Chapter 18
Aussitôt que la porte fut ouverte, Jean-Pierre Sévérin se trouva en face d'un tas de terre et de déblais qui bouchaient hermétiquement le passage.
--C'est vous qui êtes la cause de cela, patron, dit Ezéchiel. Le jour où vous avez dérangé les marchandises qui étaient devant la porte, il y avait ici des gens de la comtesse. Le lendemain, 1e passage était bouché... Mais ils ont compté sans le vieil Ézéchiel, qui les sait toutes, depuis le temps qu'il va à l'école... Rangez-vous, s'il vous plaît, et laissez-moi passer.
L'ancien cabaretier se glissa, tenant toujours sa chandelle allumée, dans un trou étroit qui restait à gauche et conduisait à l'escalier de sa cave. Jean-Pierre et les agents le suivirent. La cave était vide comme le bouge supérieur, mais à l'extrémité orientale du cellier, il y avait un amas de plâtras, entourant une ouverture récemment pratiquée.
Ezéchiel l'éclaira; elle pouvait donner passage à un homme de médiocre corpulence.
--Le soir où j'ai percé ce trou, dit-il en rougissant de colère, la maudite m'a fait mordre par son chien. S'il avait pu se couler là-dedans, le diable à quatre pattes, j'étais un homme mort. Je lui garde une dent: non pas au chien, mais à la dame... Et vous qui êtes un savant, monsieur Gâteloup, savez-vous si c'est vrai qu'on ne peut faire la fin de ces gens-là qu'avec un morceau de feu qu'on leur met dans le coeur?...
Charlevoy et Laurent étaient tout pâles.
--Mais c'est donc bien vraiment une vampire? murmurèrent-ils ensemble.
--En avant! ordonna Jean-Pierre.
Il se glissa le premier dans l'ouverture. Ézéchiel l'arrêta de force.
--Monsieur Gâteloup, dit-il, vous êtes un brave homme, et je vous ai vu tenir un contre dix avec un brin de bois. Vous m'allez, et je ne voudrais pas qu'il vous arrivât du gros mal... Passez le premier, c'est la justice, car vous semblez le plus intéressé à passer. Mais avant de mettre la tête hors du trou, veillez, guettez, écoutez. Si le chien est là, il grondera. S'il gronde, gardez-vous d'avancer: c'est une bête qui croque un homme comme un poulet.
Sévérin se dégagea, dit merci et franchit le trou en deux ou trois vigoureux efforts.
Il y eut un moment d'attente terrible. Ezéchiel avait de la sueur au front.
--Eh bien! fit Gâteloup du dehors, venez-vous?
--Parait que le chien est délogé pour tout de bon! dit Ézéchiel. Il aurait déjà fait son tapage s'il était là. Marchons.
Il passa le premier, non sans garder une certaine inquiétude. Les trois autres agents et l'officier de paix suivirent. Au delà du trou, c'était une sorte de fosse, en contre-bas de celle qu'on appelait le _vide-bouteilles_. Elle communiquait avec les jardins par un escalier de terre et de bois.
Les jardins étaient complètement déserts.
La petite troupe les parcourut d'abord et les fouilla dans tous les sens, Charlevoy et Laurent étaient deux fins limiers, et l'industrieux Ezéchiel connaissait les êtres. Ils arrivèrent jusqu'au grand mur qui bordait les deux quais, fermant l'éperon de I'Ile Saint-Louis comme un rempart. La nuit était claire. Quoique cette partie du jardin ressemblât à une forêt vierge, Laurent et Charlevoy, après visite faite, affirmèrent que nulle créature humaine n'y pouvait rester cachée.
La porte du bord de l'eau, par où la comtesse Marcian Gregoryi devait s'introduire une heure plus tard, ne leur échappa point, mais à voir l'état de sa serrure, ils la crurent condamnée.
Jean-Pierre lui-même, pénétrant par une brèche dans le couloir qui communiquait de la porte du bord de l'eau à la chambre sans fenêtres, le visita dans toute sa longueur et la prit pour un de ces passages, construits à des époques troublées, qui étonnent les curieux et restent comme des énigmes proposées à la perspicacité des chercheurs.
Ce couloir avait une bifurcation: le boyau qui menait à l'ancienne cachette du président d'Aubremesnil, et une voie plus large, descendant tout droit aux cuisines du pavillon de Bretonvilliers. Jean-Pierre ne reconnut que ce dernier passage.
