La troisième jeunesse de Madame Prune
Chapter 3
Oh!... Mon petit chat qui fait ses visites lui aussi!... Mon petit chat vêtu de couleurs presque sévères, pour la rue, et s'empressant comme les grandes personnes à remplir ses devoirs de civilité!... Non, qui n'a pas vu la petite mademoiselle Pluie-d'Avril assise avec dignité dans son pousse-pousse, et tenant en main ses cartes de visite, lilliputiennes comme elle-même; qui n'a pas rencontré ça, et n'en a pas reçu au passage un cérémonieux salut, n'imaginera jamais la grâce et le charme d'une mousmé de douze ans, diplômée pour la danse et le beau maintien...
Tant de remuement comique, et un si clair soleil sur la bigarrure des costumes, chassaient la tristesse que chaque premier de l'an traîne à sa suite; mais elle n'était pas loin, elle rôdait dans l'air, cette tristesse à laquelle on n'échappe pas ce jour-là, et bientôt nous nous retrouvons, elle et moi, comme d'anciens amis, fatigués de s'être trop connus; c'est au milieu des quartiers caducs, aujourd'hui silencieux, qui confinent à l'immense ville des morts et où passe à peine, de temps à autre, quelque mousmé furtive, jetant l'éclat de sa robe de fête au milieu des antiques boiseries et des vénérables pierres. Nagasaki finit à la montagne abrupte, qui s'élève chargée de temples et de sépultures, qui forme tout alentour un seul et même cimetière, étagé au-dessus de la ville des vivants, un cimetière un peu dominateur, mais tellement doux et ombreux...
Au pied même de cette nécropole, passe une rue délaissée, où demeure la vieille et maigre madame L'Ourse, ma fleuriste habituelle. C'est une rue très ancienne; d'un côté, il y a des maisonnettes d'autrefois, des échoppes centenaires où l'on vend des fleurs pour les tombes, et, de rencontre, des petits dieux domestiques, ou des autels en laque pour ancêtres; de l'autre, il y a le flanc même de la montagne, le rocher presque vertical, interrompu de distance en distance par les grands portiques sans âge, les grands escaliers qui conduisent aux pagodes, ou bien par les petits sentiers de chèvre, tapissés de capillaires et de mousses, qui vont se perdre là-haut, chez messieurs les morts et mesdames les mortes. J'y viens souvent, dans cette rue, non pas seulement à cause de madame L'Ourse, mais pour prendre ensuite quelqu'un de ces sentiers grimpants et monter dans l'immense et délicieux cimetière. Surtout par un soleil nostalgique, d'une tiédeur d'orangerie, comme celui de ce soir, je ne sais pas s'il existe au monde un lieu plus adorable; c'est un labyrinthe de petites terrasses superposées, de petites sentes, de petites marches, parmi la mousse, le lichen et les plus fines capillaires aux tiges de crin noir. En s'élevant, on domine bientôt toutes les antiques pagodes, rangées à la base de cette montagne comme pour servir d'atrium aux quartiers aériens où dorment les générations antérieures; la vue plonge alors sur leurs toits compliqués, leurs cours aux dalles tristes, leurs symboles, leurs monstres. Au delà, toute cette ville de Nagasaki, vue à vol d'oiseau, étale ses milliers de maisonnettes drôles couleur vieux bois et de poussière; au delà encore, viennent les rives de verdure, la baie profonde, la mer en nappe bleue, la tourmente géologique d'alentour, l'escarpement des cimes, tout cela lointain et comme _apaisé_ par la distance. L'apaisement, la paix, c'est surtout ce que l'on sent pénétrer en soi, plus on séjourne dans ce lieu et plus on monte; mais pour nous elle est très étrange, la paix que cette ville des morts exhale avec la senteur de ses cèdres et la fumée de ses baguettes d'encens: paix de ces milliers d'âmes défuntes qui perçurent le monde et la vie à travers de tout petits yeux obliques et dont le rêve fut si différent du nôtre. Ils sont innombrables, les êtres dont la cendre se mêle ici à la terre; les bornes