La troisième jeunesse de Madame Prune
Chapter 4
Mais qu'est-ce qu'il peut bien y avoir, dans cette toute petite tête de danseuse, et dans ce petit coeur?... Toujours la mélancolique interrogation sans réponse, que j'ai si souvent ressassée à propos d'êtres essentiellement différents de moi et indéchiffrables, chats, singes, ou enfants des races humaines très distantes de la nôtre, dont le regard était entré dans le mien par la route profonde... Et puis, quels seront ses lendemains, à celle-là, et quelles prostitutions l'attendent? Restera-t-elle seulement jolie en grandissant, quand la fleur de l'enfance sera fanée sur ses joues? Et alors, si elle ne l'est plus, jolie, dans quelle misère ira-t-elle finir, la petite fille aux belles robes?...
Tout en songeant à ces lendemains de mademoiselle Pluie-d'Avril, qui incarne encore un rêve du vieux Japon, du Japon des laques et des éventails, je retombe peu à peu dans le Nagasaki moderne, et voici les quais, les cabarets à l'américaine. C'est l'heure où la foule lamentable des ouvriers quitte les usines, visages noircis par ce hideux charbon de terre, qui aura été, plus que l'alcool peut-être, le fléau destructeur de notre espèce. Et là-bas, sur la rive d'en face, au pied de ces montagnes qui ne connaissaient naguère que les cèdres, les bambous et les pagodes, des tuyaux fument, fument, empoisonnent l'air du soir, et des machines sifflent, crient avec des voix de Guignol: là est l'arsenal maritime, où l'on s'épuise nuit et jour à construire les plus ingénieuses machines, pour ces grandes tueries d'ensemble, inconnues à nos ancêtres.
XVII
Jeudi, 17 janvier.
La pluie tombait dru sur la mer, qui en était comme criblée, qui semblait fumer au coup de fouet de ces milliers de gouttelettes cinglantes.
Dans ma chambre du _Redoutable_,--la porte fermée pour moins entendre ce perpétuel bruit des entreponts bondés de matelots,--un tel déluge mettait, avant l'heure, une obscurité de soir. Le piano, que je venais d'ouvrir, avait ses sons feutrés des jours où il pleut, et la pédale sourde, tout le temps maintenue à cause des voisins, atténuait aussi la musique de Wagner, comme si on l'eût jouée au fond d'une armoire close: c'était un passage de _Tristan et Iseult_, que j'accompagnais, d'une manière un peu distraite tout d'abord, et que mon serviteur Osman chantait à demi-voix. Par la fenêtre, on voyait les verdures de la rive, dans un effacement gris, des verdures mouillées, des roches mouillées, des feuillages qui se couchaient sous l'averse; on se sentait entouré d'eau, enveloppé de ruissellements.
Porte fermée, la vie, le remuement, la clameur contenue des six cents hommes, entassés un jour de pluie dans les flancs du navire, vous arrivait bien encore, à travers les cloisons de fer; mais c'était une symphonie si habituelle que vraiment on l'entendait à peine, on l'entendait même de moins en moins, à mesure que le chant wagnérien vous prenait davantage, que la voix montait, et que s'exaltait l'accompagnement.
Or les paroles disaient: «...dans un pays lointain, dans un pays où règne l'ombre», quand le canon tout à coup est venu ébranler notre maison blindée... Des coups espacés, à intervalles funèbres, ne rappelant pas ces saluts que, dans une escadre comme la nôtre, on entend chaque jour... Et j'ai envoyé Osman aux informations.
Il est rentré vite pour me dire, du reste sans altération notable sur sa figure joyeuse: «C'est la vieille _couine_ qui est morte!» Et un timonier, l'instant d'après, venait avec plus de correction m'annoncer aussi: «Commandant, les Anglais saluent, pour la Reine Victoria qui est décédée.»--Oh! alors, si c'est cela, tous les navires vont s'y mettre; et le _Redoutable_ lui-même; nous en avons pour jusqu'à ce soir, de ces longues salves pompeuses. Reprenons donc _Tristan et Iseult_, malgré le fracas du dehors. La nouvelle d'ailleurs n'interrompt pas non plus l'exercice de gymnastique des matelots qui font les mouvements d'assouplissement au-dessus de ma tête, ni leurs voix gaies qui comptent toutes ensemble: une, deux, trois! sans souci de ce deuil officiel.
