Chapter 10
L'archiduc Charles d'Autriche occupait Trévise avec son état-major. Bonaparte avait accompli déjà les deux tiers de cette foudroyante campagne d'Italie qui devait finir au coeur même de l'Allemagne. Notre armée avait changé quatre fois de chef et reculait, ne comptant plus les batailles perdues.
Pourtant il y eut des fêtes à Trévise, où douze nouveaux régiments, arrivés du Tyrol, de la Bohême et de la Hongrie, présentait un magnifique aspect, et le prince Charles jura d'anéantir les Français à la première rencontre.
Ma soeur et moi nous n'avions jamais vu que les rives sauvages de la Save et l'austère solitude du château. Pendant trois jours ce fut pour nous comme un rêve. Le quatrième jour, notre père dit à ma soeur: «Tu vas être la femme du comte Marcian Gregoryi.»
Ma soeur n'eut à répondre ni oui ni non; ce n'était pas une question: c'était une loi.
Marcian Gregoryi avait vingt-deux ans. Il portait héroïquement son brillant costume croate. La veille même, le prince Charles l'avait fait général. Il était beau, noble, plus riche qu'un roi, amoureux et heureux.
Ma soeur et lui furent mariés le matin du jour où Bonaparte franchissait le Tagliamento; le lendemain eut lieu la grande bataille qui tua l'archiduc dans ses espérances et dans sa gloire, en ouvrant aux Français le passage du Tyrol.
Nous fûmes séparées de notre père. Le comte Marcian Gregoryi veillait sur nous.
Notre nuit se passa dans une auberge des environs d'Udine. Ma chambre était séparée par une simple cloison de celle où devaient dormir les jeunes époux.
Vers minuit, j'entendis la voix de ma soeur qui s'élevait ferme et dure. Je crus d'abord que c'était une autre femme, car je ne lui connaissais pas cet accent impérieux.
Elle disait:
--Comte, je n'ai point de haine contre vous. Vous êtes brave, vous devez avoir rencontré nombre de femmes pour admirer votre taille noble et votre beau visage. J'ai obéi à mon père, qui est mon maître et qui m'a dit: Celui-là sera ton mari... Mais mon père, en partant, de Bangkeli, m'avait dit aussi: Prends ton poignard. Mon poignard est dans ma main. C'est ma liberté. Si vous faites un pas vers moi, je me tue.
Marcian Gregoryi supplia et pleura.
Sais-je pourquoi j'étais du parti de Marcian contre ma soeur?...
--Oh! s'interrompit-elle en passant ses doigts effilés dans les cheveux de René, il ne faut pas être jaloux! Voilà bien longtemps que Marcian Gregoryi est mort.
A la fin de ce mois, qui était mars 1797, les Français, nous chassant toujours devant eux, entrèrent dans Trieste.
Nous étions toutes les deux, ma soeur et moi, le 24 mars, le 6 germinal, comme ils disaient alors, dans une maison de campagne située à une lieue de la Chiuza.
Le soir, ma soeur vint me trouver. Jamais je ne l'avais vue si belle. Sa parure était éblouissante, et il y avait des éclairs d'orgueil dans ses yeux.
Elle m'embrassa du bout des lèvres et me dit adieu.
Je n'eus pas le temps de l'interroger. Deux minutes après, le galop de son cheval soulevait des flots de poussière sur la route, et de ma fenêtre je pouvais suivre sa course folle, qui allait déjà se perdant dans la nuit.
Au lointain et dans différentes directions, on entendait la canonnade.
Yanusza, notre nourrice à toutes deux, c'est cette vieille femme qui vous a introduit ici ce soir, monta dans ma chambre et s'accroupit sur le seuil.
--La fille aînée de mon maître est sur le chemin de sa mort! gémit-elle les larmes aux yeux.
Elle imposa silence à mes questions. Un grand bruit de chevaux se faisait dans la cour.
La voix éclatante de Marcian Gregoryi commanda: «Au galop!» Et pour la seconde fois la route disparut derrière les tourbillons de poussière.
Marcian Gregoryi suivait la même direction que ma soeur.
A quelques lieues de là, il y avait une tente toute simple, piquée au coin d'un bouquet de frênes et entourée par les feux d'un bivouac.
Au-devant de la tente, des officiers généraux français s'entretenaient à voix basse.
