La trépidation

Part 5

Chapter 53,648 wordsPublic domain

Mais, pour le coup, lorsque je lis une note dans le goût de ceci: «Monsieur et Madame X, profondément touchés et reconnaissants des nombreuses marques de sympathie qu'ils ont reçues de toutes parts, sont à leur grand regret, dans l'impossibilité matérielle d'y répondre comme ils le désireraient, ils prient tous leurs amis de vouloir bien trouver ici l'expression la plus profonde de leur gratitude émue...» eh bien! oui, je le répète, quand je lis cela, je pense qu'une reconnaissance, qui ne va pas jusqu'à l'écriture directe, ne m'inspire pas plus de confiance qu'un regret qui se noie dans un encrier, avant même d'en essayer l'emploi; je pense encore, et surtout, qu'à la place des amis, ainsi maltraités, j'aimerais mieux ne rien recevoir du tout, que de me contenter d'une gratitude et d'une émotion ayant passé par les rotatives.

Certes, tous ceux qui partent ne méritent pas de se voir appliquer la belle parole de d'Annunzio, à propos de la mort de Wagner: «_le monde parut diminué de valeur._» Mais enfin chacun a la sienne, dont les familles me paraissent aujourd'hui faire bon marché.

Une dame vient de mourir, que j'ai connue relativement belle, approximativement aimable, évidemment riche, passablement appréciée. Elle avait une vieille parente, qui disait d'elle, autrefois: «Luce n'a pas de position.» Dans ce temps-là, ça me faisait rire; maintenant, ça me fait réfléchir; et j'en suis à me demander si la vieille parente n'avait pas raison, quand je lis, dans un journal, à propos de cette mort (sans compter la sempiternelle interdiction florale): «il ne sera pas envoyé de billets de faire-part, prière de considérer le présent avis comme en tenant lieu.» Cela vaut bien la peine d'avoir des enfants soi-disant respectueux et certainement millionnaires, pour les voir défendre de fleurir votre convoi, et ne pas engager à le suivre!

Je me suis réjoui de ne pas voir infliger la désolante formule à la pauvre Comtesse de Pourtalès, qui vient d'expirer. N'aurait-il pas été plus triste que pour toute autre, de voir accomplir, sans fleurs, le voyage suprême, par celle qui en avait si justement reçu, et disposé si brillamment, durant tout le cours d'une longue existence de beauté? Sa charmante devise: «que ne ferais-je pour ceux que je préfère?» me revient à l'esprit. Le lui ont-ils rendu?

Je venais d'écrire cela, quand j'apprends que je me suis trompé: nouveau _veto_ sur les roses! Que vont devenir les pauvres plantes, si l'on s'obstine à les priver de leur plus noble et charmante fonction, qui était d'orner les tombeaux? Elles-mêmes n'auront plus qu'à mourir.

Ah! les roses, quel signe elles représentent, quand elles se donnent ou se refusent entre vifs. J'ai connu certaine belle-mère qui n'aimait pas sa belle-fille. Cela se voit. Quand la seconde venait en visite chez la première, à la campagne, pour un peu de temps, la vieille, qui n'admettait aucunement de passer pour telle, et que ce ne fût pas à elle qu'on fît allusion, quand on parlait de la «beauté» sous son propre toit, cette matrone, un peu mégère, faisait venir son jardinier, pour lui dicter le nom des fleurs admises à décorer l'appartement de sa bru. Ce n'étaient pas des noms agréables; de préférence _des faux ébéniers_, _de la fausse aubépine_, _des soucis_, _des cinéraires_, _des doigts-de-morts_, _des bonnets-de-fous_, _des crêtes-de-coqs_, _des museaux-de-chats_, _des pas-d'âne_, _des pieds-de-veau_, _des gueules-de-lion_ et _des oreilles-d'ours_. On eût dit, pour une grande part, un bouquet placé dans l'Arche, pas l'Arche d'alliance, celle de Noé, le jour de la fête des passagers.

Quand ce protocole des végétaux, non moins que des animaux, était sévèrement dressé, la dame se levait, et d'une voix impérieuse, avec un geste menaçant, elle lançait enfin: «et surtout, _pas de roses_!»--Tout excepté la fleur de Cypris, et jusqu'au Sabot de Vénus!

