La vampire

Chapter 14

Chapter 143,803 wordsPublic domain

Il n'y a pas beaucoup d'argent à la maison, et René, pour le moment n'est pas riche. Cependant il fut convenu que la noce serait magnifique. Une fois en notre vie, ma pauvre femme et moi nous eûmes des idées de luxe et de folie. Ce grand jour du mariage d'Angèle, c'était la fête de notre bonheurs à tous.

Elle fut fixée à trente jours de date, cette chère fête, qui ne devait point être célébrée.

Angèle et René devaient être mariés après-demain.

Nous nous mîmes à travailler aux préparatifs dès ce soir-là, et ce soir-là, comme si le ciel nous prodiguait tous les bons présages, notre petit ange eut son premier sourire.

Quinze jours se passèrent. Une fois, à l'heure du repas, René ne parut point.

Quand il arriva, longtemps après l'heure, il était soucieux et pâle.

Le lendemain, son absence fut plus longue.

Le surlendemain, Angèle manqua aussi au souper de famille. La petite fille se prit à souffrir et à maigrir: le lait de sa mère, qui naguère la faisait si fraîche, s'échauffa, puis tarit. Nous fûmes obligés de prendre une nourrice.

Que se passait-il?

J'interrogeai notre Angèle; sa mère l'interrogea; tout fut inutile. Notre Angèle n'avait rien, disait-elle.

Jusqu'au dernier moment elle refusa de nous répondre, et nous n'avons pas eu son secret.

Il en fut de même de René. René donnait à ses absences des motifs plausibles et expliquait sa tristesse soudaine par de mauvaises nouvelles arrivées de Bretagne.

Angèle était si changée que nous avions peine à la reconnaître. Nous la surprenions sans cesse avec de grosses larmes dans les yeux.

Et cependant le jour du mariage approchait.

Voilà trois fois vingt-quatre heures que René de Kervoz n'a point couché dans son lit.

Il a visité, le 28 du mois de février, l'église de Saint-Louis-en-l'Ile, où il a rencontré une femme. Angèle l'avait suivi, j'avais suivi Angèle. Ce soir-là on m'a rapporté Angèle mourante; elle a refusé de répondre à mes questions.

Le lendemain, toute faible qu'elle était, elle s'échappa de chez nous, après avoir embrassé sa petite fille en pleurant.

René n'est pas revenu, et nous n'avons pas revu notre Angèle.

Jean-Pierre Sévérin se tut.

Pendant la dernière partie de son récit, faite d'une voix nette et brève, quoique profondément triste, le secrétaire général s'était montré très attentif.

--J'ai pris des notes, dit-il quand son interlocuteur garda enfin le silence. La série de mes devoirs comprend les petites choses comme les grandes, et je suis tout particulièrement doué de la faculté d'embrasser dix sujets à la fois. Bien plus, j'en saisis les connexités avec une étonnante précision. Votre affaire, qui semble au premier aspect si vulgaire, mon cher voisin, en croise une autre, laquelle touche au salut de l'Etat. Voilà mon appréciation.

--Prenez garde.! commença Jean-Pierre. Ne vous égarez pas.

--Je ne m'égare jamais! l'interrompit Berthellemot avec majesté. Il s'agit d'un double suicide.

Le greffier-concierge de la Morgue secoua la tête lentement.

--En fait de suicide, prononça-t-il tout bas, personne ne peut être plus compétent que moi. De mes deux enfants, il n'y en avait qu'un seul pour avoir des raisons d'en finir avec la vie.

--René de Kervoz?

--Non... Notre fille Angèle.

--Alors vous ne m'avez pas tout dit?

Jean-Pierre hésita avant de répondre.

--Monsieur l'employé, murmura-t-il enfin, l'être mystérieux qui défraye en ce moment les veillées parisiennes, LA VAMPIRE, n'est ni goule, ni succube, ni oupire...

--La connaîtriez-vous? s'écria vivement Berthellemot.

--Je l'ai vue deux fois.

Le secrétaire général ressaisit précipitamment son papier et sa mine de plomb.

--Ce n'est pas de sang que la Vampire est avide, poursuivit Jean-Pierre. Ce qu'elle veut, c'est de l'or.

--Expliquez-vous, mon voisin! expliquez-vous!