A l'intérieur, un jeune homme de vingt-six ans, pâle, maigre, chétif, coiffant de cheveux plats un front puissant, dormait la tête appuyée sur une carte pointée. Une lettre signée «Joséphine» était ouverte sur la table et portait la marque de la poste de France.
Celui-là pouvait dormir; il avait terriblement travaillé depuis le lever du soleil.
Une armée tout entière le gardait, soldats et généraux; il était l'espoir et la gloire de la république française, victorieuse de l'univers.
Il avait nom Napoléon Bonaparte, il pouvait sommeiller en paix. Pour arriver jusqu'à lui, l'ennemi devait passer sur les corps de trente mille hommes.
Pourtant, il fut éveillé tout à coup par une main qui se posa sur son épaule. Un homme qu'il ne connaissait pas,--un ennemi,--était debout devant lui, le sabre à la main.
Un homme grand, fort, jeune, doué au degré suprême de la mâle beauté de la race magyare et dont les yeux parlaient un terrible langage de colère et de haine.
--Général, dit-il froidement, je suis le comte Marcian Gregoryi; mes pères étaient nobles avant la naissance du Christ, notre sauveur; il n'y a jamais eu dans ma maison que des soldats. Je ne saurais pas assassiner. Je vous prie de prendre votre épée afin de vous défendre, car ma femme m'a trahi pour vous, et il faut que l'un de nous meure.
L'heure où l'on s'éveille est faible, mais Bonaparte n'eut pas peur, car il n'appela point, quoiqu'on entendit autour de la tente le murmure des gens qui veillaient.
S'il eût appelé, il était mort, car il y avait bien près de la pointe du sabre de Marcian Gregoryi à sa poitrine.
--Vous vous trompez ou vous êtes fou, répondit-il. Je ne connais pas votre femme.
Il ajouta, ramenant la lettre ouverte d'un geste calme:
--Il n'est pour moi qu'une femme, c'est ma femme.
--Général, répliqua Marcian, vous mentez!
Et sans perdre sa position d'homme prêt à frapper, il tira de son sein une lettre également ouverte qu'il présente à Bonaparte.
La lettre était écrite en français; ma soeur et moi, comme presque toutes les nobles hongroises, nous parlions le français dès l'enfance, aussi bien que notre langue maternelle.
La lettre était adressée à Marcian Gregoryi et disait:
«Monsieur le comte,
«Vous ne me reverrez jamais. Un caprice de mon père m'a jetée dans vos bras; vous ne m'avez pas demandé si je vous aimais avant de me prendre pour femme. Cela est indigne d'un homme de coeur, indigne aussi d'un homme d'esprit, Vous êtes puni par votre péché même.
«Une seule chose aurait pu me soumettre à vous: la force. J'aime la force. Si mon mari m'eût violemment conquise au lendemain des noces, j'aurais été peut-être une femme soumise et agenouillée.
«Vous avez été faible, vous avez reculé devant mes menaces. Je n'aime pas ceux qui reculent; je méprise ceux qui cèdent. Je m'appartiens; je pars.
«Ne prenez point souci de me chercher. Il est un homme qui jamais n'a reculé, jamais cédé, jamais faibli: le vainqueur de toutes vos défaites, jeune comme Alexandre le Grand et destiné comme lui à mettre son talon sur le front du genre humain.
«J'aime cet homme et je l'admire de toute la haine, de tout le dédain que j'ai pour vous. Je vous le répète, ne me cherhez point, à moins que vous n'osiez me suivre sous la tente de général Bonaparte!»
C'était signé du nom de ma soeur.
Le général français lut la lettre jusqu'au bout. Peut-être espérait-il qu'un de ses lieutenants entrerait par hasard sous sa tente, mais il ne prit pas une seconde de plus qu'il ne fallait pour lire la lettre.
--Monsieur le comte, dit-il, et sa voix était aussi calme que son regard, je vous faciliterai, si vous le voulez, les moyens de sortir de mon camp. J'ai ouï dire que la jalousie était une démence: je vous répète que je ne connais pas votre femme.
--Et moi, je te répète que tu mens! grinça Gregoryi entre ses dents serrées.
En même temps le doigt de sa main gauche, étendu convulsivement, montrait la seconde porte de la tente, placée derrière Bonaparte.
