La Turque

Part 9

Chapter 93,992 wordsPublic domain

Alors toutes les femmes s’éveillèrent, elles s’attroupèrent. Elles regardaient l’inconnue. Elles se mirent à la railler sournoisement:

--Il y a une femme qui dit que tu as soixante ans, moi je dis que tu en as vingt-sept ou vingt-huit.

--Laissez mon âze, répondit une jolie voix avec un accent étranger puéril, laissez mon âze, ze souis touzours belle.

--Madame a été dans le monde ce soir... Madame a été au spectacle... fit une autre.

--Oui, zoustement, à l’Opla.

--Mais madame va nous donner des billets pour son théâtre, car madame joue...

--Mais oui, tu vois pas, c’est Sarah Bernhardt!

Elle les regardait avec des yeux étonnés, gracieux. Mais la taverne fermait: on allait éteindre. Chacun se levait, gagnant l’escalier. La Turque avait pris le bras du joueur. On portait Chamberlain, qui se laissait aller comme un mort, tout le corps en zigzags. C’était un lent défilé devant les tables souillées.

On se trouva dehors, et l’air froid de l’aube vous glaça les os. Les femmes, en sortant, donnaient des cigarettes au chasseur. A la porte, attendaient des cochers, un marchand de nougat, et un vendeur du _Soir_: Tom-Pouce. Il dit tout bas à Fifi: «Ça va?»... Et il s’approcha du michet en tendant ses journaux:

--M’sieur l’baron, une demi-douzaine?... Non?... Eh ben, prêtez-moi dix sous, M’sieur l’baron, je vous les rendrai demain matin.

Le joueur fit signe à un cocher, et monta en fiacre avec Sophie.

Sur le trottoir, devant la taverne, les femmes entouraient la folle, la chinaient encore:--«Dis, tu viens avec moi? j’habite rue Marbeuf... Tu feras bien une passe sur un banc des Champs-Élysées...»

V

Sophie habitait maintenant dans une de ces petites rues paisibles qui se trouvent derrière la Madeleine, et à distance égale de la taverne de l’Olympia et des cafés de la gare Saint-Lazare. L’hôtel était très bien. C’était, ma foi! mieux tenu que chez la mère Giberton, et c’était plus comme il faut. Si la pauvre P’tit-Jy avait pu revenir, elle aurait trouvé que sa Fifi--elle le disait bien--n’avait pas mal réussi. Oui, maintenant, la Turque avait de la toilette, et elle avait bon genre, ce n’était plus comme dans le temps, où elle n’aurait pas pu entrer dans un café, parce qu’elle était trop mal nippée. Elle possédait un petit chien: Kiki; Kiki passait toute sa vie dans la chambre de sa maîtresse, et chaque fois que celle-ci rentrait, elle le retrouvait avec attendrissement. Ce pauvre petit qui était resté enfermé tout seul si longtemps!... Il était derrière la porte, il l’avait entendue, elle ouvrait, il sautait sur elle en poussant des jappements aigus; elle le prenait dans ses bras et le caressait. «Ah! Kiki! petit Kiki! Kikikikikikiki!» Elle jouait beaucoup avec lui, il la désennuyait.

Sa chambre était gentille, et, à elle en somme, bien qu’elle fût encore en meublé. Elle avait un jeu de brosses en ébène qu’un Monsieur très chic lui avait donné (probablement un marquis ou un duc: on voyait une grande couronne brodée sur tous ses caleçons). Elle avait des bibelots, une ombrelle japonaise, des éventails, deux lampes: elle s’était arrangé un intérieur.

Sophie n’était pas malheureuse. C’était une des mieux de l’hôtel, elle y était très bien vue, tous ses amis étant sérieux. Elle était devenue raisonnable, elle n’était plus enfant comme autrefois: elle ne pensait plus à l’amour. Elle considérait que ceux qui lui donnaient le plus étaient ceux qui l’aimaient le mieux. D’ailleurs, elle ne les chérissait ni les uns, ni les autres, et n’était attachée à personne.

Un soir, elle ramena du Mollard un petit jeune homme, qui avait peut-être dix-sept ou dix-huit ans. Elle avait peu de goût pour les tout jeunes gens: généralement c’est sans le sou,--mais on voyait que celui-là était d’une famille riche. Elle s’était comportée avec lui comme avec tout le monde, elle avait fait sa petite affaire avec la complaisance et l’amabilité impersonnelles qui étaient dans ses habitudes. Au bout d’une heure il était parti, et elle n’avait rien remarqué de particulier en lui, sinon qu’il était encore maigre comme une mineure. D’ailleurs, maintenant, elle était tellement habituée aux hommes qu’elle ne faisait plus attention à eux. Le michet, c’est le michet: c’est toujours la même chose; tous à peu près pareils. Elle s’était endormie après son départ: en se réveillant elle l’avait oublié.