Il appela Charlevoy et se fit ouvrir une porte, solidement armée de fer, qui eût enchanté un antiquaire. Les cuisines étaient vides comme les jardins; ou y pouvait néanmoins deviner la récente présence d'un ou de plusieurs habitants, car le sol était jonché d'épluchures de légumes, et des os de boeuf cru, à moitié rongés, s'éparpillaient ça et là.
Sur la table, il y avait une toque de femme en étoffe grossière et ornée d'oripeaux dédorés. La forme de cette toque indiquait à première vue son origine hongroise.
--C'était ici l'antre de maman Paraxin, dit Ézéchiel, et voici les restes du dernier souper de Pluto. J'ai idée que l'horrible bête mangeait plus souvent des os de chrétien que des os de boeuf.
--Les gens qu'on emportait d'ici, demanda Gâteloup, passaient-ils par le couloir que nous venons de suivre?
--Jamais, répondit Ézéchiel.
--Alors, s'écria Charlevoy, ils devaient passer par ta boutique, capitaine.
Ezéchiel rougit jusqu'aux oreilles et le regarda de travers.
Des cuisines au rez-de-chaussée c'était un large escalier de pierre de taille, mal tenu et dans un état de complète dégradation. Les portes du rez-de-chaussée ayant été ouvertes à l'aide de la _trousse_ de Charlevoy, on entra dans une enfilade de chambre nues, suant l'humidité et la vétusté, et qui, évidemment, n'avaient point été habitées depuis de longues années.
Aux murailles restaient quelques portraits déteints et quelques haillons de tapisserie.
L'officier de paix, M. Barbaroux, était un utilitaire. Il fit remarquer avec raison qu'il y avait là beaucoup de terrain perdu et qu'on eût pu loger dans ces salles inoccupées une grande quantité de gens qui couchaient dans la rue.
--Montons plus haut, dit Jean-Pierre, il n'y a rien ici pour nous.
Le premier étage, beaucoup mieux conservé, présentait, au contraire, des traces d'occupation récente. C'était là que René de Kervoz avait été introduit le soir même où commence notre récit.
La trousse de Charlevoy ayant fait encore son office, Jean-Pierre entra dans ce salon où René avait attendu, rêvant et rafraîchissant son front brûlant au froid des carreaux, la venue de sa mystérieuse maîtresse.
En face de la fenêtre, de l'autre côté de la rue Saint-Louis-en-l'Ile, était la borne où Angèle s'était assise pour endurer le cruel supplice dont elle devait mourir.
C'était de là qu'elle avait reconnu ou deviné la silhouette de son fiancé aux derniers rayons de la lune.
C'était de là qu'elle avait vu, quand la lampe allumée à l'intérieur porta deux ombres sur le rideau, ces deux têtes rapprochées en un baiser qui lui poignarda le coeur.
C'était là qu'elle avait désespéré de la bonté de Dieu.
Il n'y avait plus de rideaux à la croisée, plus de tentures aux portes, plus de tapis, plus de meubles, plus rien.
Le déménagement était fait.
La décrépitude de la vieille maison se montrait partout.
Seulement, ça et là, un bouquet fané, un chiffon de femme, un livre restaient comme des témoins de la vie passagère qui avait animé cette solitude.
Dans la seconde chambre, celle que nous vîmes ornée selon la mode orientale, et que Lila choisit pour raconter au jeune Breton son histoire fabuleuse ou véridique, les hautes piles de coussins et les lampes de Bohême avaient disparu comme tout le reste.
Cette deuxième pièce était en apparence, la fin de la maison. La muraille opposée à la porte ne présentait aucune solution de continuité.
C'était pourtant bien cette muraille qui s'était ouverte quarante-huit heures auparavant pour montrer à René ébloui le réduit charmant, au fond duquel l'alcôve drapait ses rideaux de soie;
Le boudoir où la collation était servie;
La chambre sans fenêtres, en un mot, le lit d'amour qui devait se changer en prison.
Ce serait insulter à l'intelligence du lecteur que de lui expliquer pourquoi une pièce construite et installée précisément pour servir de cachette, au temps où l'art de ménager des cachettes était à son apogée, ne montrait à l'extérieur aucune trace de son existence.
Jean-Pierre Sévérin et son escouade restèrent près d'une heure au premier étage, furetant et fouillant. Toutes leurs recherches furent inutiles.
Il n'y avait plus à visiter que le deuxième étage, qui fut trouvé dans un état de désolation plus grande encore que le rez-de-chaussée. Les plafonds étaient défoncés et les cloisons tombaient en ruine.