--Je vous ai dit, monsieur l'employé, que l'idée nous était venue de battre monnaie pour ces chères épousailles d'Angèle et de René. J'avais rouvert ma salle d'armes, et dès que ma porte de maître d'escrime s'entre-bâille seulement, les élèves abondent incontinent. Il en vint beaucoup. Parmi eux se trouvaient trois jeunes Allemands de la Souabe, le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Koënig, dont le père possède les grandes mines d'albâtre de Würtz, dans la forêt Noire. Tous ces gens du Wurtemberg sont comme leur roi: ils aiment la France et le premier consul. A l'exception des camarades du Comment...

--Comment? répéta le secrétaire général.

--C'est le nom du code de compagnonnage de l'Université de Tubingen, où les Maisons moussues, les Renards d'or et les Vieilles Tours ont un peu le diable au corps.

--Ah ça! ah ça! fit Berthellemot, quelle langue parlez-vous là, mon voisin? Je prends des notes. Petite parole! M. le préfet n'y verra que du feu.

--Je parle la langue de ces bons Germains, qui jouent éternellement trois ou quatre lugubres farces: la farce du duel, la farce des conspirations, la farce du suicide, et cette farce où Brutus parle tant, si haut et si longtemps de tuer César, que César finit par entendre et claquemure Brutus dans un cul de basse-fosse. Un jour que nous aurons le temps, je vous conterai l'histoire de la Burschenschaft et de Tugenbaud, que vous paraissez ignorer...

--Comment cela s'écrit-il, mon cher monsieur Séverin? demanda le secrétaire général, et pensez-vous réellement qu'ils aient été pour quelque chose dans la machine infernale?

--La postérité le saura, répliqua Jean-Pierre avec une gravité ironique, à moins toutefois que le temps ne puisse soulever ce mystère. Mais revenons à nos trois jeunes Allemands de la Souabe, le comte Wenzel, le baron de Ramberg et Franz Koënig, qui n'appartenaient nullement à la ligue de la Vertu et n'avaient aucun méchant dessein.

Le comte Wenzel était riche, le baron de Ramberg était très riche, Franz Koënig compte par millions: ce laitage solide, l'albâtre, étant fort à la mode depuis quelque temps.

Le comte Wenzel avait de l'esprit, le baron de Ramberg avait beaucoup d'esprit, Franz Koënig a de l'esprit comme un démon.

--Vous parlez toujours des deux premiers au passé, mon voisin, fit observer le secrétaire général. Est-ce qu'ils sont morts?

--Dieu seul le sait, prononça tout bas Jean-Pierre. Vous allez voir. J'ai rarement rencontré trois plus beaux cavaliers, surtout le marchand d'albâtre: une figure délicate et fine sur on corps d'athlète, des cheveux blonds à faire envie à une femme.

Du reste, tous les trois braves, aventureux et cherchant franchement le plaisir.

Le comte Wenzel repartit le premier pour l'Allemagne; ce fut rapide comme une fantaisie. Le baron de Ramberg le suivit à courte distance, et, chose véritablement singulière chez des gens de cette sorte, tous les deux s'en allaient en restant mes débiteurs.

Toute idée fixe change le caractère. J'ai passé ma vie à négliger mes intérêts; mais je voulais de l'argent pour notre fils de famille: je n'aurais pas fait grâce d'un écu à mon meilleur ami.

J'écrivis au comte d'abord, pour lui et pour le baron. Point de réponse.

J'écrivis ensuite au baron, le priant d'aviser le comte, même silence.

Notez bien que je les connaissais pour les plus honnêtes, pour les plus généreux jeunes gens de la terre.

Je les aimais. Je fus pris d'inquiétude. J'adressai une lettre à notre chargé d'affaires français à Stuttgard, M. Aulagnier, qui est mon ancien élève pour le solfège.--J'ai des amis un peu partout.--M. Aulagnier me répondit que non seulement le comte Wenzel et le baron de Ramberg n'étaient point de retour à Stuttgard, mais que leurs familles commençaient à prendre frayeur.

On n'avait point de leurs nouvelles depuis certain jour où le comte avait écrit pour demander l'envoi d'une somme de cent mille florins de banque, destinée à former sa dot, car il se mariait à Paris, disait-il, et entrait dans une famille considérable.

Aventure identiquement pareille pour le baron de Ramberg, qui, seulement, au lieu de cent mille florins de banque, en avait demandé deux cent mille.

Le double envoi avait eu lieu.

Et ce qui épouvantait les amis de mes deux élèves, c'est que le comte Wenzel et le baron de Ramberg devaient épouser la même femme: la comtesse Marcian Gregoryi.

--La comtesse Marcian Gregoryi! répéta M. Berthellemot.

Jean-Pierre attendit un instant pour voir s'il ajouterait quelque chose.

--Ce nom vous est connu? demanda-t-il enfin?

--Il ne m'est pas inconnu, répondit le secrétaire général, de cet accent à la fois craintif et hostile que prennent le gens de bureau pour parler de ce qui concerne leurs chefs.

--M. le préfet a dû le prononcer devant moi... Je prends des notes.

Jean-Pierre attendit encore. Ce fut tout.

Berthellemot reprit:

--Cette affaire-là n'est pas venue dans les bureaux. On ne nous a rien envoyé de l'ambassade de Wurtemberg.

--C'est qu'on n'a rien reçu, répliqua Jean-Pierre. Je sors de l'ambassade. Les messages ont dû être interceptés.

Berthellemot eut son sourire administratif.

--Cela supposerait des ramifications tellement puissantes... commença-t-il.

--Cela supposerait, l'interrompit Jean-Pierre Sévérin froidement, l'infidélité d'un employé des postes... et la chose s'est vue.

--Quelquefois, avoua le secrétaire général, qui ne perdit point son sourire.

Entre administrations, la charité se pratique assez bien.

--D'ailleurs, reprit Jean-Pierre, je ne prétends point que cette entreprise mystérieuse et sanglante à qui la terreur publique commence à donner pour raison sociale ce nom: La Vampire, n'ait pas de très puissantes ramifications.

--Mais cela existe-t-il? s'écria Berthellemot, qui se leva et parcourut la chambre d'un pas agité. Un homme dans ma position se perd en doutant parfois, parfois en se montrant trop crédule!... l'habileté consiste...

--Pardon, monsieur l'employé supérieur, dit Jean-Pierre Je suis le fils d'un pauvre homme, qui pensait beaucoup et qui parlait peu. Voulez-vous savoir comment mon père jugeait l'habileté? Mon père disait: Va droit ton chemin, tu ne tomberas jamais dans les fossés qui sont à droite et à gauche de la route... Et moi, qui suis un vieux prévôt, j'ajoute: L'épée à la main, tiens-toi droit et tire droit? chaque feinte ouvre un trou par où la mort passe... Il ne s'agit pas ici de savoir où est votre intérêt, mais où est votre devoir.

La promenade du secrétaire général s'arrêta court.

--Mon voisin, dit-il, vous parlez comme un livre. Continuez, je vous prie.

--Je dois vous dire, monsieur l'employé, poursuivit en effet Jean-Pierre, que j'ai revu M. le baron de Ramberg, après son prétendu départ pour l'Allemagne, au milieu de circonstances singulières et dans cette église de Saint-Louis-en-l'Ile où mes deux enfants ont disparu pour moi... Ramberg était avec la comtesse Marcian Gregoryi... et je crois qu'il partait pour un voyage bien autrement long que celui d'Allemagne.

--Accusez-vous cette comtesse? demanda Berthellemot.

--Que Dieu assiste ceux que j'accuserai, répliqua Jean-Pierre. Voici donc deux de nos Allemands écartés; restait le marchand d'albâtre, le millionnaire Franz Koënig, héritier des carrières de Würtz. Celui-là n'est ni baron ni comte, mais je ne connais pas beaucoup de malins, Français ou non, capables de jouer sa partie, quand il s'agit de traiter une affaire. Dans le plaisir il est de feu, dans le négoce il est de marbre.

Celui-là a duré plus longtemps que les autres, quoiqu'il fût évident pour moi, depuis plusieurs jours déjà, qu'un élément nouveau était entré dans sa vie.

Je devinais autour de lui les pièges mystérieux où ses deux compagnons sont peut-être tombés.

Et je le surveillais bien plus étroitement, hélas! que je ne veillais sur mes pauvres chers enfants, René et Angèle.

Franz Koënig est encore venu à ma salle d'armes aujourd'hui. Il n'y viendra pas demain.

--Parce que?... murmura le secrétaire général, qui tressaillit en se rasseyant.

--Parce que, comme les autres, il a réalisé une forte somme, et que le moment est venu de le dépouiller.

--Vous auriez fait un remarquable agent, dit Berthellemot je prends des notes.

