La Vallée du Silence

Part 6

Chapter 63,941 wordsPublic domain

--Il me tarde d’en finir, dit-il. Plus vite ils m’enverront là-bas, plus vite ils agiront. Cela ne me fait pas peur du tout. Je suis certain d’avoir gain de cause. J’ai quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent. Je te ferai porter une boîte de cigares, Mercer. Je te suis très reconnaissant de tes soins.

A peine Mercer s’était-il retiré, que Kent, le poing férocement serré et dirigé vers la porte, murmura entre ses dents:

--Ah! comme je voudrais te tenir--seul--dans les bois, une petite minute!

Huit heures sonnèrent; puis neuf. Deux fois il entendit des voix dans le corridor. Puisqu’on avait placé un factionnaire devant sa porte depuis trois jours, peut-être sa fenêtre était-elle aussi surveillée. Il devrait s’en méfier lorsqu’il longerait l’infirmerie.

Il crut entendre un lointain roulement de tonnerre; et son cœur battit de joie. Jamais, comme cette nuit-là, il n’avait si vivement souhaité l’orage. Mais ce serait trop de chance. Le ciel demeurait serein. Les étoiles, à mesure qu’elles apparaissaient, lui semblèrent plus brillantes que jamais. Le bruit d’une chaîne de bateau lui arriva comme si le fleuve n’avait été qu’à cent mètres de distance. Dans une illusion de ses sens surexcités, il crut entendre même la voix clapotante du fleuve qui devait bientôt l’emporter vers la liberté.

Le fleuve! Chacun de ses rêves, chacune de ses aspirations trouvait maintenant un écho dans ce simple mot.

Dans cette longue attente de neuf à dix heures, sa pensée ne cessa d’être occupée par l’image de Marette. Marette Radisson avait-elle vraiment descendu le fleuve? Mooie l’avait vue partir. Mais n’est-ce pas une feinte? Elle lui avait promis de revenir le voir. Elle ignorait sans doute que les événements s’étaient précipités. Il devait partir sans la revoir; mais il saurait bien l’informer, dans quelques jours, de l’endroit où il se tiendrait caché.

Enfin le petit timbre de sa montre sonna dix heures.

Il se souleva d’un bond... Pendant un moment il retint sa respiration pour écouter. Dans le corridor, aucun bruit. Il se mit sur ses pieds. Ses vêtements étaient pendus assez loin du lit. Il alla les prendre à tâtons, avec tant de précaution que personne n’aurait pu l’entendre, même en écoutant par la fissure de la porte. Il s’habilla rapidement, puis alla vers la fenêtre, regarda au dehors et écouta encore.

Tout était calme. L’air qui lui caressait le visage était doux et frais, chargé du parfum des balsamiers lointains et des cèdres. Le monde, merveilleux dans le silence nocturne, l’attendait. Impossible de concevoir l’échec ou la mort là-bas! Impossible que la Loi parvînt à le retenir; alors que ce monde lui tendait des bras protecteurs et l’appelait!

Le moment d’agir était arrivé. Dix secondes après, ayant sauté par la fenêtre, Kent foulait le gazon. Il courut à un angle de la maison et se réfugia dans l’ombre. La rapidité de ses mouvements ne lui avait causé aucun malaise. Sentir la terre ferme sous ses pieds lui fit bondir le cœur d’allégresse. Sa blessure était donc bien guérie. Une joie sauvage l’envahit tout entier. Il était libre!

Il jeta les yeux dans la direction de la cabane de Crossen. Il devait s’y rendre tout droit, ouvertement, comme un homme chargé d’une mission qu’il n’a pas à dissimuler. S’il avait la chance que Crossen fût couché, dans un quart d’heure il naviguerait sur le fleuve.

Son sang circulait plus vite quand il fit ses premiers pas, à découvert, sous la lumière des étoiles. Encore cinquante mètres à franchir, et il aurait dépassé le bâtiment qui servait de bûcher à Cardigan. Ensuite personne ne pouvait plus le voir, des fenêtres de l’infirmerie. Il accéléra son allure. Vingt, trente, quarante pas; et il s’arrêta net comme il s’était arrêté lorsque la balle du métis l’avait frappé. Une forme venait d’apparaître; elle se précisa: c’était Mercer.