Mais ce n'est pas seulement l'opulent fleuriste que l'interdiction lèse; je sais un autre métier plus humble, et, par suite plus touchant, qu'elle assomme du coup. Je veux parler du _placeur de bouquets, sur les tombes, les jours d'hiver_. Les parents, les amis admettent bien de visiter les tombeaux et de les fleurir, mais ils ne veulent pas avoir froid aux pieds, du moins pas trop, ils redoutent les rhumes, les trop gros rhumes. Alors, vous voyez surgir d'entre les stèles, déformées par les frimas, de ces bons vieux types à la Gavarni, en cache-nez à double tour, et les mains dans les «profondes». Ils en sortent des doigts violets, pour porter votre gerbe à destination, la déposer, la disposer. Encore une industrie à l'eau, ou plutôt à la neige. Et comme cette industrie n'avait pas beaucoup de jours dans l'année, pour s'exercer, c'est encore un commerce de fichu; voilà des malheureux ruinés.

Il n'y a pas longtemps que les magasins de noir se faisaient un mérite d'exécuter en vingt-quatre heures la commande d'un deuil. Maintenant ils devraient aller plus vite. Au bout de ce temps-là le deuil est fini.

Mais la perle des locutions funéraires a été trouvée, comme il convenait, par un courriériste mondain, celui à qui cette opération, malgré tout, assez pleine de frisson, la descente d'un cadavre dans un caveau, devant quelques amis émus, a inspiré cette formule agréable: «_l'inhumation a eu lieu dans l'intimité._»

Quelqu'un à qui je contais la chose, m'a répondu: «ce n'est pas mal, en effet, mais je connais, sinon mieux, du moins aussi bien. Que dites-vous de cette annonce d'un courrier mondain, à propos d'une représentation donnée chez une dame à la mode: «_répétition pour les personnes en deuil_?»--Autrefois, on faisait sauter des _crêpes_, le mardi gras. Ce n'est pas le contraire.

«Vous voyez que je suis de force à lutter avec vos découvertes, mais, l'un et l'autre, soyons modestes; celles des chroniqueurs nous dameront toujours le pion, étant inépuisables. C'est encore l'un d'entre eux qui, ayant à caractériser certain drame presque Eschylien, lequel fait mourir d'un coup de foudre, sous les yeux mêmes de leur mère, ses deux enfants uniques, beaux comme les dieux et doux comme des anges, ne trouve rien de mieux que de ranger ce désastre plein de frisson dans le groupe des «_pénibles événements_» qui sont d'ordinaire, comme on le sait, la perte d'un en-tout-cas ou d'un réticule.»

II

La Représentation _select_.

Ce qui précède fut une incidente, ne l'oublions pas, et que nous étions dans le monde, duquel nous sommes sortis, un instant, comme il convenait, sur la convocation de cette belle dame, dont Ménard disait attendre la visite, et qui n'était autre que la Mort. Retournons dans le monde des mondains, qui ont encore quelques mots à nous dire; mais non sans nous être livrés à une dernière réflexion sur certains dangers posthumes.

Les épigraphes se réclament aujourd'hui de la _tradition orale_. C'est abusif. Baudelaire affirme que «les pauvres morts ont de grandes douleurs»; n'y joignons pas celle de se voir attribuer des propos qu'ils n'ont jamais tenus, et qui les compromettent. L'année dernière, un prospectus de spectacle faisait dire une bêtise à feu Mallarmé. Je ne sais plus quel autre citateur de paroles, désormais impuissantes à se justifier, cherche à compromettre Verlaine, sous couleur de le louer, naturellement. Il faudra beaucoup de circonspection dans ce nouveau jeu, tant que les phonographes d'outre-tombe ne seront pas entrés en fonctions, devant d'anciens amis capables de garantir le son de la voix. D'ici là, ne citons que l'imprimé, dont la vérification est possible. Celle-ci même doit s'exercer. Rochefort se plaignait qu'ayant écrit _Clémenceau_, on eût typographié _clémence_, qui n'est pas la même chose tout à fait. Il y a une nuance.

Nous voici dans une soirée à la mode.

--«N'est-ce pas que je suis un homme de goût?»--lance, non sans quelque incertitude, le maître de la maison, en même temps qu'il jette un coup d'oeil inquiet dans la direction de sa cymaise.--«Ce qu'il y a d'embêtant--observe Timon--c'est que le Blanche soit authentique. Le Prud'hon est moins sûr. Le contraire vaudrait mieux». Puis il ajoute: «quel est ce monsieur aux lèvres duquel la Comtesse Rémy du Tarn paraît suspendue?» Quelqu'un répond: «c'est un grand animalier.»

Le concert commence. Mademoiselle Chialchia, dont la puissance et la pureté de son apparaissent remarquables, se fait entendre deux fois, et se montre à la hauteur de son nom. Un vieux dilettante rappela que de son temps, les musiciennes se nommaient tout simplement Viardot, Damoreau, Miolhan, ou même Conneau, sans plus de frais que ceux du génie ou du talent. C'était l'époque des bandeaux plats, que les programmes imitaient. Aujourd'hui, les noms comme les cheveux, sont devenus ondulés, bouclés, soufflés, calamistrés, tirebouchonnés! «La preuve--conclut le mélomane--c'est qu'après avoir entendu Madame Myoz Gmeiner--comment ça peut-il bien se prononcer?--nous allons écouter Mademoiselle Saknovskaïa, et applaudir Mademoiselle Hybolita Gyarfas. A celle-là le pompon!»

L'assemblée est élégante. Reconnu: le Rajah de Pudukota, la Duchesse de Roanne, la Vicomtesse de Laripoissarde, la Baronne Ishii, Madame Meyer et Madame de Meyer, Madame Lucien Muhlfat et la Princesse Lucien Mureld, Mesdames Beaunez et Jaunisse, Monsieur et Madame Fautil-Grognan, Monsieur et Madame Fautil-Delatreille, Monsieur et Madame Marcel Paquet, le Consul de Cuba, l'Archimandrite Petzalis, Madame des Saints-Affligés, la Bégum de Fyrce, Madame Bultard, le Chef Mirdite Bibdoda, Monsieur Voïculescu et quelques membres du Congrès Panépirote.

On se montrait encore, avec beaucoup de sympathie pour son heureux début dans les lettres, Mademoiselle Feydeau, l'auteur du «Retour de la Comtesse de Meaupore.» Quelqu'un demanda si la chose avait du rapport avec la théorie de Nietzsche, sur «l'Éternel Retour». On le fit taire.

Mademoiselle Chialchia ayant fini ses deux morceaux, vint l'heure de la diction. Une récitante fit valoir des fragments d'un joli volume, qui venait de paraître: _la Danse de Sophocteau_.

Un assistant bénévole demanda pourquoi l'auteur de ce «petit chef-d'oeuvre» avait été méchamment pris comme sujet d'une caricature de proportions géantes, laquelle pullulait sur les murs de la ville, et le représentait habillé en femme, les yeux baissés, et les pieds joints, dans une pose de Vénus pudique, avec une crinoline et un chapeau à brides. Et ce qui rendait le procédé encore plus désobligeant, c'est que le nom du modèle était inscrit, en toutes lettres, au-dessous du barbouillage. Un second invité rectifia, en riant, qu'une telle objection ne pouvait venir que d'un provincial, vu que l'image ne représentait pas du tout une caricature du jeune homme, mais le portrait d'une danseuse Russe; alors ce que l'autre avait pris pour un intitulé devenait une signature. Mais cet autre, qui tenait bon, refusa de se rendre, exigeant de savoir, comment, dans ce cas, il pouvait se faire que le rimeur ressemblât aussi exactement à la ballerine. Comme cela ne s'expliqua pas et, du reste, n'intéressait personne, on changea de conversation.

Suivirent quelques numéros du genre dit _imitations_. Hello flétrit Cicéron pour les avoir autorisées. On sait en quoi l'exercice consiste: contrefaire une personne, en reproduisant, avec plus ou moins d'exactitude, d'hyperbole, ou d'hypertrophie, ses inflexions de voix, ses expressions de visage, sa mimique, ses tics. Ceux qui excellent dans cette manifestation inférieure, l'amplifient, ou la diminuent, en y associant des phrases plus ou moins conformes à ce que tel ou tel sujet de conversation semblerait devoir inspirer à la personne singée; ce mot en dit assez sur cette forme _d'art_. Nous avons entendu, comme cela, beaucoup de fausses Sarah Bernhardt (combien fausses!) moins pourtant que celles qui, sans l'avouer, cherchent à s'approprier ses moyens.

Les avis furent partagés. Quelques-uns se pâmèrent. On observa que ce n'était pas les plus distingués de la réunion. D'autres encore protestèrent; peut-être bien ceux qui soupçonnaient, qu'une fois partis, on entreprendrait leur parodie. Ce qu'il y eut d'assez curieux, c'est que, terminée cette séance de phonétique et de grimaces, ceux qui s'en étaient le plus divertis, se répandirent en invectives contre les artisans de leur gaîté, qu'ils traitèrent de perruches et de macaques.

Cette fois encore, Timon résuma: «il y a une vingtaine d'années, le maximum de la manière fut offert à mes yeux et à mes oreilles, par un jeune homme, devenu, depuis, célèbre polémiste. Aux plus expressives simulations de la glotte, il ajoutait des transcriptions géniales, des décalques saisissants de la mentalité particulière des individus. On eût dit un phonographe humain, mais critique et discernant, auquel ne manquait même point l'accent un peu nasillard; je ne crois pas que rien de si étonnant puisse être réalisé dans cette branche. J'admirai, sans me rallier.

«Depuis, j'ai fait la connaissance d'un autre jeune homme, dont l'art singulier et le talent curieux ont barre sur mon appréciation et ma louange. Il me fait de nouveau réfléchir au sujet des reproductions plastiques, sonores, verbales, approuvées par Cicéron, blâmées par Hello. Il porte, dans la poche de son veston gris, un appel des condamnés à voir reproduire leurs trilles et leurs couacs, avec une fidélité qui cesse de ressembler à une offense.

«Même sous cette forme, le jeu présente encore, à côté de certains avantages, de plus graves inconvénients; voici les uns et les autres.

«Le montreur fait se dresser devant nous, avec la réplique des sons imperturbablement exacts, la présence réelle de notre ami Alexandre de Gabriac, malheureusement en voyage. L'idée qu'il existe, de par le monde, deux spécimens, au lieu d'un, de ce mondain accompli, nous cause de la joie. Voilà pour le plaisir.

«Voici maintenant, pour la peine. A ce sympathique simulacre d'un compagnon de valeur morale, nous entendons, nous voyons succéder la physionomie nébuleuse d'un être à l'oeil ensemble agrandi et diminué par la curiosité potinière, un oeil de fond de vase, de dessous lequel s'échappent des bruits douceâtres sans grâce et malveillants sans grandeur. L'idée qu'un tel individu, dont un seul exemplaire faisait plus que de suffire, pourrait bien avoir un duplicata, nous paraît nauséeuse, et nous maudissons l'imitateur, de nous en donner, un moment, l'illusion falote, mais par bonheur, mensongère.»

--«Vous retardez, mon cher, et vous allez voir dans quelles proportions--riposta Madame Elphaige.--Le journal de ce matin annonce un spectacle, au cours duquel on fera vivre sur les planches, les personnages d'un livre, qui met en scène «les grandes vedettes de la littérature et du théâtre.» L'auteur les «pastichera», des acteurs les «imiteront». Ce seront des «commentaires vivants». Pour peu que les modèles consentent à occuper leur fauteuil, il ne manquera vraiment rien à ce «régal artistique», dont le goût «délicat» des auditeurs--vous entendez bien: _délicat_,--appréciera «la saveur et l'originalité». Les places s'enlèvent, on refuse du monde.»

On refusa d'y ajouter foi.

De jeunes demoiselles, qui dégoisèrent des strophes, l'une avait son histoire. Tout le monde sait, ou à peu près, que Madame Drouet, qui joua un long rôle dans l'existence de l'auteur d'Hernani, n'en jouait qu'un fort court, dans ce drame lui-même; c'était le rôle de cette invitée, qui patiente, dans sa loge, toute la durée de la pièce, pour dire seulement, masquée, au dernier acte, à un cavalier, qui lui propose une danse:

mon cher Comte, Vous savez, avec vous, que mon mari les compte!...

et rentre dans la coulisse, ainsi que dans le mutisme.

La jeune récitante de notre soirée avait été désignée, elle, par Monsieur d'Annunzio, pour tenir, dans la _Pisanella_, le rôle de cette religieuse qui, au second acte, dit, en présentant un faisceau de branchages: «et mon spikanard!...»

Tout le monde ignorait que le spikanard, qui signifie, en réalité, épi de nard (_spika nardi_, ne pas confondre avec épinards) est une sorte de baume végétal, le même qui fut répandu, par Madeleine, sur les pieds de Jésus.

Des camarades de la demoiselle la plaisantèrent. Comme elle était un peu bébête, pour ne pas dire légèrement grue, on se mit à la lutiner d'un calembour idiot, qui consistait à lui demander, chaque fois qu'on la rencontrait, des nouvelles _de son petit canard_. Elle se mit, elle, à pleurer et rendit le rôle, pour lequel on trouva, heureusement, une autre artiste, plus en possession de ses moyens, et mieux armée contre la blague. La première, qui, pour cacher son dépit d'avoir été brimée, croyait bien pouvoir se donner les gants de faire la dédaigneuse, et se vantait d'avoir «refusé un rôle de d'Annunzio», se dédommagea en débitant des vers de la Duchesse de Verluise.

Une invitée, que l'on ne reconnut pas tout d'abord, se montra indignée d'apprendre que des vers de cette dame avaient été récités chez Monsieur Paul Souday, le distingué critique littéraire du _Temps_. Elle affirma qu'une telle charge, exercée avec autorité, comme c'était le cas, donnait au choix des oeuvres, présentées en liberté chez ce titulaire même, l'importance d'un mandement et l'autorité d'une bulle. C'était dire aux débutants naïfs, et aux étudiants fascinés, dont les yeux se tournent vers les cathèdres: «vous attendez d'orienter vos travaux sur ce que j'indique; eh bien! voici ma réponse: faites de mauvais vers». Il n'y avait pas à sortir de là. L'invitée inconnue mettait l'accusé au défi de se tirer du dilemme, qu'elle qualifia pédantesquement de «cornu», suivant l'expression consacrée. Quel étrange entêtement, quelle maldonne incroyable pouvait pousser celle qui en était le théâtre et l'objet, à s'obstiner la première, dans cette gageure d'imposer au monde un «bateau» de ce tonnage, et à d'autres, de le lancer? Aberration naturelle et, d'ailleurs, sans conséquence, de la part de prétentieux illettrés mondains; mais du fait d'aristarques!

Ce qui rendait ces circonstances encore plus inouïes, c'est ce raisonnement: certes, la vedette n'est pas nécessaire, dans le parcours de l'existence; tels et telles, qui volontairement la renient, sont parfois les vraies têtes de ligne et les véritables chefs de file. Mais enfin, si la châtelaine y tenait, d'accord avec ses amis, rien ne l'empêchait de la revendiquer sur d'autres points, et cette fois sans conteste, quand ces points se limitaient au terrain d'un accueil vif et d'une affabilité devenus légendaires. Le patriotisme et la philanthropie peuvent s'y ajouter et, alors, l'emportent sur tout le reste.

Entré en scène sur ce dernier mot, un pianiste joua certain «poisson» de Monsieur Debussy, qui parut moins agréable que la «Truite» de Schubert. Ce vertébré n'était certainement pas une carpe; il faisait beaucoup de bruit, et les carpes sont, chacun le sait, le symbole du mutisme. Timon affirma qu'il devait s'agir plutôt d'un poisson d'avril. Ce qu'il y avait de drôle, c'est que l'accès de la pièce étant interdit, au cours de l'exécution des oeuvres, les retardataires, qui se groupaient derrière une porte vitrée, ressemblaient eux-mêmes à des poissons, déçus de ne pas s'être mis en route assez tôt, et de se voir ainsi privés d'arriver à temps pour débiner un confrère.