--Quand je m'occupe de police, répliqua Jean-Pierre, c'est pour mon compte. Cela m'est arrivé plus d'une fois en ma vie, et je me suis assis dans le cabinet de Thiroux de Crosne, le lieutenant de police qui succéda à M. Lenoir, comme je comptais m'asseoir, aujourd'hui dans le cabinet de M. le préfet Dubois.

Sévérin, dit Gâteloup, faisait ici allusion à la bizarre aventure qui est le sujet de notre précédent récit: _la Chambre des Amours_. On se souvient du rôle important que, sous son nom de Gâteloup, chantre à Saint-Sulpice et prévôt d'armes, il joua dans ce drame.

--Il n'y a pas besoin de nombreuses escouades, continua-t-il, pour relever une piste et pour mener une chasse. J'avais à venger la blessure qui empoisonna ma jeunesse, et j'avais à sauvegarder des enfants que j'aimais. J'étais jeune, hardi, avisé, quoique j'eusse le défaut de chercher parfois au fond de la bouteille l'oubli d'un cuisant chagrin... Maintenant je suis presque un vieillard, et c'est pour cela que je viens demander de l'aide.

Pas beaucoup d'aide: un homme ou deux que je choisirai moi-même. Cela n'affaiblira pas votre armée, monsieur l'employé, et cela me suffira.

Franz Koënig n'avait pas besoin d'écrire à Stuttgard pour toucher la forte somme dont je vous ai parlé: il possédait un crédit illimité sur la maison Mannheim et C°. A deux heures cette après midi, il a quitté ma salle; à trois heures il sortait de la maison Mannheim et chargeait dans sa voiture deux cent cinquante mille thalers de Prusse en bons de la caisse royale de Berlin.

Voilà pourquoi, monsieur, je n'ai point employé le passé en prononçant le nom de Franz Koënig, comme je l'avais fait en parlant du comte Wenzel et du baron de Ramberg. C'est que le premier n'a peut-être pas encore eu le temps d'être tué, tandis que certainement les deux autres sont morts.

XVIII

UNE NUIT SUR LA SEINE

Après ces paroles, Jean-Pierre Sévérin resta un instant silencieux. Le secrétaire général jouait activement avec son couteau à papier, et réfléchissait en faisant de temps en temps craquer les jointures de ses doigts.

--Il faudrait être double, dit-il enfin, et triple et quadruple aussi pour accomplir seulement la moitié de la besogne qui est à ma charge, car dieu sait à quoi sert M. le préfet. Je ne mange pas, je ne dors pas, je ne cause pas, et cependant les vingt-quatre heures de la journée sont loin de me suffire. Le premier consul a ce remarquable coup d'oeil des souverains qui choisissent et démêlent les hommes utiles au milieu de la foule. Je ne me vante pas, ce serait superflu, puisque tout le monde connaît les services que j'ai rendus à ma patrie... Le premier consul, à l'heure où je parle, doit avoir les yeux sur moi. Mon cher monsieur Sévérin, je serais porté par vocation à m'occuper sérieusement de votre affaire et je ne vous cache pas que si je m'en occupais, elle serait coulée à fond en une journée... Mais le salut de l'État dépend de moi, et il serait coupable d'abandonner des intérêts si graves pour un objet de simple curiosité...

Ce que je voudrais voir, s'interrompit-il, c'est si les lèvres de ces sortes de personnages ont vraiment un aspect spécial. On dit qu'elles sont à vif et perpétuellement humides de sang... J'ai pris des notes dans le temps... Et il m'est arrivé de causer avec Fog-Bog, le pitre anglais, qui se nourrissait de viande crue. Il mangeait du chien non sans plaisir; mais ce n'était pas un vampire, car il mourut d'un coup de porte-voix que lui donna son maître, sans malice, et jamais il n'est revenu sucer le sang des jeunes personnes... À quoi pensez-vous, mon cher monsieur Sévérin?

--A la comtesse Marcian Gregoryi, répondit Jean-Pierre.

--N'avez-vous pas dit que vous l'aviez vue?

--Je l'ai vue.

--Parlez-moi de ses lèvres. Je vais prendre des notes. Les lèvres de ces personnes ont un aspect spécial.

--Ses lèvres sont pures et belles, prononça lentement le gardien juré: elles sembleraient un peu pâle sur un autre visage, mais elle vont bien à l'adorable blancheur de son teint...

