Chapter 11
--Ne m'as-tu pas dit ce que tu veux? Ta pensée n'est-elle pas céleste comme ta beauté? Tu es l'ange placé ici-bas par la clémence de Dieu pour combattre le démon. Je veux te donner tout, jusqu'à ma conscience! Georges Cadoudal est un héros, frappé d'aveuglement; tu le sauveras à cause du sang de mes veines qui est en lui, mais tu l'empêcheras de tuer le destin de ce siècle. Je remets sa vie entre tes mains. Ensuite...
Et il parla, donnant le secret de la retraite qui permettait au conspirateur breton de rester caché en se montrant et d'errer dans Paris comme ces loups-garous des temps légendaires qui avaient une tanière magique.
Lila obéit; elle écouta, et chaque parole prononcée se grava dans sa mémoire.
Les bougies rosées allaient s'éteignant. Une lampe de nuit, pendue au plafond, éclaira seule, bientôt, la solitude de cette chambre, naguère si gaiement voluptueuse, et qui maintenant empruntait à ces tremblantes clartés un aspect presque funèbre.
Les rideaux de mousseline pendaient immobiles, protégeant l'alcôve fermée.
Dans l'alcôve, René de Kervoz dormait,--seul.
Depuis combien de temps?
La table était desservie, le feu mourait dans l'âtre.
On entendait au dehors des bruits mêlés, lointains, comme le grand murmure d'une ville éveillée.
Et plus près, certes, c'était une illusion, car les oiseaux de jardins ne chantent pas la nuit, on entendait comme un concert de petits oiseaux babillards.
Il faisait nuit, nuit noire.
Mais, chose singulière, par la porte close placée vis-à-vis de l'alcôve, une lueur brillante passait entre le sol et les battants.
Vous eussiez dit le reflet d'un rayon de soleil.
C'était par cette porte que Lila et René étaient entrés dans la chambre de la collation.
Etait-ce le jour au dehors? Dans cette pièce bizarre il n'y avait nulle apparence de fenêtre.
Combien y avait-il de temps que René dormait?
Ç'avait été, il faut l'expliquer, un long rêve plutôt qu'un sommeil, un rêve délicieux, enivré, adorable,--puis fiévreux,--puis triste, morne, plein d'épouvantes lugubres.
René pensait, vaguement, mais toujours.
Il entendait, il voyait, ou bien peut-être croyait-il entendre et voir.
Ainsi sont les rêves, qu'ils s'appellent heureux songes ou cauchemars horribles.
Qu'elle était belle, jeune, ardente, divine! Quelles chères paroles échangées! Et quels silences plus éloquents mille fois que les paroles!
C'était la première heure.
René se souvenait de l'avoir contemplée endormie, sa tête charmante baignée de cheveux noirs et appuyée sur son bras nu.
Puis il y avait eu un intervalle de vrai sommeil sans doute, dont il ne gardait ni sentiment ni mémoire.
Puis une sorte de réveil; un baiser âcre et dur, une voix cassée qui disait;
--Je n'ai jamais aimé que toi: tu ne mourras pas!
Ces paroles lui restaient dans l'esprit; il les entendait sans cesse comme un obstiné refrain.
Quelle signification avaient-elles?
Puis encore... Mais qui s'étonnerait de l'absurdité d'un rêve?
Chacun sait bien d'ailleurs que les impressions reçues dans l'état de veille reviennent troubler le sommeil.
C'était cette hideuse histoire de la vampire d'Uszel, ce cadavre chauve qui vivait de jeunes chevelures.
Lila, la grâce incarnée, l'enchanteresse, Lila était le cadavre.
René la voyait changer dans son sommeil, changer rapidement et passer par toutes les dégradations successives qui séparent la vie exubérante de la mort,--de la mort affreuse, cachant sa ruine au fond d'une tombe.
Cette joue veloutée avait tourné au livide, puis les ossements avaient percé la chair rongée.
Mais pourquoi tenter l'impossible? Ce que René avait vu, nulle plume n'oserait le dire.
Un fait seulement doit être noté, parce qu'il se rattachait à l'idée fixe de René.
Tandis que s'opérait, sous ses yeux, cette transformation redoutable, la chevelure noire, la splendide chevelure allait se détachant avec lenteur, comme un parchemin collé qui se racornirait au feu.