Mercer faisait le moulinet avec son jonc et se glissait furtivement comme un chat, lorsqu’à son tour il aperçut Kent. La canne lui échappa de la main.

--Pas un mot, Mercer, tu me jouerais une mauvaise plaisanterie. Je suis en train de faire un peu d’exercice en plein air, dit Kent d’une voix naturelle, mais de façon à ne point être entendu de l’infirmerie.

Soudain son sang se glaça. Mercer venait de pousser un cri d’appel. Ce n’était pas un cri humain, mais celui d’un démon. Le cou gonflé, les yeux dilatés par l’effort, la physionomie de Mercer lançant ce long cri strident, parut horrible à Kent.

Pris de fureur, Kent se précipita sur Mercer. Il le saisit à la gorge. Il oublia tout, dans le vertige de sa colère. Liberté, prison lui importaient peu dans ce moment même; mais se venger de ce traître, l’écraser, anéantir cette vermine indigne de vivre à la surface de la terre.

Ses doigts s’enfoncèrent dans la chair flasque du hideux pantin qui s’affaissa en râlant. Kent se courba sur lui, le martela de coups de poing et en fit une loque. Le chemin était libre maintenant, mais Kent, ivre de vengeance, fou de rage, frappait toujours.

CHAPITRE X

L’IRONIE DU SORT

Kent comprit combien son acte était insensé quand il se releva. Par cet acte, il venait de perdre toute chance de gagner le fleuve.

A la clarté des étoiles, il aperçut des gens qui se précipitaient vers lui; mais il était dans un tel épuisement qu’il ne pouvait songer à lutter ni à courir. Ses muscles, inaccoutumés à l’effort qu’il venait de fournir dans sa rage de vengeance, se relâchaient. La vigueur sur laquelle il avait compté pour s’évader l’abandonnait. La tête lui tournait. Il sentit quelque chose se détraquer en lui, et il crut qu’il s’évanouissait.

Des voix l’enveloppaient; une chose froide et dure comme une mâchoire lui serra le poignet.

Il reconnut enfin le constable Carter, bras droit de Kedsty à la caserne, et le vieux Sands, l’intendant de Cardigan. Ses idées lui revenaient, il agita les mains, les sentant engourdies, et il vit luire l’acier des menottes.

Comme Sands était penché sur Mercer, Carter disait à Kent d’une voix basse:

--C’est bien fâcheux, ce qui arrive. Je t’ai vu de la fenêtre quand Mercer a crié. Pourquoi t’es-tu arrêté? Il fallait filer.

Mercer, le visage tuméfié et méconnaissable, se relevait avec l’aide de Sands. Il se lamentait, pleurait comme un veau et, dans sa frayeur, il suppliait Kent de ne plus recommencer à le battre.

Carter entraîna doucement James Kent, en lui disant:

C’est une bien pénible, très pénible corvée pour moi; mais la loi exige que je te conduise à la caserne.

Kent jeta un dernier regard vers les étoiles, et ses poumons s’emplirent de cet air frais qu’ils avaient respiré avec tant de joie dans l’instant merveilleux qui précéda la rencontre de Mercer.

Il avait perdu la partie, et cela à cause de Mercer. Il serra les dents et ne répondit point à Carter. Mais celui-ci, qui avait dans les veines du sang rouge des hommes du Nord, devinait ce qui se passait dans le cœur de son camarade, dont il sentit le raidissement en le tenant par un bras tandis qu’il l’emmenait.

Pelly, de service, l’enferma dans une des trois cellules récemment construites derrière le bureau du détachement.

Laissé seul, Kent se laissa tomber sur le record de sa couchette; et il connut les affres du désespoir.

Ironie du sort! C’est à James Kent qu’on avait demandé le plan des nouvelles cellules. Elles étaient capables de déjouer tous les stratagèmes et les ruses des prisonniers en humeur de s’évader. Il en avait attentivement surveillé la construction. Et le voici un des premiers occupants! Il maudit de nouveau Mercer, en serrant ses poings impuissants.

La petite lucarne de sa cellule regardait le fleuve, dont il pouvait entendre maintenant le murmure tout proche. Le mouvement des vaguelettes, sur lesquelles se jouaient les étoiles, lui produisit le même effet qu’un ricanement moqueur.

Il retourna vers sa couchette. Renonçant à toute lutte, il s’abandonna longtemps à un morne désespoir, la tête dans les mains.

Quand il se releva, une chose merveilleuse frappa ses yeux. Dans l’obscurité de la cellule, filtrait un rayon d’argent. La lumière de la lune naissante passait à travers les barreaux de la petite fenêtre; c’était une chose vivante. Fasciné par elle, il la suivit jusqu’à cette ouverture d’un pied carré, et, de là, il aperçut le globe rouge et magnifique, qui se levait sur les forêts et versait sa clarté sur le monde. Pendant un moment il ne vit rien que la lune emplissant le cadre de sa fenêtre. Et comme il se tenait immobile, la figure inondée de lumière, il sentit se dresser en lui tous les fantômes de ses anciens espoirs. Un à un, ils reparaissaient. Il étendit les mains comme pour leur communiquer ce fluide magique qui l’enveloppait; son cœur battait plus fort dans la gloire du lever de la lune. Le murmure railleur du fleuve se mua en un chant d’espoir. Les doigts agrippés aux barreaux de la petite fenêtre, Kent sentit se réveiller son esprit combatif. Il en fut envahi. Le désespoir vaincu, il contempla la lune, qui passait du rouge au jaune d’or, dans son ascension vers les sommets, et il s’émerveilla devant le miracle de la lumière qui n’avait jamais manqué de l’émouvoir.

Puis il se prit à rire. Si Pelly et Carter l’avaient entendu, ils l’auraient cru fou. C’était en effet une sorte de démence: la confiance en soi retrouvée, une foi sans bornes, un optimisme capable de transformer les rêves en réalités. Il regarda de nouveau à travers les barreaux de sa cellule. Le monde était toujours là. Là aussi coulait le fleuve. Toutes les choses pour lesquelles il valait la peine de vivre se trouvaient là! Il voulait lutter. Pour l’instant il ne se demandait point comment. En constatant une seconde fois l’ironie du sort qui lui avait fait bâtir sa propre prison, il se prit à ricaner.

Il s’assit de nouveau sur le bord de sa paillasse. Une petite armée de formes noires et blanches défila devant ses veux, figures chargées de haine et de désespoir, figures braves avec la gaîté de l’espoir, figures glacées par l’épouvante de la mort. C’étaient tous ceux qu’il avait conduits jadis vers la prison. Comme ils devaient se moquer de lui à cette heure!

Parmi ces spectres, sinistre cortège témoignant de ses prouesses de chasseur d’hommes, il vit celui d’Antoine Fournet sortir du groupe confus et s’approcher de lui.

C’était précisément Antoine que Kent avait dernièrement conduit dans la cellule où lui-même se trouvait maintenant.

Antoine le Français, à la taille haute, aux cheveux noirs, au rire sonore et intarissable, qui, la veille de sa mort, faisait trembler les vitres du bureau de Kedsty, Antoine lui apparaissait comme un dieu. Il avait tué un homme, et, en brave, ne l’avait point nié. Dans son corps de géant, il possédait un cœur aussi doux que celui d’une jeune fille. Cependant il s’était enorgueilli de son meurtre et l’avait glorifié par des chansons durant son court emprisonnement. Il avait tué l’homme blanc de Chippewyan qui vola la femme de son voisin; car Antoine avait pour maxime: «Faites aux autres ce que vous voudriez qu’ils vous fissent»; et il avait pour son voisin le grand amour qui existe entre les hommes vivant dans les vastes forêts du Nord. Son voisin était faible, lui était fort, fort comme un taureau; aussi, à l’heure propice, il se chargea de la vengeance. Quand Kent enferma Antoine, le géant se moqua de l’étroitesse et de la solidité incontestable de la cellule, puis il se mit à rire, et il chanta d’une voix retentissante pendant les quelques jours de répit qu’on lui laissa avant la mort. Lorsqu’il mourut, ce fut avec le sourire glorieux de quelqu’un qui s’acquitte, à peu de frais, d’un grand méfait.

Kent s’était affligé d’avoir été désigné pour arrêter Antoine. Il s’était dit que jamais il ne pourrait se montrer l’homme que fut celui-ci.

Il vit Antoine revenir pour s’asseoir sur le bord du lit où il avait dormi plusieurs nuits. Les lointains échos de ses rires et de ses chansons remplissaient les oreilles de Kent; son grand courage se répandit comme un effluve salutaire dans la cellule illuminée. Aussi quand le sommeil le prit, James Kent eut la certitude que l’âme de ce superbe mort lui avait communiqué un courage qu’il n’aurait pu obtenir d’aucun vivant.

Antoine Fournet lui réapparut dans son sommeil, et de même l’image d’un homme appelé «Doigts-Sales», qui lui donna une utile inspiration.

CHAPITRE XI

«DOIGTS-SALES»

A l’endroit où l’un des petits bras du fleuve se recourbe comme la langue d’un chien ami qui lécherait la berge, à Athabasca Landing, se dresse une rangée de neuf huttes.

Le génie excentrique qui, dix ans d’avance, avait prévu la prospérité de la région, inspira leur construction. Elles étaient du reste bâties en dépit du bon sens, et les intempéries leur avaient livré de rudes assauts.

L’original «Doigts-Sales», propriétaire de la cinquième de ces huttes, avait baptisé celle-ci la «Bonne vieille reine Bess»[3].

[3] Surnom populaire de la Reine Elisabeth d’Angleterre.

Couverte de papier goudronné, elle paraissait épier anxieusement le fleuve par ses deux fenêtres.

Contre la façade, «Doigts-Sales» avait appuyé une véranda pour se protéger de la pluie au printemps, du soleil en été, et de la neige durant les mois de l’hiver. C’était là qu’il passait, assis, la plus grande partie de son temps quand il n’était pas couché.

On le connaissait à deux mille milles en amont et en aval des Trois Fleuves. Les superstitieux croyaient que de petits dieux et de petits diables venaient s’accroupir devant la cabane au papier goudronné pour converser avec le bizarre propriétaire. C’était un rusé matois, du reste assez satisfait de lui-même, ce «Doigts-Sales». On n’eût pas trouvé son pareil le long des Trois Fleuves; et on eût donné beaucoup pour posséder le trésor contenu dans son cerveau.

Du premier coup d’œil, il n’en laissait rien paraître. Assis devant la «Bonne vieille reine Bess» dans son fauteuil d’un bois patiné par l’usage, ce gros paquet de mollesse, ce géant de flaccidité, s’étalait informe. La tête énorme, les cheveux longs et broussailleux, sa figure lisse de chérubin gras n’avait pas plus d’expression qu’une pomme. Ses bras reposaient continuellement sur son énorme panse, dont la rotondité était rendue plus apparente par une gigantesque chaîne de montre en pépites d’or battu du Klondike, qu’il agitait d’un perpétuel mouvement du pouce et de l’index. Personne n’aurait pu dire au juste pourquoi on l’appelait «Doigts-Sales». Son vrai nom était Alexandre Toppet Fingers, mais le surnom lui resta parce qu’il avait l’air d’être mal peigné et mal lavé.

Quelle que pût être la valeur de ses deux cent quarante livres de chair, c’était son intelligence qui inspirait une sorte de craintive admiration. Il était le plus éminent des juges, un juge du Désert, un avocat de la Forêt, le légiste incontesté de la Piste, des Fleuves et des Grandes Futaies.

Toutes les règles de la légalité et du droit commun, en usage dans le Grand Nord, étaient classées dans son cerveau. Par toutes ses connaissances, il avait deux cents ans. Il savait qu’une loi ne périt pas de vétusté et que, jusqu’à sa mort, un homme doit s’y conformer. Tous les tours et pièges de sa profession lui étaient familiers. Il ne possédait aucun Code imprimé; sa bibliothèque était sa vaste mémoire. Les cas qu’il fut appelé à examiner étaient relatés dans des écrits entassé en piles poussiéreuses dans sa cabane. On venait le consulter, mais il ne plaidait pas. Ses confrères d’Edmonton lui savaient gré de ne pas se montrer au tribunal, car il leur aurait fait une rude concurrence.

La véranda de sa cabane était un tabernacle de justice. Il s’y tenait assis, et, les mains croisées, il dictait des avis, suggérait des conseils ou prononçait des sentences. D’autres hommes seraient devenus fous de rester assis aussi longtemps que lui. Pendant des heures il regardait fixement le fleuve de ses yeux pâles qui jamais ne clignotaient. Pendant des heures, il restait immobile, sans mot dire.

Il avait un compagnon fidèle, un chien gras, flegmatique et paresseux comme son maître. Ce chien était toujours endormi à ses pieds ou se traînait péniblement derrière ses talons quand «Doigts-Sales» se décidait enfin à sortir.