--Très bien, continuez. La pâleur est un signe.

--Il y a des femmes de marbre; c'est une femme d'albâtre...

--Alors, ce brave Wurtembergeois, M. Franz Koënig, a pu la prendre pour un de ses produits.

M. le secrétaire général fut sincèrement content de cette plaisanterie et se laissa aller à un rire débonnaire, après avoir fait craquer toutes les articulations de ses dix doigts.

Jean-Pierre ne riait pas.

--Et ses yeux? demanda M. Berthellemot. Les yeux présentent aussi un caractère particulier, chez ces personnes.

--Elle a des yeux d'un bleu sombre, répliqua le gardien juré, sous l'arc net et hardi de ses sourcils, noirs comme le jais; ses cheveux sont noirs aussi, noirs étrangement, avec ces reflets de bronze qu'on voit dans l'eau profonde, quand elle mire un ciel de tempête. Et l'opposition est si violente entre le grand jour de ce teint et la nuit de cette chevelure, que le regard en reste blessé.

--Cela doit être laid, assurément, mon voisin?

--C'est splendide! Tout ce que le monde contient de beau passe à Paris au moins une fois. J'ai vu, sans quitter Paris, les merveilleuses courtisanes des dernières fêtes de la royauté, les déesses de la république, les vierges folles du Directoire; j'ai vu les filles de l'Angleterre, couronnées d'or, les charmeuses d'Italie, les fées étincelantes qui viennent d'Espagne, descendant les Pyrénées en dansant; j'ai vu de vivants tableaux de Rubens arriver d'Autriche ou de Bavière, des Moscovites charmantes comme des Françaises; j'ai vu des houris de Circassie, des sultanes géorgiennes, des Grecques, statues animées de Phidias: je n'ai jamais vu rien de si magnifiquement beau que la comtesse Marcian Gregoryi!

--Parole mignonne! fit le magistrat, voila un joli portrait.

--J'ai été peintre, dit Jean-Pierre.

--Vous avez donc été tout?

--A peu près.

--Et savez-vous l'adresse de cette huitième merveille du monde?

--Si je la savais!... commença Jean-Pierre dont les yeux bleus eurent une noire lueur.

--Que feriez-vous? demanda le préfet.

Jean-Pierre répondit:

--C'est mon secret.

--L'avez-vous rencontrée souvent?

--Deux fois.

--Où l'avez-vous rencontrée?

--A l'église... la première fois.

--Quand?

--Avant-hier au soir.

--Et la seconde fois?

--Sous le pont au Change, au bord de l'eau.

--Quand?

--Cette nuit.

Berthellemot ouvrit de grands yeux, et dit avec une curiosité impatiente:

--Voyons! faites votre rapport!

Le gardien juré redressa involontairement sa haute taille.

--Pardon, voisin, pardon, reprit le secrétaire général, je voulais dire racontez-moi votre petite histoire.

Avant de répondre, Jean-Pierre se recueillit un instant.

--Je ne sais pas si l'on peut appeler cela une histoire, pensa-t-il tout haut. Je crois bien que non. Pour tout autre que moi ces faits devront sembler si extraordinaires et si insensés...

--Petite parole! l'interrompit M. Berthellemot, vous me mettez l'eau à la bouche! J'aime les choses invraisemblables...

--C'était à l'église Saint-Louis-en-l'Ile, poursuivit Jean-Pierre, et si je n'eusse pas été là pour mes deux enfants, peut-être qu'à l'heure où nous sommes le baron de Ramberg serait encore au nombre des vivants. Elle était avec le baron de Ramberg; elle l'emmenait dans ce lieu d'où le comte Wensel n'est jamais revenu... Vous avez tous les renseignements voulus, je suppose, monsieur l'employé, sur les faits qui se sont produits au quai de Béthune?

--La pêche miraculeuse! s'écria Berthellemot en riant; vos almanachs sont-ils de cette force-là, mon voisin?... Le cabaretier Ézéchiel nous tient au courant: il est un peu des nôtres.