tombales, inscrites de lettres inconnues, se groupent par familles, se pressent sur le flanc de la montagne comme une multitude assemblée pour un spectacle; il en est de si anciennes, de si usées qu'elles n'ont plus de forme. Et tout ce versant regarde le sud et l'ouest, de façon à être constamment baigné de rayons, le soir surtout, attiédi et doré même quand décline le soleil d'hiver, comme en ce moment. Le long des étroits sentiers, aujourd'hui semés de feuilles mortes, qui grimpent vers les cimes, on passe parfois devant des alignements de gnomes assis sous la retombée des fougères, bouddhas en granit de la taille d'un enfant, la plupart brisés par les siècles, mais chacun ayant au cou une petite cravate d'étoffe rouge, nouée là par les soins de quelque main pieuse. Par exemple, de personnages vivants, on n'en rencontre guère; un bûcheron, de temps à autre, un rêveur; une mousmé qui, par hasard, ne rit pas, ou une vieille dame apportant des chrysanthèmes, allumant sur une tombe une gerbe de ces baguettes parfumées qui donnent à l'air d'ici une senteur d'église. Il y a des camélias de cent ans, devenus de grands arbres; il y a des cèdres qui penchent au-dessus de l'abîme leurs énormes ramures, noueuses comme des bras de vieillard. Des capillaires de toute fantaisie, longues et fragiles, forment des amas de dentelles vertes, dans les recoins qui ont la tiédeur et l'humidité des serres. Mais ce qui envahit surtout les tombes et les terrasses des morts, c'est une certaine plante de muraille, empressée à tapisser comme le lierre de chez nous, une plante charmante aux feuilles en miniature, qui est l'amie inséparable de toutes les pierres japonaises.
On reçoit en plein les rayons rouges du soir, en ce moment, dans les hauts cimetières tranquilles; les feuilles mortes, le long des chemins, semblent une jonchée d'or, en attendant qu'elles se décomposent pour féconder les mousses et tout le petit monde délicat des fougères. Les bruits d'en bas arrivent à peine jusqu'ici; la ville, aperçue dans un gouffre, au-dessous de ses pagodes et de ses tombes, n'envoie point sa clameur vers le quartier de ses morts: dans ce calme idéal, dans cette tiédeur, comme artificielle, épandue sur la nécropole par le soleil d'hiver, les âmes d'ancêtres, même les plus dissoutes par le temps, doivent reprendre un peu de conscience et de souvenir.
Quant à moi, qui suis né sur l'autre versant du monde, voici qu'au milieu de ces ambiances étranges je songe très mélancoliquement à mon pays, à l'année qui vient de finir, au siècle tombé ce matin dans l'abîme et qui fut celui de ma jeunesse...
Maintenant une cloche sonne, en bas dans une pagode, une cloche formidable et lente,--quelqu'une de ces cloches énormes qui sont couvertes d'inscriptions mystérieuses ou de figures de monstre, et que l'on fait vibrer au choc d'une poutre suspendue;--elle sonne à intervalles très espacés, comme chez nous pour les agonies. Elle ne trouble rien; plutôt elle accentue, elle souligne cet exotique silence. En l'entendant, je me sens plus loin encore de la terre natale; je regarde avec plus de tristesse ce rouge soleil au déclin, qui, à cette heure même, se lève là-bas, pour un matin sans doute glacé, sur ma maison familiale...
XIII
2 janvier.
Un seigneur japonais, un véritable, un qui se souvient encore d'avoir été, au temps de son adolescence, un Samouraï à deux sabres, mais qui porte aujourd'hui tunique de colonel et casquette galonnée à la russe, nous a conviés ce soir à faire la fête avec lui, dans la maison-de-thé la plus élégante de la ville et la plus fermée, où l'on dédaignerait de nous recevoir si nous n'étions ses hôtes.
C'est tout au fond du vieux Nagasaki, près de la grande pagode du «Cheval de Jade», et nous nous y rendons en djinricha, au coup de neuf heures du soir, par une nuit froide et pure, éclairée d'une belle lune d'hiver.
