La vampire

Chapter 15

Chapter 153,869 wordsPublic domain

--Dans la légende de Germain Patou, continua imperturbablement Jean-Pierre, la vampire ou l'oupire d'Uszel, la Belle aux cheveux changeants est éperdument amoureuse du comte Szandor, son mari, qui lui tient rigueur et ne se laisse aimer que pour des sommes folles. Il faut des millions de florins pour acheter un baiser de cet époux cruel...

--Et avare, intercala le secrétaire général.

--Et avare, répéta sérieusement Jean-Pierre. La Belle aux cheveux changeants est ainsi nommée à cause d'une circonstance particulière et tout à fait en rapport avec les sombres imaginations de la poésie slave. Elle apparaît tantôt brune, tantôt blonde...

--Parbleu! fit Berthellemot, si elle a deux perruques...

--Elle en a mille! l'interrompit Jean-Pierre, et chacune de ces perruques vaut la vie d'une jeune et chère créature belle, heureuse, aimée...

Ici Jean-Pierre raconta la légende que nous entendîmes déjà de la bouche de Lila, dans le boudoir du pavillon de Bretonvilliers.

Quant il eut achevé, il reprit:

--La seconde fois que j'ai vu Mme la comtesse Marcian Gregoryi, elle avait des cheveux blonds comme l'ambre.

Berthellemot s'agita dans son fauteuil.

--Cela passe les bornes! grommela-t-il.

--Monsieur l'employé supérieur, dit Jean-Pierre d'un accent rêveur, j'ai presque achevé. La comtesse Marcian Gregoryi avait des cheveux blonds aussi beaux que ses bruns cheveux étaient naguère splendides. Je n'ai jamais vu en toute ma vie qu'une seule chevelure comparable à celle-là: ce sont les anneaux d'or qui jouent sur le front chéri de notre petite Angèle.

Même nuance, même richesse, même légèreté sous les baisers du vent.

Cela est si vrai, monsieur l'employé, que cette fois, à deux heures de nuit qu'il était, j'abordai la comtesse Marcian Gregoryi, croyant qu'elle était mon Angèle.

Il faut vous dire que je travaille la nuit aussi bien que le jour. Vous pensiez tout à l'heure que mon métier frappe le cerveau. II se peut. En tout cas, il désapprend le sommeil.

Quand il y a de la fièvre dans l'air, de la fièvre ou du chagrin, quand les nerfs sont malades, agités, douloureux, quand le souffle, difficile oppresse la poitrine, je me dis: Voici une de ces nuits où les malheureux sont faibles contre le désespoir; la Seine va charrier quelque triste dépouille vers le pont de Saint-Cloud.

Alors je détache ma barque, amarrée toujours sous le rempart du Châtelet, et je prends mes avirons.

Hier je fis ainsi. L'atmosphère était lourde, Angèle manquait à la maison, et j'avais bien de l'inquiétude dans le coeur.

René aussi manquait... Sais-je pourquoi? je songeais moins à René qu'à Angèle.

René est un jeune homme ardent et hardi; depuis quelque temps une séduction l'entoure; il pouvait être aux prises avec une de ces aventures qui entraîneront éternellement la jeunesse.

Mais Angèle, notre petite sainte, l'âme la plus pure que Dieu ait faite, Angèle qui nous respecte si bien et qui nous aime tant! comment expliquer son absence?

Je laissai ma femme, assoupie à force de pleurer, et je descendis sous la tour du Châtelet. C'était une nuit de tempête. La pluie avait cessé, mais des nuages turbulents couraient au ciel, précipités vers le nord comme d'immenses troupeaux, passant avec furie sur le disque de la lune, qui semblait fuir en sens contraire.

La Seine était haute et mugissait en tourbillonnant sous le pont; mais le courant me connaît, et mes vieux bras savent encore combattre la colère du fleuve. Je cherchai un remous; et je nageai vers les îles. Le quai de Béthune m'attire depuis bien des jours, et je suis sûr qu'une nuit ou l'autre, je découvrirai là quelque fatal secret.

Je passai le pont Notre-Dame sous l'arche du quai aux Fleurs, où l'eau est moins forte, à cause de la courbe que présentai la cité. Comme je sortais de l'arche, la lune éclairait en plein les deux rivages. écoutez cela, monsieur l'employé; j'avais la tête saine, les yeux clairs; je ne bois plus guère que de l'eau et je ne suis pas encore fou, quoi que puissiez penser.