Celui-ci se retourna et vit une femme merveilleusement belle, portant l'opulent costume des magyares et coiffée de cheveux blonds incomparables où couraient de longues torsades de saphirs.
Un cri s'échappa de sa poitrine, car il se vit perdu, cette fois, et tué par la présence même de cette femme.
Le reste fut plus rapide que l'éclair.
Marcian Gregoryi n'était pas homme à lâcher sa proie. Il avait demandé le combat, on lui refusait le combat, et de maître qu'il était, de par son sabre nu, un retard d'une seconde allait le faire esclave.
Le cri du général français allait amener cent épées.
Marcian Gregoryi visa le coeur de son rival et frappa un coup de pointe à bras raccourci.
Mais avant que le sabre aigu, lancé de manière à traverser de part en part cette frêle poitrine, eût accompli la moitié de sa route, un mouvement convulsif du bras le retint.
Un éclair avait illuminé le demi-jour de la tente; une explosion avait retenti.
Le sabre s'échappa des mains de Gregoryi, qui tomba foudroyé.
Ma soeur aussi avait visé. La balle de son pistolet, en fracassant le crâne de son mari, préservait les jours du général Bonaparte.
Officiers, généraux, soldats entrèrent de tous côtés à la fois pour voir Bonaparte debout, un peu pâle mais froid ayant à sa droite un homme baigné dans son sang, à sa gauche cette femme éblouissante, dont le sein demi-nu palpitait et qui tenait encore à la main son pistolet fumant.
--Citoyens, dit Bonaparte, vous arrivez un peu tard. Veillez mieux à l'avenir. Il paraît que la tente de votre général en chef n'est pas bien gardée.
Et, pendant que l'assistance consternée restait muette, il ajouta:
--Je m'étais endormi; j'avais eu tort, car nous avons de la besogne. On m'a éveillé... Citoyens, que cet homme soit pansé avec beaucoup de soins, s'il vit encore; s'il est mort, qu'il soit enterré honorablement: ce n'est pas un assassin.
Il renvoya d'un geste ceux qui l'entouraient, et dit encore:
--Citoyens, tenez-vous prêts. Tout à l'heure je vais rassembler le conseil.
On emporta le corps de Marcian Gregoryi, qui ne respirait plus.
Ma soeur resta seule avec le général Bonaparte.
Vous n'avez fait que l'entrevoir, et sept années ont passé sur sa beauté. Je ne connais aucune femme qui puisse lui être comparée.
Elle était alors cent fois plus belle, et certes, celui qu'elle venait de sauver ne devait point la voir avec les yeux de l'indifférence.
Le général Bonaparte avait une large et belle montre de Genève, posée sur les cartes qui couvraient sa table de travail.
Il la consulta et dit:
--Madame, parlez vite, et tâchez de vous justifier...
--Cela vous étonne? s'interrompit ici Lila répondant à un geste de surprise que René n'avait pu retenir.
René n'avait pas cessé un instant d'écouter avec un intérêt étrange.
--Oui, murmura-t-il, cela m'étonne. Votre récit s'empare de moi parce que je le crois vrai... Cette femme va vers Georges Cadoudal comme elle allait à Bonaparte...
--Non, l'interrompit Lila sèchement.
Sa paupière rapidement baissée cacha l'éclair qui, malgré elle, s'allumait dans ses yeux. Sa bouche seule exprima une nuance de dédain.
Elle ajouta d'un accent rêveur:
--Ne comparez point; il n'y a pas de comparaison possible. Georges Cadoudal peut n'être pas un homme vulgaire, Bonaparte est un géant. La haine est plus clairvoyante que vous ne croyez, et ma soeur hait d'autant plus qu'elle admire davantage. L'aimant qui l'attirait vers Bonaparte, c'était la gloire; la force qui l'entraîne vers Cadoudal, c'est la vengeance.
Laissez-moi poursuivre, je vous prie, car j'ai fini et j'ai hâte d'arriver a ce qui nous regarde.
Ma soeur refusa de se justifier; elle était venue avec d'autres espérances. Peut-être le dit-elle, car je n'ai jamais rencontré de coeur plus hardi que le sien.
Ses paroles glissèrent sur une oreille de marbre.
Ses regards, auxquels rien ne résiste, s'émoussèrent contre des paupières baissées.
