Chapter 17
La comtesse lui serra la main et reprit:
--J'ai suivi votre conseil, Andréa. En livrant Cadoudal, nous gagnions quelques jours de sécurité. Qu'importe, si nous n'avons besoin que de quelques heures? Cadoudal vaut mieux que cela. Au lieu de le vendre, nous userons de lui, et demain, César égorgé sera au rang des dieux.
--Je veux frapper! dit Ceracchi d'une voix sombre. J'ai promis à mon frère de frapper.
De l'autre côté du rideau, la trappe se referma avec un bruit sourd.
--Voilà le troisième parti avec les deux autres! s'écria le nègre.
Et il releva le rideau pour entrer, disant:
--Moi aussi, je veux frapper! J'ai promis à mon maître de frapper.
--Vous frapperez tous, ceux qui voudront frapper! s'écria la comtesse. Il y a dans cette gloire de la place pour mille poignards. Je hais l'homme bien plus que vous, puisque je l'admire et que je l'ai aimé à genoux: je le hais comme l'impie abhorre Dieu! Moi aussi, je veux frapper: je ne l'ai promis à personne, je me le suis juré à moi-même!
Le docteur et le nègre baissèrent les yeux sous le foudroyant éclat de son regard.
--Quand vous êtes là, Addhéma, murmura Ceracchi, les doutes s'évanouissent, et l'on est tenté de croire en vous. Le sang versé est comme un poids sur ma conscience; mais si mon frère est vengé, la joie guérira le remords... Que faut-il faire?
--Que faut-il faire? répéta le nègre en tendant à la comtesse un portefeuille et trois écrins.
--La dernière goutte de sang innocent a coulé, répondit-elle, et tu as gardé tes mains pures, Andréa Ceracchi. C'est le partage qui fait la complicité. Tu es resté pauvre au milieu de tes frères enrichis. Nous voici arrivés à l'heure suprême. Rends-toi une fois encore au lieu de nos réunions. Que la lampe de nos conseils s'allume encore une fois dans la maison solitaire, à qui l'histoire donnera peut-être un nom. Tous les frères de la Vertu seront présents; ils ont été convoqués aujourd'hui même. C'est toi qui présideras, car je n'arriverai qu'au moment d'agir, et avec Georges Cadoudal lui-même...
--Ferez-vous cela? s'écria Ceracchi, amènerez-vous le taureau du Morbihan?
--J'engage ma foi que je ramènerai avant que la troisième heure après minuit soit sonnée... En attendant le signal qui vous annoncera notre venue, voici ce que vous aurez à faire. Il est bon que nos secrets de famille ne soient point confiés à ce Georges Cadoudal.
Vous aurez à dire à nos frères qu'aujourd'hui même, j'ai pris chez Jacob Schwartzchild et Cie des traites sur Vienne pour un million de ducats. Si le démon familier qui veille au salut de ce Bonaparte le protège contre nos coups, le rendez-vous sera à Vienne; l'association n'aura perdu que son temps et son sang, elle sera riche, elle pourra recommencer. Si nous réussissons, au contraire, ceux d'entre nous qui veulent la liberté auront de quoi profiter de leur victoire pour élever à leur idole un trône si haut et si large, qu'aucun tyran ne pourra plus l'escalader jamais.
Qu'ils soient prêts; qu'ils aient confiance; le soleil de demain ne se couchera pas sans avoir vu l'événement qui changera la face du monde.
Elle tendit une main à Ceracchi et l'autre à Taïeh.
Le noir y imprima sa lèvre.
Andréa Ceracchi dit:
--Où est Lila?
--Lila, répondit la comtesse, n'a plus de parents, elle est sous ma garde; à l'heure du danger, ma première pensée, a dû être de la mettre à l'abri.
A son tour, Andréa baisa sa main.
--Donc, à cette nuit! dit-il, trois heures!
Et il sortit accompagné de Taïeh, pour gagner le lieu du rendez-vous.
La charmante blonde écouta un instant le bruit de leurs pas.
--Trois heures! répéta-t-elle. Vous n'attendrez pas jusque-là!
Elle ouvrit tour à tour les écrins et le portefeuille, afin d'en vérifier le contenu.
Puis elle se dirigea vers la porte, sans avoir regardé du côté de la serre.
A peine avait-elle disparu que la fenêtre, poussée avec précaution, ouvrit ses deux châssis, et la courte personne de l'apprenti médecin Germain Patou se montra à califourchon sur l'appui.