Jean-Pierre dit:
--Descendons aux caves. Je démolirai la maison s'il le faut, mais je trouverai le fiancé de ma fille mort ou vif.
Les gens de police étaient là pour lui obéir. Barbaroux, l'officier de paix, se borna à murmurer:
--Mme Barbaroux m'attend, toute seule.
Laurent et Charlevoy échangèrent, à ce mot, un sourire incrédule.
--Attend-elle? demanda Charlevoy.
Laurent ajouta:
--Toute seule?
Hélas! on dit qu'Argus, fils d'Avestor, patron de la police avait cinquante paire d'yeux, dont aucune ne s'ouvrait sur les mignons mystères de son propre ménage!
Au moment où Jean-Pierre et son escouade, descendant l'escalier, repassaient devant la porte ouverte du premier étage, un bruit qui venait de l'intérieur des appartements les arrêta tout a coup.
Jean-Pierre s'élança aussitôt en avant, suivi de ses agents et arriva dans le salon à deux fenêtres juste à temps pour voir une main passer à travers un carreau cassé d'avance, et tourner lestement l'espagnolette.
Germain Patou sauta dans la chambre en secouant ses cheveux baignés de sueur.
Tout en le blâmant de ce travers qu'il avait de grimper ainsi aux balcons, nous plaiderons en sa faveur plusieurs circonstances atténuantes. D'abord, les murailles du pavillon de Bretonvilliers étaient construites selon ce style monumental qui, laissant entre chaque pierre un intervalle profond, rend superflu l'usage des échelles; en second lieu, il était mû par une bonne intention; en troisième lieu, c'était avant d'être reçu docteur.
S'il eût passé sa thèse en ce temps-là, croyez que nous le regarderions comme inexcusable.
--Bonsoir, patron, dit-il; je suis venu en quatre minute trente secondes, montre à la main, de la chaussée des Minimes jusqu'ici; mais j'ai perdu plus d'un quart d'heure à rôder autour de la maison. Alors, comme la porte était close, j'ai passé par la fenêtre. Le carreau était cassé, et je voudrais savoir ce que veulent dire tous ces petits papiers qui sont là sur l'appui, et dans chacun desquels il y a un caillou. Apportez la lumière.
--As-tu trouvé? demanda Jean-Pierre Sévérin.
--J'ai trouvé la tanière, répondit Patou qui dépliait un des papiers dont il venait de parler; mais la louve s'est enfuie.
--La louve? répéta Jean-Pierre.
Patou lui serra fortement la main.
--Patron, murmura l'apprenti médecin à son oreille, il y a du sang là-dedans. C'est demain qu'on étrenne la Morgue du Marché-Neuf, j'ai idée que votre nouvelle salle sera trop petite: Franz Koënig a été assassiné ce soir.
Les doigts de Jean-Pierre se crispèrent sur son front pâle.
--Et ma fille? dit-il en un gémissement. Et mon pauvre René?
Charlevoy approchait avec la lumière. Le regard de Gâteloup tomba sur le papier que Patou tenait à la main.
--L'écriture d'Angèle! s'écria-t-il en lui arrachant la lettre.
--Il n'en manque pas, répliqua l'étudiant en médecine, j'en ai trouvé au moins une demi-douzaine sur le rebord de la croisée... Et tenez! en voici un jusque dans la chambre! C'est celui qui a dû casser le carreau.
Il ramassa un papier contenant un caillou comme les autres et qui était sur le plancher.
--Oh! oh! fit-il en baissant la voix malgré lui, celui-là est tracé avec du sang!
Jean-Pierre prit le flambeau des mains d'Ézéchiel.
--Sortez tous! prononça-t-il à voix basse, mais ne vous éloignez pas. Tout à l'heure j'aurai besoin de vous.
XXI
PAUVRE ANGÈLE!
Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, et Germain Patou étaient seuls tous deux, non plus dans le salon, mais dans la chambre qui confinait à la cachette. Jean-Pierre avait voulu mettre une porte de plus entre lui et la curiosité des agents.
Ils étaient assis l'un auprès de l'autre, sur la marche ou caisson que la coutume plaçait, dans toutes les vieilles maisons, au-devant des croisées.
C'était l'unique siège que présentât désormais l'appartement.
Chacun d'eux avait à la main un de ces papiers qui contenaient des cailloux. La chandelle était par terre. Ils se penchaient pour lire, et les cheveux blancs du gardien tombant en avant, inondaient son visage.
On entendait sa respiration siffler dans sa gorge.
