Dame.

CORLAIX. Je vous en prie.

BRAMBOURG. Eh bien, Commandant ... vous etes, vous pour l'indulgence contre la severite, et vous avez raison, vous, parce que vous etes, vous, un cas particulier.

CORLAIX. C'est bien de l'honneur. Je me serais cru un cas tout a fait general.

BRAMBOURG. Oh! Commandant! vous etes excessivement modeste. Un officier comme vous ...

CORLAIX. C'est entendu. Si cela vous est egal, passons aux officiers ... pas comme moi?

BRAMBOURG [s'inclinant]. C'est justement a eux que je voulais en venir ... Je me trompe peut-etre, mais j'imagine que ces officiers-la ne pourraient etre comme vous ... pour l'indulgence contre la severite ... sans inconvenients majeurs.

CORLAIX. Quels inconvenients?

BRAMBOURG. Il n'en manque pas.

CORLAIX. Par exemple!

BRAMBOURG. C'est delicat.

CORLAIX. Si vous craignez que je ne comprenne pas ...

BRAMBOURG. Voyons, Commandant!

CORLAIX. Vous hesitez tellement!

BRAMBOURG. J'ai peur de m'expliquer tres mal.

CORLAIX. Vous avez pourtant la langue assez bien pendue.

BRAMBOURG. Voyez! Commandant! vous etes toujours pour l'indulgence.

CORLAIX. Brambourg!... Voyons?... Elle a donc peur du clair de lune, votre idee de derriere la tete que vous n'osez la sortir.

BRAMBOURG. Je n'ai aucune idee de derriere la tete et d'ailleurs rien n'est plus simple au fond. Si j'etais indulgent, moi, comme vous l'etes, vous, mon indulgence courrait grand risque d'etre prise pour de la faiblesse et peut-etre pour de la complaisance.

CORLAIX. Par qui?

BRAMBOURG. Par tout le monde.

CORLAIX. C'est beaucoup de monde! vos subordonnes ... vos superieurs.

BRAMBOURG. Tout le monde. [Silence. Il continue apres avoir hesite.] Et sur terre comme sur mer ... Il y a naturellement des hommes privilegies ... ceux dont le merite ...

CORLAIX. C'est entendu. Mais les autres hommes?

BRAMBOURG. Les autres hommes? Dame, j'en sais qui ont voulu tenter l'aventure d'etre bons ... d'etre trop bons ... et qui s'en sont mal trouves. Ils cherchaient a se faire aimer ... ils se font fait mepriser ...berner ...

CORLAIX. Diable de diable!... A ce point?...

BRAMBOURG. Commandant, vous vous moquez de moi ... Mais cette fois, vous avez tort ... Je pourrais citer des cas ... j'en sais de lamentables ...

CORLAIX. Citez, mon cher, citez!...

BRAMBOURG. A quoi bon, Commandant?... La liste est trop longue des hommes de coeur bafoues par la canaille ...

CORLAIX. Ma foi! vous etes trop jeune pour avoir souvent voyage et tout de meme vous etes revenu de beaucoup de pays.

BRAMBOURG. Oh! je n'ai pas besoin de quitter la France ... ni meme Toulon ... Des soldats qui carottent leurs officiers?... des valets qui pillent leurs maitres.?... des femmes qui trompent leurs maris?... que diable n'a pas vu cela partout et mille et dix mille fois!

CORLAIX. C'est toujours instructif a rappeler ... quand c'est a propos.

BRAMBOURG [qui poursuit]. Il n'y a pas si longtemps que je l'ai vu.

CORLAIX. Ou?

BRAMBOURG. Dans ma propre famille.

CORLAIX. Il vous est peut-etre penible de remuer ...

BRAMBOURG. C'est une vieille histoire ... et d'ailleurs une histoire tres laide!... l'histoire d'un de mes oncles que j'aimais beaucoup et qui etait vraiment un brave homme ... un homme excellent ... non sans valeur ma foi ... il n'etait plus jeune ... mais il etait encore loin d'etre vieux ... [Corlaix allume une cigarette et n'en offre pas a Brambourg.] Bref, un vilain jour ... oh! il y a longtemps de cela: j'avais dix ou douze ans, lui quarante ou cinquante, un vilain jour, la fantaisie le prit de se marier ... Il avait vecu seul jusqu'alors, mais sa solitude lui pesa tout a coup. Dieu sait pourquoi. Il crut tres bien faire en epousant une femme jeune et jolie qui, d'ailleurs, lui temoignait, parait-il, beaucoup d'amitie.

