Part 8
... D’abord les manières de l’Escalope n’avaient pas beaucoup plu à Sophie. Elle n’était pas habituée aux hommes qui ne travaillent pas. Et puis il prenait tout ce qu’elle gagnait, elle avait déjà bien assez de mal à arriver quand elle était toute seule... Peu à peu, elle avait compris. Elle avait compris que c’est un luxe pour une femme d’avoir un homme à soi toute seule. Et puis, si elle faisait vivre l’Escalope, est-ce que, en échange, il ne lui donnait pas une existence agréable: société, amies, considération?... C’est agréable d’être avec un homme comme ça, on peut être fière. Elle l’aurait quitté, il n’avait qu’à choisir: toutes, elles en demandaient, c’était même heureux qu’il n’était pas coureur... Et il n’y aurait pas eu de femme, il faisait son métier de camelot où il réussissait si bien... Ah! il n’aurait pas été embarrassé!...
Et maintenant la Turque trouvait bien naturel de travailler pour un homme. Quand elle n’avait pas eu de chance, quand elle n’avait rien fait, elle revenait, la tête basse, ralentissant son pas, plus le garni approchait. Et pas tant parce que l’Escalope allait lui fiche un marron, non! mais elle était honteuse, elle sentait qu’elle n’était pas une bonne femme, elle se disait qu’elle n’était pas digne de lui.
Oh! des marrons, il ne lui en colla pas souvent! Il n’avait pas besoin, Sophie le respectait sans ça. Et il savait bien qu’elle faisait tout ce qu’elle pouvait, on n’avait pas à l’encourager.
Aussi il l’aimait bien. Et on avait des bons moments, des soirs--des moments qui vous paient de bien des choses--quand, tous les deux dans la carrée, il était content et qu’il faisait le gentil. Alors il était joli, complaisant et lâche. Elle le regardait, il avait l’air d’une fille. Il était tout petit, il pouvait aller partout. O mon petit homme!... Ah! comme elle désirait sa caresse!... C’était bon aussi quand la veille il avait un peu bu. Sans forces, les membres las, les yeux fermés, il était dans une délicieuse torpeur. Sophie l’embrassait doucement, et il se laissait faire sans remuer, poussant seulement de temps en temps de petites plaintes. Alors elle songeait avec orgueil qu’elle tenait dans ses bras le fier l’Escalope, et que celui-là que respectaient Pied-Mou, Anatole et Tom-Pouce, était avec elle comme un petit enfant.
Le samedi, on allait danser au Moulin de la Galette. C’est bath! Au milieu de la salle, on voit un grand palmier avec, dedans, des lampes électriques de toutes les couleurs, comme des fleurs. L’orchestre, là-haut, dans une corbeille, fait énormément de pétard: on dirait la foire. Il y a du monde bien, souvent des femmes du quartier Monceau et de la Porte-Maillot qui viennent avec des types en habit. Tout autour de la salle, court un treillage vert, comme à la campagne. C’est frais. Dans la presse, des petites femmes passent, en suçant des sucres d’orge, d’autres fument des cigarettes et boivent des bocks avec les hommes. On a chaud. V’là des sous-offs et des couturières, des employés, des modèles, des rapins. A la bonne franquette. On fait pas de manières. On s’amuse, on rit, on crie.
* * * * *
Il y en a tant qui raffolent de la danse, elles valsent là comme des perdues. Chaque fois, on rencontrait la petite Bertha, une du boulevard, si jeune, si folle, qui n’était jamais deux jours de suite au même endroit, mais qu’on retrouvait toujours, par exemple, à la Galette.--«Bonjour, la Turque!» et la mômiche éclatait de rire. Puis elle se mettait à courir pour bousculer le monde. Sophie l’aimait bien. Quelle gosserie! Il y avait longtemps qu’elle n’était plus comme ça, elle! On prenait quelque chose avec Bertha, quand on pouvait la saisir.
Ah! c’était la vraie môme de Montmartre, Bertha! Ça avait poussé dans une grande bâtisse, pleine de logements, sur la butte; l’été, les fenêtres grandes ouvertes, la cour n’est que chansons, bruits de machines à coudre, conversations d’un étage à l’autre.--Le père était serrurier, la mère faisait des ménages. On l’avait mise à la crèche; elles se promenaient, d’autres toutes petites et elle, en file, l’une derrière l’autre, dans un jardin étroit, en chantant en mesure des chansons enfantines. Une dame habillée en bleu les gardait. Après, elle avait été à l’école; elle gaminait un peu dans la rue, sa mère n’avait pas beaucoup le temps de s’occuper d’elle...
