La Vallée du Silence

Part 7

Chapter 73,891 wordsPublic domain

--Il faut surtout que je sache ce qu’est devenue Marette Radisson, lui disait Kent. Je l’aime, comme tu aimais... et elle m’a prouvé qu’elle tenait à moi. Elle peut tout sur Kedsty. Avec elle, je serais sauvé, mais elle ignore ma situation actuelle. Il faut que tu fasses parler Kedsty, ce sera difficile. N’hésite pas sur les moyens, je crois qu’il a la conscience chargée. Et si tu parvenais à savoir où est Marette, j’aurais besoin, pour fuir avec elle, d’une route préparée par toi.

--Oui, oui, oui..., ruminait «Doigts-Sales». Mais ce sera dur de tirer quelque chose de Kedsty. Pourtant, j’essayerai.

--Marette, Marie! C’est presque le même nom, n’est-ce pas?

Ce fut un nouveau «Doigts-Sales» qui retourna vers le fleuve, cinq minutes plus tard. Son chien étonné et déconfit était obligé de trotter de temps à autre pour le suivre. Et «Doigts-Sales», en arrivant à la «Bonne vieille Bess» ne s’écroula pas dans son fauteuil à l’ombre de la véranda.

CHAPITRE XII

LE RETOUR DE MARETTE

Lorsque Cardigan, de retour de son excursion, apprit que Kent avait été incarcéré, il vint aussitôt le voir. Grande fut sa surprise en trouvant son ami radieux.

Vous me voyez tout content, dit celui-ci, parce que j’ai payé mes dettes. J’avais contracté quelques petites obligations envers Mercer. Je n’ai pas voulu être en reste avec cet excellent garçon; aussi, en réglant mon compte, lui ai-je fait bonne mesure, comme vous avez dû vous en apercevoir.

Certes, si j’avais besoin d’un masseur, ce n’est pas vous que j’emploierais, mon cher; vous avez la poigne un peu trop forte. Vous avez failli me tuer mon homme.

--J’en ai ressuscité un autre.

--Comment donc! Qui?

Kent allait se trahir; il se tut. Il avait ressuscité, en «Doigts-Sales», le jeune Alexandre Fingers. Il avait fait surgir de ce gros tas de chair l’être ardent qui y demeurait enseveli depuis des années. Il bénit le jour où, dans l’extrême Nord, il avait entendu l’histoire de «Doigts-Sales», car cette histoire lui avait permis d’accomplir un miracle, de réveiller un mort. Après ce réveil, «Doigts-Sales» lui devenait tout sympathique, d’une sympathie exceptionnelle. Il ressentait pour lui, à présent, une profonde amitié.

--J’ai cru bien faire en demandant conseil à «Doigts-Sales», dit-il au docteur, à la fin de l’entretien, d’un ton presque indifférent. Peut-être apercevra-t-il quelques mailles moins serrées.

Comme au Père Layonne, Kent tenait à laisser croire à Cardigan qu’il avait seulement fait appel aux conseils du vieil avocat. Il n’avait sans doute pas à se méfier de ses deux amis; mais il ne voulait pas risquer de les mettre plus tard dans l’embarras.

Quand «Doigts-Sales», le surlendemain, entra dans la cellule de Kent, il n’était plus le vieux «Doigts-Sales» de l’avant-veille. Il semblait avoir perdu sa graisse, il ne se montrait plus essoufflé, toute sa figure vivait d’une vie nouvelle. Le chien Togs, en revanche, titubant de fatigue, avait un aspect lamentable.

--J’étais debout toute la nuit dernière, dit «Doigts-Sales». Vous comprenez, je n’ose pas trop remuer le jour, on s’en étonnerait. Mais je me suis démené cette nuit. Ça vient... ça vient.

Kent l’empoigna par les épaules et le secoua dans sa joie silencieuse.

--Oui, reprit «Doigts-Sales», je me suis remué. Pour ne pas me laisser prendre au dépourvu quand il faudra agir, je me suis déjà assuré le concours de quelques gaillards: le Fonte, Kinoo, Mooie, comme si votre fuite devait avoir lieu demain. Car je ne vois que cette solution: l’évasion. J’ai réfléchi à tous les cas possibles, aucune loi humaine ne peut vous sauver. Une corde pend autour de votre cou, Kent... Rien su encore au sujet de Marette Radisson, mais on la cherche. Kedsty est d’une extrême méfiance. Tout ce que j’ai pu tirer de lui pour l’instant, c’est qu’il vous fera conduire à Edmonton dans deux semaines. Il nous faut bien tout ce temps...

De trois jours «Doigts-Sales» ne reparut plus. Et quand il revint, Kent lui trouva une mine bizarre.

--Eh bien, «Doigts-Sales»? Y aurait-il des difficultés imprévues?

--Non, mais j’ai dû changer mon plan.

--Tu en parais contrarié.

--Sans doute, un peu... Je préférais ma combinaison.

--Il me semble que toi seul devrais décider de l’affaire.

«Doigts-Sales» soupira et eut un mouvement d’humeur.

--Enfin, ça réussira tout de même, dit-il d’un ton bourru. Ça réussira d’autant mieux que je ne vous aurai pas mis dans le secret. N’insistez pas, je ne vous dirais rien. Mais sachez patienter et ne perdez pas confiance.

Kent n’en put rien tirer. «Doigts-Sales» se retira presque aussitôt, la tête basse. Sa poignée de main fut molle. Kent demeura inquiet.

Les paroles énigmatiques de «Doigts-Sales» le firent longtemps réfléchir. Il ne put leur trouver un sens. «Cela réussira d’autant mieux que je ne vous aurai pas mis dans le secret!» Quel secret pouvait-il y avoir entre eux?

Sa perplexité s’accrut le lendemain lorsque le Père Layonne lui dit qu’il avait été mal reçu par «Doigts-Sales».

De sept jours, Kent fut privé de toutes nouvelles, et il jugea sa cause perdue lorsque Pelly lui apprit qu’on devait, le lendemain, le conduire à Edmonton.

Ce fait pesa sur lui comme la fatalité. «Doigts-Sales» l’avait abandonné, la fortune l’avait abandonné. Tout l’abandonnait. Pour la première fois, depuis des semaines qu’il luttait contre la mort, il se maudit lui-même. Il existe une limite pour l’optimisme et l’espoir: il venait de la dépasser.

Dans l’après-midi le ciel était sombre: une petite pluie fine commença de tomber. Le soir elle devint violente. Il mangea sa soupe à la lueur d’un méchant lumignon, puis essaya de lire pour chasser ses pensées lugubres.

Il tenait sa montre à la main et elle marquait exactement dix heures et demie quand il entendit la porte extérieure du corridor s’ouvrir et se fermer. C’était la douzième fois que cela arrivait depuis qu’il avait soupé, aussi n’y fit-il guère attention.

Soudain, à travers le bruit de pas de plusieurs personnes, il perçut une voix de femme, une voix déjà entendue, une voix qui ressemblait étrangement à celle de Marette. Plus de doute, c’était la voix de Marette.

La porte du bureau du détachement se ferma, et un silence suivit. La montre, dans la main de Kent, semblait frapper les secondes avec un bruit frénétique. Il l’enfouit dans sa poche et se mit debout.

De nouveau la porte du bureau... le piétinement d’une douzaine d’hommes, tous les gens du poste sans doute, éveillant les sonorités du corridor... la voix de Marette, impérative: «Pressez-vous, pressez-vous. En passant par le chemin de halage, vous arriverez au bon moment, mais il n’y a pas une minute à perdre». Et de nouveau un grand silence.

Kent ne pouvait tenir en place; mais en s’agitant en tous sens dans sa cellule, ses idées tourbillonnaient au point qu’il pensait devenir fou. Il s’assit sur le rebord de sa couchette, la tête dans les mains: et son immobilité lui donnait alors une sensation d’étouffement.

Kent! James Kent! chuchota une voix, la voix de Marette.

En un bond il fut devant la porte dont la petite ouverture grillagée encadrait le visage de Marette Radisson.

CHAPITRE XIII

L’ÉVASION

Sur le moment Kent ne put proférer un mot.

--Vite, vite, préparez-vous! lui dit Marette. Chut!... Silence!... Je vais...

Un bruit de pas l’interrompit net.

--Que faites-vous là, Mademoiselle? demanda, de sa grosse voix, le constable Pelly.

Glacé de crainte, les doigts crispés contre le grillage du judas, Kent vit Marette Radisson reculer, entr’ouvrir son imperméable tout ruisselant et diriger sur Pelly le canon d’un revolver.

--Pas un mot, Pelly. Si vous appelez, je tire. Inutile de résister. Vos hommes sont en ce moment près de la digue, puisque vous m’avez crue tantôt. Avant que, des chambrées, on ait répondu à votre appel, il se passerait au moins deux minutes: il nous suffit d’une. Nous serions dehors et vous resteriez sur le carreau. Ouvrez donc cette porte.

--Je n’ai pas la clef.

--Où est-elle?

--Je ne sais pas.

--Ne faites pas l’enfant. Elle est au bureau. Allons la prendre, puisque je vous dis que toute résistance serait inutile. Elle ne servirait qu’à vous faire tuer, ce que je regretterais toute ma vie.

La demi-minute durant laquelle Marette et Pelly disparurent fut pour Kent interminable. C’est alors qu’il comprit le sens des paroles de «Doigts-Sales»: «Cela réussira d’autant mieux que je ne vous aurai pas mis dans le secret». En effet, aurait-il supporté l’idée que Marette exposât sa vie pour lui? Jamais il n’y eût consenti.

--Oui, Pelly. C’est une situation bien pénible pour vous, disait Marette sans la moindre intention d’ironie. Ne parlez pas de déshonneur. Il serait stupide de vous laisser tuer. On vous excusera; et vous saurez vous rendre utile encore.

Toujours sous la menace du revolver, Pelly ouvrit la cellule, dont Kent sortit aussitôt, mais décontenancé. Plus tard, quand il se rendit compte de toutes les pensées qui l’agitaient en ce moment dans son cerveau, il comprit que la joie de se sentir libre avait été dominante, mais il se souvint de s’être cru lui-même sous la menace du revolver de Marette. Son brave cœur s’était serré à la pensée de l’atroce humiliation de son camarade. L’esprit de corps était si puissant en lui qu’une seconde ou deux il s’était cru Pelly lui-même.

--Le plus dur pour vous n’est pas fini, Pelly, dit encore Marette. Il faut que vous preniez la place de Kent. Vous ne pourriez résister à la tentation de nous poursuivre, et le malheur arriverait.

Pelly poussa un soupir rauque. Il se carra devant la porte béante de la cellule, croisa les bras; et, après avoir regardé froidement Kent et Marette, il dit d’une voix ferme:

--Tirez!

Marette fonça des deux poings sur la poitrine de Pelly, qui, ne s’attendant pas à ce choc, dans le raidissement de son corps, perdit l’équilibre et s’abattit à l’intérieur de la cellule.

Prestement, Marette referma la porte. Mais Pelly poussa un long cri d’alarme qui éveilla tous les échos de la caserne.

--Vite, vite... pas par le corridor... par la fenêtre du bureau, dit Marette entraînant Kent.

En traversant le bureau, Kent prit un revolver au râtelier. Il ouvrit violemment la fenêtre. Dehors, la nuit noire, la pluie en déluge: ils étaient sauvés.

Ils s’arrêtèrent seulement lorsqu’ils arrivèrent au sommet du tertre qui dominait la caserne.

Lui et elle durent s’asseoir pour reprendre haleine, car leur course folle les avait momentanément épuisés. Toutes les fenêtres de la caserne étaient maintenant illuminées.

--Voyez ce qu’ils font là-bas en notre honneur, dit Marette, sèchement, l’haleine courte.

--Savez-vous que j’avais envie moi-même de hurler, quand il a poussé ce cri, mais de hurler de joie. Être libre, Marette, être libre! Où devons-nous rejoindre les gens de «Doigts-Sales»?

--Comment! Les gens de «Doigts-Sales»!... Le bavard vous aurait-il parlé?

--Il ne m’a rien dit; mais je suppose que...

--... que nous allons nous exposer à nous faire pincer par vos camarades en éveil ce soir? C’est dans votre cellule que vous avez appris à raisonner de la sorte! Mais d’où sortez-vous, c’est le cas de le dire!...

Elle lui poussa le coude en riant, et se relevant aussitôt, elle ajouta d’une voix mutine:

--Allons, debout, sergent Kent! Obéissez-moi. Vous êtes sous mes ordres ce soir. Vous vouliez crier de joie. Et moi donc! Je n’ai jamais été à pareille fête. Mais quelle pluie, grand Dieu! Suivez-moi toujours.

Ils descendirent en grande hâte la pente opposée à la caserne, ils coupèrent la grand’route et longèrent, un quart de mille, la futaie de peupliers, ralentissant leur allure à cause des hautes herbes.

Jusqu’à ce moment la pensée de Kent s’était tout entière concentrée dans les minutes qu’il vivait. Dans la chambre de l’infirmerie et dans sa cellule, il avait supposé que Marette lui viendrait en aide, supposition vague, toute idéale et à laquelle il s’était laissé entraîner par un charme. Or une réalité qu’il n’aurait jamais osé concevoir, était brusquement survenue. Au moment où il commençait à désespérer, la porte de sa cellule s’ouvrait. Et c’était lui, Kent, James Kent, qui courait dans la nuit sous la pluie battante! Il ne rêvait pas, et il lui semblait cependant vivre une chose impossible à imaginer. Un besoin mental de preuves décuplait ses forces physiques.

Mais, elle, où puisait-elle son énergie?

Comment avait-elle pu s’intéresser à lui au point de risquer la mort pour le sauver? Par cette question il retombait dans l’irréel. Elle fuyait devant lui, à longues et souples enjambées, et la pensée qu’elle ne serait jamais à lui, qu’elle lui échapperait comme un trop beau rêve, activait aussi l’ardeur de ses pas.

Elle s’arrêta à la lisière du bois de sapins.

--Plus besoin d’aller si vite, dit-elle, nous allons bientôt être à l’abri de la pluie et de tout importun. Mais ne nous attardons pas.

Sous les sapins régnait une obscurité complète. Marette était sûre de son chemin, car elle se dirigeait à travers les fourrés d’un même pas régulier et énergique. Kent avait perdu toute orientation, lorsqu’il aperçut une lumière dans les branchages.

La jeune fille, la découvrant aussi, alla plus vite.

--Toujours en avant!... dit-elle en se retournant vers Kent, nous allons y être.

Kent sentit alors sous ses pas le gravier d’un sentier. Il reconnut le chemin qui conduisait vers la demeure de Kedsty.

--Marette! appela-t-il. Vous ne vous trompez pas? C’est le bungalow de l’inspecteur!

--En êtes-vous bien sûr? demanda-t-elle sans paraître troublée.

--Mais oui.

--Tant mieux, il sera enchanté de vous offrir des vêtements, car vous devez être tout trempé. Par ces temps d’orage, on se réfugie où l’on peut.

--Vous vous seriez donc entendue avec lui? Car il me semble que c’est bien le dernier endroit où...

--C’est au contraire le seul où nous serons en sûreté.

--Comment donc?

--Ah! mon cher, dit-elle d’un ton moqueur, vous n’êtes pas encore au bout de vos surprises.

CHAPITRE XIV

CE QUE FEMME VEUT

Au ton moqueur de Marette, Kent sentit qu’il aurait pris une attitude ridicule en montrant trop d’hésitation. Marette Radisson l’avait fait évader; ce n’était pas pour l’amener dans un traquenard.

Elle cessa aussitôt de plaisanter.

--Kedsty n’y est pas, dit-elle avec fermeté. Avant qu’il soit de retour, vous aurez compris que vous êtes ici en pleine sécurité. Entrons, nous sommes chez nous.

Il pensait qu’il eût été préférable de courir au fleuve. Se jeter dans une barque et fuir aussitôt, était véritablement la seule conduite à tenir. De peur de paraître méfiant il ne dit rien, mais il suivit Marette, la main sur la crosse de son revolver. Kedsty était à cette heure son pire ennemi, et sans doute aussi celui de Marette. «Ne veut-elle pas me demander de l’expédier?» se dit-il. Cette idée lui inspira une telle répugnance qu’il ne put admettre que Marette l’eût conçue.

Après l’avoir invité à se secouer et lui avoir donné de gros mocassins afin qu’il ne laissât point de traces humides, elle lui prit la main pour le guider le long du sombre corridor. Ils montèrent un escalier à tâtons. Elle ouvrit une porte et ils furent éclairés par cette même lampe qu’il avait aperçue du dehors.

--C’est ma chambre, dit-elle, vous y êtes en sûreté.

L’air de cette pièce était embaumé par la douce senteur de fleurs et par un parfum indéfinissable.

--Serrez-moi les mains, s’il vous plaît, et dites-moi que vous êtes content. Vous paraissez tout abasourdi. Préféreriez-vous être encore dans votre cellule?

--Je ne vous comprends toujours pas, Marette? Où est Kedsty?

--Il doit revenir bientôt.

--Et naturellement il sait que vous êtes ici?

--Il y a un mois que j’y suis. Cela ne vous paraît pas très clair. Je vous ai bien dit que je vous mènerais de surprise en surprise. Tenez, vous m’amusez prodigieusement avec votre tête d’ours qui aurait fait un mauvais plongeon. Voyons, mon cher, est-ce que je vous parlerais ainsi si le moindre danger vous menaçait en ce moment? Quant à Kedsty...

--Lorsqu’il apprendra ce qui s’est passé à la caserne, il entrera dans une colère folle. Que deviendrez-vous alors? On ne va pas tarder à le prévenir. Peut-être sait-il déjà que je me suis enfui grâce à vous?

--Et alors? Et alors? Continuez vos questions, elles me prouvent que vous me prenez pour une tête de linotte. Vous êtes inquiet? Tant mieux. Vous m’amusez, vous dis-je. Il faut bien que je me paye moi-même de ma petite course, car vous ne m’avez pas dit «merci». Je vous tends les mains, et vous me regardez sans bouger avec des yeux grands comme des assiettes. Non, vous êtes trop drôle avec vos cheveux collés aux tempes! Je vais vous donner de quoi vous changer. Auparavant, vous ne voudriez pas encore un peu me faire rire? J’en ai eu si peu l’occasion depuis un mois... C’est vous, le Kent qu’on m’a dit être si amateur de bonnes farces?... Que faut-il donc pour vous dérider?

Elle lui dit encore d’autres extravagances. Après la suite d’émotions violentes qu’elle venait de subir, son ton excité était visiblement commandé par un besoin de réaction. Ses yeux brillant de malice, l’animation de son teint, la vivacité de ses gestes, toute son ardeur juvénile rassurèrent Kent et lui communiquèrent bientôt une ardeur semblable.

--Je danserais avec vous si j’entendais les violons, mais c’est que je ne les entends pas encore. Si au moins vous me donniez la mesure. Vous bondissez comme une sylphide, Marette, et je ne me sens qu’un pauvre lourdaud de rescapé.

Il lui prit les mains qu’elle lui tendait de nouveau et les serra avec force.

--A la bonne heure, dit-elle. Vous devenez raisonnable. Je dois, moi aussi, devenir sérieuse. Écoutez-moi donc. Kedsty est allé cet après-midi à Vanloo. A son retour, cet homme ponctuel passera à la caserne pour voir si tout est en ordre. La petite agitation qu’il y trouvera lui fera froncer ses terribles sourcils et serrer les poings. Et s’il ne reste pas là-bas pour surveiller la manœuvre, il viendra ici pour me dire des choses désagréables. Il sait bien, lui, qu’il me trouvera ici. Pendant que nous causerons, vous vous tiendrez bien tranquillement dans l’endroit que je vais vous indiquer, sous ce toit, parfaitement... On nous préviendra de son arrivée. Ne vous inquiétez pas, on veille sur nous, tout est prévu. «Doigts-Sales» est un homme précieux. Il a été un certain moment désorienté lorsqu’il a su que Kedsty changeait la date de votre départ pour Edmonton. Mais mon idée ne lui a point paru trop mauvaise. Vous avouerez qu’il ne viendra à personne la pensée de vous chercher dans la demeure de l’inspecteur de police.

--Je crois qu’il est préférable de fuir cette nuit, Marette.

--Non, dans cinq jours. Tout sera prêt, nous n’aurons même plus besoin des gens de «Doigts-Sales». Vous partirez en toute tranquillité.

--Et vous?

--Moi, je resterai, dit-elle avec un brusque mouvement de tête.

Et elle ajouta d’un ton glacial:

--Je resterai, parce que je dois rester.

--Comment! Vous vous exposeriez à sa colère!

--Je ne crois pas qu’il me fasse de mal. Non, je ne crois pas; car il y passerait lui-même avant. Je regrette de l’avoir dit. Mais vous ne devez pas me questionner.

--Vous vous imaginez donc que je partirai seul! Mais votre affaire est mon affaire. Gardez votre secret, soit. Mais je l’empêcherai bien de vous maltraiter. Jamais je ne partirai seul. Ah! non, certes, jamais... Il est encore temps de fuir, Marette, c’est le plus sage. Fuyons. Si Kedsty vous a offensé, comme je crois comprendre, et si vous voulez m’en dire plus tard les raisons, je le retrouverai. Il payera ce qu’il vous doit, je m’en charge. Mais maintenant, prenons le fleuve, tout de suite. Allons, venez.

Elle le regarda, immobile. Ce n’était plus la vive moqueuse des minutes précédentes. Cependant un sourire glissa sur ses lèvres.