Le visage ordinairement impassible de «Doigts-Sales» s’éclairait soudain lorsque le Père Layonne venait lui rendre visite. Sa langue se déliait alors volontiers et, jusqu’à la nuit, la conversation roulait sur une foule de choses peu connues des autres hommes.

Le petit missionnaire se précipita chez lui, en sortant de la cellule de Kent où il s’était rendu dès qu’il apprit la malheureuse tentative d’évasion de son ami.

«Doigts-Sales», en l’écoutant, secoua la tête d’un air navré.

--Je voudrais bien voir ce pauvre Kent, dit-il en serrant ses gros bras contre son ventre. Mais il y a un bon tiers de mille d’ici à la caserne, peut-être même un demi-mille. Et le chemin grimpe. Que diable, c’est bien loin. Je réfléchirai d’abord sur son cas, je réfléchirai.

Kent attendait anxieusement le retour du Père Layonne.

Si l’avocat Fingers ne consentait pas à l’aider, il ne lui restait plus qu’à prendre sa médecine des mains du jury, tandis qu’avec ce concours, il battrait Kedsty et la division N tout entière.

Mais comment obtenir la complicité active de «Doigts-Sales», qui hésiterait probablement à contrecarrer l’inspecteur Kedsty?

Chaque homme, pensait-il, possède une conscience capable de grandes choses, prête à tous dévouements; mais il fallait agir avec la clef adaptée à chaque serrure. Il croyait posséder celle qui le ferait pénétrer dans l’âme de l’apathique Fingers. Dans cette conviction, il se sentit renaître. Au fait, les quelques minutes de tension musculaire durant lesquelles il administra à Mercer une si magistrale correction avaient été une bonne épreuve d’entraînement. N’en ayant ressenti un peu plus tard aucune conséquence fâcheuse, il n’avait plus à craindre que sa blessure se rouvrît. Et il se doutait bien qu’échapper maintenant à la Division N lui demanderait un effort surhumain.

A tous mouvements, dans le corridor, il tressaillait, l’oreille en éveil. Vers le milieu de la journée, il lui sembla reconnaître les voix du Père Layonne, de Pelly et de «Doigts-Sales». Il ne se trompait pas.

«Doigts-Sales», suivi de son inséparable cabot, fut introduit dans la cellule par Pelly, qui se retira aussitôt, tandis que le Père Layonne adressa à Kent, de la porte, un signe de tête et un regard plein d’espoir et s’en alla avec Pelly dans le bureau du détachement.

--Ouf! Quelle montée! s’écria «Doigts-Sales» en s’épongeant le visage avec son grand mouchoir. En voilà une côte! Togs et moi ne sommes pas favorisés par le souffle. C’est fort heureux, car si nous l’étions davantage, nous risquerions de nous laisser entraîner trop loin, et nous n’aimons pas marcher.

Il se laissa tomber comme un gros paquet de gélatine sur l’unique chaise de la cellule, et le chien s’affala lourdement à ses pieds.

Kent s’assit sur le bord de son lit et lui sourit amicalement.

--Cela n’a pas toujours été ainsi, n’est-ce pas, «Doigts-Sales»? Il y a vingt ans, tu n’aurais pas été essoufflé pour avoir grimpé une colline?

--Oui, sans doute.

--Il y a vingt ans, tu étais un fameux lutteur.

Ce mot donna de l’éclat aux yeux ordinairement ternes de «Doigts-Sales».

--Un fameux lutteur! répéta Kent. Tous les hommes étaient des lutteurs dans ces jours de course à l’or. On m’a raconté, dans mes voyages, quelques-unes de tes aventures. J’ai entendu ton histoire, là-bas, dans le Nord. Je l’ai gardée pour moi. Tu l’aurais racontée toi-même si tu tenais à ce qu’on la connût.

«Doigts-Sales» secoua la tête d’un air d’incrédulité et il eut un léger plissement des lèvres dont Kent saisit la signification.