Vers dix ans, elle avait commencé à remarquer des choses. Son père rentrait saoul tous les samedis, et c’était la mère qui trinquait. Il tapait comme un sourd sans rien dire. Vlan! une tarte! Vlan! Vlan! Vlan! Et la mère sanglotait doucement. Tata se renfonçait dans son lit, terrifiée, le cœur battant. Là-dessus, ils se couchaient, et c’était des ronflements. Il n’était pas méchant à jeun. Mais pourquoi que sa mère n’en voulait pas à son père de la battre?... Eh ben! c’est qu’ils s’embrassaient la nuit!
Bertha s’amusait dans les terrains avec des petits du quartier. On jouait à cache-cache. Un jour, elle était cachée avec le petit Polyte, de la rue Tholozé. «Dis donc, Tata, dit Polyte, connais-tu la différence entre les garçons et les filles?--Non, dit Tata.--Ah! t’es rien bête!» Alors il lui montra «le sien», puis il lui dit: «Montre-moi «le tien.»
Il y eut un immense secret entre elle et Polyte. Elle n’en dormait pas. Elle était impatiente de le revoir. Ils allaient tous les deux dans des coins où il n’y avait personne, et ils s’embrassaient.
Quand Bertha eut treize ans, elle fut arpète chez une modiste de la rue Auber. Elle trottait dans Paris, en jupe courte, son carton à la main; elle avait toujours un vieux au derrière; elle n’y faisait pas attention. Mais un jour, elle était en retard, elle accepta de monter dans un fiacre avec un bonhomme comme ça, qui la suivait. Eh bien! rien que pour s’être laissé chatouiller un peu, il lui colla dix francs! Alors elle ne pensa plus qu’elle serait modiste... Dans sa maison, il y avait une femme qui ne travaillait pas, ses persiennes restaient fermées jusqu’à midi; elle descendait en savates et en peignoir pour aller déjeuner. Un jour, elle donna une pièce de dix sous à Tata, pour rien, comme ça... «Ah! l’argent ne lui coûte pas cher à celle-là!» dit la mère de Bertha. Tata comprit: on montre aux hommes sa différence, et ils vous paient. C’est pas malin et pas fatigant. Vrai! il faut être bien tourte pour travailler, quand on peut avoir si facilement de la toilette et des plaisirs!...
«Tu viens, Fifi?» L’orchestre avait entamé la mattchiche. L’Escalope serrait contre lui la Turque, et lentement, et lascivement, glissait le pas de la danse, en chantonnant à l’oreille de sa femme avec la musique: «C’est la danse nouvelle, Made-moi-selle...» Il dansait bien l’Escalope! Et on était forcé de le reconnaître, avec son complet noir et son chapeau melon, c’était un des mieux du bal... Après la danse, il s’éventait de la main en se dandinant, tout rose, et il regardait Sophie. Les femmes lui envoyait des coups d’œil en passant, mais il ne les voyait seulement pas. Sophie était contente.
On se rasseyait, et l’Escalope, pour la faire rire, lui improvisait pour elle toute seule des boniments éblouissants.
Mais voilà Totote et Pied-Mou qui arrivaient... «A c’t’heure-ci!»... Ah! Pied-Mou racontait: «Je me suis chiqué dans le Métro... On s’a foutu des coups de poings...» Et il établissait sa masse carrée, guerrière, devant un café crème, en face de sa gonzesse, la Totote, qui le regardait avec amitié... Tiens, justement, à côté: un artilleur qu’on connaissait:--Eh! Gustave! ça va? j’ai vu des copains à toi, du 8e... Eh ben, là-bas, à Épinal, t’as pas trop ramassé?
--Non, j’ai pas de salle, tout de la consigne...
--Dis donc, c’est un peu mieux que le bal Florent, ici; seulement là-bas vous rigolez peut-être plus?
--Là-bas! On peut rien faire, c’est plein de sous-offs. Et là-bas, tout pour les sous-offs, et encore plus pour les rengagés...