CORLAIX. Ah! bah! il crut bien faire?

BRAMBOURG. Il faut croire puisque ... mais la suite prouva qu'il avait mal fait! Je ne sais pas si je vous ai dit que mon oncle etait un homme bon ... indulgent ... indulgent a l'exces.

CORLAIX. Je l'avais devine.

BRAMBOURG. Sa femme n'etait pas une mauvaise femme, mais c'etait une femme jeune et jolie ... Vous voyez cela d'ici, une jeune et jolie femme au bras d'un mari trop bon ... trop indulgent ... et pour comble trop vieux ... Je veux dire trop vieux pour elle.

CORLAIX. Tout est relatif en ce bas monde.

BRAMBOURG. Donc, ma jeune et jolie tante n'avait pas epouse mon brave homme d'oncle depuis cinq minutes que tout chacun lui faisait la cour.

CORLAIX. Il y a tant de goujats ...

BRAMBOURG. D'accord. Et c'est au mari de veiller. Et mon oncle n'y veilla point ... n'y veilla jamais. Il y a des aveugles de naissance et des aveugles par accident. Mon brave homme d'oncle etait aveugle par vocation.

CORLAIX. Monsieur votre oncle m'interesse mysterieusement. Sa jeune et jolie femme, Madame votre tante ... que fit-elle, en fin de compte de sa vieille bete de mari?

BRAMBOURG. Elle le respecta trois ou quatre semaines ... elle lui fut fidele trois ou quatre mois ... et puis ...

CORLAIX. Et puis?

BRAMBOURG. Et puis elle le berna ... je veux dire qu'elle prit un amant.

CORLAIX. J'avais compris.

BRAMBOURG. Un garcon charmant, d'ailleurs ... jeune et joli comme elle-meme. Mon oncle l'adorait et je jurait que par lui.

CORLAIX. Tiens, tiens, tiens, tiens!

BRAMBOURG. Mon oncle sut bientot a quoi s'en tenir.

CORLAIX. Vous m'etonnez. Je me suis laisse dire que les maris trompes ne savent jamais ...

BRAMBOURG. Mon oncle avait des amis qui ne voulurent pas etre complices.

CORLAIX. Vous m'en direz tant.

BRAMBOURG. Bref, il fut averti ... oh! discretement ... la puce a l'oreille ... Mais il n'y a que le premier soupcon qui coute.

CORLAIX [entre ses dents]. Vous croyez?

BRAMBOURG. Mon oncle, bon gre mal gre, sut par consequent tout ce qu'il devait savoir. Mais il etait aveugle par vocation, et il avait trop aime sa femme innocente ... il continua a l'aimer coupable ... Elle, inquiete d'abord ... puis etonnee ... puis vexee ... humiliee, puis meprisante ... eut tot fait de s'enfuir avec son amant quelques six semaines plus tard ... et en claquant les portes ... Pour avoir ete un mari trop debonnaire ... le pauvre homme perdit ainsi d'un coup honneur et bonheur. Il mourut deux ou trois ans plus tard.

CORLAIX. Tant mieux pour lui. Et je l'en felicite. [Silence.] A propos, l'histoire est terminee?

BRAMBOURG. Mais oui.

CORLAIX. Vous ne vous rappelez pas d'autres details?... Par exemple, sur ces excellents amis de Monsieur votre oncle ... ces admirables amis ... qui ne voulurent pas etre complices?...

BRAMBOURG. Ma foi, je vous avoue ...

CORLAIX. Dommage! je m'y interessais, moi, a ces amis ... a ces bons amis, honnetes gens ... sinceres ... l'histoire est vraiment finie? Brambourg, vous etes bien de service, ce soir?

BRAMBOURG. Mais oui, Commandant, je suis de garde.

CORLAIX. En ce cas, faites-moi donc le plaisir d'aller donner un coup d'oeil personnel ... verifier qu'un homme est reellement eveille dans chaque armement ... faire une ronde dans tout le batiment ... de l'avant a l'arriere comme c'est votre devoir et ne revenez qu'apres avoir bien verifie que tout est a poste et en ordre.

BRAMBOURG. Tres bien, Commandant!

[Il sort, Corlaix hausse les epaules et jette sa cigarette. Un temps.]