Je vis, aussi distinctement qu'en plein jour, un fait auquel d'abord je ne voulus point croire, car il est contre toutes les lois de la nature.

Je vis un corps, un corps mort, qui dépassait en même temps que moi l'ombre du pont, mais tout à l'autre bout, sous la dernière arche, du côté de la rue Planche-Mibraie.

Et ce corps, inerte pourtant, comme un cadavre qu'il était, au lieu d'obéir au courant, remontait, du même train que moi, qui étais obligé de mettre toute ma force pour gagner une brasse en une minute.

Dès qu'un nuage passait sur la lune, je cessais de l'apercevoir, et alors je me disais: j'ai rêvé; mais le nuage s'enfuyait, la lune versait ses rayons sur les bourbeux tumultes du fleuve, et je voyais de nouveau le cadavre, long, rigide, droit comme une statue couchée, qui suivait la même route que moi, de l'autre côté de la rivière, et qui gagnait exactement le même terrain que moi.

J'appelai, et l'idée me vint enfin que c'était une créature vivante, mais rien ne me répondit, sinon le qui-vive inquiet des factionnaires de la place de Grève...

Je pesai sur mes avirons pour lâcher de gagner d'amont, afin de traverser ensuite; mais j'eus beau faire, quoique favorisé par le remous, ma barque avait de la peine à se tenir sur la même ligne que le corps.

Quant à couper le courant en droiture, autant eût valu essayer de marcher sur l'eau comme Nôtre-Seigneur. Le bateau de plaisance du premier consul, que j'ai vu à Saint-Cloud, n'aurait pu soutenir la dérive avec ses seize rameurs.

Cependant l'envie que j'avais de voir de plus près devenait une passion; la fièvre me montait à la tête. Je redoublai d'efforts, et, remontant jusqu'à la pointe de l'Archevêché, je me lançai dans le courant, qui porte en cet endroit vers la rive droite.

Comme j'étais au milieu du fleuve, perdant, hélas! tout ce que j'avais gagné, il y eut un grand éblouissement de lumière. La lune traversait une flaque d'azur, et chaque tourbillon de la rivière se mit à briller, comme si on eût agité à parte de vue des millions d'étincelles.

Le corps, rapetissé par la distance, m'apparut une dernière fois, remontant toujours et se perdant sous l'ombre des grands arbres qui bordent le quai des Ormes.

Là-bas, non loin du pont Marie, le long de l'eau et justement sous le quai des Ormes, il est un lieu sacré pour nous, j'entends pour ma femme, pour Angèle, pour moi et pour René Kervoz aussi, j'espère.

Angèle nous disait tout. Elle nous amenait là quelquefois, sur le gazon, parmi les fleurs, pour nous conter comme quoi, en ce lieu même, par un beau soir de printemps, son coeur et celui de René s'unirent en prenant Dieu à témoin.

J'y venais souvent, et depuis que le malheur était autour de nous, j'y priais parfois.

Je ne sais pourquoi j'eus le coeur douloureusement serré, en voyant le cadavre entrer sous cette ombre où nous placions de si chers souvenirs.

Tous mes efforts tendaient à aborder la rive droite; car il était désormais évident pour moi que je ne pourrais point atteindre mon but en restant dans mou bateau.

Descendre sur la berge et courir à toutes jambes vers le pont Marie, tel était le seul plan raisonnable.

Je l'exécutai, et, après avoir amarré mon bateau à la hâte, je pris ma course vers le jardin du quai des Ormes.

Dire pourquoi mes jarrets étaient lâches et comme paralysés me serait impossible. Le vent qui glaçait la sueur de mes tempes me repoussait. J'avais cette faiblesse qui prend les membres à l'approche d'une grande maladie de l'esprit, quand menace un grand malheur.

J'étais loin, bien loin encore. Comment vis-je cela de si loin et si distinctement, dans le noir qui est sous ces arbres?

Je le vis, j'affirme que je le vis, car je poussai un cri d'angoisse en hâtant ma course.

Cela dura le temps d'un éclair.

Je vis, au bord de l'eau, là où sont les fleurs et les gazons, une jeune fille agenouillée, une désespérée, sans doute, de celles que je cherche toujours et que je trouve parfois, grâce à la bonté de Dieu.