Le flot des couples enlacés roulait devant les tables. L’Escalope les chinait, tranquillement, en fumant.--«Ah! c’te grande jument! Dis, Pied-Mou, si elle tend les fesses?--Et le mec! répondait Pied-Mou. Ah! j’t’en prie, fais pas des yeux comme ça! Pire que Delcassé, alors!--Et ces deux-là! Tu parles si on s’aime! Ah! mon ange!...--Oh! mais v’là du grand monde. Regarde-moi ça, Gustave, c’qu’ils sont bien mis!... on dirait des députés.--Tiens! Georgette qui s’est expliquée avec son homme: elle a un placard sur l’œil...»
On se levait. On en suait une aussi. Et puis on faisait le tour de la salle. On entendait des bouts de phrase, en passant à côté des uns et des autres:--Il me dit comme ça: Mademoiselle...--... Ah! pardon! je l’appelle salaud, comme si je le connaissais...--... Il m’a plaquée, je m’en fiche, y a pas que lui sur la terre... Et puis... j’cause pus aux hommes!...
Bertha criait à un monsieur âgé en chapeau haut de forme: «Bonjour, vieux satyre! t’en as du fiel!» Et elle filait. Elle était à rigoler avec des étudiants.
Là-dessus--il était minuit--«on met les voiles, les amis?» disait l’Escalope, et on sortait du bal. On redescendait par la rue Lepic, bras dessus, bras dessous, en chantant en chœur. On s’arrêtait un peu au bar de la rue Lepic, et on rentrait se coucher, chacun avec sa petite femme.
... Ainsi passèrent le joli mois de mai et le beau mois de juin. Le travail marchait tout seul, maintenant, si bien que Sophie ne descendait plus que l’après-midi, jamais le soir. Et par ce beau temps, avec la certitude de trouver tout de suite quelqu’un, c’était presqu’un plaisir de faire le boulevard. Il y avait foule, beaucoup d’étrangers. On n’avait qu’à se montrer pour être choisie. Tous les jours, Sophie remontait avec trente-cinq, quarante, vingt francs. Pas souvent vingt. Totote aussi tenait une bonne série. Les hommes étaient contents. L’aisance et le bonheur régnaient dans les foyers. Dans ces moments-là, on trouve qu’il vaut mieux avoir une petite femme qu’une maison de banque: on a moins de responsabilités.
Les dimanches d’été, on allait au bal de l’Artilleur, à la Jatte. Là, c’est famille. Dans toute l’île, des gosses montent et redescendent les talus en courant, les balançoires volent dans les arbres, des jeunes filles courent, rouges et excitées, dans une odeur de crêpes et de frites. Un chien mouillé aboie sur la berge, tandis que, dans une barque qui suit le fil de la rivière, une femme, avec des jeunes gens, rit aux éclats, parce qu’elle essaie de ramer. On entend la cliquette d’un marchand de plaisir.
A l’Artilleur, c’est deux sous la danse. On s’en donnait tant qu’on pouvait. Et on revenait le soir, après avoir dîné au bord de l’eau...
Au mois d’août, le boulevard était vide. Il n’y avait plus rien à faire à Paris. L’Escalope et la Turque partirent aux bains de mer. Ils s’installèrent au Tréport. Sophie se rappelait ce que lui avait dit P’tit-Jy: c’est vrai que la mer, ce n’était pas beau... L’Escalope, qui n’avait pas de copains, ne savait pas quoi faire, pendant que sa femme travaillait. D’abord il dormit toute la journée. Et puis ça l’embêta. Alors il se remit à faire un peu le camelot. Cela rendait bien, surtout le dimanche, avec les trains de plaisir...
On revint à Paris vers le milieu de septembre. Mais maintenant la Turque et l’Escalope s’entendaient moins bien. D’abord, il y avait cinq mois déjà qu’on était ensemble. Et puis, l’Escalope avait peut-être eu tort de travailler, au bord de la mer. A présent, Sophie trouvait qu’il pouvait bien gagner aussi; elle ne voulait plus le nourrir à rien faire. Il avait perdu de son prestige; elle, au contraire, elle avait pris de l’assurance. Ce qui fait que, maintenant, il ne l’avait plus à la bonne tous les jours. Des fois, il fichait des gifles à Fifi. A présent, elle ne lui remettait plus tout son pèze, elle planquait. Il s’en aperçut, il devint sévère; elle eut des marques... Et puis maintenant, il regardait les femmes; ça énervait Sophie, aussi.