Je ne peux pas raconter en détail ce qui se passa. Ma soeur ne me l'a jamais dit. J'ai deviné son silence; j'ai traduit l'éclair de sa prunelle et le tremblement de sa lèvre blême.
Ma soeur ne pardonnera jamais.
L'aiguille marcha l'espace de deux minutes sur la montre, puis le général Bonaparte appela de nouveau, disant:
--Citoyens, prenez place, le conseil va s'ouvrir.... Je donne l'ordre que Mme la comtesse Marcian Gregoryi soit reconduite, sous escorte, aux avant-postes autrichiens.
XII
LA CHAMBRE SANS FENÊTRE
--Dans l'armée du prince Charles, poursuivit Lila, nul ne sut comment était mort le général comte Marcian Gregoryi. Ma soeur et moi nous entrâmes au couvent de Varasdin.
Il était occupé par des religieuses cloîtrées de l'ordre de Saint-Vladimir, mais il n'y a ni murailles assez hautes ni verrous assez solides pour arrêter la volonté de ma soeur.
Pendant la courte et victorieuse campagne du Tyrol, Bonaparte courut des dangers que l'histoire ne racontera pas, sauf deux ou trois qui apparaissent comme des chapitres de roman au milieu de la grande épopée de sa vie.
La main de la comtesse Marcian Gregoryi était là.
Notre père mourut vers cette époque, et ma soeur devint maîtresse de ses actions. Je ne savais pas lui résister. Elle me dominait, moi, pauvre jeune fille, de toute la hauteur de sa haine.
Nous possédions aux bords de la Save des domaines, grands comme une province; tous nos biens furent vendus, mais, une chose inexplicable, ma soeur garda le champ stérile où était situé le tombeau de la vampire d'Uszel.
Ce champ désolé lui appartient encore.
Nous partîmes pour la France après le traité de Campo-Formio. Au milieu des triomphes qui accueillirent à Paris Bonaparte vainqueur, il y eut un regard ennemi qui le suivait comme une malédiction.
Un homme se dressa bientôt en face du jeune général rayonnant de gloire, un homme qui semblait avoir juré d'arrêter brusquement l'essor de sa fortune. C'était le directeur Rewbell, ce puritain arrogant qui récitait ses litanies genevoises avec un accent d'Alsace. Rewbel avait une Égérie pour le soutenir dans cette lutte inégale de la médiocrité contre le génie. Dans une villa située sur les hauteurs de Passy demeurait une jeune femme dont la réputation de beauté inouïe grandissait, malgré la silencieuse retraite où elle cachait sa vie. Chaque soir le puritain Rewbell la venait visiter.
Ma soeur, la brillante comtesse Gregoryi, s'était faite la maîtresse de l'avocat de Colmar pour assouvir sa haine.
Semblable à l'aigle qu'on voudrait enlacer dans une toile d'araignée, Bonaparte brisa d'un seul soubresaut les fils de ces petites intrigues, et l'Égypte épouvantée vit un matin l'armée française couvrir ses rivages.
La villa de Passy où Rewbell s'introduisait de nuit redevint solitaire. Un navire anglais nous conduisit à Alexandrie.
Tous ceux qui doivent éblouir ou dominer le monde ont une étoile, cela est certain. L'étoile de Bonaparte m'est apparue en Égypte, où il aurait dû mourir cent fois.
Ma soeur, infatigable, employait ses jours et ses nuits à dresser des pièges toujours inutiles.--Et lui allait son chemin historique, ne sachant même pas qu'il foulait aux pieds la mine creusée sur son passage.
Que dire? Je devenais une femme, il grandissait à mes yeux semblable à un dieu. Ce n'était pas de l'amour: j'avais trop bien conscience de l'énorme intervalle qui s'élargissait entre nous; et d'ailleurs il est des destinées: mon coeur vous attendait et ne devait battre que pour vous.
Non, ce n'était pas de l'amour. Il y avait en moi pour lui une admiration craintive et respectueuse. Je ne sais comment vous dire cela, René; il se mêlait au culte qui me prosternait à ses genoux une secrète horreur. Je suis la fille d'une morte.
Je vois partout cette terrible chose qui a nom le vampirisme: ce don de vivre aux dépens du sang d'autrui. Et avec quoi sont faites toutes ces gloires, sinon avec du sang?
Avec du sang, dit-on, les hermétiques créaient de l'or; il leur en fallait des tonnes. La gloire, plus précieuse que l'or, en veut des torrents.
