La trépidation

Part 6

Chapter 63,676 wordsPublic domain

Des dames s'étaient assises à contre-jour dans l'espoir de cacher qu'elles avaient cent ans; l'on s'en apercevait tout de même. Le spectacle paraissait les fasciner; et cependant, depuis des années déjà, le Seigneur Jésus lui-même, qui a guéri l'Aveugle de Jéricho, ne pouvait plus rien pour leur rayon visuel. Peut-être, à vrai dire, après tout, aurait-il jugé le miracle inutilement dépensé à remettre, selon l'expression biblique, ce vin nouveau dans ces vieilles outres. Quoi qu'il en soit, les centenaires humiliées de ne rien voir, tinrent à prouver qu'elles pouvaient du moins encore marcher. Elles se dressèrent, et comme tout le monde, se mirent à tanguer.

Une madame, jugée très jolie par les amateurs de cartes postales, ouvrait tout grands les yeux trop grands, qui font le soi-disant attrait des visages de femmes, généralement mis en scène par ces rectangles voyageurs, pour souhaiter une fête, présenter un bouquet, sous un chapeau vaste et des boucles folles. Même, sur le conseil d'amis mal inspirés, persuadés, à tort, qu'un oeil ne saurait être assez vaste, la jolie dame aux yeux géants les avait encore agrandis de plusieurs traits de crayon et de touches de khôl. Il en résultait le faible espoir de les voir diminuer un peu, sous l'assaut d'un menu chagrin, légèrement larmoyant, ou la simple caresse d'une petite éponge bien imbibée.

Les yeux bénéficient plus souvent qu'on ne croit de jouer à qui perd gagne. Ils rendent aux belles joues la surface qui leur est due, au noble front l'espace qui lui est assigné, à tout un visage l'équilibre rompu par ces calots indiscrets, qui mangent toute la place. Ceci dit, la jolie dame, elle, se montra discrète; elle ne fit aucun embarras, ni aucune grimace, laissant cela pour d'autres, moins bien traitées par la nature injuste, qui ne les avait pas dotées, pour accaparer l'attention, de prunelles larges comme des hublots; elle écarta simplement et pudiquement son voile, d'un doigt léger comme lui, pour se laisser admirer complaisamment par les admirateurs de cartes postales.

Parut encore une autre dame trop jolie; c'était la «dame de Drian», le type de cette femme dont les journaux affirment que ce dessinateur de modes l'a créé avec les images qu'elle a inspirées et les coupes qu'elle a subies, au point de se changer en elles-mêmes comme une sorte de Galatée du chiffon.

Ça n'avait pas réussi à la dame qui, belle l'an d'avant, était devenue trop jolie. En dépit d'un air de parenté, c'est si peu la même chose, que c'est, au contraire, juste l'opposé. On ne pense pas assez à ce que les soi-disant grands faiseurs détruisent de beauté avec leurs manigances. Tout ce qui, chez cette nymphe, avait naturellement du style, tournait au fade, par l'apprêté, l'amoindri, l'ondulant et l'ondulé de la présentation Parisienne, dernier cri, dernier chic, _select_ et nul.

Comme, bien que déjà vieille, la Marquise de l'Oie était restée la fille, pour toujours mineure, d'une mère ayant brillé, longtemps avant, dans les Ambassades, elle avait hérité des leçons et des exemples maternels (avec les restes d'un accent Viennois difficultueusement contrefait, avant 70) tout un catéchisme de mondanité médiocrement transcendante, pour toutes les situations de salons et les vicissitudes du décorum. Aussi, quand un premier sujet, (les mondains n'écoutent jamais que les premiers sujets de troupe Italienne) se mettait à chambarder l'atmosphère et à déranger les conversations, avec l'air fameux, trop fameux, des _Paillasses_, et l'achevait sur ce ridicule, ce fâcheux sanglot mécanique, avec lequel il pensait bien mimer la douleur humaine, se faisant jour à travers les paillettes, Madame de l'Oie pensait aussi devoir mimer la douleur. Elle s'interrompait de conter un potin; son visage, habituellement sans expression, se contractait gauchement, pour compatir, dirai-je pour collaborer, de son crû, à la souffrance de ceux qui doivent la dissimuler sous des paillettes; mais, ce faisant, rien ne l'empêchait pendant ce temps-là de songer au bon établissement de sa demoiselle.

On annonça Monsieur et Madame Fritz de Multipliet. Elle portait une robe à queue, et couleur de papyrus. Quelqu'un dit gracieusement: «est-ce pour recopier, là-dessus, les oeuvres complètes de son mari?» Un autre répliqua, disgracieusement: «une fois l'opération terminée, la robe aura-t-elle, ou non, augmenté de valeur?»

III

Le Salon de Conversation.

Une compagnie restreinte, désireuse de s'adonner aux joies, plus intellectuelles, de la causerie pure, se retira dans un salon de travail, où traînaient des imprimés nombreux, des publications à la mode. Et le bavardage alla son train.

Outre Timon, toujours verbeux, quelquefois brillant, il y avait là des conversationnistes d'ordres divers, de valeurs différentes, au-dessus desquels planait Marcel Aromesti, le grand peintre de l'Italie, qui témoigna de sa bienveillance, même de sa bonté, à l'égard de jeunes artistes qu'on lui présentait et que leur fortune fit ainsi bénéficier de leçons subtiles et fortes.

Le Maître insista sur celle qui mettait ces jeunes gens en garde contre plusieurs sortes de déformations et d'entraves pouvant être infligées à l'exercice de leurs dons naturels par les diverses manifestations de la critique: «le mieux, disait-il, c'est d'apprendre vous-mêmes à juger, pour votre propre compte, les oeuvres des autres; et quand vous saurez vraiment ce qu'il faut penser d'un ouvrage, tenez pour indigne d'apprécier ce que vous pouvez produire de bon, celui que vous entendrez louer ce qui ne le mérite point, parce que cela signifiera que sa louange est aveugle ou qu'elle est intéressée. En effet, la première de ces louanges est celle que Verlaine appelait «sans compétence»; l'autre est celle qu'il nommait «sans bonne foi», autrement dit: exercée pour des raisons étrangères à la valeur des oeuvres (tout est là) et telle que, par exemple, entre autres, la recommandation d'un personnage influent, dont le critique souhaite lui-même de s'attirer la faveur. Cette façon de procéder, dite de «complaisance», fort en usage dans les ateliers de renommée, a été inventée par le dieu des auteurs pour leur désigner les juges desquels l'approbation doit non seulement les laisser froids, mais les trouver méfiants.

«Ce qui suit est d'un bel exemple. Un écrivain, pénétré de ces maximes, se voit, un jour, offrir, par son éditeur, un nombre illimité d'exemplaires, pour le lancement d'un de ses volumes. Il fait apporter le registre, dont les nombreux feuillets vierges s'offraient à la longue liste de ceux desquels on lui proposait de solliciter le jugement pour ses pages sincères. Alors, d'un crayon rouge, qui traînait là, on le vit écrire, en grosses lettres, sur la première ligne du registre, le mot: _Néant_. Et il signa.

«L'éditeur, qui croyait savoir ce que c'était que de faire le magnanime, comprit ce que c'était que de «faire un nez»; mais, comme il répondait au titre de galant homme et d'homme avisé, il comprit, sourit, pardonna.

«En un mot, quand je demande pourquoi une personne écrit si souvent dans le même journal, je veux qu'on me réponde que c'est parce qu'elle a _du talent_, et non pas parce qu'elle a _des actions_.

«Quand je demande pourquoi les médiocres productions d'une autre font verser plus d'encre que les bons ouvrages de plusieurs, je ne veux pas qu'on me dise que c'est grâce à l'appui d'un auteur, qui eut à se louer de sa fidélité en amitié ou en «liens plus doux», parce qu'il ne faut pas confondre les prix d'assiduité avec les prix de littérature.

«Voltaire disait, de certains discours funéraires, qu'à les entendre, on ne pouvait s'empêcher de conclure que l'oraison funèbre n'était qu'une «vaine déclamation». Ne pourrait-on pas avancer de même que, de certaines appréciations littéraires, le public peut conclure que la critique représente souvent l'art d'accommoder les oies et d'escamoter les aigles?