Un jour, l’Escalope était descendu au boulevard; il ne remonta pas. L’agent l’avait fait. Ce n’était rien, sauf pour son orgueil... Seulement, il arriva qu’on lui ressortit une vieille histoire, je ne sais pas quoi, un coup, il y avait dix-huit mois, à Neuilly. Avec ce M. Bertillon, c’est jamais fini! Paraît qu’on recherchait l’Escalope pour ça. Fallait qu’on lui en veuille!... Enfin, il en prit pour trois ans.
Cela attrista un peu la Turque. Trois ans! Pauvre l’Escalope! Il n’était pas méchant gars, au fond... Mais tout de même, elle en avait plein le dos d’un homme. P’tit-Jy avait raison. Elle poussa un soupir de soulagement... Et aux propositions:
«Non, messieurs, je vais vivre seule», répondit-elle.
Ils faisaient:
«A ton aise, Thérèse!»
IV
Pied-Mou était parti au régiment. Totote était veuve aussi. Totote était un peu mollasse, un peu gnangnan, mais bonne fille. La Turque et elle habitèrent toutes les deux ensemble.
C’est beaucoup les hommes qui vous donnent votre genre. Quand elles ne furent plus, ni l’une, ni l’autre, avec des hommes du boulevard Clichy, elles quittèrent le trottoir, elles firent les cafés. Elles avaient de la toilette, elles pouvaient se lancer comme les autres. Il suffit d’être un peu intelligente et pas trop voyou. A présent qu’elles étaient seules, il leur semblait que rien ne pourrait plus les arrêter. Avoir l’expérience des michets, savoir travailler, et n’avoir plus derrière soi quelqu’un pour vous manger tout,--pourquoi, avec du travail et de la conduite, qu’elles ne mettraient pas de l’argent de côté, et qu’elles n’arriveraient pas, elles aussi?
Elles faisaient des rêves d’avenir, elles se voyaient déjà propriétaires d’un petit chalet à La Garenne ou à Bécon. On aurait élevé des poules, planté de l’oseille et du persil, avec des géraniums, et toutes les deux, le soir, avant de se coucher, fait une partie de cartes, tranquillement...
... En attendant, c’était la vie, la nuit, à l’électricité, la fumée et les bocks, des Anglais, des gens saouls en habit, des jockeys et des chauffeurs, tout le monde qui vit tard et en désordre dans les tavernes surchauffées.
Il y avait des soirs mornes, où les heures se traînaient, où les garçons bâillaient, où ça n’en finissait pas. Ces soirs-là, il n’y avait que des hommes qui venaient là par habitude, par devoir, pour ne pas se coucher. Alors un ennui dense enveloppait tout. Les femmes se taisaient, elles n’avaient même plus la force de bavarder. Chacun regardait l’heure. Les arrivants n’excitaient pas la curiosité, on savait qu’ils seraient pareils à ceux qui étaient déjà là: la nuit était mauvaise.
D’autres fois, au contraire, on sentait que le vent était à la fête. On était soi-même en train. Et à peine l’escalier aux glaces descendu, le nègre de fer, sur lequel on essaie sa force, à peine dépassé, des voix, des rires vous entouraient. La galerie orientale illuminée était pleine d’agitation. Des habits noirs circulaient, et des femmes vêtues de soies multicolores. On causait fort, d’une table à l’autre. Le barman en veste blanche se hâtait, débouchait, versait, mélangeait des boissons, servait. Sur les hauts tabourets, devant le comptoir d’acajou, des femmes en robes blanches, dont les jupes pendaient comme celles des amazones, des femmes décolletées, brillantes, éblouissantes, riaient. Une volière: des petits cris, un bruit pressé de voix. De mille ampoules, une lumière sèche éclatait, toutes les couleurs violentes.
Ces soirs-là, tout conspirait pour faire de la vie quelque chose d’amusant et de singulier. Il arrivait à la fois des choses drôles de quoi distraire quinze nuits. Un monsieur promenait un petit serpent dans une boîte en carton. Tout à coup il soulevait le couvercle: on était saisi, on avait peur, on criait. Mais tout le monde voulait avoir peur. «Tu l’as vu, le type avec son serpent?...» Ces soirs-là le baron était là. Le baron avait accoutumé de prendre des cuites au kummel. Le chapeau sur l’oreille, il se tenait debout, au milieu du passage, serrant d’une main son petit verre, son parapluie de l’autre. Il engueulait par phrases entrecoupées, l’interprète du Grand-Hôtel: «Tu es un... grec, tu es d’une... race... méprisable..., un salaud..., tu es... le... rebut... de l’Orient..., tu es un... menteur... et un... rhéteur...» L’autre, avec un fort accent allemand, répondait, de temps en temps, très calme: «Laissez-moi dranquille, che n’ai rien à faire avec fous.»