Sur le papier tremblant que tenait sa main, des larmes coulaient.
--Pauvre Angèle! murmura Germain Patou, qui avait aussi des larmes dans la voix.
--Pauvre Angèle! répéta Gâteloup d'un accent profond. Elle n'a pas songé à sa mère!
--Elle n'a pas songé à vous, patron! ajouta l'étudiant en médecine. Vous l'aimiez autant que sa mère.
--Penses-tu qu'elle soit morte, Germain? demanda Gâteloup.
Patou ne répondit pas; il lut:
«René, mon René chéri, tu m'avais promis de m'aimer toujours. Je ne craignais rien, car il n'y a personne sur la terre qui soit aussi noble, aussi loyal que toi. Et puis, nous avons notre petite Angèle. Est-ce qu'on abandonne un chérubin dans son berceau?
«J'ai fait un rêve, René; écoute-moi, je vais te dire tout; je suis bien sûre que c'est un rêve.
«Tu es dans cette maison, je le sais; je t'y ai vu entrer et tu n'es pas revenu. Mais peut-être te retient-on de force.
«Oh! elle est belle, c'est vrai! je n'ai rien vu de si beau! Est-ce qu'elle t'aime comme moi?
«René, ce n'est pas la mère de notre petit ange!
«Je lance ce papier sur la fenêtre de la chambre où je t'ai vu; tu le liras, si tu reviens encore à cette croisée, songer et regarder le vide.
«Pauvre ami, tu souffres; je voudrais ajouter tes souffrances aux miennes, je voudrais te faire heureux au prix de tout mon bonheur.
«J'étais là, sur cette borne qui est en face de la croisée, de l'autre côté de la rue. Regarde-la. Je croyais que tu me voyais. Quelles idées on a dans ces instants où l'âme chancelle! Mon Dieu! si tu m'avais vue, nous aurions peut-être été tous sauvés!
«J'ai eu tort de ne pas t'appeler, de ne pas m'agenouiller les mains jointes, au milieu de la rue. Tu es bon, tu aurais eu pitié.
«J'étais là, moi, je te voyais. J'ai tout vu, je t'aime comme auparavant, mon René. De toi à moi il y a notre petite Angèle. Je t'aime...»
Germain Patou cessa de lire, et le papier s'échappa de ses doigts.
--Diable de Breton! grommela-t il, si je le tenais, il passerait un méchant quart d'heure.
--Tais-toi! prononça tout bas Gâteloup.
Il ajouta:
--N'est-ce pas qu'elle l'aimait bien?
--C'est un ange du bon Dieu! s'écria l'étudiant. Ah! le coquin de Breton.
Jean-Pierre réfléchissait.
--Ce doit être ici la première lettre, dit-il, les yeux fixés sur le chiffon humide qu'il relisait pour la dixième fois. Celle-ci est peut-être la seconde:
«Je suis venue, et j'ai lancé le papier sur la fenêtre; il y est resté, après avoir retombé bien des fois. Tu ne m'as pas répondu, tu ne l'as pas lu, René! Que les heures sont longues! Ma pauvre mère ne sait pas jusqu'à quel point je suis désespérée; je n'ai rien dit à mon père, qui voudrait me venger, peut-être.
«Je n'ai parlé qu'à notre enfant. A celle-là, je dis tout, parce qu'elle ne peut pas encore me comprendre. Il y a des instants où ce bien-aimé petit être semble deviner ma souffrance; d'autres, son sourire me dit d'espérer.
«Espérer, mon Dieu!...
«Eh bien, oui! j'espère encore, puisque je ne suis pas morte. Je n'ai pas lu beaucoup de livres, mais je sais qu'il y a des entraînements, des maladies de l'âme.
«Tu es entraîné, tu es malade, et cette enchanteresse ne t'a pas encore donné le temps de songer à ton enfant.
«Ce fut à Saint-Germain-l'Auxerrois, n'est-ce pas? Je ne vis rien, mais quelque chose troubla ma prière. Je sentais en moi comme une sourde douleur. Mon coeur se serrait; la pensée de nos noces ne me donnait plus de joie.
«Elle était là, j'en suis sûre!
«Nos noces! ce jour si ardemment souhaité, le voilà qui arrive! Oh! René! René! tu m'avais dit une fois: Ce serait un crime de mettre une larme dans ces yeux d'ange.
«L'ange est tombé. Etait-ce à toi de le punir?
«En revenant de l'église, je te ne reconnaissais déjà plus. Je cherchais ta pensée. Je pleurai en montant notre escalier.