Je les reconnais entre mille. Elles prient presque toutes ainsi avant de perdre leur pauvre âme aveuglée. Et pensez-vous que la miséricorde éternelle n'ait point pitié de cette navrante folie?...

Ici Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, passa la main sur son front humide. La parole hésitait dans son gosier.

Tout entier à l'émotion de sa pensée, il parlait bien plus pour lui-même que pour son interlocuteur qui, désormais, était immobile et muet.

M. Berthellemot poussa la discrétion jusqu'à ne point répondre à la dernière question qui lui était posée, question philosophique, pourtant, et qui eût pu servir de thème à quelque long bavardage.

Et si le lecteur s'étonne de cette réserve excessive chez un si déterminé interrupteur, nous lui confesserons que M. Berthellemot, comme beaucoup d'autres employés supérieurs, avait le talent utile de dormir profondément en se tenant droit sur son siège et en gardant toutes les apparences d'une vigilante attention.

Il dormait, ce juste, et rêvait peut-être de l'heure fortunée où, l'oeil perçant du premier consul distinguant enfin son mérite hors ligne, le _Moniteur_ insérerait cette sentence si éloquente et si courte: M. Berthellemot est nommé préfet de police.

Jean-Pierre, du reste, n'avait pas besoin qu'on lui répondit; il continua:

--Il y a une contradiction sublime et que dix fois j'ai rencontrée sur mon chemin. Toute créature humaine décidée à se détruire elle-même peut être arrêtée au bord de l'abîme par l'espoir de sauver son semblable.

L'homme qui va commettre un suicide est toujours prêt à empêcher le suicide d'autrui.

De telle sorte que deux désespérés, penchés au bord de l'abîme, vont s'arrêter mutuellement et trouver de ces paroles qui conseillent le courage et la résignation.

La jeune fille du quai des Ormes avait fait le signe de la croix, et je me disais: «Hâtons ma course impuissante, j'arriverai trop tard,» lorsque j'aperçus tout à coup, devant elle, le corps qui remontait la Seine, en côtoyant la rive.

Il brillait, ce corps, d'une lueur propre, et il me semblait que le tableau s'éclairait de pâles rayons émanant de lui.

J'eus froid dans toutes mes veines. Pourquoi? Je n'aurais point su le dire.

La jeune fille s'inclina en avant et tendit le bras. Un autre bras, celui du corps, s'allongea aussi vers la jeune fille.

Mes cheveux se dressèrent sur mon crâne et ma vue se voila.

J'entrevis, à travers un brouillard, quelque chose d'inouï et d'impossible.

Ce ne fut pas la jeune fille qui attira le corps à elle, ce fut le corps qui attira à lui la jeune fille.

Tous deux, le corps et la jeune fille, restèrent un instant hors de l'eau, car le corps s'était arrêté et dressé.

Une main morte se plongea dans l'abondante chevelure de la jeune fille, tandis que l'autre main décrivait autour de son front et de ses tempes un cercle rapide.

Puis le corps monta sur la berge, vivant, agile, jeune, tandis que la pauvre enfant prenait sa place dans l'eau tourmentée.

Mais, au lieu de remonter le courant comme le corps, la jeune fille se mit à descendre au fil de l'eau, tournoyant et plongeant...

Je me lançai, tête première, dans la Seine, et je fis de mon mieux. Après avoir nagé en vain un quart d'heure, je me retrouvai, emporté par la dérive furieuse, à la hauteur de ma propre maison, qui est sur la place du Châtelet.

La jeune fille avait disparu.

Au moment où je remontais sur le quai, vaincu, épuisé, désolé, par les degrés de la Morgue neuve, une femme passa devant moi, cette femme qui avait les cheveux d'Angèle.

Je l'arrêtai. Quand elle se retourna, je reconnus la comtesse Marcian Gregoryi, éblouissante de beauté et de jeunesse, mais coiffée de cheveux blonds.

Et, sais-je pourquoi? sa vue me fit penser à ce corps livide qui naguère remontait le fil de l'eau.

Je ne parlai point, l'étonnement me fermait la bouche.

La comtesse Marcian Gregoryi prononça un nom étranger, et que je crois être: Yanusa.

Une voiture, attelée de deux chevaux noirs, sortit de l'ombre, à l'encoignure du Marché-Neuf.

La comtesse y monta, et l'équipage partit au galop dans la direction de Notre-Dame...

Un violent coup de sonnette qui retentit tout à coup, fit tressaillir Jean-Pierre et réveilla le secrétaire général en sursaut.

--Présent! dit M. Berthellemot, qui se frotta les yeux avec énergie.

Comme il cherchait à se rendre compte du bruit qui venait d'interrompre son sommeil paisible, la porte principale s'ouvrit brusquement, et Charlevoy, un des agents, qui naguère était de garde, entra en disant:

--Un message pressé des Tuileries, avec la marque du premier consul.

Berthellemot se leva chancelant et tout étourdi. Il avait déjà oublié la sonnette.

--A M. Sévérin, ajouta Charlevoy.

--Ah! ah! fit Berthellemot, M. Sévérin... J'ai pris des notes... L'homme qui a dit; Votre Majesté, sous la Convention nationale... Donnez!

La sonnette retentit de nouveau, et Berthellemot, dégourdi cette fois, s'écria:

--C'est M. le préfet.

Il retrouvait ses jambes pour s'élancer vers la porte qui communiquait avec le cabinet de son chef, lorsque Jean-Pierre l'arrêta, lui tendant la lettre ouverte, la lettre qui venait des Tuileries.

Elle n'était pas longue et disait seulement:

«Ordre de mettre a la disposition du sieur Sévérin les agents qu'il demandera.»

El la signature de Bonaparte, premier consul.

--Monsieur Despaux! clama Berthellemot, tout ce que nous avons d'agents aux ordres de cet excellent homme... Pardon, si je vous laisse, mon voisin... la préfecture est à vous. Petite parole! votre histoire était bien intéressante... Vous témoignerez devant qui de droit que je n'ai pas même pris, l'avis de M. Dubois pour obéir aux ordres du premier consul... Parole mignonne! Entre le premier consul et M. Dubois, on ne peut hésiter...

Troisième coup de sonnette, qui cassa le cordon.

Berthellemot se lança, tête première, dans la porte, comme les écuyers du Cirque olympique, qui passent à travers des tambours de papier.

Quand il arriva dans le cabinet du préfet, celui-ci baisait la main d'une jeune femme radieuse de beauté et coiffée d'éblouissants cheveux blonds.

M. Dubois avait l'air fort animé et faisait la roue administrative en perfection.

--Monsieur le secrétaire général, dit-il sévèrement, j'ai appelé trois fois.

Il interrompit l'excuse balbutiante de son interlocuteur pour rajouter:

--Monsieur le secrétaire général, ayez pour entendu que la préfecture de police tout entière est à la disposition de Mme la comtesse Marcian Gregoryi, que voici.

Et comme Berthellemot reculait stupéfait, M. Dubois acheva en se redressant avec majesté:

--Ordre autographe du premier consul!

XVIII

LA COMTESSE MARCIAN GREGORYI.

M. Berthellemot n'était pas un homme ordinaire; nous ayons vu qu'il possédait le regard perçant de M. de Sartines, l'ironie de M. Lenoir, et je ne sais plus quel tic appartenant à M. de La Reynie. Il jurait en outre petite parole avec élégance et savait faire craquer ses doigts comme un ange. Ajoutons qu'il était bavard, content de lui-même et jaloux de ses chefs.

Les étrangers et les malveillants prétendent que l'administration française apprécia de tout temps ces aimables vertus.

Ce sont elles, ces vertus, et d'autres encore, qui lui ont acquis la réputation européenne qu'elle a d'accomplir, en trois mois, avec soixante employés, tous bacheliers ès lettres, la besogne qui se fait à Londres en trois jours avec quatre garçons de bureau.

Il est juste d'ajouter que MM. les militaires anglais se vantent volontiers d'avoir sauvé à Inkermann l'armée française, qui vint les retirer, roués de coups, du fond d'un fossé, et qu'il est notoire à Turin que Sébastopol fut pris par l'infanterie piémontaise toute seule.

Gardons-nous de croire aux forfanteries des peuples rivaux et soyons fiers de notre administration, qui suffirait à encombrer les bureaux de l'univers entier.

M. Berthellemot, malgré ses talents et son expérience, resta d'abord tout abasourdi à la vue de cette belle personne, insolemment blonde, qui le regardait d'un air un peu moqueur.

S'il n'aimait pas son préfet, il le craignait du moins de toute son âme.

Comment lui dire que cette charmante femme était une vampire, une oupire, une goule, un hideux ramassis d'ossements desséchés dont le tombeau, situé quelque part, sur les bords de la Seine, s'emplissait de crânes ayant appartenu à de malheureuses jeunes filles qu'elle avait scalpées a son profit, elle, la comtesse Marcian Gregoryi, la goule, l'oupire, la vampire?

Cette insinuation aurait pu paraître invraisemblable.

Je vais plus loin: par quel moyen établir que cette monstrueuse créature, dont les joues à fossettes souriaient admirablement, se nourrissait de chair humaine?

Comment l'accuser d'avoir été brune hier, elle, dont le front d'enfant rayonnait sous une profusion de boucles d'or?

Vous eussiez eu beau crier: Elle est chauve! personne ne vous aurait cru.

M. Berthellemot sentait cela.

Bien plus, il doutait lui-même, tant ces cheveux d'ambre étaient naturellement plantés.

Il n'était pas du tout éloigné de croire que «son Voisin» l'avait rendu victime d'une audacieuse mystification.

--Monsieur le préfet, balbutia-t-il enfin, je vous prie de tenir pour assuré que j'ai pris des notes... et je suis bien l'humble serviteur de madame la comtesse.

--Ordre autographe, monsieur, répéta noblement M. Dubois, et libellé dans une forme qui semble présager les grands événements dont l'augure favorable... Bref, je m'entends, monsieur, et je ne suppose pas que vous ayez besoin de connaître les secrets de l'Etat.

Berthellemot s'inclina jusqu'à terre.

--Veuillez écouter, je vous prie, poursuivit le préfet, qui déplia un papier de petite dimension, chargé d'une écriture hardie et un peu irrégulière.

Et il lut d'une voix tout à coup saturée d'onction:

«Nous chargeons M.L.N.P.J. Dubois, notre préfet de police, d'écouter avec le plus grand soin les renseignements qui lui seront fournis par le porteur du présent.

«La comtesse Marcian Gregoryi est une noble Hongroise qui nous a rendu déjà un signalé service lors de la campagne d'Italie. Nous avons éprouvé son dévouement _personnel_.

«Ce qu'elle demandera devra être exécuté à la lettre.

«Signé: N----.»

--Oui bien! s'écria M. Dubois, qui mit le papier dans sa poche pour faire craquer ses doigts, mais non pas si adroitement que le secrétaire général; oui bien! je suis son préfet de police, à lui, jusqu'à la mort! C'est particulier, monsieur, et même confidentiel! Je connais des gens orgueilleux qui me traitent par-dessous la jambe, et que ce simple morceau de papier ferait trembler. Ma position se dessine, on ne peut pas toujours rester sous le boisseau, n'est-il pas vrai? Le mérite se fait jour. Et songez qu'un oeil d'aigle est fixé sur nous.

Berthellemot ouvrit timidement la bouche, mais M. Dubois la lui ferma d'un grand geste, et dit:

--Je voue prie, monsieur, de garder le silence.

Il glissa une oeillade vers la comtesse pour voir l'effet produit par cette parole ferme.

La comtesse Marcian Gregoryi s'était assise et disposait avec grâces les plis d'une robe exquise. Elle était si jeune, si belle et si jolie qu'on se demandait quel âge elle pouvait avoir en 1797, quand elle rendit ce signalé service au général Bonaparte.

M. Dubois continua:

--C'est signé d'un N seulement, d'un N majuscule. J'éprouve une joie sincère, monsieur, et je ne peux la cacher. Mes opinions sont connues, elles n'ont jamais varié. Celui qui est le destin de la France et du monde a sondé, je l'espère, le fond de mon coeur... et Mme la comtesse témoignera, j'en suis sûr, devant qui de droit, de mon empressement, de mon... En un mot, les aspirations de notre patrie sont manifestement monarchiques.

Berthellemot posa sa main droite sur sa poitrine pour pousser une acclamation prématurée, mais le préfet lui dit encore:

--Monsieur, je vous prie de garder le silence. Madame la comtesse, ajouta-t-il avec solennité, mon secrétaire général écoute vos commandements.

Cette délicieuse blonde n'avait pas encore parlé. Sa voix sortit comme un chant.

--Le plus pressé, dit-elle, est d'arrêter ce malintentionné qui, malgré sa position très subalterne, est le plus dangereux ennemi du premier consul: je veux parler du gardien juré du caveau des montres et confrontations au Châtelet.

--Mon voisin! murmura Berthellemot en un gémissement.

--Le nommé Jean-Pierre Sévérin, dit Gâteloup, acheva la comtesse.

--Mais... s'écria Berthellemot suffoqué, mais, madame la comtesse... mais, monsieur le préfet... ce Gâteloup est l'ami de l'empereur!

M. Dubois fut embarrassé, non point du fait en lui-même mais du mot.

--Personne plus que moi, prononça-t-il avec émotion, ne souhaite, ne désire, n'appelle de tous ses voeux... de toutes ses aspirations... et madame la comtesse n'en doit point douter... mais enfin je dois protester, au nom même du chef de l'Etat...

--Le temps presse, l'interrompit froidement l'adorable blonde, dont les sourcils délicats étaient froncés. Chaque minute perdue aggrave la situation... et j'ai peur que M. le secrétaire général n'ait commis quelque bévue.

Ceci fut dit nettement et ne choqua point le préfet, qui murmura d'un ton de commisération:

--Ah! certes, le pauvre garçon en est bien capable!... Si l'on savait en haut lieu comme nous sommes pitoyablement secondés!

Berthellemot, rouge de colère, perdit toute mesure pour la première fois de sa vie administrative.

--Parole jolie! s'écria-t-il. A qui faut-il croire? A vous, monsieur Dubois, ou au premier consul? Moi aussi, j'ai reçu un ordre! un ordre autographe...

--Un ordre autographe! répéta le préfet. De lui à vous?...

--A moi! riposta Berthellemot, ferme sur ses ergots. C'est-à-dire... Enfin mon opinion personnelle a été que je ne devais pas désobéir à Napoléon Bonaparte.

--Et que disait l'ordre? demanda la comtesse, qui avait légèrement pâli.

--L'ordre mettait la préfecture de police à la disposition de M. Jean-Pierre Sévérin, qui a été le maître d'armes du premier consul.

--L'ordre doit être faux! s'écria la comtesse. Ce Sévérin est le plus dangereux complice de Georges Cadoudal.

Les deux fonctionnaires demeurèrent atterrés.

M. Dubois tomba plutôt qu'il ne s'assit dans son fauteuil et Berthellemot, exécutant pour la seconde fois son travail d'écuyer du cirque Olympique, sauta tête première au travers de la porte.

Il ne fut absent que trois minutes.

Ces trois minutes, il les passa avec M. Despaux, qui lui rapporta que, sur son ordre, à lui, M. Berthellemot, on avait donné à Jean-Pierre Sévérin un officier de paix muni de son écharpe et quatre agents choisis, parmi lesquels comptaient Laurent et Charlevoy.

--Et tout ce monde-là est parti? demanda le malheureux secrétaire général.

--Il y a beau temps! répondit Despaux. Le Sévérin avait l'air d'avoir le diable à ses trousses.

--Où sont-ils allés?

--On ne m'avait pas chargé de m'enquérir de cela.

--Vous avez gardé l'ordre, je suppose?

--Quel ordre?

--L'ordre du premier consul.

--Je ne savais même pas qu'il y eût un ordre du premier consul. Je n'ai obéi qu'à vous, mon supérieur immédiat.

Berthellemot l'enveloppa d'un regard où la détresse le disputait à la fureur.

--Petite parole! s'écria-t-il. Vous m'êtes suspect, monsieur. Il ne tient a rien que je ne fasse un exemple! Je vous laisse le choix entre ces deux épithètes: incapable ou criminel!

--Quand M. le secrétaire général voudra, répondit Despaux, chapeau bas; je suis chasseur, et M. Fouché va faire de bien belles battues à sa terre de Pont-Carré.

--Monsieur, monsieur! grinça Berthellemot, vous me répondez de la vie du premier consul!

Despaux salua en ricanant et sortit à reculons.

Quand M. Berthellemot rentra dans le cabinet du préfet, il avait l'air d'un chien battu.

Loin de faire craquer ses doigts, il tourna ses pouces d'un air consterné.

--Voilà tout ce que je puis faire, murmura-t-il, mettre M. Despaux en prison.

Le préfet lui coupa la parole d'un geste coupant comme un rasoir:

--Je vous prie de garder le silence, monsieur, lui dit-il. Vous m'êtes suspect!