La canonnade cependant se propage sur tous les points de la baie, où sont rassemblés tant de navires de combat, et l'écho de la montagne aussi s'en mêle, répond comme un tonnerre lointain.
Or, il en va de même tout autour de la terre. Et c'est étrange, quand on s'y appesantit, la répercussion de cette mort sur le monde... Ainsi, une aïeule rassasiée de jours vient de s'éteindre là-bas, là-bas, dans une île brumeuse; des milliers d'autres créatures, un peu partout, rendaient en même temps leur âme, dont on ne s'occupe point; mais celle-ci, par une des plus antiques et des plus enfantines conventions humaines, personnifiait un peuple, le _peuple de proie_; alors, un réseau de fils enveloppant les pays et les mers, a propagé la nouvelle, et c'est un immense bruit, troublant le repos de tous; dans chaque lieu, dans chaque recoin où les hommes ont groupé des machines à tuer, un vacarme d'orage retentit, comme ici même dans cette baie si éloignée et si étrangère.
D'aucuns la disaient bonne et pitoyable aux souffrances, la si vieille reine qui vient de mourir: alors, combien son déclin dut être angoissé par les spectres du Transvaal, si seulement elle avait gardé un coeur un peu maternel malgré l'orgueil, à travers les griseries de l'adulation et du faste. Nul ne m'était plus indifférent qu'elle, et cependant sa fin m'émeut presque, en cette pluvieuse journée d'hiver; c'est qu'elle était souveraine bien des années avant ma naissance, et, tout enfant, j'entendais souvent prononcer son nom, en ce temps-là sympathique aux Français; une période meurt avec son interminable règne, et il semble qu'elle nous entraîne un peu tous à sa suite dans le passé...
Mais, il était écrit que, dans ce pays, je ne pourrais rien prendre au sérieux, pas même un deuil royal... Voici maintenant que je pense à l'impression des mousmés, dans toutes ces maisonnettes perchées sur la rive, entre les feuillages trempés de pluie, à leur surprise d'entendre ces salves qui ne finissent plus; les petits carreaux de papier, les petits châssis à glissière s'ouvrant partout, dans ces logis frêles comme des jouets de Nuremberg, et des têtes gentiment comiques, se risquant sous l'averse, pour se demander les unes aux autres, après la révérence obligée: «Qu'est-ce qu'il y a, mademoiselle Tulipe?... Qu'est-ce qui se passe donc, mademoiselle La Lune?...» Alors le sourire me vient malgré moi, ce sourire irrésistible que me causent toujours les figures des mousmés ou des jeunes chats...
Sur le soir, quand le vrai crépuscule s'ajoute à la pénombre des nuages et de la pluie, la canonnade par degrés s'apaise. A longs intervalles, quelques derniers coups grondent encore, prolongés par l'écho. Et puis un infini silence retombe sur cette mort, avec la nuit qui vient: la page de l'histoire est tournée; la vieille dame orgueilleuse commence sa descente éternelle, dans la paix peut-être, assurément dans la cendre et l'oubli...
XVIII
Dimanche, 20 janvier.
Les derniers chrysanthèmes, fripés par les gelées du matin, ont disparu de l'étalage de madame L'Ourse, ma fleuriste ordinaire, pour faire place à des camélias et à des branchettes de saule, ornées déjà de ces petites pendeloques jaunâtres qui sont des floraisons d'extrême renouveau. Notre séjour indéterminé dans ce pays se prolonge de semaine en semaine, et nous finirons par y voir poindre le printemps.
Dans sa vieille rue toujours en pénombre, qui longe le flanc de la montagne et les soubassements des temples, cette boutique de madame L'Ourse est un point où je m'arrête chaque jour, avant d'aller m'isoler là-haut, dans les bosquets des morts. Nous sommes du reste un peu en galanterie, madame L'Ourse et moi: c'était fatal.
Sa maisonnette de bois est noirâtre, caduque comme la rue tout entière, moisie à l'ombre de ces terrasses moussues qui soutiennent les pagodes et la nécropole. A la devanture, sont accrochés quantité de tubes en bambou remplis d'eau, où trempent des fleurs, des feuillages, des fougères, des herbes.--Les Japonais, même du bas peuple, chacun sait cela, nous ont devancés de plusieurs siècles dans le raffinement des bouquets, dans l'art de composer, avec les plantes les plus vulgaires, des gerbes d'une grâce inimitable, dignes de leurs vases aux mille formes.
Avec madame L'Ourse,--qui est dans les âges de madame Prune, autant dire à l'époque de la vie où les femmes sont le plus aimables,--le prix des fleurs se débat toujours longuement, pour le seul plaisir de marchander, en se faisant un doigt de cour. Cela s'entremêle de madrigaux que je lui adresse sur sa personne et qu'elle sait me rendre avec une civilité parfaite; d'autres dames du voisinage sortent alors des petits logis vermoulus et sombres pour assister au galant tournoi: c'est madame Montagne-Peinte, marchande de bric-à-brac au coin de la rue, ou madame Le Nuage qui vend des baguettes d'encens pour les Trépassés, ou encore madame Tubéreuse, dont l'époux, au fond d'un hangar poussiéreux, redore les bouddhas centenaires et répare les autels d'ancêtres.
Lorsque ma gerbe est enfin choisie et payée, je la laisse en dépôt chez la marchande (prétexte à revenir), et je commence mon ascension à peu près quotidienne à la sainte montagne qui surplombe.
Quantités de chemins s'offrent à moi, tout le long de cette rue vénérable, où il fait plus froid qu'ailleurs faute de soleil. Tantôt je m'en vais par les étroits raidillons qui grimpent au milieu des roches verdies, des mousses à reflet de velours, des capillaires aux tiges de crin noir, des petites sources éparpillées sur les feuilles comme des perles de verre.
Ou bien je monte plus lentement par les larges escaliers de granit et les terrasses des temples.--Mais là, le sourire s'arrête, car soudainement tout devient grave, et une horreur religieuse inconnue sort des vieux sanctuaires obscurs. Il y a de quoi faire chaque jour quelque découverte nouvelle, dans ces quartiers de silence et d'abandon, étages au-dessus de la ville, et précédés de tant de vestibules, de terrasses, de portiques sévères. Dans les cours dallées, des arbres qui ont vu passer les siècles étendent leurs grosses branches mourantes, soutenues ça et là par des béquilles de bois ou de granit; il y pousse aussi des cycas géants, dont le tronc multiple s'arrange en forme de candélabre; des cycas qui supportent le froid, admettent à l'occasion la neige sur leurs beaux plumets,--résistent aux hivers, dans ce pays, comme font du reste quantité d'autres plantes délicates, et comme les singes des forêts, comme les grands papillons pareils à ceux des Tropiques, le Japon, semble-t-il, ayant le privilège d'une flore et d'une faune qui ne sont plus de son climat.--Des galeries couvertes, aux colonnes de cèdre, entourent d'une zone d'ombre les sanctuaires presque toujours fermés, où l'on voit, à travers les barreaux des portes, briller des dorures atténuées, luire les mains et les visages des dieux assis en rang sur des fauteuils. Ces temples, comme leurs arbres, ont vu couler des années par centaines, et le moment approche où leurs boiseries, leurs laques s'en iront en débris et en cendre. Sur les autels, ou bien aux plafonds poudreux, aux frises des vieilles colonnades, derrière les toiles d'araignées, il y a partout du mystère; partout il y a de l'étrange et de l'inquiétant, dans les moindres formes des figures ou des symboles. Et on sent bien, ici, qu'au fond de l'âme de ce peuple badin, au fin fond pour nous impénétrable, doit résider autre chose que de la frivolité et du rire, sans doute quelque conception plutôt terrible de la destinée humaine, de la vie et de l'anéantissement...
