La veille d'armes: Pièce en cinq actes

Chapter 14

Chapter 141,031 wordsPublic domain

JEANNE, D'ARTELLES, LE DUC.

[Jeanne, assise dans l'ombre, la tete dans les mains, est placee de telle facon que Le Duc ne la voit pas.]

D'ARTELLES. Qui ta dit de venir?

LE DUC. Personne ne m'a dit, Lieutenant. Seulement j'etais reveille et alors comme j'ai entendu que vous sonniez une troisieme fois, je me suis dit que ca devrait etre comme si que vous auriez besoin de moi aussi donc.

D'ARTELLES. Tu est bon petit, oui, tu as devine ... J'ai besoin de toi. Ferme la porte, ferme a cle.

LE DUC. A cle?

D'ARTELLES. Oui. [Le Duc ferme la porte, s'en retourne, avance de trois pas. D'Artelles le regarde.]

D'ARTELLES. Le Duc, mon gosse ... regarde-moi.

LE DUC. Oui, Lieutenant.

D'ARTELLES. Ecoute: cette nuit, il est arrive un grand malheur.

LE DUC. Un grand malheur? [D'Artelles fait oui de la tete.] Pas a vous qu'il est arrive, Lieutenant, ce grand malheur?

D'ARTELLES. Si, a moi, a moi ... et a une autre personne.

LE DUC. On peut y faire quelque chose, Lieutenant, au moins?

D'ARTELLES. Peut-etre, oui, je vais t'expliquer: Hier soir, il y avait deux dames a diner, chez le Commandant, tu te rappelles? [Le Duc fait oui de la tete.] Deux dames, tu sais qui?

LE DUC. Oui-da!

D'ARTELLES. Eh bien, c'est a une de ces dames que le grand malheur est arrive aussi ... juste comme elle allait quitter le bord, figure-toi, elle est tombee evanouie ... et dans ce moment-la il n'y avait personne a la coupee.

LE DUC. Il n'y avait personne?

D'ARTELLES. Personne ... personne, excepte moi. Comme tu penses bien, je l'ai tout de suite emportee pour la soigner, mais pendant ce temps-la le canot a vapeur a pousse du bord.

LE DUC. Le canot a pousse? Mais la dame?

D'ARTELLES. [Il regarde fixement Le Duc puis il le prend par les epaules et le tourne vers Jeanne]. La dame? La voila, mon pauvre petit.

LE DUC. Oh! ma Doue! bon sang! Misere!

[Silence. Jeanne appuie sur ses yeux sa main ouverte.]

D'ARTELLES. Tu vois ce que c'est, mon gosse, Mme de Corlaix etait bien malade tantot ... c'est moi qui la soignais, je n'ai rien dit a personne ... naturellement.

LE DUC. Eh oui donc!

D'ARTELLES. Seulement voila le grand malheur: nous sommes appareilles.

LE DUC. Bon sang! misere!

JEANNE. Je sais que vous aimez M. d'Artelles, n'est-ce pas? [Le Duc fait un simple signe de tete tres grave.] Et vous aimez bien le Commandant, aussi?

LE DUC. Oui Madame, je l'aime bien ... parce que le Commandant ... c'est un homme juste!

JEANNE. C'est vrai. Il est juste, et il est bon aussi ... tres bon. Alors, il ne faut pas que le Commandant ait du chagrin. C'est cela que je voulais vous dire.

D'ARTELLES. La chose qu'il faut, c'est que personne a bord ne sache! Tu comprends? Demain, d'abord toute la journee, la chambre sera fermee a cle, n'est-ce pas? Il y a deux cles je crois?

LE DUC. Oui-da! Celle-ci et l'autre qui est chez le chef.

D'ARTELLES. J'irai la lui prendre et je te donnerai cette-ci a toi. Comme cela nous aurons chacun notre cle et personne du bord ne pourra entrer dans la chambre excepte nous deux ... meme s'il y avait le feu dans les soutes a poudre!

LE DUC. Il faut que ca soit comme ca, oui.

D'ARTELLES. Tu iras dire a l'office du carre que je suis malade et que je veux dejeuner et diner ici. Le maitre d'hotel voudra m'apporter le menu lui-meme, mais tu lui diras que j'ai tres mal a la tete et que je ne veux pas qu'on fasse du bruit en cognant a ma porte. Tu lui montreras la cle en maniere de preuve.

LE DUC. C'est ca, Lieutenant.

D'ARTELLES. Je ne sais pas quel quart j'aurai dans la journee, mais n'importe lequel, ce seront toujours quatre heures qu'il me faudra passer la-haut sans pouvoir tu tout redescendre ni donner le moindre coup d'oeil ici. Mon petit, pendant que je n'y serai pas, tu t'arrangeras, toi, pour y etre.

LE DUC. Soyez tranquille, Lieutenant.

D'ARTELLES. Et tu viendras de temps en temps, par exemple ... de quart d'heure en quart d'heure, faire un petit tour sur la passerelle et me raconter si tout va bien.

LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant! je ferai tout comme vous dites et j'apporterai aussi a manger a Madame ... tout ce que je trouverai de meilleur ... Enfin, pareil comme si ce serait vous, Lieutenant.

D'ARTELLES. Tu es un tres bon petit.

LE DUC. Vous non plus, Madame, faut pas avoir crainte. Ca ira! Je vous assure que ca ira ... [a d'Artelles] Lieutenant, par exemple, une fois comme ca qu'on sera a Bizerte, qu'est-ce-que nous ferons aussi donc?

D'ARTELLES. Nous filerons tous les trois ensemble la nuit par un pointu quelconque.

LE DUC. C'est ca. Je connais des Bicots qui ont des pointus, ca coutera trente a trente-cinq sous, Lieutenant, rien que ca. Et apres qu'on sera a terre?

D'ARTELLES. Le premier paquebot pour la France, tu comprends que ce sera le bon!

LE DUC. J'y pensais pas, c'est vrai. [Il se rapproche de d'Artelles, bas et confidentiel.] Si c'est des fois que vous n'auriez pas assez d'argent; Lieutenant, vous avec la dame ... j'ai soixante-sept francs marques sur mon livret de caisse d'epargne, vous savez ...

D'ARTELLES. J'ai assez d'argent, ne t'inquiete pas ... Mais ce n'est pas pour te refuser, tu sais, et tiens! des fois comme tu dis, s'il me manquait quelque chose, mon petit gosse, je te promets que je te demanderais tes soixante-sept francs. Donne-moi une poignee de main.

JEANNE. A moi aussi, voulez-vous?

[Jeanne lui serre la main d'une bonne et franche secousse. Le Duc reprend la main et la baise gauchement.]

D'ARTELLES. Maintenant, fous le camp, retourne a ton poste ... surtout ... il ne faut rien dire a personne, tu sais, a personne, jamais! pas meme a ton pere ni a ta mere ... pas meme au recteur, en cofession!

LE DUC. Ayez pas crainte, Lieutenant, mon pere et ma mere d'abord ...et le recteur ... y sont a Chateauneuf en Finistere.

D'ARTELLES. Enfin, pas un mot, hein? Foi de matelot!

LE DUC. Ils m'arracheraient plutot la langue s'ils voulaient. A tantot, Lieutenant et Madame ...

[Il sort.]