--Oui, mon vieux renard, j’ai compris. Lorsqu’on un service, un grand service à demander à quelqu’un, il est d’usage de le flatter. Et si l’on peut lui rappeler une ancienne prouesse, on a chance de mieux se le concilier. C’est ce que tu penses, n’est-ce pas? Employer ce moyen n’est pas de mon genre; je t’estime trop pour cela. Je veux te demander de m’aider. Le Père Layonne t’a mis au courant de ma situation. Elle est pire que celle qu’il t’a décrite. Tu verras, quand j’entrerai dans les détails. Tu pourrais hésiter, mais tu n’hésiteras plus quand je t’aurai rappelé un certain moment de ton passé. J’en suis sûr.

--Quel est ce moment?

--Le terrible hiver où il y eut la famine à Lost City. Tu n’as certes pas oublié--et tu n’oublieras jamais--Marie Tatman?

L’énorme corps flasque de «Doigts-Sales» fut comme traversé par un courant électrique. Sa chair molle redevint muscles vigoureux. Ses yeux brillèrent lorsque Kent prononça ce nom que, depuis vingt-cinq ans, il n’avait plus entendu sur aucune lèvre, à l’exception des siennes.

--Tu as entendu parler de Marie Tatman!... dit-il, avec la voix d’un tout autre homme.

--Oui, dans la région du Porcupine. Je sais ce que tu as fait pour cette femme et quel fut ton dévouement. Je sais que tu l’adores toujours. Je l’ai compris depuis longtemps, à certains de tes regards. J’invoque sa mémoire pour que tu ne puisses me refuser ce que je vais te demander.

--Ah! tu savais!... dit le vieil homme dans un soupir.

Et soudain, il se revit à cette époque tragique, dans Lost City en pleine famine.

Ce Tatman était alors un jeune homme, un pauvre petit employé de banque qui arrivait de San-Francisco pour s’improviser chercheur d’or.

Il n’était certes pas fait pour ce rude métier. Sa femme, la jolie et délicate Marie, avait insisté pour être sa compagne d’aventures.

«Doigts-Sales» se souvint de ce que fut la rigueur des lois durant ce terrible hiver. La nourriture n’arrivait pas. La neige recouvrait Lost City et toute la région depuis de longs mois. On pouvait tuer un homme et s’en tirer sans trop d’ennuis; mais si on volait une croûte de pain ou une fève, on était amené à l’extrémité du camp et forcé de déguerpir. C’était la mort certaine par la faim et le froid, plus terrible que par les balles ou la pendaison. Aussi avait-on choisi cette atroce façon de châtier le vol.

Tatman n’était pas un voleur. Mais sa jeune femme mourait lentement d’inanition; elle était atteinte du scorbut, et pour la sauver, il vola. Il entra, la nuit, dans une cabane et enleva deux boîtes de fèves et une casserole de pommes de terre, choses plus précieuses que mille fois leur pesant d’or. Il fut pris, sa femme était naturellement à ses côtés. Mais en ces jours, la beauté féminine ne pouvait sauver un homme. Tatman fut amené à l’extrémité du camp, on lui donna un équipement complet, mais aucune nourriture.

Sa femme, encapuchonnée et bottée, était décidée à périr avec lui. Il avait vainement protesté, jusqu’à la dernière minute, de son innocence, mais les fèves et les pommes de terre, trouvées chez lui, étaient une preuve irrécusable.

Alors «Doigts-Sales» avait déclaré, d’une voix tonitruante, que Tatman était innocent et que c’était lui, le voleur. Il avait porté les fèves et les pommes de terre dans la cabane de Tatman pendant que celui-ci dormait. Pourquoi? Pour sauver Marie qu’il aimait. Et il était parti dans la tourmente de neige, fortifié par son amour. Tatman et sa femme retournèrent chez eux. Depuis cet instant le camp n’entendit jamais plus parler de lui.

--Ah! tu savais! répéta-t-il.

Et il ajouta soudain, les poings fermés, le regard plongeant au loin par la fenêtre, la poitrine bombée:

--Parle, Kent, parle. Dis-moi tout. Je tâcherai de t’aider.

Sans omettre aucun détail, Kent raconta alors ce qui lui était arrivé depuis le jour où la balle du métis le frappa; et «Doigts-Sales» l’écoutait et écoutait aussi les échos éveillés dans son propre cœur. Ses yeux brillaient d’un feu que Kent avait rallumé après plusieurs années. C’était une double action parallèle qui animait sa pensée. «Oui, oui, oui...» répétait-il d’instant en instant, comme en ruminant. Les paroles de Kent, en pénétrant dans son cœur, se transformaient aussitôt en désirs d’action.