La veille d'armes: Pièce en cinq actes
Chapter 20
Les Memes, CORLAIX, LE DUC.
[Pendant les dernieres phrases, la porte s'est entr'ouverte sans bruit et on apercoit Corlaix].
CORLAIX. Bonjour, les petites filles!
[Elles se dressent stupefaites.]
ALICE. Fred!... Debout!...
CORLAIX. C'est une surprise, hein?
[Corlaix, veston d'interieur, civil, entre peniblement s'appuyant de la main gauche sur une canne-bequille. Son bras droit est en echarpe. A sa droite. Le Duc, tenue de matelot, le soutient sous une aisselle. Alice va e soutenir de l'autre cote.]
ALICE. Vous marchez tout seul?
CORLAIX. Tout a fait tout seul; une bequille, un infirmier, une infirmiere, je n'ai plus besoin d'autre chose.
ALICE. Mais le medecin n'a pas autorise ...
CORLAIX. Oh! c'est un personnage bien plus important qui m'a fait sortir de mon lit: le commissaire du Gouvernement.
[Alice et Le Duc l'installent dans un fauteuil.]
ALICE. Encore? Vous avez deja subi un interrogatoire mardi.
CORLAIX. Il parait que celui-la ne suffit pas, qu'il en faut un autre plus beau, de qualite au-dessus et on va tout recommencer a partir du commencement. A cet effet, le commandant Morbraz, commissaire du Gouvernement pres le Conseil de guerre va venir d'un moment a l'autre m'interroger une seconde fois.
ALICE. Ce vieux fou! Etait-ce une raison pour vous lever?
CORLAIX. Mademoiselle Alice, le commandant Morbraz a ete mon capitaine de compagne sur l'_Austerlitz_ dans le temps que j'etais enseigne. Il est vieux, c'est vrai, tres vieux meme, original aussi, mais pas fou du tout, croyez-le bien. Pour rester dans mon lit a sa derniere visite, j'avais une excuse: j'etais presque mourant.
ALICE. Vous exagerez.
CORLAIX. J'ai dit presque, mais aujourd'hui, je serais inexcusable. Je me porte comme un charme. [Le Duc sort apres avoir pose un dossier qu'il apportait, sur un petit meuble a portee de Corlaix. Celui-ci cherche Jeanne des yeux, et de la main il ecarte doucement Alice qui, volontairement, la masque a sa vue.] Jeanne, ma petite Jeanne, pourquoi restez-vous si loin. [Jeanne fait un effort sur elle-meme et se resigne a approcher. Corlaix la regarde avec etonnement.]
ALICE. Votre femme vous boude et elle a bien raison. Vous n'auriez pas du vous lever.
JEANNE. En effet, c'est une imprudence.
ALICE. Une grande imprudence.
JEANNE. Je ne m'attendais pas ...
CORLAIX [a Jeanne]. C'est bizarre ... on dirait que vous avez grandi.
ALICE. En voila une idee!
CORLAIX. Ou alors ... vous avez ete souffrante et on me l'a cache.
ALICE. Allons bon!
CORLAIX. Je m'en doutais un peu. De la-bas, je n'entendais plus votre gaiete qui, avant, traversait les cloisons, c'est pour cela aussi que je me suis leve. Franchement, ne me cachez rien ... qu'avez-vous eu?
JEANNE. Mais ... je vous assure.
CORLAIX. Alice?
ALICE. Elle n'a pas change.
CORLAIX. Si!
ALICE. En tout cas, ce serait a son eloge. Il n'y a pas cinq minutes, vous disiez vous-meme que vous avez ete en danger.
CORLAIX. Quoi, ma petite Jeanne, ce serait l'inquietude qui vous aurait transformee de la sorte? Vous vous interessez a ce point au vieux bonhomme?
JEANNE. Mon ami ...
ALICE. Croyez-vous donc que votre femme ne vous aime pas?
CORLAIX. Mais alors, si c'est cela ... puisque me voila retabli maintenant, pret a prendre le commandement d'un autre bateau, car j'espere bien qu'ils ne vont pas me faire languir ... Eh bien! ma chere petite Jeanne, quittez cet air renfrogne qui ne vous va pas du tout ...