Les danses commencèrent. C'étaient de ces pas exotiques, récemment importés d'Amérique, par des trappeurs de sauts et des chasseurs de chorégraphies. Un voyageur grincheux affirma que ces cadences avaient été inventées, là-bas, pour, et par des milieux, qui seraient les premiers surpris, et même déçus de se voir distancés par les salons chics. Cela portait des noms d'animaux, pas choisis parmi les plus spirituels des cages et des fosses. Vint le _tango_ fameux qui, lui, faisait fureur, avec plus de droits. Une mélopée, plutôt orientale, non sans charme, sorte de bourdonnement sourd et voluptueux, le rythmait et faisait mouvoir. Timon, à qui la chose avait été signalée comme indécente, la jugea plutôt religieuse, avec ses élévations de mains en offrandes, lesquelles aidaient à se représenter les couples sérieux et serrés, en marche vers une image sacrée, dont rien, sans doute, n'exigeait qu'elle fût celle des Saints Innocents.

C'est même, sans doute, pour cela, qu'un prélat venait de sévir, quitte à se voir traîner en justice par un maître à danser, au secours duquel daignait venir le Chef de l'Église, en personne, ce qui ramenait la danse, sinon à son point de départ (qui pourrait bien être le saut de la puce, jamais égalé) du moins sur son double terrain biblique de l'Arche de Noé, puis de l'Arche d'Alliance. Enfin, beaucoup de ces sauteries ayant lieu chez des restaurateurs, il s'y ajoute la Danse du Panier, qui reste la principale.

Telle fut, à peu près, la moralité de ces propos sur les saltarelles. Ce qui n'empêcha pas le «souper-tango de charité», inventé par la Duchesse d'Uzès douairière, de rallier tous les suffrages, avec sa façon de concilier l'aumône, le rigodon et la boustifaille.

Ce fut le tour du phonographe. Un appareil de Pathé fit s'épanouir sur la scène, le liseron géant décrit par Chantecler, et de ce calice, nous eûmes la surprise d'entendre sortir l'apologue suivant:

_Hortus Conclusus._

PARABOLE

Il y avait une fois un petit jardin, qui était médiocre, et un grand jardin, qui était magnifique. Celui-ci communiquait avec celui-là, comme dans le livre de la Princesse Bibesco.

Dans le premier jardin, l'on ne voyait pas de fleurs, mais l'on reconnaissait beaucoup d'invités; dans le deuxième, on voyait les plus belles fleurs du monde, mais l'on ne distinguait personne.

Ceux qui se trouvaient dans le petit jardin auraient bien voulu pénétrer dans le grand; mais cela n'était pas permis, parce qu'il appartenait à un Génie, qui aimant beaucoup les fleurs, n'aimait pas beaucoup les hommes, lesquels n'aiment jamais beaucoup les fleurs, même quand ils font semblant. Ils les aiment _pour eux_, et non pas _pour elles_: ils les cueillent, ce n'est pas une façon de les aimer. Cependant, la grille qui séparait les deux jardins restait entr'ouverte, peut-être par négligence, peut-être par indulgence, on ne saurait préciser.

Alors quelques audacieux s'introduisirent d'un enclos dans l'autre, et cela réveilla le Génie, qui apparut furieux.

Il portait un énorme trousseau de clefs dont il se servit pour barricader, avec un terrible cric-crac, la grille redevenue inflexible; et ce faisant, il criait: «_je ne veux pas que mes fleurs soient vues par Jacques Blanche, je ne veux pas que mes fleurs soient vues par Jacques Blanche, je ne veux pas que mes fleurs soient vues par Jacques Blanche!..._»

Comme on le constate, c'est à trois reprises qu'il renouvela cette exclamation incompréhensible. Que voulait-elle dire, mon Dieu, que voulait-elle dire?...

Parmi le groupe qui l'entendit, quelques-uns risquèrent des interprétations, qui n'étaient pas toutes obligeantes. Et puis «chacun s'en fut coucher», comme dans la chanson de Malbrouck.

Plusieurs rêvèrent qu'ayant enfreint la triple interdiction du Génie, celui qu'elle visait, sans d'ailleurs l'atteindre, s'était empalé sur un des piquants de la grille. Certains en frémirent, d'autres en sourirent, ce qui prouve, une fois de plus, qu'il est difficile de se mettre d'accord, et que tout le monde n'est pas doux.»

Qui donc avait bien pu dicter à l'appareil le poème en prose plutôt saugrenue? La voix était, comme d'ordinaire, nasillarde; parfois nette, quelquefois confuse. Plusieurs prétendirent reconnaître le timbre de tel ou tel; mais les avis restèrent partagés.