Elle fut assez étonnée quand, le surlendemain--il était une heure, et elle venait de se lever--elle le vit entrer dans sa chambre. Il lui apportait un bouquet. Il avait l’air embarrassé, il se mit sur le bord d’une chaise encombrée de jupons, se fit tout petit, et la regarda.

La Turque n’aimait guère qu’on vînt dans la journée. Comme elle se couchait tard, elle était fatiguée, elle sentait un cercle de plomb autour de sa tête, elle avait les idées vagues, l’haleine chaude,--et elle n’avait pas encore fait sa figure: elle était pâle et défaite. Toute la journée, elle se traînait. Elle ne recommençait à vivre que la nuit, à la lumière électrique.

«Et qu’est-ce qui t’amène?» demanda-t-elle.

Il ne savait pas quoi répondre. Enfin il dit:

«J’avais une grande envie de vous voir.»

Sophie comprit mal. Et déjà docile, passive, elle s’apprêtait. Mais lui ne s’approchait pas d’elle, il continuait à la regarder de loin, avec une muette admiration. Il aurait voulu lui dire tout ce qu’il éprouvait. Il n’osait pas. Avant de frapper à sa porte, il était resté là un bon moment, le cœur battant, tout tremblant. Puis il s’était décidé. Il était encore ému... Il avait rêvé à elle tout hier.

La Femme!

Il avait rêvé à tous ses gestes, à son peignoir, à son petit chien, à la voix douce dont elle lui parlait. Et dans cette chambre, bourrée de choses féminines, de dessous, de rubans, et dans cette odeur musquée, il était profondément troublé, toute son adolescence s’agitait... La Femme!... Tout le touchait, il aurait voulu adorer Sophie, lui parler longuement à l’oreille, l’embrasser avec infiniment de délicatesse et de respect, ou bien vivre à ses pieds, comme un héros de roman, en jouant de la guitare en sourdine, ou en disant des vers; son cœur débordait de tendresse.

Sophie, tout ébouriffée, s’était mise à sa toilette, elle se faisait les ongles. Il l’agaçait un peu, elle détestait qu’on lui fît perdre son temps. Il avait commencé à lui parler, avec hésitation: «Mais tutoie-moi donc, mon gros, dit Sophie.--Oui! vous voulez bien? Oh! que vous êtes gentille!» Maintenant il était content; il croyait qu’elle l’aimait. Il se lança aussitôt dans de grandes déclarations. Il disait qu’il irait pour elle au bout du monde.

--Oh! dit la Turque, arrête-toi à Asnières et donne-moi la différence!

Puis elle attendit.

Mais ça continuait. Il lui parlait toujours de son amour, de son cœur, d’un tas de choses qui n’intéressaient plus du tout Sophie. Elle levait les épaules. Enfin, elle l’interrompit:

--C’est pas tout ça. C’est pour coucher avec moi que tu es venu, mon petit?... Non?... Alors, qu’est-ce que tu viens faire?

Il se taisait, décontenancé par le ton brusque de son amie. Il avait eu subitement le cœur gros. Il allongea la main, et posa sur les genoux de Sophie son bouquet de fleurs, en disant presque tout bas: «Je vous aime.»

La Turque éclata d’un rire énervé, et elle s’écria: «Ah non! tu sais! le boniment, c’est ça qui ne me tombe pas! J’ai pas le temps. Et puis, on n’en vit pas. Si c’est pour ça que tu es venu, c’est pas la peine de revenir. Au revoir: il faut que je m’habille... Et puis tu peux remporter ton bouquet, tu aurais bien mieux fait de me donner les quarante sous qu’il t’a coûtés.»

* * * * *

... Cependant, vers le soir, une grande tristesse envahit Sophie. Elle réfléchit. Il y avait longtemps qu’elle ne s’était sentie aussi triste. Tout à coup elle vit clair, elle vit ce qu’elle était devenue. Mon Dieu! Oh! mon Dieu!...