«Et j'attendis pour voir ta lampe s'allumer.
«La nuit entière se passa, René. J'étais perdue.
«Réponds-moi, ne fût-ce qu'un mot. Que fais-tu dans cette sombre maison? Veux-tu que je te dise mon dernier espoir? Tu conspires, peut-être...
«Ni mon père ni ma mère n'ont rien su par moi: ce sont tes secrets. J'ai ouï parler aujourd'hui d'arrestation... Si je t'avais calomnié dans mon âme, René, mon René chéri! si tu n'étais que malheureux!...»
--Que veut dire cela? s'interrompit ici Jean-Pierre Sévérin.
--Kervoz est de Bretagne, répondit Patou.
Il ajouta:
--Le gros marchand de chevaux de l'église Saint-Louis-en-l'Ile n'est-il pas son oncle?
Jean-Pierre se frappa le front:
--Morinière! prononça-t-il tout bas. Et le secrétaire général de la préfecture m'a dit...
Il n'acheva pas, et sa pensée tourna.
--Morinière a l'air d'un brave homme, murmura-t-il. C'est impossible!
--La troisième lettre nous apprendra peut-être quelque chose, fit l'étudiant en médecine. L'écriture change.
Jean-Pierre saisit le papier qu'on lui tendait et le baisa.
«...Rien de toi, rien! Tu n'as pas reçu mes messages. Jamais tu ne pourrais te montrer si cruel envers moi...
«Notre petite fille maigrit et devient toute blanche depuis que mon sein tari n'a plus rien pour elle. Je la regardais ce matin. Peut-être que Dieu nous prendra tous ensemble.
«Quelle nuit! Pourrait-on dire en une année ce que l'on pense dans l'espace d'une nuit?
«J'ai vu mon père et ma mère pour la dernière fois. Tout le jour, je vais rôder autour de toi, et toute la nuit prochaine aussi. Je te verrai, je le veux, je te parlerai...
«Ils dormaient! J'ai baisé les cheveux blancs de mon père d'adoption, qui m'aimait comme si j'eusse été sa fille.
«J'ai collé mes lèvres sur le front de ma mère.
«Celle-là aussi a bien souffert.
«Elle a eu le courage de vivre!
«J'ai baisé aussi mon jeune frère, un enfant doux et bon, qui pleurera sur moi.
«Il a déjà le coeur d'un homme. Le père dit souvent qu'il ne sera pas heureux dans la vie.
«Puis je suis revenue à ma fille et je l'ai habillée en blanc. Dans ses cheveux, j'ai mis la guirlande que tu avais apportée le jour de ma fête. Notre fille sera bien belle.
«J'avais besoin de rire et de chanter. Je ne sais pas si c'est ainsi quand on devient folle...»
Les bras de Gâteloup tombèrent.
Son visage énergique exprimait une torture si poignante que les larmes vinrent aux yeux de Patou.
--Il faut de la force, monsieur Jean-Pierre, dit-il. Tout n'est pas fini.
--Non, répliqua Gâteloup d'une voix changée, tout n'est pas fini.
Il ajouta en refoulant un sanglot dans sa gorge:
--C'est vrai que c'était demain le mariage! ma pauvre femme ne survivra pas à cela...
Sa main fiévreuse déplia un autre papier.
«...J'ai voulu voir ta chambre, que je connaissais si bien, quoique je n'y fusse jamais entrée. J'avais un espoir d'enfant: je croyais t'y trouver.
«La portière ma laissée monter. Je t'écris chez toi: cela me portera bonheur.
«Je suis à l'endroit où je te voyais assis, quand je regardais par ma fenêtre. C'est de là que tes yeux m'ont parlé pour la première fois.
«J'ai devant moi les portraits de ton père et de ta mère. Comme ta mère doit t'aimer! et combien je l'aime!
«Il y a une lettre commencée où tu lui parlais de moi. M'as-tu donc chérie ainsi, René? Et pourquoi m'as-tu quittée?
«Que t'ai-je fait? Ne suis-je pas toute à toi?
«Il y a là aussi un mouchoir sanglant, avec des armoiries et une couronne...
«Je ne peux pas rester ici, il faut que j'aille à toi et que je te cherche...
«D'ailleurs, il est un autre endroit où je te parlerai mieux qu'ici, c'est près du pont Marie, sous le quai des Ormes, là où nous nous assîmes entre le gazon et les fleurs, écoutant les murmures du vent dans le feuillage des grands arbres.