Le gros baron allait faire un tour dans la taverne. Il tapotait gaiement les joues d’une femme qui passait. Elle lui échappait en criant: «Ah! j’aurai de la veine ce soir, j’ai mis ma tête entre les pattes d’un cochon!» Il ne répondait rien. Il avait l’air ivre et satisfait.
Ces soirs-là, un jeune aide-major, très excité, criait d’un ton de commandement: «Gérant, les chiottes!... Vous foutrai quatre jours, nom de Dieu!» et l’idée fixe d’un type était d’accrocher son chapeau aux ailes du ventilateur... «Rien que des affolés, ce soir!»
Une bande arrivait, en plastrons chiffonnés, qui chantait:
Meunier, meunier, tu es cocu! Tu es cocu, car je l’ai vu, En passant par ton moulin Et rin tin tin...
Et celui qui marchait en tête portait un écriteau au bout de sa canne: «Je suis le Cocu sanguinaire.»
Il y avait des gens saouls. On cassait des verres. Une femme était affalée sur une banquette: «Qu’est-ce que t’as, ma crotte?--J’suis saoule.»
La voix tonitruante de l’aide-major perçait le tumulte: «Une tisane à sept francs!... Une!... Au trot!...»
Et des femmes passaient sans cesse au milieu des tables, des grosses blondes, une longue fille en rouge, diabolique; une autre tout en noir, aux traits durs. Un monsieur seul à une table mâchait un sandwich. Les garçons circulaient, portant leurs plateaux chargés de bocks... La bouquetière s’approchait, vous offrait ses fleurs. Le baron l’engueulait: «Tu fais toujours des rapports à la Préfectance, saleté! Veux-tu t’en aller!»--«Oh! un homme si riche!» disait la bouquetière.
* * * * *
Totote et la Turque s’étaient assises à une table: «Vous nous payez un bock?» Ces messieurs avaient dit oui.
Ils semblaient très gais. Ils commençaient des phrases et ne les achevaient pas, étouffant de rire au milieu. Deux visages glabres. «Tu as vu le coup où je leur ai pris cinquante louis?» Celui qui parlait se mit à rire intérieurement avec une profonde allégresse concentrée:
«J’avais senti... que la main... était bonne...»
L’autre riait plus fort. «Du whisky! du whisky! du whisky!» Avec leurs cannes ils tapaient bruyamment sur la table, en fumant à bouffées hâtives des cigares noirs. On les servit. Ils burent. Puis ils demandèrent du champagne. Le joueur avait fait asseoir Sophie à côté de lui sur la banquette, et il la tenait par la taille en la regardant amoureusement.
--Veux-tu que je mette quelque chose dans ton bas? dit-il.
Il tira de sa poche une poignée d’or, de monnaie et de billets chiffonnés, il choisit deux louis, puis, relevant la jupe de Sophie, il lui caressa la jambe, remonta lentement jusqu’à la chair, et glissa les pièces dans son bas. Sophie riait aux éclats... Il avait soif: il but un grand verre de Champagne. Puis il s’appuya contre la banquette, et regarda le plafond en riant tout seul.
Son ami, au teint basané, racontait à Totote qu’il arrivait de Madagascar: il y avait longtemps qu’il n’avait pas fumé l’opium, et cela le rendait malheureux. Pour se consoler, il buvait. Il parlait aussi de son boy qu’il regrettait.
A la table voisine, était assis un Anglais à monocle, qui promenait sur tout ce qui l’entourait un œil froid et infiniment dédaigneux. Il était accompagné d’un jeune Français bavard, auquel il répondait quelquefois par un hochement de tête. L’Anglais s’était fait servir un grand verre d’absinthe pure. Son compagnon disait avec exubérance:
--Il n’est pas fort ce type-là! Avec la gifle qu’il m’a donnée, il aurait dû me casser deux dents. Je ne lui ai pas répondu à cause de ma famille,... et puis mon parapluie me gênait... Mais je regrette maintenant de ne pas lui avoir montré ma connaissance de la boxe!...»