--Métier à se faire rompre les os! grommela-t-il. Faut-il que j'aime ce papa Jean-Pierre! Voilà donc où elle demeure, cette blonde adorable!... Mais, pour savoir cela, je n'en suis pas beaucoup plus avancé.
Il enjamba l'appui et fit quelques pas à l'intérieur.
--On fume ici! pensa-t-il. Elle est bien logée, malepeste!... Un lit royal comme ceux du château de Meudon... Voyons un peu.
Il écarta les rideaux et recula de plusieurs pas, comme s'il eut reçu un coup en plein visage. Le lit était en désordre et les draps dégouttaient de sang.
--Merci Dieu! pensa-t-il, ma blonde ne sait pas cela, j'en suis sûr! Le sang est tout frais... Ou vient de tuer ici!
Son regard perçant, où brillait une audacieuse intelligence, fit le tour de la chambre et plongea jusqu'au fond de la serre. Un instant, on aurait pu croire qu'une sorte de divination lui révélait le terrible mystère de cette demeure.
Mais une pendule sonna dans la pièce voisine, et il bondit vers la croisée, qu'il enjamba de nouveau.
--Le patron m'attend, se dit-il. J'ai accompli la mission dont il m'avait chargé. Je sais où demeure la comtesse Marcian Gregoryi... et peut-être ai-je deviné le dénoûment de cette comédie, dont la première scène fut jouée à l'église Saint-Louis-en-l'Ile.
Il descendit comme il avait monté, à la force de ses bras courts mais robustes. Au moment où sa tête était déjà au niveau du balcon, son dernier regard rencontra, au ciel du lit, la plaque émaillée qui fixait les plis des rideaux. C'était un écusson qui semblait renvoyer en faisceau tous les rayons de la lampe.
Une devise en lettres noires gothiques courait sur le fond d'or et disait: _In vita mors, in morte vita_...
La comtesse Marcian Gregoryi était nonchalamment étendue sur les coussins de sa voiture, dont le cocher, suivant ordre reçu d'avance, arrêta ses chevaux à l'angle du pont Marie, sur le quai d'Anjou.
La comtesse descendit et dit:
--Attendez.
Elle prit sa course en longeant le quai, vers la partie orientale de l'île.
Le mur d'enclos des jardins de Bretonvilliers formait l'extrême pointe de l'éperon. C'était une enceinte solide et bâtie comme un rempart. Non loin de l'angle de la rue Saint-Louis, qui fait face à l'hôtel Lambert, une vieille construction carrée et trapue élevait sa terrasse demi-ruinée à quelques pieds au-dessus du mur.
Il y avait là une poterne basse, qui existait encore voici quelques années, et dont l'enfoncement profond servait d'abri au petit établissement d'un rétameur forain.
La comtesse Marcian Gregoryi avait la clef de cette poterne, qu'elle ouvrit pour entrer dans un lieu humide et tout noir.
Quand elle eut fermé la porte derrière elle, l'obscurité fut complète.
Dès le temps de Cagliostro, et même plus d'un siècle avant lui, les propriétés du phosphore étaient connues des adeptes; nous n'oserions pas dire, craignant l'accusation d'anachronisme, que la comtesse Marcian Gregoryi eût dans sa poche une botte d'allumettes chimiques, et cependant un léger frottement qui bruit dans l'obscurité produisit une lueur vive et instantanée.
La bougie d'une lanterne sourde s'alluma, éclairant les parois salpêtres d'un long couloir.
La comtesse se mit à marcher aussitôt, en femme qui connaît la route.
Au bout d'une cinquantaine de pas, un vent frais la frappa au visage. Il y avait à la paroi de gauche une crevasse assez large par où l'air extérieur et un rayon de lune passaient.
La comtesse s'arrêta, prêtant attentivement l'oreille. Elle appuya l'âme de la lanterne contre sa poitrine et jeta un regard au dehors.
Le dehors était un jardin sombre, touffu, mal entretenu.
--On dirait des pas, murmura-t-elle, et des voix...
Elle regretta Pluto, le chien géant qui, d'ordinaire, vaguait en liberté sous ces noirs ombrages.
Mais, quoiqu'elle regardât de tous ses yeux, elle ne vit rien que les branches emmêlées qui s'entre-choquaient au vent.
Elle continua sa route.
--Quand même Ezéchiel m'aurait trahie, pensa-t-elle encore, qu'importe? Ils n'auront pas le temps!...