Il y eut d'abord une sorte de fissure faisant le tour du front et se relevant aux tempes. La peau desséchée grinçait, laissant à découvert un crâne affreux...
René voulait fuir, mais son corps était de plomb.
Il voulait crier; sa gorge n'avait plus de voix.
Elle se leva,--Lila,--faut-il encore la nommer ainsi? Ses jambes, sonores comme celles d'un squelette, se choquèrent et produisirent ce bruit qui fige le sang dans les veines.
La chevelure tenait encore au sommet du crâne.
Elle s'approcha du foyer. La chevelure y tomba et rendit une noire fumée.
René ne vit plus rien, sinon une forme inerte, couchée en travers du tapis qui était devant l'âtre.
Une voix qui sortait on ne sait d'où, de partout, de nulle part, dit dans un cri d'agonie:
--Yanusza au secours!
La vieille femme qui parlait latin parut. Elle vint jusqu'au lit, ricanant et murmurant des mots incompréhensibles.
En passant, elle poussa du pied la masse couchée qui sonna le sec.
La vieille femme se pencha au-dessus de René et lui tâta brutalement le coeur.
--Pourquoi n'a-t-elle pas tué celui-là? dit-elle.
Au contact de ces doigts rudes et froids, René fit un effort désespéré pour recouvrer l'usage de ses muscles; mais il resta paralysé.
La vieille femme ôta le couvert sans se presser.
Puis elle étendit la nappe sur le parquet et fit glisser en grondant la masse qui craquait jusqu'au centre de la toile, dont elle noua les quatre bouts.
Cela forma un paquet, bruyant comme un sac qu'on remplirait de jouets d'ivoire.
Elle le jeta sur ses épaules et se retira, courbée sous le fardeau.
L'avant-dernier bruit que René entendit fut celui du pêne forçant la serrure; le dernier, le grincement de deux solides verrous que l'on fermait au dehors.
Quand René s'éveilla enfin, car il s'éveilla, il avait la tête lourde et toutes les articulations endolories, comme il arrive parfois après un grand excès de table.
Le soir précédent, pourtant, il n'avait rien mangé; tout au plus avait-il vidé deux fois ce fameux verre de Bohème content l'ambroisie hongroise: le vin de Tokai.
Sa première pensée fut pour Angèle, et il eut comme une grande joie qui imprégna tout son être en sentant qu'il l'aimait autant qu'autrefois.
Sa seconde pensée fut pour Lila, et il ressentit, pendant le quart d'une minute, ce voluptueux affaissement qui avait été le commencement de son sommeil.
Mais au travers de ces vagues délices, un frisson vint qui glaça la moelle de ses os:
Le souvenir de son rêve...
Etait-ce un rêve?
Comment expliquer autrement que par un rêve la folie noire de ces confuses aventures?
Et pourtant il était là, dans ce lit.
Où avait fui Lila?
A la lueur vacillante de la lampe, il consulta sa montre qui était sur la table de nuit. Sa montre marquait onze heures.
Il la crut arrêtée. Il l'approcha de son oreille; elle marchait...
Onze heures! Il était bien sûr d'avoir entendu les douze coups de minuit, au moment où finissait le récit de Lila.
Il était donc onze heures du matin!
Mais alors, ces ténèbres qui l'environnaient?...
Etait-il donc vraiment dans le sombre pays de l'impossible?
Il sauta hors du lit. Ses habits étaient là, épars et jetés sur le plancher. Il ne se souvenait point de les avoir ôtés.
Comme il commençait sa toilette, son regard tomba sur la raie lumineuse qui passait sous la porte. Il eut froid, et ses yeux firent vitement le tour de la chambre, cherchant une fenêtre.
La chambre n'avait point de fenêtre.
Pour la première fois, l'idée de captivité naquit en lui.
Mais c'était si invraisemblable! en plein Paris!
Il eut honte de lui-même et sourit avec mépris en disant:
--C'est la suite du rêve!
Il s'habilla, ne voulant plus voir cette raie lumineuse qui mentait, ne voulant point entendre ces bruits du dehors, ne voulant ni comprendre, ni penser, ni raisonner.
Il y a des choses extravagantes auxquelles on ne peut pas croire.
Quand il fut habillé, il essaya, mais en vain, d'ouvrir la porte. Une sueur glacée baigna ses tempes.