En montant toujours, voici bientôt la peuplade des petits bouddhas en granit, tout barbus de lichen, et les innombrables bornes funéraires, enlacées de plantes aux minuscules feuilles; voici le réseau des sentiers qui se croisent parmi les tombes, sous les bambous et les camélias sauvages; voici tout le labyrinthe des morts. Et, à cette hauteur, je retrouve presque chaque fois ce soleil du soir, couleur de cuivre, qui, avant de s'abîmer là-bas dans la mer Jaune, s'attarde si languissamment sur ces pentes exposées au sud et à l'ouest, pour y apporter une tiédeur pas naturelle et comme enfermée, et me donner toujours la même illusion de serre. Çà et là, gisant sur quelque terrasse mortuaire, une chaise à porteurs, toute petite et en bois blanc très mince, comme pour promener une poupée, indique la place d'un mort nouvellement amené à ce haut domaine; c'est là dedans qu'on a apporté sa cendre, et l'usage veut qu'on laisse le véhicule léger pourrir sur place, avec les lotus en papier d'argent qui servirent au cortège. Où les brûle-t-on, ces morts, dans quel recoin clandestin, et avec quelle pudeur de les montrer? En ville on ne les rencontre jamais que déjà tout incinérés, tout réduits, tout gentils, et ne pesant plus, portés allègrement à l'épaule sur des bâtonnets, dans des petits palanquins en bois blanc, d'élégante et précise menuiserie; et quand j'ai interrogé des Japonais sur le lieu des bûchers, ils m'ont chaque fois évasivement répondu: «Dans les montagnes... par là-bas... par là-haut...» Il n'y a donc que de la poussière humaine, ici, point de cadavres jamais, ni de décompositions, ni de forme affreuse, et cela supprime tout effroi sous ces ombrages.
L'heure du soir est l'heure par excellence, dans ces hauts cimetières où la senteur hivernale des feuilles mortes, des mousses et des lichens se mêle au parfum des baguettes d'encens allumées sur les tombes. C'est aussi l'heure où je conçois le mieux l'énormité des distances; en regardant, du haut de mon tranquille observatoire, décliner le soleil du Japon, qui se lève à ce moment même sur mon pays, j'ai comme l'impression physique, un peu vertigineuse, de la convexité de la Terre, et de sa courbe immense. Et je me sens si loin, si loin, dans le crépuscule qui vient, que tout à coup me prend le frisson de nostalgie, au souvenir du pays Basque, ou bien de ma maison natale...
Le plus souvent il est couché, ce soleil, quand je repasse devant chez madame L'Ourse, mais elle m'attend pour tirer les vieux châssis de bois qui ferment sa devanture. Avec un regard plein de sous-entendus, elle ne manque jamais d'ajouter à la gerbe achetée deux ou trois fleurs, pour moi particulièrement précieuses, parce qu'elles sont un cadeau, une surprise qu'elle me réservait.
Et maintenant, vite un pousse-pousse rapide, un coureur qui ait de bonnes jambes, afin de retraverser la ville nipponne et de ne pas manquer le dernier canot du soir. D'abord c'est la longue rue des marchands, où, devant les petites boutiques de bois, papillotent les porcelaines, les éventails, les émaux, les laques, toutes les choses maniérées et jolies que fabriquent par milliers les Japonais et que vendent les mousmés souriantes. Là défilent, dans le même sens que le mien, quantité d'autres pousse-pousse empressés qui ramènent vers la mer les officiers de notre escadre ou des cuirassés étrangers, chacun rapportant nombre de petits paquets ingénieusement ficelés, de petites caisses finement menuisées: les exaspérants bibelots auxquels ici personne n'échappe.
Le long des nouveaux quais à l'américaine, où les coureurs haletants nous déposent, on se retrouve; on se trie par nations, sous un petit vent glacé qui manque rarement de se lever le soir et d'asperger d'embruns notre retour à bord.
On nous a tant traités de pillards, dans certains journaux, nous tous, officiers ou soldats de l'expédition de Chine, que nous avons admis la dénomination «pillage» pour toute chinoiserie ou japonerie, si honnêtement achetée soit-elle, et payée en monnaie sonnante. Or, il est de règle sur mon bateau qu'après le souper, à l'instant des cigarettes, chacun doit exhiber son «pillage» du jour; la table du «carré» se garnit donc tous les soirs d'étonnantes choses, présentées par leur propriétaire respectif. Mon Dieu, qu'on est bien, les nuits d'hiver, en rade tranquille, installé à son bord, entre bons camarades, rentré dans cette petite France flottante qui vous porte si fidèlement, mais qui voisine tour à tour avec les pays les plus saugrenus du monde!...
XIX
Lundi, 21 janvier.
Madame Prune caressait depuis de longs jours le rêve de venir me voir à bord, comme elle était venue jadis sur la _Triomphante_, il y a tantôt quinze ans, hélas! à l'époque où s'épanouissaient, dans toute leur fraîcheur première, ses sentiments pour moi.
J'avais galamment consenti, mais, en homme correct qui craint de donner à jaser, je m'étais rendu chez madame Renoncule ma belle-mère pour la prier de chaperonner la visiteuse. Et, afin d'enlever même tout caractère clandestin à cette entrevue, j'avais convié aussi deux de mes belles-soeurs et quatre jeunes guéchas de ma connaissance, en leur recommandant d'apporter des guitares.
Il avait fallu ensuite prévenir la police nipponne, pour les raisons suivantes. Depuis des années, le Japon détenait le monopole d'exporter dans toutes les villes maritimes de l'Extrême-Orient des jeunes personnes de caractère gai, spécialement destinées à faire oublier aux navigateurs les austérités de la mer; mais le gouvernement du Mikado veut supprimer aujourd'hui cet usage, qu'il regarde comme attentatoire au bon renom national, et devient très circonspect lorsqu'il s'agit de laisser des dames seules se rendre à bord des navires.
La perspective d'être présentés à madame Prune avait jeté parmi mes camarades un doux émoi. Ils avaient fait des frais, commandé pour la table des fleurs et de très ingénieuses sucreries. Et, à l'instant fixé, leurs jumelles se promenaient discrètement sur tous les sampans de la rade, pour épier la venue de nos invitées.
Au bout d'une demi-heure, personne. Au bout d'une heure, rien encore. Et j'ai envoyé aux informations, sur le quai.
Des policiers,--trop peu physionomistes, hélas!--s'étaient opposés à l'embarquement de ces dames, malgré l'autorisation accordée la veille, croyant au départ d'une relève de pensionnaires pour certaines maisons de Shangaï ou de Singapour.
Madame Renoncule, paraît-il, toujours si maîtresse d'elle-même, avait reçu ce coup le front haut, et s'était contentée de ramener avec dignité mes belles-soeurs au logis.
Mais, à l'idée d'être prise pour l'une de ces hétaïres migratrices, qui ne craignent pas d'abandonner l'autel de leurs ancêtres pour aller vendre à l'étranger leur sourire, madame Prune s'était évanouie.
XX
Mercredi, 23 janvier.
Je passais tranquillement, avec un de mes camarades du _Redoutable_, dans Motokagomachi, la grande rue des boutiques, regardant les bibelots extraordinaires aux devantures et les sourires de ces gentilles petites personnes, qui ont les yeux si bridés. Mais, en avant de nous là-bas, très vite un rassemblement se formait, d'où partaient des vociférations aiguës, grinçantes, rugueuses, comme celles des Chinois en guerre. Et au milieu de ce groupe excité, deux officiers français, contre lesquels semblait tournée la fureur générale!... Alors, nous sommes accourus aussi, il va sans dire.