Avant l’Escalope, elle eût été si heureuse de rencontrer ce qu’elle avait repoussé aujourd’hui! Oui, c’était cela qu’elle avait cru trouver en Gaston, et qu’elle avait amèrement regretté quand il était parti... Qu’était-elle devenue? Elle n’avait plus de cœur... Alors, jamais elle n’aimerait plus personne? Nulle tendresse ne l’émouvait plus... Quand ce petit était là devant elle, si doux, si troublé, elle n’avait pensé qu’une chose: que le boniment, c’est un truc pour poser des lapins aux femmes. Elle était pire que la dernière des dernières: elle se rappelait qu’il y en avait une qui avait été en maison au Transvaal, celle-là racontait que là-bas, chaque femme, parmi les clients, en choisissait un pour l’aimer, pour causer avec lui. Ces femmes-là, elles avaient encore du cœur. Elle, Sophie, n’en avait plus.

Elle était désolée. Elle se rendait compte de l’honneur que le gentil petit lui faisait. Tandis que tous les hommes la considéraient comme un instrument, comme une chair à plaisir anonyme, il avait vu en elle une femme. Elle restait pour lui lointaine et charmante. Si elle l’avait compris, elle aurait pu se relever à ses propres yeux, redevenir en quelque façon ce qu’elle avait été.

Mais elle n’avait pas compris! Ce soir-là elle ne sortit pas, elle se coucha, écœurée. Elle ne caressa même pas Kiki.

VI

(A l’entrée de la taverne, elles attendent, assises côte à côte sur la banquette. Il est tôt; elles causent. Chapeaux à panache, figures faites, sous les armes. En face d’elles, derrière son comptoir, et sous ses bouteilles de toutes les couleurs, le garçon du bar, en veste blanche, attend aussi le coup de feu et les regarde sans les voir. Une lumière crue. Ça empeste le tabac froid. De temps en temps, un homme qui a descendu l’escalier, pousse la grande porte de verre, et entre au milieu des glaces. Mais ce n’est pas encore l’heure. Elles causent.)

* * * * *

--Crois-tu que c’est bête! Avec cet assassinat de la rue Duperré, j’ai pas pu fermer l’œil jusqu’au départ de mon type. Chaque fois qu’il remuait, j’avais peur. Il s’est levé une fois, et j’ai cru que c’était fini. Je ne savais pas s’il valait mieux crier, ou bien avoir l’air de dormir. J’hésitais. Pourtant, je me disais: si je me laisse voler sans bouger, il ne me touchera pas. Mais il est revenu se coucher: il avait simplement été à ses besoins. Vrai, on devient folle!

--Moi j’y pense jamais. S’il fallait qu’on pense à ça, on ne pourrait pas vivre.

--Oui, mais cet homme-là, tu sais, il avait une figure qui ne me revenait pas... Et puis il ne parlait pas... Enfin, je m’étais fait des idées.

--Oh! on voit toujours à peu près avec qui qu’on se trouve, et celui dont on se méfie, on ne l’emmène pas!

--Tu sais, ça!... Des fois on est encore bien contente de trouver... On ne choisit pas: on n’a pas toujours le moyen de regarder à la figure et au genre... Et pour savoir qui l’on a avec soi, on se trompe bien aussi; tu sais, Joseph, l’avocat, les premières fois, je le prenais pour un entraîneur.

--Dame! bien sûr, c’est moins dangereux d’être la femme à Fallières! Mais qu’est-ce tu veux, Carmen, on l’a raté, ce vieux-là!... Dis donc, comment trouves-tu mon chapeau?

--Il est bien... Il est très bien... Il te va bien... Je trouve que tu le mets trop en avant.

--Comme ça?... Il est bien, hein?

--Oui, Lucie. T’es belle. Ce soir, tu vas décrocher le rupin des rupins.

--C’est vrai qu’il vous va bien votre chapeau. Qu’est-ce qui vous l’a fait?

--C’est Mme Lisette.

--Eh bien, elle fait bien.

--Tiens! v’là la Suzanne qui arrive.

--J’peux pas la voir, cette femme-là. Elle me pue au nez.

--Elle a une robe neuve.

--La regarde pas, va, ça lui ferait trop de plaisir.

--Elle veut nous la faire à l’épate, ici. Ça ne prend pas. Elle passe comme ça, une minute, sans s’arrêter, avant d’aller dans les grands bars, et elle ne connaît personne.

--Elle n’est pas si bien que ça, d’abord. Elle n’a pas du tout le grand genre.

--C’est comme Madeleine.

--Encore une épateuse! Mais Madeleine, ce n’est pas un nom de femme chic.