Le couloir se terminait par un escalier de cave que la comtesse gravit; au haut de l'escalier se trouvait un étroit palier où s'ouvrait une porte habilement masquée. La comtesse l'ouvrit, tenant toujours l'âme de sa lanterne cachée sous ses vêtements, puis la referma et se prit à écouter.
Le bruit d'une respiration faible et régulière vint jusqu'à son oreille.
--Il dort! fit-elle.
Alors elle découvrit sa lanterne sourde, aux rayons de laquelle nous eussions reconnu cette chambre où René de Kervoz et Lila soupèrent le soir du jour qui vint commencer notre histoire:
La chambre sans fenêtres.
Dans le quartier, il est bon de le dire, on racontait beaucoup de choses touchant ce vieil hôtel d'Aubremesnil et ses dépendances plus vieilles encore: le pavillon de Bretonvilliers et la maison du bord de l'eau.
Paris avait alors quantité de ces coins légendaires.
On parlait d'une merveilleuse cachette que le président d'Aubremesnil, ami de l'abbé de Gondy et compère de M. de Beaufort, le roi des Halles, avait fait construire en son logis, quand le cardinal de Mazarin rentra vainqueur dans sa bonne ville.
On ajoutait que ce même président d'Aubremesnil, vert galant, quoique ce fût une tête carrée, ne se servit jamais de sa cachette contre la reine mère ou son ministre favori, mais qu'il l'employa à de plus riants usages,--faisant venir de nuit par cet étroit couloir, qui conduisait à la Seine, de jolies bourgeoises et de fringantes grisettes, en fraude des droits légitimes de Mme la présidente...
La comtesse Marcian Gregoryi visita d'abord la table, où quelques mets étaient posés. On y avait à peine touché.
Il y avait auprès des mets un flacon de vin et une carafe. La carafe seule était entamée. La comtesse la déboucha, en flaira le contenu et sourit.
Elle vint au lit alors et tourna l'âme de sa lanterne vers la pâle et belle tête de jeune homme qui était sur l'oreiller.
Nous ne savons ce que cette sorcière de Yanusza entendait par ces mots: le vin qui donne des rêves, mais il est certain que René de Kervoz rêvait, car il souriait.
Les grands yeux de la comtesse Marcian Gregoryi exprimèrent de la compassion et de la tendresse.
--Tu seras libre demain, murmura-t-elle.
Elle effleura son front d'un baiser.
René de Kervoz s'agita dans son sommeil et prononça le nom d'Angèle.
Les sourcils de la charmante blonde se froncèrent, mais ce fut l'affaire d'un instant.
--Je n'aime que le grand comte Szandor, pensa-t-elle en redressant sa tête orgueilleuse, qu'importe un caprice de quelques heures? Ici n'est pas mon destin.
Elle éteignit sa lanterne, et la chambre fut plongée de nouveau dans la plus complète obscurité.
Une voix s'éleva dans cette nuit, disant:
--René, je suis Lila...
René ne s'éveilla point.
Et la voix se ravisa, disant cette fois avec des intonations plus douces qu'un chant:
--René, mon René, je suis Angèle... Passe ta main dans mes cheveux et tu me reconnaîtras.
Les lèvres de René rendirent un murmure qui fut coupé par un baiser.
Au dehors la ville était muette.
Au dedans, chose étrange, il y avait comme un écho confus de pas et de paroles chuchotées.
Au bout d'une heure, la comtesse Marcian Gregoryi se leva en sursaut. Les pas avaient sonné dans la chambre voisine.
Elle prêta l'oreille avidement, on n'entendait plus rien.
Etait-ce une illusion?
La belle blonde regagna sans bruit la porte dérobée et sortit comme elle était entrée. Ce fut seulement dans le corridor qu'elle ralluma sa lanterne sourde. La lueur de la bougie éclaira un objet qu'elle tenait à la main: un ruban noir, supportant une médaille d'argent de Sainte-Anne d'Auray.
La comtesse Marcian Gregoryi regagna à pied sa voiture qui l'attendait toujours à l'autre bout du quai d'Anjou, près du pont Marie.
Il pouvait être alors deux heures après minuit. Elle se dit:
--Les Frères de la Vertu sont jugés!
--Rue Saint-Hyacinthe-Saint-Michel! ajouta-t-elle en s'adressant à son cocher. Au galop!
Sa dernière pensée fut, en s'étendant sur les soyeux coussins: «Ce loup de Bretagne ne m'a rien fait; mais il me fallait mes passeports... Demain, je dormirai dans mon lit.»