--Savez-vous, dit-elle, que d’après un vieux code sacré du Nord, vous m’appartenez?

--Comment cela?

--Vous alliez mourir, car il est probable qu’on vous aurait pendu. Je vous ai sauvé la vie. Par conséquent votre vie m’appartient, suivant ce code. Vous êtes mon esclave, Kent. Vous devez m’obéir.

--Je ne demande pas mieux. C’est par mon dévouement, Marette, que je compte vous prouver ma reconnaissance. Mais je vois où vous voulez en venir. Je ferai tout, sauf vous laisser ici.

--Vous devez m’obéir, dit-elle d’un ton grave.

Et pour montrer que son désir était chose réglée, qu’elle ne s’en préoccupait déjà plus, pour accentuer son attitude impérieuse par une marque de sans-gêne, par une intention de coquetterie pour mieux dominer l’homme qui se tenait devant elle, elle commença à dénouer ses cheveux, les bras repliés derrière sa nuque avec une belle impudeur.

Le capuchon de son imperméable ayant été plusieurs fois rejeté par le vent de la course, sa chevelure était toute inondée. Elle tomba sur son dos en masse humide et brillante. Elle envahit sa figure, son cou et ses bras. A la clarté de la lampe de petites gouttes d’eaux scintillaient comme des diamants et tombaient une à une.

--Eh bien, vous ne me répondez pas?

--Nous partirons ensemble, Marette, quand vous voudrez, mais ensemble, dit-il avec une énergie brutale, car l’image avait agi sur ses sens; et, dans sa pensée, il faisait ployer la taille de la jeune fille sous une étreinte de vainqueur.

--Oh! Oh! s’exclama-t-elle. C’est ce qui vous trompe. Je resterai.

Il vit passer dans les yeux de Marette un éclair de colère et à ce moment un choc violent retentit contre une des persiennes du rez-de-chaussée.

--C’est Mooie. Il m’avertit que Kedsty va arriver. Je n’aurai plus le temps de vous montrer votre cachette. Mais il ne montera pas dans ma chambre. Il ne s’y est jamais risqué. Je vais tout de suite à sa rencontre dans le corridor.

--Mais s’il soupçonnait ma présence ici? S’il y venait?

--Vous vous cacheriez derrière les rideaux de mon lit. Je descends, dit-elle en se dirigeant vers la porte. Quoi que vous entendiez, quoi qu’il arrive, je vous en supplie, ne vous montrez pas.

--S’il me découvrait derrière les rideaux?

--Alors, répondit-elle sans hésiter, vous feriez ce que vous auriez à faire.

CHAPITRE XV

PERPLEXITÉ

Kent, le revolver en main, l’oreille collée contre la porte, ne put entendre que les premières paroles échangées entre Kedsty et Marette.

--Vous êtes donc ici? s’écriait Kedsty avec fureur.

--Si vos yeux ne vous trompent pas, répondait sèchement la voix de Marette.

--Vous avez eu l’audace de faire évader Kent?

--Je ne puis le nier.

--Vous avez fait croire à Pelly et à ses hommes qu’on allait piller le bateau de Sanderson?

--Il fallait bien un prétexte. Aurais-je pu tenter le coup en pleine caserne sans avoir fait un certain vide autour de Kent?

--Et après avoir lancé cette bande de crétins sur le chemin de la digue, vous êtes revenue pour menacer cette sacrée moule de Pelly de votre mauvais petit revolver.

--Ne blâmez pas Pelly, il s’est montré très crâne.

--Il restera quelques mois où vous l’avez mis.

--Non, vous le ferez sortir pour ne pas allonger la liste de... ce que vous savez.

--Vous allez d’abord me dire de quel côté est allé mon gredin.

Une porte claqua. Kent n’entendit plus qu’un bruit confus de voix.

Il éprouva sur le moment une angoisse pareille à celle qu’il avait ressentie lorsque Marette alla avec Pelly prendre dans le bureau du détachement la clef de la cellule. Il en était comme paralysé. Mais les circonstances n’étaient plus les mêmes. Il avait à présent sa liberté d’action, il pouvait se précipiter au secours de Marette. Il entr’ouvrit la porte afin de mieux entendre les voix. Au premier cri de Marette, il serait en bas. Il souhaita presque d’entendre ce cri. Les choses prendraient une franche tournure. En vingt secondes, il tiendrait Kedsty au bout de son arme.