Il appela. Dans cette chambre, la voix assourdie semblait frapper les parois et retomber étouffée.
Personne ne lui répondit.
Il monta sur la table et décrocha la lampe où l'huile allait manquer.
Il chercha une issue.--La chambre n'avait point d'issue.
Comme il revenait vers le foyer, un objet frappa sa vue; un lambeau de peau parcheminée a laquelle adhéraient des cheveux noire à demi brûlés.
Il s'affaissa lui-même sur le parquet, le coeur étreint par une terreur extravagante et pensant:
--La vampire!... Mon rêve serait-il une vérité?
La lampe jeta une grande lueur et éclaira au-dessus de la cheminée un écusson, timbré de la couronne comtale, autour duquel courait la devise: _In vita mors, in mors vita_.
Puis la lampe s'éteignit.
René appuya ses deux mains contre son coeur révolté.
Ses oreilles tintaient ce mot:
--La vampire! la vampire!
Et comme il cherchait des objections dans sa raison aux abois, se disant: «Aurait-elle osé me raconter, elle-même sa propre histoire?» sa mémoire lui répondit:
--C'est la loi! Elle a obéi à la loi de son infernale existence en me racontant sa propre histoire!
Il poussa un horrible cri, et, sautant sur ses pieds, il se rua contre la porte avec folie. La porte était solide comme un mur.
Pendant une heure il s'épuisa en vains efforts. Quand il tomba enfin, brisé, il lui sembla qu'une lèvre humide et glacée s'appuyait sur sa bouche, et il perdit le sentiment, comme le clocher de Saint-Louis-en-l'Ile carillonnait _l'Angelus_ de midi.
XIII
LE SECRÉTAIRE GÉNÉRAL
Deux jours après, c'est-à-dire le 3 mars de cette même année 1804, tout Paris restait en grand émoi par rapport à la conspiration Moreau-Pichegru-Cadoudal, qui avait été, disait-on, si près de réussir. Le secrétaire général de la préfecture de police reçut avis, vers la tombée de la nuit, qu'un homme insistait pour parler en secret à M. Dubois. Moreau et Pichegru étaient sous les verrous, mais Georges Cadoudal demeurait libre, et toutes les mesures prises pour découvrir sa retraite avaient échoué.
Le citoyen Dubois, qui devait être comte d'empire, tenait la préfecture de police depuis le 18 brumaire; il avait fait de son mieux dans les affaires du Théâtre-Français et du Carousel, néanmoins le premier consul avait de lui une idée assez médiocre et ne le regardait point comme un sorcier, au contraire.
Il y avait, en ce temps-là, plus de polices encore que nous ne l'avons dit, et la police, de M. le préfet était très sévèrement contrôlée: d'abord par la police générale du grand juge Régnier, ensuite par la police du château, menée par Bourienne, et la police militaire, à qui l'on donnait pour chef Anne-Jean-Marie-René Savary, duc de Rovigo, enfin par la contre-police de Fouché, qui, rentré dans la vie privée et habitant tour à tour son château de Pont-Carré ou son hôtel de la rue du Bac, avait toujours l'oeil à toutes les serrures.
M. Dubois était persuadé que de l'issue de l'affaire Cadoudal dépendaient son influence ultérieure et sa fortune.
C'était alors un homme de quarante-huit ans, bien tourné, bien couvert, assez beau de visage, mais dont la physionomie vulgaire ne promettait pas beaucoup plus que le personnage n'était capable de tenir.
L'avis dont nous avons parlé lui fut transmis au moment où il mettait ses gants pour sortir et ne l'empêcha point d'aller à ses petites affaires.
Il avait pour secrétaire général un vieux brave homme moisi dans les bureaux et qu'il avait choisi moins fort que lui pour son agrément propre. Le citoyen Berthellemot, fruit trop mûr de la réaction directoriale, avait des prétentions considérables, de très belles traditions bureaucratiques, un culte profond pour la routine et quelque teinture d'érudition.
Il désirait la place du citoyen préfet, qui souhaitait la charge du citoyen grand juge.
C'était un homme grand et sec, d'une propreté remarquable, d'un formalisme fatigant, bavard à l'excès, vétilleux et orgueilleux comme tous les inutiles. Il avait passé la cinquantaine, à son amer regret.
M. Berthellemot était seul dans son vaste bureau, donnant sur la rue du Harlay-du-Palais, quand l'inspecteur divisionnaire Despaux vint lui annoncer la venue d'un étranger qui insistait pour parler à M. le préfet de police.
--Quel homme est-ce? demanda le secrétaire général.
--Un grand gaillard demi-chauve, à cheveux grisonnants, l'air grave et résolu de ceux dont la jeunesse ne s'est point passée à garder leurs mains dans leurs poches. J'ai vaguement l'idée d'avoir rencontré cette figure-là quelque part; dans le quartier du Palais ou aux environs de la cathédrale.
--Monsieur Despaux, dit le secrétaire général sévèrement, un employé de la police ne doit pas avoir de vagues idées. Il sait ou ne sait pas.
--Alors, monsieur, je ne sais pas.
Le secrétaire général le regarda de travers, mais Despaux était beaucoup plus fort que son chef, et soutint cette oeillade sans broncher.
M. de Talleyrand disait qu'il faut aller jusqu'en Angleterre pour trouver des chefs plus forts que leurs commis.
C'était une bien mauvaise langue.
--Vous plaît-il de le recevoir? demanda M. Despaux. Le secrétaire général hésita.
--Attendez, monsieur l'inspecteur, attendez! répliqua-t-il. Comme vous y allez! on voit bien qu'aucune responsabilité ne pèse sur vous. Moi, je vois plus loin que le bout de mon nez, monsieur!
Despaux s'inclina froidement. Berthellemot continua.
--Nous traversons une méchante passe, savez-vous cela? Les septembriseurs s'agitent dans l'ombre, et la faction babouviste a le diable au corps, tout simplement.
--Ce sont les anciens amis de M. le préfet dit Despaux tranquillement, et de M. le secrétaire général.
--Vous vous trompez, monsieur! prononça solennellement Berthellemot, j'ai toujours partagé les sentiments du premier consul... et nous songeons à épurer nos bureaux, M. le préfet et moi.
Despaux se prit à sourire.
--Si M. le préfet voulait m'accorder un congé, dit-il, temporaire ou définitif, j'ai une invitation du secrétaire de M. Fouché qui fait de belles parties de pêche, là-bas, à Pont-Carré... Je vous enverrais une bourriche de truites, monsieur Berthellemot.
Le secrétaire général fronça le sourcil et chiffonna une lettre qu'il tenait à la main. Il était tout à fait en colère.
--Petite parole, monsieur l'inspecteur! gronda-t-il entre ses dents serrées, je possède les bonnes grâces du premier consul... je viens d'arrêter l'homme le plus dangereux de ce siècle... quand je dis moi, je parle de M. le préfet.
--Cadoudal? l'interrompit Despaux, toujours souriant.
--Pichegru!... Je suis parvenu à étouffer le bruit scandaleux qui se faisait autour des mesures prétendues liberticides que Napoléon Bonaparte prend pour le salut de l'Etat... J'y suis parvenu, monsieur!... quand je dis moi... vous entendez... Et certes, nous avons eu raison de démolir autrefois la Bastille... Mais la Conciergerie est debout, monsieur l'inspecteur!... Et si un homme comme vous, qui sait beaucoup trop de choses, méditait une honteuse désertion... car je vous le dis, monsieur, si vous l'ignorez, le premier consul se défie de son ministre de la police... et il a ses raisons pour cela!
--Pas possible! fit Despaux. Ce bon citoyen Fouché!...
--Le mot citoyen est rayé de la langue officielle, je vous prie de vous en souvenir, monsieur Despaux! Et je ne serais pas éloigné, mon cher inspecteur, si je suis content de vous... et en souvenir des relations toujours excellentes que nous avons eues ensemble, je ne serais pas éloigné de songer sérieusement à votre avancement... Quand je dis moi, il est bien entendu qu'il s'agit de mon chef, M. le préfet.
L'inspecteur divisionnaire se tut et sourit.
--Monsieur le secrétaire général veut-il bien recevoir notre homme qui attend? demanda-t-il.
--Ah! ah! il attend... je l'avais oublié... Je pense que je ne suis pas au service du premier venu, monsieur Despaux... Si je vous chargeais spécialement de l'interroger?
--Il refuserait de me répondre.
--Il l'a annoncé?
--Très nettement.
--Votre avis personnel, monsieur Despaux, est-il que je le doive recevoir, en l'absence de M. le préfet!
--Monsieur le secrétaire général, répliqua l'inspecteur, je ne me permets guère de donner des conseils à mes chef, mais dans les circonstances où nous sommes...
--Ce sont de diaboliques circonstances, monsieur.
--Il se pourrait que les révélations de cet inconnu...
--Alors il va me faire des révélations?
--Tout porte à le croire... et si elles ont trait au complot... Vous savez que nous ne sommes pas plus avancés que le premier jour.
--Monsieur, l'interrompit Berthellemot, ma ligne de conduite, et quand je dis ma ligne, c'est celle de M. le préfet... notre ligne de conduite est toujours réglée d'avance, indépendamment de l'opinion de celui-ci ou de celui-là. De grands événements se préparent, de très grands événements. J'en sais plus long que je ne vous en veux dire, croyez-le bien... La France a besoin d'un maître: je n'ai jamais varié sur ce point. Qui vivra verra. Aussitôt que vous m'avez parlé de cet homme, j'ai nourri l'intention formelle de le recevoir. S'il a de mauvais desseins contre ma personne, mon devoir est de risquer ma vie... et quand je dis ma vie... Mais n'importe, pour le service de Sa Majesté...
--Sa Majesté! répéta Despaux sans trop d'étonnement.
--Ai-je dit Sa Majesté?... C'est la preuve du respect profond que je porte au premier consul... Soyez prudent monsieur l'inspecteur... peut-être le hasard vous a-t-il permis aujourd'hui d'élever vos regards beaucoup au-dessus de votre sphère... Veuillez placer deux agents en observation... et faites entrer l'homme qui vient me parler de Georges Cadoudal.
Le secrétaire général repoussa son siège et se mit sur ses pieds. D'un geste solennel il congédia Despaux, qui voulait protester contre ses dernières paroles.
L'instant d'après, on entendit de lourdes bottes marcher dans une chambre voisine. C'étaient les deux agents qui prenaient leur poste d'observation.
Puis l'huissier de service introduisit le mystérieux inconnu par la porte du fond.
M. Berthellemot était debout. Il toisa le nouvel arrivant de la tête aux pieds avec ce regard prétendu profond des comédiens qui jouent M. de Sartines ou M. de la Reynie, aux théâtres de mélodrames.
Notez que ce regard seul suffirait pour mettre immédiatement le plus vulgaire coquin sur ses gardes.
J'affirme sur l'honneur que M. de la Reynie, qui était un homme de grand mérite, ni même ce bon M. de Sartines, qui n'en avait pas beaucoup plus que M. Berthellemot, ne firent jamais usage de ce regard compromettant.
Ce regard a pourtant grand succès au théâtre. Un comédien qui se respecte n'en choisit jamais d'autre quand il a occasion de se déguiser en lieutenant de police.
Ce regard ne sembla produire aucune impression quelconque sur le singulier personnage qui entrait et qui se retourna paisiblement pour remercier l'huissier de sa complaisance.
M. Berthellemot croisa ses bras sur sa poitrine.
L'inconnu le salua avec une politesse pleine de bonhomie.
--Approchez, dit M. Berthellemot.
L'inconnu obéit.
La description de M. l'inspecteur divisionnaire Despaux avait du bon. L'homme était «un gaillard». Du moins, il avait dû l'être. C'était maintenant un ancien gaillard, et selon toute apparence, à voir les rides de son front et la couleur de son poil, ce ne pouvait plus être qu'un gaillard démissionnaire.
Il était vêtu de noir, très proprement et très pauvrement. Il nous souvient d'avoir employé des expressions identiques pour peindre le costume du «papa Sévérin,» la première fois que nous le rencontrâmes, sur son banc de bois, aux Tuileries.
Il était grand, il semblait fort; ses traits vigoureusement accentués, mais calmes et bons, portaient la trace de plus d'un ravage, soit qu'il eût lutté contre des passions désordonnées, soit qu'il eût seulement livré l'éternelle bataille de l'homme contre son malheur.
Quand il eut fait les deux tiers du chemin qui séparait la porte de la table de travail, il salua décemment et dit:
--C'est à M. le préfet que je souhaitais avoir l'honneur de parler.