«Je ne suis pas folle encore, va; j'ai bien de l'espoir depuis que j'ai vu l'image de la Vierge dans la ruelle de ton lit.
«Tu ne m'as pas oubliée, tu es prisonnier quelque part, je te délivrerai.
«René, mon René, ma vie! j'ai baisé le portrait de ta mère...»
--Est-ce la dernière? demanda Gâteloup d'une voix qui défaillait.
--Non, répondit Patou, il y a celle qui est écrite avec du sang.
--Lis, murmura le vieillard, je n'ai plus de force.
Germain Patou essuya tranquillement ses yeux mouillés, dont les paupières le brûlaient.
«...Tout un jour encore, tout un long jour! Où es-tu? Les gens du quartier me connaissent et m'appellent déjà la folle.
«J'ai jeté les deux lettres avant l'aube. N'as-tu pas entendu les cailloux frapper contre les carreaux? J'ai regardé. On ne voit rien. J'ai appelé. Tu n'as pas répondu.
«Puis les passants sont venus avec le soleil, et je me suis mise à rôder autour de la maison maudite.
«J'en ai fait dix fois, cent fois le tour.
«J'ai heurté à la porte par où tu étais entré. Une vieille femme est venue, qui parle une langue étrangère. Elle m'a chassée, me montrant les longues dents d'un chien énorme, qui a du sang dans les yeux.
«Je suis sur le banc, auprès du pont Marie. Les arbres murmurent comme l'autre fois. La Seine coule à mes pieds. Comme elle doit être profonde!
«Je t'écris avec un peu de mon sang, sur la page blanche de mon livre de messe, que j'avais emporté pour prier.
«Je ne peux pas prier.
«Mes pensées ne sont plus bien claires dans ma tête, je souffre trop.
«Il y a une pensée pourtant dans ma tête, qui est claire et qui revient toujours. Je n'essaye plus de la chasser.
«Je ne me tuerai pas toute seule. Je prendrai ma petite Angèle dans mes bras, avec sa robe blanche et sa couronne.
«Je l'emmènerai où je vais. Que ferait-elle ici sans sa mère!
«Cette fois, je lancerai ma lettre à travers le carreau. Peut-être qu'elle arrivera jusqu'à toi.
«Puis je reviendrai ici, sur ce banc.
«Au matin, si je n'ai pas de réponse, j'irai prendre ma petite Angèle dans son berceau...»
--La petite fille est-elle encore chez vous? demanda tout à coup l'étudiant en médecine.
--Oui, répondit le gardien d'un ton morne.
Puis se parlant à lui-même et d'une voix que l'angoisse brisait:
--C'était elle! poursuivit-il. Elle n'a pas eu le temps de doubler son crime en sacrifiant son enfant!...
Son crime! s'interrompit il avec une soudaine violence. Quand l'excès du malheur a produit le délire, y a-t-il encore crime? Je suis vieux; je n'ai jamais rencontré d'âme si douée ni si pure... C'était elle!... Tu ne me comprends pas, garçon, et je n'ai pas le courage de me faire comprendre... C'est elle! c'est elle que je vis au lieu même qu'elle désigne, entraînée et saisie par le démon du suicide... Vue de mes yeux, entends-tu, comme je te vois... et le reste dépasse tellement les bornes du vraisemblable que les paroles s'arrêtent dans mon gosier... Un monstre, un être impur lui a pris sa vie, sa vie angélique, et la prodigue à toute sorte de hontes... La vampire...
L'oeil de Patou brilla.
--J'ai lu, la nuit dernière, le plus étonnant de tous les livres, prononça-t-il à voix basse: _la Légende de la goule Addhéma et du vampire de Szandor_, imprimée à Bade, en 1736, par le professeur Hans Spurzheim, docteur de l'Université de Presbourg... L'oupire Addhéma prenait la vie de ses victimes au marc le franc, pour ainsi dire, vivant une heure pour chacune de leurs années, et courant sans cesse le monde, afin de rassembler des trésors au roi des morts-vivants, le comte Szandor, qu'elle aime d'une adoration maudite, et qui lui vend chaque baiser au prix d'un monceau d'or.
--Et comment s'inoculait-elle la vie d'autrui? demanda Jean-Pierre, qui avait honte d'interroger ces mystères de la démence orientale.
--En appliquant sur son crâne chauve, répondit Patou, les chevelures des jeunes filles assassinées.
Le gardien poussa un cri sourd et se retint à la croisée pour ne point tomber à la renverse.