--Laisse donc, elles habitent en meublé comme nous. C’est Victor qui me l’a dit. Et elles ne font pas tous les jours cinq louis, va.

--Enfin, zut pour elles!... Dis donc, Lucie, toi qui t’y connais dans les rêves, j’en ai fait un drôle cette nuit... J’étais assise dans l’herbe à la campagne. Tout à coup, il y a un oiseau énorme qui descend sur moi, il me prend dans ses pattes, et il s’envole. Je n’avais pas peur du tout, je regardais en bas,--et c’était comme en chemin de fer: des champs, des maisons, des rivières qui défilaient... On est arrivé au bord de la mer. On est descendu sur une plage. L’oiseau s’est posé devant moi, il m’a regardée, et ça s’est trouvé une négresse.

--T’as rêvé oiseau, t’as rêvé voyage, t’as rêvé négresse. C’est un voyage la nuit en bateau à voile.

--Comme c’est bête de rêver comme ça!

--Ah! barbe! Ah! encore une nuit à tirer! Ce que j’ai la flemme ce soir, Georgette! Quand je pense que je vais peut-être rester là jusqu’à quatre ou cinq heures, et qu’il va falloir tourner cinquante fois autour des tables avant de trouver quelqu’un, ah! j’en ai mal au cœur!... Pour un peu, malgré les frais que j’ai déjà faits, mon fiacre, mon coiffeur, je rentrerais chez moi!... Il y a des jours où le métier vous dégoûte.

--Tu rentrerais, et puis tu sais bien que tu ne pourrais pas dormir. Alors tu t’embêterais encore plus qu’ici. Moi, maintenant, je ne peux plus m’endormir que quand il fait jour. J’ai déjà voulu passer toute une nuit chez moi, toute seule, comme les rentières, pour dormir: je ne peux pas. A minuit, il faut que je me lève et que je vienne ici. Y a pas, j’en ai besoin. J’ai ça dans la peau maintenant.

--Oui, mais c’est quand il faut rentrer seule, après avoir attendu ici toute la nuit pour rien!... Moi, ça me rend folle.

--Qu’est-ce que vous voulez! Il y a tant de femmes, il n’y a que de ça, sur les boulevards, dans les cafés, partout!

--Et puis on commence si jeune, maintenant!

--Enfin, pour les soirs qu’on s’embête, on a du bon temps... Vois-tu qu’on redeviendrait ouvrière! Ah mince! j’aime mieux travailler sur le dos! On gagne plus de pognon et c’est moins fatigant. Ah non! travailler! se lever de bonne heure! sortir le matin!... et gagner trois francs par jour!

--C’est possible. Mais quelquefois aussi on a un petit homme qu’on aime bien. On croit à tous ses boniments. On est jeune.

--Oui, seulement ton petit homme te plaque salement en te laissant un souvenir.

--Des fois. En tous cas, j’aimerais encore mieux en être là qu’où j’en suis. Non, il a bien raison celui qui dit que quand on veut se mettre putain, faut s’établir Chaussée-d’Antin! Moi je m’ennuie. Je ne peux plus aimer personne.

--La blague! T’en trouveras cinquante pour un pour te laisser faire.

--Ah non! merci! je ne veux pas d’un mec! Ces hommes-là, ça me dégoûte! Je ne comprends pas qu’une femme paie pour un homme, et un homme qui ne fait rien, et qui vit de la femme, c’est pas un homme.

--Oh! quand on aime bien un homme, c’est tout naturel de lui donner ce qu’on a!

--Eh bien non! j’en aurais peut-être envie, mais s’il se laissait faire, il me dégoûterait.

--A ce compte-là, pourquoi que t’aimes pas tes michets, alors? Ils te paient, eux, ils se conduisent en hommes... T’es bête, Georgette, on ne gobe pas quelqu’un parce qu’il fait quelque chose pour vous, parce qu’il est chic. On l’aime parce qu’on l’aime, parce qu’il est comme il est. Hein, Lucie?

--Et puis! Tous les hommes sont mecs!

--Ça!... Moi je dis que ce sont les femmes qui les rendent maquereaux. En v’là un, par exemple, il était employé, la femme que je connais l’a fait lâcher sa maison, elle ne voulait pas qu’il travaille, elle voulait l’avoir tout le temps à elle, son petit homme. Eh bien! sa place perdue, il faut pourtant qu’il vive. Et en v’là un de plus.

--Mais toi la Turque? Tu ne dis rien?