--Impossible, répondit Berthellemot solennellement. D'ailleurs M. le préfet et moi, c'est tout un.
--Alors, dit le bonhomme, faute de merles... Je voua remercie tout de même de m'avoir accordé audience.
Berthellemot s'assit et fourra sa main sons son frac; puis croisant ses jambes l'une sur l'autre, il prit un couteau à papier qu'il examina avec beaucoup d'attention.
--Mon brave, répliqua-t-il en affectant un air de distraction, j'espère que vous vous en rendrez digne.
L'étranger mit sa main, une main robuste et très blanche, sur le dossier d'une chaise.
Comme un certain étonnement vint se peindre dans la prunelle du secrétaire général, l'inconnu dit avec simplicité:
--J'ai couru aujourd'hui beaucoup dans Paris, monsieur l'employé, et je n'ai pas les moyens de courir en voiture.
Il s'assit.
Mais ne croyez pas qu'il y eût dans ce fait la moindre effronterie. L'inconnu, tout en s'asseyant, garda son ait décent et courtois.
M. Berthellemot se demanda si c'était un homme d'importance, mal habillé, ou tout simplement un pauvre hère péchant par l'ignorance du respect profond qui lui était dû, a lui, M. Berthellemot, _alter ego_ de M. Dubois.
Il était lynx par profession, mais myope de nature, il eut beau aiguiser le propre regard de M. de Sartines qu'il avait retrouvé dans les cartons, il ne put résoudre cette alternative.
--Mon ami, dit-il, pour cette fois, je tolère une familiarité qui n'est pas dans mes habitudes à l'égard des agents.
--Je ne suis pas un agent, monsieur l'employé, répondit l'étranger, et je vous remercie de votre complaisance. Je vous reconnais bien, maintenant que je vous regarde. Au temps où il y avait des clubs, vous parliez haut et bien d'égalité, de fraternité, etc. Cela vous a réussi et je vous en félicite. Pendant que vous prêchiez, moi, je pratiquais, ce qui rapporta moins. Depuis que vous avez fermé les clubs où vous n'aviez plus rien à faire, je garde mes anciennes habitudes, bien plus anciennes que les clubs; je continue de parler franc à mes inférieurs, à mes égaux et à mes supérieurs aussi.
L'humilité n'est pas généralement le défaut des tribuns parvenus. A cette époque du consulat, on ne voyait dans Paris que petits Brutus, devenus enragés patriciens: comme s'il était vrai de dire que la haine de l'aristocratie est souvent tout uniment le désir immodéré de tuer l'aristocrate pour se fourrer dans sa peau.
M. Berthellemot appartenait énergiquement à cette catégorie de bourgeois conquérants qui poussent à la roue des révolutions pour se faire une honnête aisance, et qui enrayent tout net, dès qu'ils ont quelque chose à perdre, adorant alors avec une franchise au-dessus de tout éloge ce qu'ils ont conspué, conspuant ce qu'il ont adoré.
Vous en connaissez tant comme cela, je dis tant et tant, qu'il est inutile d'insister.
--L'ami, fit-il avec dédain, je vous connais, moi aussi. Le bonheur constant qui accompagne mes mesures, habiles autant que salutaires, mécontente les ennemis du premier consul...
--Je suis dévoué au premier consul, l'interrompit l'étranger sans façon. Personnellement dévoué.
--Petite parole! Vous avez le verbe haut, l'ami! Prenez garde! je vous préviens qu'un homme comme moi n'est jamais au dépourvu. Je n'aurais qu'un mot à dire pour châtier sévèrement votre insolence!
Il frappa trois petits coups sur son bureau avec le couteau à papier qu'il tenait à la main.
Un coup de théâtre sur lequel il comptait évidemment beaucoup se produisit aussitôt. La porte latérale ouvrit ses deux battants tout grands, et deux hommes de mauvaise mine parurent debout sur le seuil.
L'étranger se mit à sourire en les regardant:
--Tiens! Laurent! dit-il doucement, et Charlevoy! Mes pauvres garçons, il n'y avait plus que moi dans tout le quartier pour ne pas y croire! vous en êtes donc?
Une expression d'embarras se répandit sur les traits des deux agents. Nous mentirions si nous prétendions qu'ils ressemblaient à des princes déguisés.
--Vous connaissez cet homme? demanda le secrétaire