C'étaient deux enseignes de vaisseau, arrivés d'hier à Nagasaki sur un croiseur. Des bonshommes autour d'eux avaient les poings levés, leurs courts bras jaunes sortant jusqu'à l'épaule des manches de leurs robes. Or, ces bonshommes, nous les connaissions bien: c'étaient des marchands de potiches du voisinage, chez lesquels nous avions l'habitude de fréquenter, gens à sourires et à révérences plus que personne, gens d'ordinaire obséquieux et patelins,--mais si transfigurés aujourd'hui par la colère! Leurs petits yeux devenus effrayants, leur bouche contractée par un rictus de fauve! Des êtres pour nous tout à fait nouveaux, imprévus, ressemblant à ces masques de guerre qui grimacent la mort, et dont les Japonais ont bien dû en effet prendre le modèle chez eux quelque part.
Tout simplement ces Français avaient poussé du pied le chien d'un de ces marchands, qui voulait mordre: alors, besoin immédiat de revanche nationale contre les deux étrangers...
Le calme un peu dédaigneux des attaqués, notre arrivée aussi, à nous qui étions connus pour être d'assez faciles acheteurs, empêcha la bagarre d'aller jusqu'au premier coup de poing; sans cela nous étions aveuglément houspillés par la foule, et non moins aveuglément traînés au poste par une escouade de police, ainsi qu'il arriva la semaine dernière aux officiers d'une autre flotte européenne.
Ce petit peuple, arrogant et plein de mystère, cache, sous ses dehors gracieux, une haine farouche pour les hommes de race blanche.
Imaginerait-on même qu'un de leurs sujets de jalousie contre les Européens est de ne pouvoir, pour cause de visage trop plat, user d'un pince-nez? Aussi les élégants d'entre eux se hâtent-ils d'en porter, même s'ils n'en ont pas besoin, pour peu qu'ils se sentent au milieu de la figure un soupçon de quelque chose permettant d'en accrocher un.
XXI
Vendredi, 25 janvier.
Le temple du Renard devient depuis quelques jours un de mes lieux de pèlerinage habituels.
Un chemin d'ombre verte, dans un repli de montagne, vous y conduit en grimpant comme un escalier au bord d'une petite cascade alerte et glacée. Il y a quinze ans, j'avais pu vivre tout un été à Nagasaki sans le connaître, et je ne l'aurais pas découvert cette fois non plus, sans les emblèmes religieux échelonnés à diverses hauteurs parmi les branches, le long du sentier presque clandestin. Ces emblèmes sont des renards blancs, assis sur des socles,--des renards fantastiques, bien entendu, des renards déformés par l'imagination japonaise et traduits sous les traits de maigres bêtes aux oreilles de chauves-souris, montrant les dents avec un de ces rires à ne pas regarder, comme en ont les têtes de mort; ou bien ce sont de frêles portiques de menuiserie, peints en rouge et couverts d'inscriptions noires, parfois espacés au hasard, ailleurs si rapprochés qu'ils forment une sorte de voûte rougeâtre, sous l'autre voûte si verte des feuillées. Quelques maisonnettes s'étagent aussi sur le parcours, humbles boutiques de baguettes d'encens pour le temple, de bonbons pour les enfants qui montent en pèlerinage, ou de petits renards en plâtre, longs comme le doigt mais taillés sur le modèle de ceux de la route et montrant l'affreux rictus qui convient. Partout des branches retombantes, des mousses, des fougères; de beaux mandariniers, garnis de leurs fruits d'or qui achèvent lentement de mûrir au soleil hivernal. Des roches polies, arrondies par le temps et que d'imperceptibles lichens ont marbrées, à l'ombre, de nuances douces et rares: des verts cendrés, des gris passant au rose. Et çà et là, posé sur quelque vieille pierre debout, un temple en miniature, de la taille d'un théâtre de Guignol, très vieux lui aussi, très fruste, mais ayant ses emblèmes énigmatiques, ses renards blancs et ses bouquets de riz apportés en offrande. La cascade, le plus souvent cachée dans des fissures profondes, vous accompagne de sa grêle musique, tandis qu'on s'élève sous les ramures, par le sentier ardu ou par les marches usées.