L’Anglais hochait la tête.
--Il fallait l’assommer! cria le colonial.
--Nom de Dieu! Quand je le rencontrerai, je l’assommerai! fit l’autre avec furie.
La bouquetière était venue. Le joueur lui avait donné un louis. Il demanda du tabac, puis il tira de sa poche un billet de banque, et en roula une cigarette qu’il alluma. Mais la fumée le fit tousser. Il jeta cela. «Mauvais!» Le billet n’était brûlé qu’au quart. Trois femmes qui passaient se jetèrent par terre pour le ramasser. Elles se battaient. Il y eut des cris, un brouhaha, de toutes parts on désertait les tables, on accourait. Mais déjà elles s’étaient relevées. L’une saignait du nez, la deuxième était échevelée, corsage déchiré, la troisième s’enfuyait vers la sortie en courant.
L’Anglais sourit et dit «Very well!» puis il but une gorgée d’absinthe... Une petite femme s’assit à sa table en jacassant comme une pie. Tiens! c’était la môme Bertha!
--Comme il y a longtemps qu’on ne t’a pas vue! lui cria Sophie.
--Tu ne sais donc pas, la Turque? j’ai été enceinte... J’étais pas plus grosse que maintenant, mais ça y était tout de même. J’ai entré à l’hôpital. Ah! ce qu’on s’y embête! Je disais tous les jours à l’interne: M’sieur l’interne, je veux accoucher... Enfin c’est arrivé. Ah! il était rigolo mon gosse, si t’avais vu! Seulement il était mort... Je suis bien maintenant, tu sais. J’ai un petit ami qui est gentil avec moi, il me paie ma chambre, il me paie tout.
On débouchait une nouvelle bouteille de champagne.
* * * * *
Il était tard maintenant, quatre ou cinq heures. La nervosité des femmes augmentait: elles passaient et repassaient avec plus d’impatience, plus d’inquiétude... L’une, entre autres, était saisissante. Elle était vieille, flétrie, fardée, funèbre. Elle s’avançait en silence au milieu des autres, jetant à chacun des regards avides...
Deux femmes parlaient fort:
--On est mieux à Londres, tu sais. On fout une livre au policeman, il vous laisse faire ce qu’on veut.
--Ah! oui, ici, toujours Saint-Lazare! Les agents vous disent: Qu’est-ce que ça te fait, tu vas être huit jours tranquille, et tu peux bien être sûre que pendant ce temps-là, la machine n’aura pas remplacé ton turbin!
Cependant, Bertha montrait ses pieds à Totote:
--Est-ce que tu t’y connais en chaussures? Elles sont jolies celles-là, pas?
L’Anglais était devenu tout à fait raide. Il avait les dents serrées, l’œil fixe et morne. De temps en temps, son compagnon l’appelait:
--Hé! Chamberlain!
Il ne répondait pas. Enfin, tout à coup, il s’effondra sur la table, écrasa son verre et s’endormit.
Sophie mangeait des œufs durs. Son joueur ne riait plus, il était muet et paraissait très fatigué; maintenant que son visage n’était plus éclairé par la joie, on le voyait comme il était, usé et ridé, blême.
La nuit finissait, l’excitation générale était tombée, et le vacarme s’était apaisé. Soudain on avait senti sa lassitude. Beaucoup de gens étaient partis. Ceux qui restaient encore, affaissés sans gestes sur les banquettes, ne parlaient plus. Seul, un homme ivre disait très haut des phrases sans suite que personne n’écoutait. L’électricité même semblait épuisée, elle éclairait plus faiblement. On entendait le ronflement régulier du ventilateur, et, de temps à autre, des chocs de soucoupes. Les garçons, sur des chaises, la serviette pendante, sommeillaient.
Une femme singulière était assise à côté d’un Allemand endormi. Elle portait une robe crème toute garnie de dentelles, et, sur ses cheveux teints, une couronne de lierre. Sa figure était fanée et ridée, mais un sourire d’enfant la parait, et des yeux d’une douceur infinie. Elle se leva et fit le tour des tables. Elle ne s’approchait pas, quémandeuse, à la manière des filles, mais avec le sourire innocent et charmant d’une petite fille, comme en jouant. Elle était incohérente et incompréhensible avec sa couronne sur ses cheveux rouges, avec son âme d’enfant dans sa face vieille, et cet air égaré.