Dans ce quartier où brillent à peine quelques lanternes, la maison qui nous attend, connue pour les rendez-vous de noble compagnie, est sombre, close, silencieuse, immense: elle a deux étages, très hauts de plafond, et se dresse plutôt tristement sur le ciel étoilé. Nos coureurs nous déversent à la porte, au pied d'un escalier, dans un vestibule minutieusement propre où nous devons dès l'abord quitter nos chaussures.
Aussitôt, des mousmés, qui sans doute nous guettaient à travers les châssis de papier mince, se précipitent du haut de l'escalier sur nos personnes, s'abattent comme un vol de petites fées éclatantes. Il y en a juste autant que d'invités,--et honni soit qui mal y pense, car tout se passera comme dans le monde; ces dames, des guéchas de renom, que le seigneur à deux sabres nous offre pour la soirée, ont seulement accepté charge de nous distraire, de partager notre dînette, de charmer nos yeux; rien de plus. Chacun de nous aura la sienne; chacun de nous, dans le moment même qu'il se déchausse, est accaparé par une de ces gentilles créatures, qui ne le quittera plus; du premier coup, les couples se forment dans le brouhaha de l'arrivée, presque sans choix, comme au hasard, et c'est deux par deux, la main dans la main, que nous gravissons l'escalier, avec une musique de petits rires voulus, puérils sans naïveté, mais jolis quand même.
Au premier étage, la salle de réception, où nous sommes juste douze, les guéchas comprises, contiendrait facilement deux cents convives; nous y avons l'air perdu, au milieu de l'immaculée blancheur du papier mural, ou des nattes couvrant le plancher. Et il n'y a rien pour orner cette blanche solitude: ce serait une faute d'élégance; rien qu'un grand bouquet frêle qui s'élance d'un vase ancien et rare, posé sur un haut socle d'ébène; tout le luxe du lieu consiste dans les vastes proportions, l'espace, et aussi dans la finesse des boiseries, l'impeccable netteté des choses.
Le seigneur, pour nous recevoir, a repris ses longues robes de soie; n'étaient ses cheveux coupés court, il serait redevenu un Japonais du vieux temps. Quant au décor, il est aussi très pur, sauf la lumière électrique, la trop moderne lumière, qui tombe ça et là du plafond, mais d'une manière discrète cependant, et voilée de verre dépoli.
Quand nous sommes tous accroupis par terre, bien en rang au fond de la salle, sur des coussins de velours noir, six servantes pareillement vêtues apparaissent à la porte, dans le lointain de ce petit désert de nattes et de papier, se prosternent et font une première entrée tout à fait rituelle pour venir d'abord placer, devant chacun des couples assis, l'inévitable réchaud de bronze. Ce sont des personnes entre deux âges, et d'aspect respectable, ces servantes, pâles, distinguées, les cheveux lissés en ailes de corbeau; elles ont arboré la tenue et la couleur de grand apparat, qui sont spéciales aux fêtes du nouvel an et ne doivent se porter que la première semaine de chaque année: robe de crépon noir, d'un noir mat et profond comme le voile de la nuit, avec un blason blanc au milieu du dos; robe qui traîne derrière, traîne sur les côtés, traîne devant, et qui, grâce à un jeu de bourrelets intérieurs, reste toujours majestueusement étalée autour de la mièvre petite bonne femme.
Et la dînette commence par terre, tous les services apportés en bon ordre et en rang par les six servantes correctes, dont la noire théorie s'avance chaque fois comme pour le deuil très officiel de quelque personnage lointain et saugrenu.
C'est la même dînette japonaise que l'on a déjà faite partout: les petites soupes aux algues, les énigmatiques et minuscules choses pour poupées. Mais tout est d'un raffinement extrême, servi dans des porcelaines diaphanes, dans des laques légers, légers, presque impondérables. Et il y a d'étonnantes pâtisseries imitant des paysages, des sites de rêve nippon, rocailles en sucre brun, vieux cèdres en sucre verdâtre très délicatement feuillus.
Après souper, ces dames, qui sont haut cotées et se font payer fort cher, consentent à retirer de leurs étuis de crépon les longues guitares à voix de sauterelle et les spatules d'ivoire qui servent d'archets. Elles chantent, comme de jeunes chats qui miauleraient le soir du haut d'un mur. Et enfin elles dansent, avec des masques divers; la danse de la goule, celle de la grosse dame joufflue et bête, la danse des roues de fleurs, le pas de la source; tout ce que mademoiselle Pluie-d'Avril, mon amie, m'a déjà fait connaître dans la «Maison de la Grue», et qui est de tradition infiniment ancienne, m'est réédité ici, dans un cadre plus vaste, plus distingué et plus vide encore.
Ces dames ont des robes adorablement nuancées, qui passent du bleu cendré de la nuit au rose de l'aube, et que traversent de grandes fleurs imaginaires, ou bien des vols de cigognes au plumage d'or. A force de grâce et d'artifices, elles sont presque jolies, et on subirait leur charme apprêté s'il faisait moins froid. Mais on gèle sur ces nattes, dans la salle trop grande où les braises des gentils réchauds nous entêtent sans donner de chaleur. Et la lune de janvier, dont on perçoit, à travers les carreaux de papier de riz, la pâleur spectrale, en concurrence avec là lumière électrique, nous rappelle que dehors la gelée blanche de l'extrême matin doit commencer de se déposer sur la ville endormie. Il est temps de quitter ce lieu d'élégance étrange.
Pour finir, un jeu puéril sans gaîté. Par terre, dans la salle très vide, on forme un cercle avec les coussins de velours funéraire, espacés d'une longueur de mousmé, et là-dessus nous voici tous courant à la file et en rond, d'un pas que rythme une chanson de cent ans.--Les Japonais s'amusaient à ce jeu dans la nuit des âges: de vieilles images en font foi.--A perdu qui n'est pas perché sur le velours d'un coussin noir, quand brusquement la chanson s'arrête, et les guéchas alors font entendre des petits rires, comme une dégringolade de perles fausses.
Oh! la niaiserie et la tristesse de cela, au milieu de cet exotisme extrême, au pied de la pagode du Cheval de Jade, dans le grand silence des entours et dans la froidure d'un minuit de janvier!...
Allons-nous-en!--Nos coureurs, en bas, nous attendent, endormis dans des couvertures, à côté de nos souliers. Enfin rechaussés, nous nous installons sur nos petits chars, et l'air vif nous saisit, la nuit du dehors nous enveloppe, tandis que les guéchas, restées dans l'escalier, en groupe lumineux, étourdissant de couleur, s'inclinent pour des révérences charmantes. Sur le ciel tout bleui de rayons de lune, les vieux cèdres sacrés du temple voisin découpent en noir leurs branches tordues, aux rares bouquets de feuillage, d'un dessin très japonais. Et peu à peu nous prenons de la vitesse, à mesure que s'éveillent mieux nos coureurs; nous voilà partis pour une longue course aux lanternes, traversant un Nagasaki bleuâtre, vaporeux et lunaire, qui dort tout baigné de brume hivernale.
XIV
Mardi, 8 janvier.
Oh! les étonnantes petites personnes, que j'ai rencontrées aujourd'hui à la campagne! Je les voyais de loin cheminer devant moi, une cinquantaine, presque en rang comme un peloton de soldats, toutes pareilles et toutes blanches. Des peignoirs de calicot blanc,--aux manches plates, attachés à la taille par une ceinture, sans corset,--en faisaient des bonnes femmes bien rondes, à tournure de grosse paysanne inélégante. Des bonnets de calicot, tout simples et tout raides, mais trop majestueux et comme gonflés de vent, semblaient des cloches à melon sur les têtes... Qu'est-ce que ça pouvait bien être, ce monde-là? Des Japonaises, fagotées ainsi, lourdement et sans grâce?--Pas possible.
J'ai pressé le pas pour vérifier. Et, sous les hauts bonnets comiques, j'ai bien vu des figures plates de mousmés ou de jeunes femmes nipponnes; mais ces dames avaient l'air sérieux, pénétré, ne riaient point; l'habituel badinage des rencontres n'eût pas été de circonstance, évidemment, et j'ai passé, sans rire moi non plus.