«Conclusion: pas de titre plus détestable, et cela sur tous les terrains, que le titre de _persona grata_, puisque, par extension, il signifie personne que désigne, pour des fonctions ou des attributions, non pas _le mérite qu'elle a_, mais _l'intérêt qu'on lui porte_. Songez à ce que représente d'injuste et d'affreux ce membre de phrase; et puisqu'il est tout entier contenu dans le mot _piston_, vous comprendrez pourquoi ce mot est le plus laid de tous les mots du monde.

«Au contraire, ce qui serait beau, ce serait de voir les sages et les savants d'une ville, conduire aux dignités et aux honneurs, un de leurs ennemis, quitte à s'en détourner ensuite, mais avec la fierté d'avoir aidé à mettre en lumière, en dépit de leurs dissentiments et de leurs préférences, par unique souci de l'équité, une force de la patrie.

«Si je joins à cette réflexion, une recommandation pécuniaire--ajouta le Maître--ce n'est point pour vous enseigner la cupidité, mais pour vous garantir contre un péril: faites payer votre travail, payer aussi cher que vous le permettront votre talent et les circonstances; et ce prix une fois fixé, soyez fermes à en exiger le montant; même s'il vous est inutile, ne vous laissez jamais aller, envers de semblables débiteurs, à aucuns de ces mouvements de générosité, pas plus qu'à de ces quarts d'heure d'indifférence, qui vous induiraient à négliger votre dû ou à l'abandonner, par délicatesse ou par oubli. De tels procédés seraient fort naturels, s'ils rencontraient de la reconnaissance; n'y comptez point: ils ne créeront que de la gêne, chez ceux qui en bénéficieront, mais, les tenant pour humiliants, non seulement ne vous commanderont plus rien, mais cesseront de vous saluer.

«Les gens qui nous font travailler, n'aiment dans nos oeuvres, que l'argent qu'elles leur ont coûté»--disait un jour, un artiste.--Un humoriste lui répondit: «parfaitement, _ils le suivent_.»

--«Maître, vous venez de parler des _débiteurs_--dit Myrtil Trust--si nous parlions un peu des _débineurs_. Quelle attitude conseillez-vous d'adopter à l'égard de ceux-là? Faut-il prendre le parti de l'étrangère qui se vante d'aborder, avec son sourire le plus gracieux, l'éreinteur de la veille? Cette femme souple a peut-être raison; mais une telle façon de grandeur d'âme n'est pas à la portée de tout le monde; et puis, ça ne réussit pas toujours.

«L'autre soir, cette forme de rose mondaine que Timon a surnommée _Rosa Cystica_, ayant aperçu, à l'extrémité d'un hall, un ennemi fameux, crut bien pouvoir l'aborder de front, pour entreprendre de se le concilier par une invitation de mangeaille, comme on solliciterait la faveur d'un boa en lui jetant un lapin vivant ou un rat mort. Le prétexte, mal venu, de cet engagement audacieux, paraissait se rattacher à certain projet de rencontre d'une ex-amie de l'adversaire, et qu'il n'admettait point de revoir. Gracieusement, il répondit: «ce serait, Madame, contrevenir à mes habitudes et compromettre ma digestion, que de prendre un repas, en la société de personnes avec lesquelles je suis brouillé, et surtout _chez_ des personnes avec lesquelles je suis brouillé.»

«Le propos fit soi-disant pleurer la dame; l'affreux adversaire n'en fut point ému. Même, à qui le lui rapportait, il s'égara jusqu'à répondre: «vous connaissiez déjà les larmes du crocodile; vous connaissez maintenant les pleurs du chameau.»

«Ceux qui redoutent les chiquenaudes ne sauraient assez méditer sur ce qui échappe aux plus pacifiques, dans le feu du «café-liqueurs.»

«La vieille Tyra, célèbre par ses osanores, entendant adresser à Timon, par des auditeurs exaltés, le titre d'«unique», pensa-t-elle ajouter à ce brevet, en attestant lourdement, qu'elle avait entendu dire cela d'un dentiste.--«Était-ce le vôtre, Madame?»--riposta gentiment Timon.--Et comme ce vieux requin postiche paraissait nier, il conclut: «dans ce cas, Madame, _ce n'était pas le bon_.»

«Un convive un peu insolent, mais assez spirituel, que l'on avait engagé à dîner aux côtés de cette reine des «bouffe-toujours» répondit à peu près: «pour ce qui est de Flora, je la connais, et l'espace compris entre le pot et le rôt n'a plus rien à me révéler sur le secret de sa mastication, le mystère de sa digestion et la profondeur de son âme.»

«Tout de même, il vint au repas, et personne n'eut à s'en applaudir. Il fut inconvenant, il appela le joli livre de Madame Stern: un _sternutatoire_, et fit d'autres facéties d'aussi mauvais goût. Il y avait, en ce convive, du loustic et du braque. Une dame ayant exprimé, avec insistance le désir de le connaître, il lui proposa un jour. Elle répondit: «je suis très prise en ce moment»; à son tour il rétorqua: «voilà donc enfin une circonstance qui me permet de l'emporter sur vous, Madame, puisque vous n'êtes que _prise_, et que moi je suis _enlevé_.»

--Aromesti dit enfin: «Tout dépend de savoir si vous voulez _faire votre carrière_ ou _faire votre vie_. S'il vous faut la gagner, résignez-vous d'avance, car cela va de soi, résignez-vous à produire des oeuvres _dont vous ne serez pas content_, puisqu'il vous faudra _plaire pour vendre_, ce qui n'est pas un bon moyen de se satisfaire, quand on est difficile. Néanmoins, et c'est de quoi consoler, les concessions des Maîtres n'en restent pas moins des objets de maîtrise. Rappelons-nous que Blake dédaignait son «Livre de Job», qu'il avait composé dans des conditions de cet ordre.

«Vous me demandez la différence que j'établis entre ce que j'appelle _faire sa carrière_ et ce que je nomme _faire sa vie_: mais précisément _toute la distance_.

«Faire sa carrière, c'est craindre tout ce qui pourrait l'entraver, par conséquent accepter les concessions, renoncer à réaliser ce qu'on voudrait, à dire ce qu'on pense, en un mot, _entrer dans la convention_ et, par suite, _dans la danse_.

«Un artiste, que ne séduisent ni les décorations, puisqu'il faut les demander, ni les places, parce qu'il faut les solliciter, conserve du moins le droit de dire son sentiment, mais aussi de jouer le cavalier seul.

«Un tel artiste est de ceux dont je dis qu'ils font leur vie; ils ne sont pas entrés dans la convention, laquelle consiste, moins encore à sourire aux endroits voulus, à saluer aux points désignés, qu'à ne jamais contester une valeur cotée par un groupe de dictateurs arbitraires, et autoritaires pareillement; parce que cela équivaudrait, dans le monde des lettres, à cette forme de forfaiture loyale, qui consiste, chez un médecin, à dénoncer un traitement, selon lui, funeste, infligé à un patient, par un confrère.

«Stendhal écrit que, dans un salon, quand un indépendant risque une saillie, d'autant plus imprudente qu'elle est brillante, «le maître de la maison se croit déshonoré». Voyez les proportions que le scandale peut prendre, quand le maître de la maison, devient ce que l'on est convenu d'appeler: l'ordre social.

«Qui ose réagir contre cette loi, se voit fatalement frappé d'ostracisme, mais préfère grandement son franc-parler à des amusettes de gloriole. «Vous allez encore vous faire des ennemis»--disait un innocent à l'un de ces réfractaires, qui lui rétorqua: «soyez sans inquiétude, jeune homme, voilà trente ans que je joue à cela, et vous voyez que je ne m'en porte pas plus mal.»

«Je m'empresse d'ajouter qu'il n'est pas impossible de faire, à la fois, sa carrière et sa vie, dans les deux acceptions que je viens d'indiquer; mais cela reste rare; d'ordinaire, il faut choisir. Pour ce qui est de votre patrie, je vois Rodin, Degas, France, Loti, Barrès, devenus prophètes dans leur pays, tout en demeurant libres; mais de tels hommes sont exceptionnels.

«Donc, ce que j'appelle faire sa vie, je pourrais, je devrais, avec plus d'exactitude, le dénommer _faire sa mort_, puisque l'existence de ceux qui refusent de la conformer aux tracés d'usage, est en passe de ressembler à une mort anticipée, précédant celle dont ils peuvent espérer qu'elle leur rendra plus de justice.

«Vigny l'a écrit:

Sur la pierre des morts croît l'arbre de grandeur.

«Espérons que c'est vrai, puisque c'est beau.

«Entre les hôtes des fleuves et des rivières, il y a ceux qui remontent le courant, et ceux qui le suivent. Les premiers étonnent les seconds, et ne leur plaisent guère; mais le plaisir de s'adonner à leur instinct de contradiction et de différence suffit à leur joie, et ne leur laisse rien envier des bonheurs faciles de ceux qui se laissent aller au fil de l'eau, sans résistance et sans trouble.»

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* *

Mais les langues étant déliées, les propos s'échangent avec vivacité.

On s'entretient des Bals Persans. L'entrée de la Marquise de Brantes se voit discutée sans aménité. Les bonnes camarades s'en donnent à coeur joie et à bouche-que-veux-tu. Une dame savante, qui possède la plus haute antiquité sur le bout de son doigt de pied bleu, s'élève contre la barbarie des ajustements, l'inexactitude des costumes. Elle s'écrie, comme si c'était à elle-même qu'on eût fait affront: «prend-elle Cléopâtre pour une princesse sauvage?...»

Une seconde tout aussi savante, mais moins enragée, et plus spirituelle, ajoute gentiment: «Pascal a dit que, si le nez de Cléopâtre avait été plus court, la face du monde ne serait pas demeurée la même; mais il n'a pas dit ce qui serait arrivé, si le nez de Cléopâtre avait été plus long. Que serait-il advenu, si le nez de Cléopâtre avait eu la même longueur que celui de la Marquise de Brantes?»

--«Mais, ma chère--répliqua une troisième--c'est bien simple, _il n'y aurait pas eu de fin du monde_.»

--Une quatrième intervient: «pourquoi tenait-elle son soi-disant lotus (qui d'ailleurs ressemblait à un pied-de-veau[9] azuré), comme si ç'avait été un petit plumeau, dont elle se serait préparée à épousseter une étagère? Ensuite, je vous le demande encore, pourquoi baissait-elle les yeux? C'est contraire à la vérité historique. Cléopâtre ne doit pas baisser les yeux, c'est bon pour Sainte Pétronille.»

[9] Nom populaire de l'arum.

--«Vous avez raison; mais ce qu'il y a de plus grave, c'est de donner un démenti aux _Trophées_. On ne fait pas mentir un vers de Hérédia. Or, il a écrit: «dans ses larges yeux étoilés de points d'or...»

--Un financier interrompit: «je ne saurais me prononcer sur la dimension des prunelles de la Marquise, puisque vous convenez qu'on ne les voyait pas; mais pour ce qui est des «points d'or», vous m'avouerez bien qu'elles pouvaient en contenir quelques-uns: n'oubliez pas que la dame a huit cent mille livres de rentes.»

--«Et les galères, y étaient-elles? Comment donc Antoine s'y serait-il pris pour les voir à travers les paupières? Après tout, à deux heures du matin, ces embarcations étaient peut-être rentrées. C'est égal, nous avions déjà le doigt dans l'oeil, la paille et la poutre de l'Évangile; mais une galère, mes amis, plusieurs galères, dans les calots, ce que ça devait la gêner!»

--«Puisque nous en sommes sur les «points d'or», et même sur les «ponts d'or»--fit un cancanier,--je vais vous conter une anecdote, dont je ne saurais trop dire si elle regorge de pépites ou si elle manque de pépettes; je vous en fais juge.

«Un jeune ménage archimillionnaire, suivant l'expression consacrée, ce jeune ménage emménage. Tout le «fourbi» est casé, tapisseries, tableaux, meubles, sièges et divers. Les perroquets en porcelaine font mine de jacasser sur leurs supports, et les Clodions précaires déçoivent un peu, sous leurs vitrines, peut-être superflues...

«Les offices sont pourvus, les galetas sont garnis. De vagues armoires, des buffets quelconques restent sans emploi; il faut aviser à les répartir. Timidement, le portier de l'immeuble pose sa candidature à l'acquisition d'un de ces laissés-pour-compte. L'hésitation de leur proprio redouble, devient redoutable. Un ami survient que, de plus en plus perplexe, le patron consulte, en ces termes à la fois familiers et angoissés: «mon vieux, c'est le Ciel qui t'envoie pour me tirer d'embarras, dans une circonstance délicate: voilà une étagère que mon concierge me sollicite de lui vendre; dis-moi donc un peu _ce que je dois lui en demander_.»

--«Ça, c'est tout simplement l'avarice,--dit Lévèque--un vice comme un autre, et pas toujours si bête que vous croyez. Les riches sont riches parce qu'ils ne dépensent rien. Ce sont les pauvres qui achètent (et qui payent) pour se consoler de ne pas avoir de fortune. J'ai été invité à déjeuner par un ménage stérile, et plus tout jeune, affligé de beaucoup de cent mille livres de rentes à lâcher par heure; ils nous ont offert le «menu du jour» et le fond de bouteille de leur «vin compris» de la veille. Nous étions six.»

--«On affirme qu'il n'y a pas de petites économies--lança Timon--autant proclamer qu'il n'y a pas de grandes dépenses. Je connais une famille aristocratique, laquelle se ruine à racheter aux pauvres les croûtes de pain qu'on leur donne dans les images bien pensantes. N'est-ce pas d'une révoltante immoralité?

«Mallarmé fait crier, par un riche, à un indigent, qui vient de recevoir son aumône:

Et surtout, ne va pas, drôle! acheter du pain!

«La recommandation équivaut à formuler: contente ton désir plutôt que ton appétit. Cela se conçoit, et je l'approuve. Mais ce pauvre-là devient un client sérieux, ce n'est plus un obligé ingrat. Madame la Châtelaine ne parle pas de même, elle dit: «trompez, autant que vous pourrez, la charité publique et la bienfaisance particulière, arrachez autant de croûtes de pain qu'il vous sera possible à la rapacité de Crésus, au dénuement de Lazare et à la munificence de Job, je vous les paierai au taux et à la cote, pour nourrir mes lapins qui abusent de mon serpolet comme de ma rosée.» C'est de la sorte que le Juif Errant perd ses bonnes habitudes, et apprend, de sa patronne, à convertir en dîners chez Ritz, les croûtes de pain obtenues de la condescendance étrangère. Et voilà ce qu'il faut entendre désormais dans le _facite eleemosynam_ de Notre-Seigneur Jésus, non moins que dans le _facitote caritatem_ de Clopin Trouillefou.

«Pendant ce temps-là, Madame la Châtelaine, qui n'a parlé de lapins que pour la forme, s'est procuré la nourriture qui lui convenait pour elle et pour sa famille.

«Or, la croûte de pain n'est pas sans tenir de ce chocolat, dont la Marquise des Rochers prétend qu'il agit selon la direction de l'intention, comme la doctrine des Jésuites. C'est pour ne pas maigrir que Monsieur s'approprie le repas du besacier: le voilà dans les proportions d'un sac de pommes de terre. Son fils, qui veut rester gringalet, y réussit grâce à ce régime. Et voici blanchir à vue d'oeil, Madame, qui souhaitait d'avoir les cheveux de neige, afin d'obtenir d'eux une dignité que la nature lui avait refusée.

«A propos, Pascal--continua Timon, s'adressant au banquier célèbre--j'ai fait la connaissance d'un de vos coréligionnaires, qui veut m'apprendre la banque. Mais à quoi ça me servirait-il, puisque je n'aurais rien à mettre dedans? Car je me refuse à croire qu'on ne mette dedans que les personnes. Il m'a dénombré le compte de vos millions, qui m'a fait l'effet d'un conte de fées; je me suis dit qu'avec ça, il y aurait de quoi donner, en vrai, ce bal de pierreries, dont tout le monde parle, et où il n'y aura que des pierres dans les jardins, qui ne sont pas du tout rares.»

--«Ce qu'il y a de certain--conclut une cinquième bavarde, qui n'entendait aucunement abandonner Cléopâtre pour Harpagon,--c'est que la buveuse de perles ne devait pas du tout ressembler à ça; elle devait ressembler à Madame de Noailles.»