Et sur ce rouge océan un homme surnage, vampire sublime, qui a multiplié sa vie par cent mille morts.
Je désertai dans mon âme la cause de ma soeur. Peut-être y avait-il un charme secret à protéger d'en bas, moi si faible, la marche providentielle de ce géant. Je le protégeai, voilà le vrai: la Fable raconte en souriant ce que put pour le lion roi le plus humble des animaux.
Je le protégeai dans ces longues marches au travers des sables de l'Egypte. Je le protégeai pendant la traversée, et lorsqu'il livra cette autre bataille, au conseil des Cinq-Cents, bataille où le sang-froid sembla un instant l'abandonner, je le protégeai encore.
Il y eut là un moment, je vous le dis, où ses fameux grenadiers n'aurait pas su le défendre. Et malheur à qui se laisse défendre trop souvent par des soldats ailleurs que dans la plaine, où est la place des soldats!
Ma soeur se demandait si quelque démon protégeait la vie de cet homme. Sa conspiration s'obstinait, infatigable.
Le 10 octobre de l'année 1800, ma soeur mit un poignard dans la main de Giuseppe Ceracchi, jeune sculpteur déjà célèbre, dont elle avait enivré l'âme chevaleresque. Aréna, Demerville et Topino-Lebrun avaient juré que Bonaparte ne verrait pas la fin de la représentation des _Horaces_, qu'on donnait ce soir-là.
Un billet d'une écriture inconnue prévint le général Lannes.
J'ai pleuré sur la mort de Ceracchi.--Mais Bonaparte fut sauvé.
Trois mois après, le 24 décembre, au moment où le carrosse du premier consul tournait le coin de la rue Saint-Nicaise pour prendre la rue de Rohan qui devait le conduire à l'Opéra, un jeune garçon cria au cocher: «Au galop, si tu veux sauver ta vie!»
Le cocher épouvanté fouetta ses chevaux, qui franchirent dans leur course rapide, un obstacle placé en travers de la voie.
L'obstacle était la machine infernale! Faut-il vous dire qui était le jeune garçon?
Depuis lors j'ai veillé.
Je vous donne ici le secret de ma vie, René, car je ne me défendrais pas contre ma soeur. D'un mot vous pouvez me perdre.
En combattant ma soeur, j'ai sans cesse sauvegardé ses jours. Je ne l'aime pas; elle m'épouvante, mais elle reste sacrée pour moi et je me coucherais en travers du seuil de la chambre où elle dort pour garantir son sommeil.
Avant d'être arrêtés, Moreau et Pichegru ont reçu des avertissements: c'est moi qui les ai avertis.
Ils ont passé outre, ils se sont perdus...
--Que voulez-vous de moi? demanda René de Kervoz après un long silence.
--Le moyen de sauver le frère de votre mère, sans compromettre la sûreté du premier consul. Je veux avoir une entrevue avec Georges Cadoudal.
René resta muet.
--Vous n'avez pas confiance en moi, murmura Lila avec tristesse.
--J'aurais confiance en vous pour moi, répliqua le jeune Breton. Ce que vous avez fait jusqu'ici est bien fait, et dans votre histoire que j'ai écoutée sans en perdre une parole, j'ai vu l'énergie d'une âme droite et haute. Mais les secrets de mon oncle ne m'appartiennent pas.
Elle se leva souriante.
--Qu'il en soit donc selon votre volonté, dit-elle. J'ai donné déjà, ce soir, et c'est pour vous, uniquement pour vous, à cet homme, que je ne connais pas, une partie des heures précieuses qui devaient être à nous tout entières: à nous, j'entends à notre amour; je vous ai expliqué tout ce que vous vouliez savoir; il n'y a plus pour vous de mystère dans l'étrange aventure de la maison isolée où vous entendîtes pour la première fois parler des Frères de la Vertu.... Et notez bien qu'en faisant cela, je ne vous ai point livré ma soeur. Ma soeur est de celle qu'on n'attaque pas sans folie. Quiconque irait contre elle serait brisé. Elle aussi à son étoile!
Elle frappa dans ses mains doucement et poursuivit:
--La confiance viendra quand vous aurez vu jusqu'où va pour vous ma tendresse. En attendant, plus un mot sur ces matières qui nous ont volé toute une soirée de bonheur. Minuit va sonner. Donnez-moi votre main, René, et mettons en action tous deux le beau refrain des étudiants de l'Allemagne: Réjouissons-nous pendant que nous sommes jeunes...