Ensuite je me suis informé: c'était l'école des ambulancières pour l'armée, qui faisait une promenade hygiénique d'entraînement!... Tout est à la guerre, en ce moment-ci, tout est préparatifs pour cette grande tentative contre la Russie,--qui, du reste, ne constituera que la manifestation initiale de l'immense Péril jaune.
On m'a assuré que, dans les rangs de ces petites créatures empaquetées en tenue d'hôpital, il se trouvait des dames nobles, des descendantes de ces vieilles familles dans lesquelles nous autres étrangers ne pénétrons pas encore. Et des officiers, mes camarades, qui ont déjà été soignés et pansés par elles, gardent le meilleur souvenir de leurs mains si petites, douces, adroites, aux patiences inlassables.
Mais ces énormes bonnets gonflés d'air, ces espèces de coiffes à la Cauchoise, qui dira pourquoi?...
XV
Samedi, 12 janvier.
Madame Renoncule, ma belle-mère, a vraiment toutes les délicatesses. Malgré ma réserve si marquée vis-à-vis de mademoiselle Fleur-de-Sureau ma belle-soeur, elle m'avait de nouveau convié hier soir à un repas de famille, que j'aurais eu trop mauvaise grâce de refuser encore. J'espérais toutefois m'y amuser davantage, et je dois reconnaître que l'attitude générale a été plutôt guindée. On gelait, en chaussettes, sur les nattes du plancher. On disait des choses cherchées et vides, galantes avec réserve, dont on essayait de rire. Les petites soupes étaient froides dans les bols en miniature. Tout était froid.
Et tout serait resté incolore si, vers la fin du repas, une de mes cousines mariée depuis peu, madame Fleur-de-Cerisier,--jeune personne très distinguée, mais qui dès l'âge le plus tendre a été maintes fois victime d'un tempérament trop inflammable,--ne s'était éprise d'Osman au point de lui proposer d'oublier pour lui tous ses devoirs. A la suite de cet incident, que l'on ne saurait trop déplorer, une gêne très notable s'est glissée dans mes rapports avec ma belle-famille.
Toutefois mes relations avec madame Prune n'en ont point souffert, et ce matin je l'ai accompagnée jusqu'à la tombe de feu ce pauvre M. Sucre, où elle avait senti le besoin d'aller déposer avec moi quelques fleurs. Son culte est vraiment touchant pour la mémoire de cet époux débonnaire, qui ne suffisait peut-être pas à la fougue de sa nature, mais que paraient tant de qualités discrètes, et qui possédait comme pas un le tact de s'éclipser à propos.
C'étaient de tardifs chrysanthèmes, couleur de rouille, gracieusement entremêlés à des branchettes de cryptomeria, que madame Prune avait choisis pour sa fidèle offrande.
Il m'a paru un peu à l'abandon, le coin de cimetière où M. Sucre repose, mais situé fort aimablement sur la montagne, avec une vue attrayante. Aux quatre coins de la tombe, des tubes de bambou fichés en terre forment de naïfs porte-bouquets où nous avons disposé nos fleurs, non sans quelque recherche d'arrangement. Une courte invocation aux Esprits des ancêtres; quelques baguettes d'encens allumées dans le petit brûle-parfum funéraire, et la veuve, avec un soupir, s'est arrachée à ce lieu mélancolique; il fallait se hâter, car la pluie menaçait de nous surprendre au milieu de nos pieux devoirs.
Cette averse a d'ailleurs rendu plus intime notre retour, car, dans les chemins de descente, tout de suite glissants et dangereux, madame Prune, chaussée de socques en bois, a dû chercher le secours de mon bras, et nous sommes revenus ensemble sous son large parapluie.
Il était très vaste, ce parapluie de madame Prune, à mille nervures et garni de papier gommé; tout autour, peintes en transparent, folâtraient des cigognes,--interprétées un peu à la manière du cher défunt, qui restera toutefois le peintre incomparable de ce genre d'oiseau.
XVI
16 janvier.