Rue Saint-Hyacinthe Saint-Michel, la voiture s'arrêta devant une petite allée borgne. La comtesse frappa à la porte. On ne répondit pas. Elle fit descendre le cocher et lui ordonna de cogner avec le manche de son fouet, ce qu'il fit.
Après dix minutes d'attente, une fenêtre s'ouvrit à l'entresol, immédiatement au-dessus de la porte de l'allée.
--A qui en avez-vous bonnes gens? demanda la voix flûtée d'une grosse femme qui parut en déshabillé de nuit.
--Je veux voir le citoyen Morinière, marchand de chevaux, répondit la comtesse.
--Ah! fit la voix flûtée, c'est une dame... Madame, à ces heures-ci, on n'achète pas de chevaux.
--Alors, le citoyen Morinière est ici?
--Entendons-nous... il y demeure quand il vient à Paris, ce cher homme, mais présentement, il traite une affaire de percherons dans le pays de la Loupe, au-delà de Chartres... revenez dans huit jours et à belle heure.
La fenêtre de l'entresol se referma.
--Cognez! ordonna la comtesse à son cocher.
Le cocher cogna si fort et si dru, qu'au bout de trois minutes la croisée de l'entresol s'ouvrit de nouveau.
--De par tous les diables! dit la voix de la grosse femme, qui déjà n'était plus si flûtée, voulez-vous nous laisser dormir, oui ou non, mes bonnes gens?
--Je veux voir le citoyen Morinière, répondit la comtesse.
--Puisqu'il n'est pas ici...
--Je crois qu'il est ici.
--Alors, je mens, foi de Dieu!...
--Oui, vous mentez, monsieur Morinière...
La grosse femme recula et l'on entendit le bruit sec de la batterie d'un pistolet.
--Femme, gronda une voix qui n'était plus flûtée du tout, dis ton nom et ce que tu veux...
--Je veux vous parler d'une affaire de vie et de mort, répondit la comtesse. Je suis Angèle Lenoir, fille de Mme Sévérin du Châtelet et fiancée de votre neveu René de Kervoz...
Une sourde exclamation l'interrompit; elle acheva:
--Je viens de la part de votre neveu, qui est en prison à cause de vous, et j'apporte pour gage la médaille de Sainte-Anne d'Auray, que sa mère, votre soeur, lui passa au cou le jour où il quitta le pays de Bretagne.
Pour la seconde fois, la fenêtre de l'entresol se ferma, mais presque aussitôt après, le porte même de l'allée borgne s'ouvrit.
--Entrez! fut-il dit.
La comtesse obéit sans hésiter.
Dans l'obscurité soudaine qui se fit après la clôture de la porte, la voix reprit avec un tremblement de colère:
--Vous jouez gros jeu, belle dame. Je connais la fiancée de mon neveu. Vous n'êtes pas Angèle Sévérin.
--Je suis, répliqua bravement la comtesse, Costanza Ceracchi, la belle-soeur du statuaire Giuseppe, mort sur l'échafaud.
--Ah! ah! fit la voix: un hardi coquin! quoique le poignard soit l'arme des lâches... Foi de Dieu! moi, je n'ai que mon épée... Mais comment connaissez-vous mon neveu?
--Montons, dit la comtesse.
On lui prit la main et on lui fit gravir un escalier roide comme une échelle, au haut duquel était une chambre éclairée par une veilleuse de nuit.
Elle entra dans cette chambre.
Son compagnon, qui était la grosse femme de la fenêtre, et qui, vu de près, avait la joue toute bleue de barbe, répéta:
--D'où connaissez-vous mon neveu?
La comtesse tira de son soin la médaille de Sainte-Anne d'Auray qu'elle tendit à la femme barbue, en disant:
--Monsieur de Cadoudal, votre neveu m'aime.
--Foi de Dieu! n'écria Cadoudal, car c'était lui en personne, est-ce que je ne suis pas mieux déguisé que cela?... L'enfant a raison, car vous êtes jolie comme un coeur, ma commère... et j'avais bien entendu dire déjà qu'il faisait ses fredaines... Mais que parliez-vous de prison?
--Monsieur de Cadoudal, reprit la fausse belle-soeur de Guiseppe Ceracchi, j'aime votre neveu.
--Il en vaut bien la peine, foi de Dieu!
--Je suis venue, parce que René de Kervoz est en danger de mort... Celle qu'il a trahie s'est vengée de lui...
--Angèle! murmura Georges, qui pâlit. Mais alors moi-même... car Angèle savait ce qu'ignoraient son père et sa mère.
--Asseyons nous et causons, monsieur de Cadoudal, l'interrompit gravement la comtesse Marcian Gregoryi. Je n'ai pas trop de toute une nuit pour vous dire ce que vous pouvez espérer désormais et ce que vous devez craindre... Il y a un lien entre vous et la soeur de Ceracchi: c'est la haine... Quant le jour va paraître, vous saurez si vous devez frapper ou fuir...
--Fuir! s'écria Cadoudal. Jamais!
--Alors, vous frapperez?
--Foi de Dieu, belle dame, répondit Cadoudal en riant et en s'asseyant près d'elle, à la bonne heure! vous parlez d'or!... Donnez-moi seulement le moyen d'aller chercher le Corse au milieu de sa garde consulaire, et, par sainte Anne d'Auray, je vous jure qu'il ne sera jamais empereur!
XX
MAISON VIDE
C'était une nuit claire et froide. Les réverbères de l'île Saint-Louis chômaient, laissant faire la lune. Les chimères se fanent vite à Paris, même les plus absurdes. A l'endroit où nous vîmes naguère tant de pêcheurs de diamants sonder le courant blanchâtre de la Seine, il n'y avait personne. Décidément, la renommée du quai de Béthune avait vécu; on n'avait pas pêché sous l'égout de Bretonvilliers assez de bagues chevalières; le prestige était défunt, les gens de l'hameçon et de la gaule en étaient venus à se moquer du miracle!
Et, dès onze heures du soir, le cabaret du pauvre Ezéchiel, éteint, formé, muet, témoignait assez du mépris où tombait l'Eldorado abandonné.
La rivière coulait, turbulente, au plein de ses rives.
Quelques minutes avant onze heures, des pas précipités sonnèrent dans la rue de Bretonvilliers, sans éveiller les demeures voisines, depuis longtemps endormies. C'était Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, qui s'en allait en guerre à la tête de son escouade de gens de police.
Nous savons que le gardien de la Morgue du Châtelet avait dans tout ce quartier du vieux Paris, où la chicane et la police agglomèrent leurs suppôts, une réputation bien établie. C'était un crâne homme, pour employer l'expression des citoyennes du Marché-Natif. Il y a toujours dans l'agent de police, quoi qu'on veuille dire et croire, un brin de vocation aventureuse, et, pour ma part, je suis resté souvent confondu en lisant la prodigieuse série des actes de courage froid, solide, implacable, accomplis au jour le jour par ces hommes qui n'ont pas à leur service le stimulant de la gloire.
Sur un champ de bataille, il y a l'ivresse du point d'honneur, l'appel du tambour, l'étourdissement du canon, la fièvre de la poudre!...
Mais dans le ruisseau, la nuit, ces luttes terribles que nul bulletin emphatique ne chantera...
Ces luttes où, la plupart du temps, le bandit armé cherche à tuer, et où l'homme de la loi a défense de frapper...
Qu'ont-ils donc fait, ces héros boueux, robustes comme les guerriers d'Homère, pour que leurs prouesses accumulées ne puissent jamais rédimer l'opprobre de leur gagne-pain!
Ils étaient quatre, accompagnés par un officier de paix, jeune homme assez bien couvert, qui allait le cigare à la bouche et les mains dans ses poches.
Ils suivaient tous Gâteloup avec plaisir et flairaient quelque curieuse bagarre.
L'officier de paix écoutait; en gardant le sérieux de son grade, certaines anecdotes racontées à voix basse par Laurent et Charlevoy, toutes à la louange du vigoureux poignet de M. Sévérin; le troisième agent applaudissait, franchement; le quatrième, laid coquin, à la figure toute velue de barbe noire, marchait un peu en arrière et grommelait:
--J'ai vu mieux que ça! C'est vrai qu'il tape dur! Quand Jean-Pierre s'arrêta au coin de la rue de Bretonvilliers et du quai, ce quatrième agent se mit à rire dans sa barbe et murmura:
--Tiens! c'te farce! c'est à l'établissement qu'il en veut. Pourtant il avait trouvé le vin mauvais.
Jean-Pierre frappa bruyamment à la porte du cabaret de la _Pêche miraculeuse_. Personne ne fit réponse à l'intérieur.
--Mes enfants, dit Jean-Pierre, il faut me jeter bas ces planches-là.
--Auparavant, fit observer l'officier de paix, je dois accomplir les formalités d'usage.
--Pas besoin, monsieur Barbaroux, dit par derrière une voix qui dressa l'oreille de Jean-Pierre. La farce est jouée là-dedans. Le propriétaire a déménagé.
--Est-ce toi? Ézéchiel? s'écria Jean-Pierre.
--Pour vous servir, monsieur Gâteloup, si toutefois j'en suis capable, répondit le quatrième agent, qui avança chapeau bas. J'ai mis comme ça un peu de barbe à mon menton pour la gloriole de ne pas passer pour en être quand je reviens pocher dans le quartier. J'ai ma figure de tous les jours en bourgeois, et ma physionomie du métier: ça fait-il du mal à quelqu'un?
Tout en parlant, il introduisit une clef dans la serrure de la porte, qui s'ouvrit aussitôt...
--Au nom de la loi, ajouta Ézéchiel, qui était en belle humeur, donnez-vous la peine d'entrer.
Dans cette espèce de cave, qui servait naguère de cabaret, il n'y avait plus que les quatre murs.
--Oh! fit Ézéchiel, répondant au regard étonné de Jean-Pierre et tenant à la main une chandelle de suif qu'il venait d'allumer, je suis en règle, monsieur Gâteloup. J'ai fait mon rapport, et la _Pêche miraculeuse_ a d'ailleurs servi de souricière. Les temps sont durs, on vit comme on peut.
--Ce n'était pas la préfecture qui te donnait à vivre, dit Jean-Pierre qui fronça ses gros sourcils; ce n'était pas non plus ton métier de cabaretier. Ne joue pas au fin avec moi, l'homme, ou gare à tes côtes! Tu étais payé par la comtesse Marcian Gregoryi.
--Tiens! tiens! grommela Ezéchiel, vous saviez donc cela, monsieur Gâteloup?.. Eh bien, c'est vrai, quoi! j'ai mis quelque petit argent de côté pour mes vieux jours... On ne voit pas clair dans ces histoires-là, du premier coup, vous sentez rien... et j'ai été longtemps à deviner pourquoi la comtesse avait monté la mécanique du quai de Béthune.
--Et ce pourquoi est-il dans ton rapport?
--Oui bien, mais M. l'inspecteur n'a pas voulu me croire... Je suis fâché de n'avoir plus un verre de vin à vous offrir, messieurs, quoiqu'il n'était pas fameux, hein, monsieur Gâteloup?... En faut pour tous les goûts... Quand j'ai donc dit, là-bas, à la préfecture, qu'on emportait des corps du pavillon de Bretonvilliers, ici près, à un caveau qui se trouve quelque part au Marais, vers la chaussée des Minimes, on m'a ri au nez... par quoi je me trouve à couvert.
L'officier de paix jeta son cigare. Ezéchiel continua:
--Et comme on en parlait, du caveau, et de la vampire aussi, car tout se sait à Paris, seulement tout se sait mal, Mme la comtesse dit: Il faut dérouter les chiens.
--Le nom de l'inspecteur? demanda impétueusement l'officier de paix, qui se vit du coup commissaire de police.
--M. Despaux, parbleu! répliqua Ezéchiel, et qui sera secrétaire général quand M. Fouché aura mis M. Dubois à la retraite.
--Le numéro de la maison suspecte? interrogea encore l'officier de paix.
--Quant à ça, monsieur Barbaroux, la plus belle fille du monde ne peut dire que ce qu'on lui a appris...
--Nous le saurons tout à l'heure, l'interrompit Jean-Pierre, qui écoutait ce colloque avec impatience. Nous sommes ici pour autre chose... Peux-tu nous introduire au pavillon de Bretonvilliers?
--Jusqu'à la porte, oui, répondit Ézéchiel, et ces messieurs doivent avoir de quoi parler aux serrures.
L'agent Charlevoy frappa sur sa poche, qui rendit un son de ferraille, et repartit:
--J'ai ma trousse.
--Mais quant à trouver la pie au nid, continua Ezéchiel, c'est autre chose. La comtesse n'est pas revenue depuis le soir où les camarades apportèrent ici cette belle petite blonde... Vous savez, monsieur le gardien... on a dit qu'un jeune homme était entré ce soir-là au pavillon?
--Qui l'a dit?
--Mme Paraxin, la femelle de Satan.
--Et l'a-t-on emporté comme les autres?
--Je n'ai point ouï parler de cela. La figure de Jean-Pierre s'éclaira.
--Il reste une lueur d'espoir, murmura-t-il. Marchons!
Et il se dirigea de lui-même vers la porte basse qui était au fond du cabaret. Ézéchiel le laissa faire.