--Ah! les hommes me dégoûtent! tout me dégoûte! J’ai envie de boire et de faire la bombe! On s’embête trop autrement... Voilà le monde qui arrive. A tout à l’heure.

--Toi aussi, Lucie, tu t’en vas?

--Je vais faire un tour.

--Eh bien, reste avec moi Georgette, on est aussi bien à l’entrée qu’ailleurs. On va voir venir. Tiens! Deux bossus!... il va pleuvoir!...

VII

Elle sortait d’un bar de la rue Caumartin, où elle allait quelquefois l’après-midi, pour rejoindre les femmes, pour tuer le temps.

Ce jour-là, elle avait l’âme très lasse. L’automne, de nouveau,... à peine s’il était cinq heures, et la nuit tombait sur le boulevard; et toute la journée avait été grise.

Absorbée, Sophie marchait, sans faire attention aux passants. Elle allait droit devant elle, elle ne regardait rien. Tout à coup--elle traversait la rue Auber--elle eut un coup au cœur... Ah! Un monsieur qui l’avait croisée!... Elle se retournait, chancelante, elle regardait de tous ses yeux... Lui!... Mais oui, c’était lui; oh! c’était Scholch!... Elle restait là, immobile, indécise, dans un arrêt subit, absolu, de sa vie. Puis un grand mouvement la poussa en avant, elle s’élança et courut...

Ils étaient maintenant face à face. Elle l’avait arrêté. Il avait un peu grossi, mais c’était toujours lui... C’était lui, sa bouche, ses yeux, cette petite moustache blonde, toujours, toujours, comme hier... Oh! c’était hier!... Oh! tout le présent s’abolissait!...

Lui, en la voyant, avait violemment pâli, il avait eu un moment d’égarement, il allait crier; puis, aussitôt, il était redevenu semblable à lui-même. On aurait dit,--c’est drôle!--qu’il n’avait pas d’émotion. C’est que le fait de retrouver Sophie, au bout d’une seconde, lui était apparu comme un prodige naturel, il avait trop attendu cela, toujours, à tout instant: l’impossible eût été que cela n’arrivât jamais.

Ils étaient entrés dans un petit café désert. Ils causaient. Ils se tutoyaient,--comme hier... Toi! toi!...

Et «Toi... Mimi... Fine...» ces mots-là, se retrouvaient intacts, sans une tache, sans une écornure, et tout--toute leur vie à eux deux--se retrouvait, comme dans quelque caveau d’eux-mêmes, où jamais, depuis longtemps, ils ne seraient plus descendus, mais qui fidèlement, irréprochablement, aurait gardé leur trésor.

Et les mots leur montaient du cœur comme la flamme monte du feu.

Les gestes aussi, les gestes d’autrefois, revenaient immédiatement. Il y avait en eux des habitudes que tout eût fait croire perdues, qu’ils ne se connaissaient plus, dont ils n’avaient plus aucun souvenir: au premier signal, elles s’étaient retrouvées, elles avaient rallié.

Et Sophie mettait sa main dans la manche de Scholch, d’un mouvement familier d’autrefois, qui était remonté du passé, comme cela, tout de suite...

A présent, il parlait, il parlait d’une voix douce et grave, sans hésitation, d’abondance, avec une certitude infinie; il disait des choses qu’il savait si bien, qu’il s’était si souvent répétées à soi-même! «Il avait eu, hélas! un moment de faiblesse--il était jeune!--il avait été repris par sa famille, par son père qu’il avait toujours respecté, par sa mère, si bonne, par ses sœurs. Tous les siens, qu’il retrouvait là-bas, lui avaient fait considérer Sophie--sa Fine!--d’abord comme une étrangère, puis comme une femme qui le détournait de sa vie,... et remué, retourné, ne sachant plus, loin d’elle--il était si jeune!--comme son père avait dit qu’il lui pardonnerait, s’il promettait de ne pas la revoir, de ne pas lui écrire,... il avait promis, hélas!... Seulement, voilà que, peu à peu, il s’était repris, qu’il s’était dégagé, qu’il s’était remis à l’aimer: il voyait qu’elle ne lui avait donné que du bonheur... Et il était devenu malheureux: il avait été si heureux... Et un jour, à la fin, il avait fui, il avait pris le train, et il était venu à Grenoble... Trop tard! elle n’y était plus! Il n’avait pas pu retrouver sa trace... Il se serait mis avec elle, aurait travaillé... Elle était partie!... Alors il était retourné chez lui. On l’avait marié; il avait laissé faire. Il n’était pas heureux, le paradis était perdu, jamais il n’avait retrouvé la vie d’autrefois, la seule, celle de son premier et unique amour.--Il était à Paris pour affaires...»

Elle ne savait pas ce qu’il disait. Cela lui était bien égal. Elle entendait sa voix, elle regardait ses lèvres: elle aurait voulu s’endormir ah! s’endormir avec lui en souriant!... C’était comme un rêve, c’était une minute profonde et irréelle, une apparition dans un autre monde.

Et ils étaient là, tous les deux et ne formant qu’un, intimes d’une unique intimité,--comme hier. Oui, c’était comme si rien, depuis, ne s’était jamais passé...

* * * * *

Il la regardait. Il la voyait changée, fanée, flétrie,--mais il ne s’attardait pas à cela. Il retrouvait ses yeux, sa peau, un certain pli de sa narine, les veines bleues de son poignet, et le grain de beauté qu’elle avait au menton, un peu à gauche. Il la retrouvait comme on retrouve son pays d’enfance, où chaque pierre, chaque brandie d’arbre, chaque ornière vous arrête et réveille cent souvenirs. Il la parcourait lentement... Elle l’examinait de même... Et comme elle disait: «Personne, vois-tu, personne que toi ne m’a eue; oh! mon Mimi! tu es resté mon amant!» il pensa: «Je le sais.»

Il ne l’interrogeait pas. Ils sentaient qu’ils s’étaient aimés par-dessus toutes choses, et que rien ne les avait touchés que leur amour, tout le reste étant plus bas. Elle était toujours belle et toujours pure... On a son âme une fois pour toutes, et sous toutes les boues ou tous les triomphes, elle, au fond, demeure. Il savait cela... Il savait que la seule vie qu’elle eût vécue, c’était avec lui, et que le reste n’avait été que simulacre et apparence. Tous les deux s’étaient reconnus et s’adoraient.

* * * * *

Cependant, si liés l’un à l’autre, au fond, qu’ils se sentissent, pas un moment ils ne songeaient à remêler leurs jours. Ils pensaient bien qu’ils n’avaient continué à vivre jusqu’à présent que pour arriver à cette minute-là: en même temps ils avaient conscience qu’ils se voyaient pour la dernière fois. Cela était certain, inévitable. Ils n’essayaient même pas de lutter. Car on ne remonte pas le courant de la vie, quand le fleuve a coulé, il faut suivre. Car une voix leur disait tout bas que si leur fond était le même, le dessus, ce qui paraît dans la quotidienneté de l’existence, était changé. Ainsi, ils ne se seraient retrouvés que dans des heures sublimes comme celle-ci, dans le tous-les-jours, ils se seraient tués. Et ils étaient à la fois très proches et très lointains, unis et séparés.

Ils allaient partir chacun de son côté, ils ne se reverraient jamais, et toute autre chose était impossible, et ils le savaient... Aussi se regardaient-ils dans l’âme, et s’aimaient-ils surhumainement.

* * * * *

Et puis ils se levèrent.

Alors elle eut une immense envie de l’embrasser. Elle disait d’une voix suppliante, très faiblement: «Oh! permets-moi!...» Il repoussa ses lèvres, c’était trop, ou c’était trop peu, ce n’était pas _cela_. Mais, simplement, il l’entoura de ses bras, et la serra contre son cœur.

Tous les deux pleurèrent.

Il murmura: adieu,--et partit.

Elle le suivait des yeux. Il disparut. Alors elle se mit à marcher dans le sens opposé. Elle marchait sans voir. Elle ne voyait, ni n’entendait rien.

Elle arriva ainsi, sans savoir comment, au pont Alexandre, et s’y engagea. Elle n’avait pas remarqué l’endroit où elle se trouvait. Au milieu du pont, les lumières d’un bateau qui glissait sur la Seine la frappèrent. Elle se souvint alors que, de l’autre côté, il y a un escalier par où l’on gagne le petit quai. Un jour, elle était descendue par là, avec Gaston, pour regarder des pêcheurs à la ligne. Elle traversa, puis descendit. Il faisait noir, elle manqua une marche et faillit tomber. Elle se rattrapa à la rampe.

Elle était arrivée en bas. Elle courut vers le bord, ferma les yeux, et se jeta.

FIN

1904-1906.

Extrait du Catalogue de la BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

à 3 fr. 50 le volume

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR, 11, RUE DE GRENELLE

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