Aujourd'hui, une visite dont je m'amusais d'avance, ma première à mademoiselle Pluie-d'Avril, dans son domicile particulier.
Et je l'ai trouvé tel que je l'imaginais, ce logis de petite cigale sans lendemain, de petite créature qui n'existe que par la grâce éphémère et le chatoiement des atours, à l'égal de quelque papillon éclos pour charmer nos yeux. C'est dans une vieille rue qui monte,--non vers les montagnes des temples et des tombeaux, mais vers la «Montagne ronde», sorte de colline détachée en pleine ville et ne supportant que des maisons-de-thé ou des maisons de plaisir. Là, au premier étage d'une construction à la mode ancienne, toute de bois de cèdre et de papier, le nid de la petite danseuse s'avance en balcon, au-dessus des passants rares et discrets. On se déchausse, il va sans dire, dès le bas de l'escalier, garni de nattes blanches, et tout est minutieusement propre dans la maisonnette sonore, dont les bois, desséchés depuis cent ans, vibrent comme la caisse d'une guitare.
Mademoiselle Pluie-d'Avril habite avec M. Swong, un énorme chat, matou bien fourré, d'imposante allure, qui porte une collerette tuyautée, et madame Pigeon, une vieille, vieille femme à cheveux blancs qu'elle appelle grand'mère,--quelque «madame Prune» du temps passé, sans doute, mais qui a pourtant de braves yeux, un air de bonne aïeule, douce et presque respectable.
Après mille révérences, pendant qu'on se hâte de me préparer des bonbons et du thé, je passe, du coin de l'oeil, l'inspection de ce logis. C'est drôle d'être là, et mademoiselle Pluie-d'Avril, en maîtresse de maison, comment dire ses belles manières, son affairement, et le sérieux de son impayable minois!... Un intérieur bien modeste; on est comme chez des gens du peuple, mais soigneux. Ce qui détonne seulement, ce sont les coffres de laque contenant les costumes de danse, dont quelques-uns, jetés çà et là, semblent des robes de fée qui traîneraient dans une chaumine. Aux murs, de bois sec et de papier blanc, il y a des photographies de mademoiselle Pluie-d'Avril et de quelques-unes de ses camarades, dans leurs rôles à succès: frimousses de jeunes chattes, avec des falbalas comme les princesses nipponnes de jadis, ou avec des perruques de douairière. Et, à titre de curiosité exotique, il y a aussi deux images européennes: l'impératrice Eugénie et le roi Victor-Emmanuel... Cependant je ne vois nulle part la table des ancêtres, le recoin vénéré, toujours un peu noirci par la fumée des baguettes d'encens, que l'on trouve dans les maisons les plus pauvres. Non, il fait défaut ici, cet autel qui est l'indice de toute famille constituée; la petite danseuse n'a donc point de parents, et n'est chaperonnée dans la vie que par ce matou sournois et cette grand'mère de hasard.
Au fait, pourquoi donc s'en est-elle allée, la soi-disant grand'mère, la vieille dame aux yeux restés honnêtes?... Et pourquoi M. Swong, assis gravement sur son postérieur, la collerette relevée en fraise à la Médicis, m'observe-t-il fixement avec ses yeux verts?... Dans ce milieu-là, tout est mystérieux et tout est possible... Cependant, non, je ne peux croire que cette éclipse de madame Pigeon soit intentionnelle; un pareil soupçon me gâterait ce propret logis, cette petite créature fine, et la collation posée devant moi sur les nattes du plancher. Chassons le doute mauvais, et asseyons-nous par terre pour faire la dînette, avec des cérémonies, comme dans le monde...
Quand il est l'heure de prendre congé, j'embrasse mademoiselle Pluie-d'Avril et M. Swong, chacun sur la joue, et on me reconduit très aimablement, très cordialement, après avoir exprimé l'espérance de me revoir. Sans aucun doute, je reviendrai, car tout s'est passé à souhait, il n'y a eu nulle équivoque, et, sur la dernière marche du vieil escalier, mademoiselle Pluie-d'Avril, prosternée, son éventail à la main, me suit d'un franc et gentil sourire...