--Monsieur l'employé, dit gravement Jean-Pierre, ceux qui ont pris la peine de jouer cette audacieuse et lugubre comédie devaient avoir un grand intérêt à cela. Les pouvoirs qui enrôlent des gens comme Ézéchiel sont trompés deux fois: une fois par Ezéchiel, une fois par ceux qui trompent Ézéchiel. J'ai beaucoup travaillé hier. Les débris humains qu'on retrouve au quai de Béthune viennent des cimetières, audacieusement violés depuis plusieurs semaines. II y a là un parti pris de détourner l'attention. Paris contient en ce moment une vaste fabrique de meurtres, et le but de toutes ces momeries est de cacher le charnier qui dévore les cadavres des victimes.

--C'est votre avis, mon voisin? murmura Berthellemot. Je prends des notes. Le métier que vous faites doit porter un peu sur le cerveau.

Jean-Pierre montra du doigt l'aiguille qui marquait huit heures au cadran de la grosse montre.

--Le premier consul doit être rentré, murmura-t-il. Peut-être est-il en train de lire la lettre que je lui ai écrite aujourd'hui... Et, je ne vous me cache pas, monsieur l'employé, il y a déjà du temps que je vous aurais brûlé la politesse, si je n'attendais ici même la réponse du général Bonaparte.

Berthellemot fit un petit signe de tête à la fois sceptique et soumis. Jean-Pierre continua.

--J'aurais beaucoup de choses à vous dire sur votre Ézéchiel et les derrières de sa boutique. Dieu merci, je commence à voir clair au fond de cette bouteille à encre; mais vous me prendriez pour un fou, de mieux en mieux, monsieur l'employé, et ce serait dommage. Vous ai-je parlé de l'abbé Martel?

--Non, de par tous les diables, mon voisin! grommela le secrétaire général, et votre façon de renseigner l'administration n'est pas des plus claires, savez-vous?

--C'est que je n'ai pas besoin de tout dire à l'administration, mon voisin; je compte bien agir un peu par moi-même. L'abbé Martel est un digne prêtre qui se trouve mêlé, à son insu, à quelque diabolique affaire. Je suis retourné à Saint-Louis-en-l'Ile aujourd'hui, et je l'ai demandé à la sacristie. On lui portait justement le viatique; il avait été frappé, dans la nuit, d'un coup de sang. J'ai pu pénétrer jusqu'à lui. Je l'ai trouvé paralysé et sans parole. Mais quand j'ai prononcé à son oreille certains noms, ses yeux se sont ranimés pour peindre l'horreur et la terreur.

--Quels noms, mon voisin?

--Entre autres, celui de la comtesse Marcian Gregoryi.

M. Berthellemot baissa la voix pour demander:

--A la fin, penseriez-vous que cette comtesse Marcian Gregoryi est la vampire?

Jean-Pierre répondit tranquillement:

--J'en suis à peu près sûr.

--Mais... balbutia Berthellemot, M. le préfet...

--Je sais, l'interrompit Jean-Pierre, qu'elle est au mieux avec M. le préfet...

--Désormais, ajouta-t-il, en fourrant sa grosse montre dans son gousset d'un geste résolu, je me donne une demi-heure pour attendre la réponse du premier consul, et puisque nous avons du loisir, je reviens à la belle comtesse. Ceci va nous amuser, monsieur l'employé: C'est curieux comme une charade. La première fois que j'ai rencontré Mme la comtesse Marcian Gregoryi, je l'ai vue telle que je vous l'ai décrite: jeune, belle, avec des cheveux d'ébène sur un front d'ivoire...

--Et la seconde, demanda M. Berthellemot, avait-elle déjà vieilli?

Jean-Pierre usa sur lui un étrange regard.

--Il y a une légende du pays de Hongrie, répliqua-t-il, que connaît mon ami Germain Patou... comme il connaît toutes choses... cela s'appelle l'histoire de la Belle aux cheveux changeants... Il faut vous dire que Germain Patou est un orphelin, fils de noyé, que j'ai aidé un peu à devenir un homme. Il est haut comme une botte, mais il a de l'esprit plus qu'une douzaine da géants... et il cherche partout un vampire pour le disséquer ou le guérir, suivant le cas. Il compte aller à Belgrade, après sa thèse passée, pour fouiller la tombe du vampire de Szandor, qui est dans une île de la Save, et la tombe de la vampire d'Uszel, grande comme un palais, où il y a, dit-on, plus de mille crânes de jeunes filles...

--Qu'est-ce que c'est que tout cela, mon voisin? murmura Berthellemot. Moi, je vous préviens que je perds plante. Je ne déteste pas les vampires, mais pas trop n'en faut...