Tandis qu'elle parlait, une draperie s'ouvrait lentement, laissant voir une autre pièce où des bougies rosées épandaient une suave lumière.
Au milieu de cette seconde chambre, une table était servie portant une élégante collation.
Au fond, on voyait une alcôve entr'ouverte où le lit était demi-caché derrière les ruisselantes draperies de la mousseline indienne.
Deux sièges seulement étaient placés auprès de la table. Il y avait partout des fleurs et le feu doux qui brûlait dans l'âtre exhalait d'odorantes vapeurs.
Quand René franchit le seuil de cette chambre, Lila lui sembla plus belle.
Mais il y avait en lui je ne sais quelle crainte vague qui glaçait la passion. Le récit bizarre qu'il venait d'entendre miroitait aux yeux de sa mémoire. Lila avait conduit ce récit avec un charme que nous n'avons pu rendre, et cependant René restait tourmenté par un doute qui avait sa source dans l'instinct plus encore que dans la raison.
Chose singulière, dans ce récit, ce qui l'avait frappé le plus fortement, c'était l'épisode nuageux de la vampire. René eût répondu par un sourire de mépris à quiconque lui aurait demandé s'il croyait aux vampires femelles ou mâles.
Et pourtant son idée ne pouvait le détacher de cette image saisissante, malgré son absurdité: la morte chauve, couchée dans ce tombeau depuis des siècles, et qui se réveillait jeune, ardente, lascive, dès qu'une chevelure vivante, humide encore de sang chaud, couvrait l'horrible nudité de son crâne.
Il regardait l'ébène ondoyant de ces merveilleux cheveux noirs qui couronnaient le front de Lila, ce front étincelant de jeunesse et de charme, et il se disait:
--Celles à qui la mort arrachait leurs chevelures étaient ainsi!
Et il frémissait.
Mais le frisson pénétrait jusqu'à la moelle de ses os, quand il avait cette autre pensée qu'il essayait en vain de chasser:
--Et la morte était ainsi également quand elle avait arraché leurs chevelures!
La morte! la vampire! tantôt brune, tantôt blonde, selon que sa dernière victime avait eu des cheveux de jais ou d'or!
Lila versa dans les verres le contenu d'un flacon de tokay, topaze liquide qui remplit de fauves étincelles le cristal de Bohême aux exquises broderies.
Ils trempèrent ensemble leurs lèvres dans ce nectar, puis Lila voulut faire l'échange des coupes et dit:
--C'est mon pays qui produit cette liqueur des princes et des reines. A l'endroit où la Save, toujours chrétienne, va se perdre dans le Danube qui va finir, musulman, à Semlin, près de Belgrade, les jeunes filles chantent la ballade de l'Ambre, tandis que chaque amant cueille une perle de tokay sur la lèvre de sa maîtresse, dans un souriant baiser.
Une larme d'or tremblait sur le corail de sa bouche. René la but et il lui sembla que cette goutte d'ambroisie était l'ivresse même et la volupté.
Ses tempes battaient, son coeur se serrait en un spasme fait d'angoisses et de délices.
Il regarda Lila, dont les grands yeux languissaient altérés de caresses.
Elle était belle comme ces rêves du paradis oriental dont la vapeur d'opium ouvre les portes. Autour d'elle s'épandait un rayonnement surnaturel. Ses longues paupières laissaient sourdre d'étincelantes prières.
René luttait encore. Il essaya de prononcer le nom d'Angèle dans son âme.
Mais ce vin était la passion, l'oubli, la folie. Il brillait comme une flamme dans les coupes diamantées, comme une flamme il brûlait.
--Encore une perle sur tes lèvres, murmura-t-il, et puisse la fièvre adorée de ce beau songe n'avoir jamais, jamais de réveil!
Lila remplit les coupes de nouveau. De nouveau leurs bouches se touchèrent. René, défaillant, chancela sur son siège; Lila le retint d'une étreinte soudaine.
--Et tu n'as pas confiance en moi! dit-elle.
René vit ses yeux tout pleins de belles larmes.
--Je t'aime! balbutia-t-il, oh! je t'aime!
Puis, exalté jusqu'au délire: