Part 3
Des condescendances qui, de la part d'une vedette aristocratique, vont jusqu'à laisser dénoncer des «places à trois francs, thé compris»--heureux quand ce n'est pas un thé-tango!--se voient-elles du moins récompensées? Je n'en suis pas sûr. Un procédé qui me choque, c'est, au lendemain d'une causerie dite «sensationnelle», de ne pas en ouïr souffler mot par le même organe qui, la veille, la donnait pour «l'événement littéraire et mondain de la saison». Est-ce donc que le succès a trompé l'espérance, ou que l'on ne juge pas devoir accorder, à ceux qui semblaient appréciables comme appâts, la satisfaction de se voir appréciés comme apports?...
J'ai fait cette remarque à deux reprises; la première, au sujet de la dame en question[6]; la seconde, à propos d'un jeune auteur-orateur que j'apprécie. Je le répète, les deux fois, cela m'a déplu.
[6] Je me suis laissé dire qu'elle avait pris, pour sujet de sa causerie, une pièce en vogue: _Ernestine est enragée_; mais je me méfie du renseignement. Je le donne donc sous toutes réserves.
Pour en revenir à «la bonne duchesse», avant de passer à d'autres sujets, une réflexion encore. Je me suis aperçu que les personnes qu'on désignait par ce qualificatif, ne le méritaient pas toujours. On disait ainsi: la bonne princesse, de la Princesse Mathilde, qui n'était pas bonne du tout, et bien au contraire. Pour mon compte, je sais, de la bonne Duchesse, deux traits pleins de noirceur.
Celui qui me vise, sans m'atteindre (outre que son authenticité me paraît de moins en moins sûre), je ne puis que le pardonner; mais pas l'autre, celui qui effleure une personne dont le nom m'est plus cher que le mien, et la cause plus précieuse que ma vie.
Je prémédite donc une petite vengeance, et je l'exécute; la voici.
On n'a pas oublié l'excès d'hospitalité de l'auteuresse des _Lucioles fleuries_, étendant sa liste jusqu'aux ombres heureuses. Déjà, me faisant l'honneur de parler à ma personne, elle s'était vantée de recevoir feu Pierre Dupont. Ensuite, ce fut Verlaine.
Eh bien! ce n'est pas tout; il y eut plus étonnant encore. Comme il ne fallait pas faire de jaloux, sur le pré d'asphodèles, mais, au contraire, donner pour compagnon au pauvre Lélian évoqué, un fantôme digne de l'assister au seuil des buffets, l'amphitryonne nécromancienne avait encore engagé... _André Chénier_! Ceci n'est point une farce. Je le tiens de l'homme entre tous intègre, aux «soins obligeants» duquel l'invitation fut adressée. Vous pensez s'il la garde! Je n'en trouve pas de plus sûre preuve que son refus de me l'abandonner. Je ne vois guère d'autres de ses trésors que me dénierait sa bonne grâce; pour ce qui est de cela, il se le réserve. Je fais semblant de le maudire; mais au fond, comme je le comprends!
L'histoire est, dès longtemps, expliquée, mise sur le compte d'un bibliothécaire maladroit. C'est égal, elle reste, elle aussi, bien _bonne_; et d'y voir mêler, authentiquement, l'auteur de «la Jeune Captive», n'est pas pour en amoindrir l'éclat.
Je sais bien aussi que tout cela ne va pas tout de go, ni sans _distinguo_. Quoi qu'on en ait, il y a des arguments auxquels on ne résiste pas, même lorsqu'ils ressemblent à des arguties.
Comment, par exemple, discuter la sincérité d'Henry Lapauze, quand Ingres entre en jeu? Or, il s'agit de présenter dignement les innombrables dessins du Maître, enfouis dans les cartons de Montauban. Le Conservateur du Petit-Palais trouve un auxiliaire zélé dans la Duchesse de Verluise, pour cette louable entreprise. Jusque là, rien que de mutuellement gracieux, de glorieux pour l'un comme pour l'autre. Où les choses se gâteront, c'est quand, il y a tout lieu de le craindre, lors des fêtes qui seront évidemment données pour l'inauguration du nouveau local, dans la cité Montalbanaise, l'organisateur désireux de remercier sa collaboratrice, n'en trouvera pas d'autre moyen que de lui laisser dégoiser un de ses petits morceaux, qui ne deviendront jamais grands, si Dieu ne leur «prête vie», ce dont, par chance, il se gardera bien.
Si cet accident de récitation vient attrister les fêtes Dominicales, faudra-t-il jeter la pierre à Lapauze, qui ne peut, en aucun cas, se faire illusion sur la valeur _littéraire_ de la dame? Parfaitement; mais il se rend très bien compte de sa valeur sociale; et s'il la met à profit, l'une portant l'autre, pour un noble, un utile emploi, qui oserait l'en blâmer? Surtout pas moi, qui m'en garderai bien, devant ces circonstances atténuantes.
Certes, pour peu que le buste du Maître reçoive, en plein nez, les versiculets ducaux, Ingres ne sera pas loué, je n'en disconviens point. Mais je conviens qu'il sera logé, ce qui a bien son importance[7].
[7] L'accident n'a pas eu lieu, la chose s'est passée en famille.
Et puisque cette noble Armoricaine continue de revendiquer une place dans un pavillon-annexe de notre littérature, je veux conter, à son propos, une anecdote qui me paraît significative.
Un jour qu'elle était à la promenade, avec des amis, dans les prairies émaillées des Alpes, l'agrément de l'atmosphère, l'aspect riant du vallon, le plaisir de la compagnie, ces circonstances la mirent dans la disposition de cueillir des fleurs, et d'en assembler une gerbe. Alors, du mouvement assez mythologique, un peu convenu, d'une Flore de Boecklin, elle se prit à s'avancer, presque à s'élancer, parmi les foins, en faisant le geste de récolter des plantes. Seulement, je m'aperçus, non sans surprise, que l'attitude lui suffisait, qu'elle ne regardait pas plus ce qui lui servait de prétexte, qu'elle n'en examinait l'aboutissant, dénué de conformité avec la visée. Il en résulta que le soi-disant bouquet se trouvait être un petit paquet de gramen sans valeur, de lichen sec, d'herbes fanées ou folles.
M'est avis qu'un beau ou un vilain matin, la promeneuse de Suvretta se sera mis en tête, aussi à l'impromptu, de composer des vers, sans plus s'occuper de leur choix, qu'elle n'avait fait du menu fagot alpestre. Il en est résulté des volumes assez pareils, dans l'ordre des productions d'art, à la botte cueillie d'un geste bien intentionné, mais insuffisamment appliqué, sur la pente Engadinaise.
Un courriériste limite à cinq cent dix-huit heures, le temps consacré, par un mondain, à entendre, sinon à écouter les vers de la Duchesse de Verluise, durant toute une vie. Mais alors, notre confrère nous permettra de le lui faire observer, il ne peut s'agir, dans ces conditions, que d'un mondain décédé en bas âge.
J'ai souvent pensé que ces compositions bizarres devaient être soufflées aux Bretonnes par les korrigans, lesquels, on le sait, sont les farfadets de l'Armorique. La mère de Chateaubriand avait composé une complainte en je ne sais combien de couplets sur la métamorphose d'une jeune fille en oiseau de basse-cour. L'illustre écrivain nous en cite cette strophe:
«Cane la Belle est devenue, Cane la Belle est devenue Et s'envola par une grille Sur un bassin plein de lentilles.»
Et il ajoute: «je vous ai dit que ma mère était une personne charmante.» J'en suis persuadé si j'en juge par celle que je lui compare. Il n'en reste pas moins extraordinaire que _René_ soit sorti de dessous ces lentilles-là.
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S'il fallait, à Orphée, un pendant masculin, pour faire la paire, sur son piano Olympien, dans le goût des Tyroliens tremblotants dont je parlais plus haut, je n'hésiterais pas à proposer notre national Becquières, lui aussi dévoré de cette «fureur des beaux-arts», que se partage, cette fois, la frénésie de la cabriole. Un écrivain, chargé de s'exprimer sur le compte de cet auteur voltigeant, avait formulé quelque chose qui équivalait à parler de phrases ébauchées avec un «pied que tout le monde s'arrache».--Ce n'était pas aimable, mais c'était joyeux.
Évidemment ce danseur-calculateur, qui aurait coupé son effet à Beaumarchais, doit se guinder vers un modèle, nous ne savons lequel, mais dont il cherche à se rapprocher, comme pouvait le faire, le batracien, du ruminant, dans la fable de La Fontaine.
Je n'ai point le goût de me mêler de ce qui ne me regarde pas, et qui ne me préoccupe guère. Tout de même, l'annonce de certaines conférences Américaines, apprises par hasard, m'avait surpris, et je me demandais comment cet escarpin prestigieux s'y prendrait pour escalader le _flat-iron_, avec un bagage, à vrai dire, assez léger pour ne pas gêner les mouvements. Le hasard m'ayant fait entrer en correspondance avec une personne au courant de ces menus faits, je lui décochai, en _post-scriptum_, un cinglon sur cette balade. Voici ce qu'elle me répondit sérieusement, du moins j'aime à le croire:
«Je vois que vous n'êtes pas au courant. (Attrape!) Il s'agit d'une représentation aux États-Unis, de la Maison Gervais-Courtellemont, si remarquable en ce qui concerne la photographie en couleurs. Voilà le point de départ des pseudo-conférences de Monsieur de Becquières. Il est un peu associé avec cette maison, et va donner toutes les explications nécessaires au sujet de ces clichés.»
_Sic transit gloria._ Tout ça n'est pas bien méchant.
Et pourtant si, malgré tout, un peu, pour le remarquable photographe que font passer au second plan, par suite de la trépidation incorrigible, des comptes rendus, qui nous montrent, à l'instar de Labiche, un petit Gervais, un menu Courtellemont, et un incommensurable Becquières.
Les Américaines, enivrées comme des Bacchantes, pour avoir goûté à l'hydromel de l'Hymette, agitent des torches électriques et brandissent des thyrses de Tiffany. Toutes, par une allusive délicatesse, ont mis leur montre en boucle de soulier, selon l'usage de là-bas; mais elles se gardent bien d'y regarder l'heure, de crainte de s'apercevoir qu'elle s'écoule trop vite, à écouter cette parole qui réconcilie la noix de galle, le vernis et le collodion.
Seule, Madame Meg-Villars paraît garder son sang-froid, entre les berlues du câble. Voici ce qu'elle transmet: «le public de _Winter Garden_ refuse de prendre au sérieux Arnaud de Becquières, et ce qu'il appelle son élégance à bon marché.» _Horresco referens._
Lisez, dans je ne sais plus quelle gazette, l'extraordinaire gargarisme de souverainetés, que s'administre à jet continu et _motu proprio_ ce touriste du verbe. Il se donne tous les gants, se prête tous les reliefs, s'accorde tous les titres, prend toutes les patentes, s'adjuge tous les brevets. Lui seul signe.
Quelqu'un me reproche d'omettre Monseigneur Lolo, ce prédicateur mondain, qui inventa, pour le spiritisme, cette définition élégante: «une religion en peau de lapin.» (_sic_)
Je ne sais si l'Aigle de Meaux eût approuvé le choix du ruminant, destiné, sans doute, à insinuer que les confidences de l'Au-Delà ne reposent que sur des équations vaines. Mais Bossuet ne triompherait pas à Trouville. En ce cas, il me semble que la définition non moins élégante de «Becquières du Clergé» ne peut que convenir à Monseigneur Lolo, en même temps que donner satisfaction à l'amour-propre de chacun.
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Entre ces deux pendants plus agités, il y a encore de la place, sur notre piano, pour d'autres statuettes sautillantes, que nous allons y installer sans malice, rien qu'en leur laissant la responsabilité de leurs oscillations contrôlées.
Et tout d'abord, quelle autre que l'auteuresse des _Lucioles Landaises_ saurait être rendue responsable de la trépidation qui s'est, elle aussi, emparée _ex abrupto_ de ses meilleures amies? Seule, la sage Comtesse de Briey, en femme d'esprit qu'elle est, a résisté à l'invite d'Érato. Mais la Comtesse de Vère, étonnée qu'une ex-ambassadrice puisse être reléguée au second plan de quoi que ce soit, tint à démontrer, sans une ni deux, qu'elle aussi pouvait donner de la glotte, et séance tenante, elle a inventé une forme de burlesque, dont rien n'avait encore atteint ce diapason, dans le genre macaronique.
Elle s'est donc mise, sur le tard, à fabriquer des beignets, avec un restant de pâte La Rochefoucauld; c'est sans doute pour cela qu'elle se fait imprimer par le frère de son maître d'hôtel. Mais un beignet philosophique, ça ne trouve pas, tous les jours, preneur; aussi, la téméraire auteuresse, pour ne pas paraître manquer de chalands et fricoter des laissés-pour-compte, en sera réduite à gober elle-même sa marchandise, qui se vengera, et nous vengera, en lui campant une indigestion, laquelle lui ôtera le goût de faire sauter, dans la poêle de l'édition à bon marché, la friture des grandes pensées.
Celles des amies de l'auteuresse des _Landes Luciolées_, qui ne se hasardent pas à écrire, n'en sont pas, pour cela, mieux garanties contre la contagion de la vedette.
Voici, par exemple, une aimable marquise, dont Boissonnas, ce jour-là, mal secondé par Taponnier, nous donne un portrait, à l'issue d'une cure de Bentinck, ou des pilules de tyroïdine. Soit dit en passant, c'est inouï ce que les photographes retranchent aux dames qui posent devant leurs appareils: chute d'épaules, chute de reins, ces fragments d'anatomie ne veulent pas mentir à leur titre et tombent, tour à tour, sous le travail de la retouche, comme au vent d'automne, «la dépouille de nos bois.»
Pour en revenir à l'agréable modèle, ci-dessus mentionné, nous le revoyons plus loin «donnant un morceau de sucre à Violette». Sans doute une jument remarquable par sa modestie et qui, par suite, a dû souffrir de se voir représentée dans un journal, que dis-je? nommée en toutes lettres!
Lisons encore: «Madame Lucien Muhlfeld, qui vient d'achever sa convalescence à Territet, sera bientôt de retour.»
Voyez un peu l'_imprudence_ de cette rédaction. Si accentuée qu'elle apparaisse, dès le début, cette imprudence, elle l'est encore bien davantage, parce qu'elle l'est de toutes parts. Seule, cette phrase d'un auteur que j'aime fort, peut nous en faire apprécier l'étendue: «il fallait trouver un moyen adroit, procéder avec mesure, avec précaution, ne pas trop avouer à la fois, traîner la confidence pendant huit jours, de telle sorte que, lorsqu'elle serait faite, elle ne causât qu'un plaisir calme, tant les transitions auraient été habilement ménagées.»
Évidemment; au lieu de cela, tout en même temps, pour un lecteur peut-être pas au courant, mais aussi peut-être sensible: maladie, donc l'inquiétude; guérison, d'où l'allégresse; tout cela dans la même nouvelle en trois lignes, laquelle me rappelle encore ce cri d'une vieille dame à qui on lisait les Mémoires du Cardinal de Retz. Comme elle paraissait somnoler, et que le livre ennuyait la lectrice, celle-ci sauta vingt pages et recommença sur la vingt et unième, qui s'ouvrait avec ces mois «le Cardinal, de retour à Paris...»--Et la vieille dame, qui ne dormait pas le moins du monde, mais suivait, au contraire, le récit, d'un intérêt passionné, de s'écrier bien fort: «comment, ma chère, mais il n'était pas encore parti!»
Les dames ne sont pas seules à se mouvoir sur le couvercle de notre piano; les messieurs veulent bien leur céder le pas, mais réclament leur tour.
En voici un, bien sympathique, de qui cette présentation ne l'est pas moins:
«Le Duc de Guiche, le grand et modeste savant, s'installe à Bénerville, d'où, tous les jours, il se rend à Deauville, au Polo, dont il est le dévoué président.
«Le Prix Fourneyron, que l'Académie des Sciences vient de lui attribuer, pour son _Essai d'aérodynamique_, lui vaut nombre de félicitations de la France et de l'étranger.»
N'est-ce pas charmant et, d'autre part, un peu ahurissant, ce savant modeste et ce fier écuyer? Par bonheur, l'écrivain cité plus haut, veut bien nous secourir encore. Écoutez-le: «des bottes montantes ou des brodequins de couleur, des pantalons de tricot blanc serré ou des hauts de chausses bigarrés flottant sur les hanches, des camisoles rouges ou bleu de ciel, ou rayées de mille façons, le cou, les bras nus jusqu'à l'épaule, quelquefois des gants de peau de daim, des casquettes extravagantes ou des chapeaux de paille avec des rubans, et l'énorme battoir, instrument du jeu, sur l'épaule, c'est dans cet équipage que le gentleman imbu du respect de lui-même, doit se produire à l'admiration publique. Que ce soit sur une prairie Anglaise, en vue d'une pagode de la Chine, sur une plaine glacée aux environs du Pôle Nord, un Anglais de bonne _fame_ et renommée, qui va jouer au _cricket_, ne saurait s'affubler autrement sans se compromettre.»[8]
[8] Gobineau.
Remplacez le mot _cricket_, par le mot _polo_, ce sera tout de même. Alors, n'est-ce pas un édifiant spectacle que de se représenter le «dévoué président», qui se résigne à dépouiller de si avenantes frusques, pour revêtir avec un orgueil aussi modeste que celui de Violette, les manchettes de Monsieur de Buffon?
Mais voici un autre exemple de sport associé au savoir. Monsieur Mæterlinck joue des poings avec son boxeur, dans le moment précis où on vient lui apporter la rosette. Cette invasion lui semble même assez indiscrète. Pour un peu, il camperait un gnon au Conseil de l'Ordre. Tout de même il consent à surseoir.--Voilà ce que nous conte un entrefilet qui prétend au sérieux.
On connaît cette manie, à la fois naïve et un peu agaçante, chez tous les nouveaux décorés, ou surdécorés, et qui consiste à feindre l'indifférence, ou même l'étonnement. Chacun sait pourtant qu'en dehors des coups de grisou, et autres sinistres, où l'on porte au rescapé, incapable de discuter, l'étoile spontanée, il faut postuler cet honneur sans élan, se faire appuyer, en un mot, se donner bien plus de mouvement que pour beaucoup de leçons de boxe. Mais tout de suite après, on rentre dans le rôle de celui qui «ne fait pas semblant de rien», parce que, tout de même, on se rend bien compte qu'il y a quelque chose d'un peu dérisoire, dans le fait de recevoir un cadeau que l'on a sollicité.
Les jeux d'enfants (n'est-ce pas pour cela qu'on nomme _hochets_, tous les attributs de vaine gloire?) présentent quelquefois, mais avec plus de grâce, cette plaisante anomalie: les bambins viennent vous consulter sur le choix de la surprise qui vous serait agréable; puis ils exigent que vous ne sachiez plus rien de ce qui a été dit, alors qu'elle éclate.
Je vois encore, dans ce jeu de cache-cache de nos légionnaires, une forme de l'illusion des autruches, qui se croient devenues invisibles parce qu'elles ont mis leur tête sous leur aile. Mais peut-être, après tout, sont-ils sincères, dans ce jeu d'illusion et de stupéfaction feinte. A force de dire: «c'est pour faire plaisir à ma mère, à ma femme, à mes enfants...» ces matois finissent, sans doute, par se persuader qu'ils ne sont pour rien dans la chose.
Quelques mois passés, je parcourais une chronique de _Foemina_, pseudonyme de Madame Bulteau. Le _factum_ s'achevait par des raisonnements, plutôt détachés, sur la vanité des distinctions, et en substance, concluait ainsi: «or, devinez où je vais de ce pas: _demander des croix_.»
Un distrait ou un maladroit ne manquerait, certes, pas d'ajouter: «_charité bien ordonnée_...--Que la dame ait ou non, demandé des Croix, il ne m'appartient pas d'en décider; ce qui est certain, c'est qu'elle en a au moins _demandé une_.»
Moi qui me pique d'être plus clairvoyant et mieux inspiré, je dis, au contraire: «quelle cuisante déception, pour l'honorable postulante, qui s'est peut-être entendu refuser ce que sollicitait, avec tant de désintéressement, son zèle pour autrui, quand elle se sera vu, malgré elle, accorder, au lieu de cela, ce dont son dédain précédent et contradictoire paraissait faire fi, ou qui sait? peut-être plus simplement, ce dont sa modestie se jugeait indigne! Encore une violette.»
Si j'avais eu à décorer Madame Bulteau, ce que je me serais honoré de faire (à ma façon, je l'ai fait--n'est-ce pas une manière de décorer que d'étudier longuement?) je n'en aurais pas moins profité de l'occasion pour lui reprocher d'avoir appelé l'auteur du _Roman de la Momie_, un «puissant ouvrier».
J'eusse préféré «admirable artiste». Mais Madame Bulteau, laborieux tâcheron, pioche _Mademoiselle de Maupin_ et bêche _Émaux et Camées_.
Ce chapitre des nouveaux décorés me paraît toujours aussi «plein de charmes» que le «quoi qu'on die» de Molière. J'ai naguère dépeint, à propos de Monsieur Pol Neveux, la sensation de vide que donnait au lecteur, le fait de voir mentionner une distinction accordée à quelqu'un, sans énoncer des titres capables de la lui valoir, et que remplace l'énumération de manières d'être, lesquelles, pour ne pas manquer d'agrément, ne sont pas de celles qui portent au tableau. En voici un nouvel exemple:
«Le Comte Joseph Primoli, si connu et si aimé de toute la Société Parisienne, vient de recevoir, du Gouvernement Français, la cravate de Commandeur de la Légion d'honneur.»
D'abord, cela n'est pas exact: je connais d'incontestables membres de la Société Parisienne, qui n'aiment pas du tout le Comte Primoli; passons. Mais la cravate, peste! ce n'est pas rien; être connu et aimé de la Société Parisienne, ça suffit-il pour obtenir ce haut commandement? Je cherche: Monsieur Primoli était le neveu de la Princesse Mathilde; il a posé, en camerlingue, pour la Princesse Lucien, qui aime à portraiturer les barbes; il est l'ami de Monsieur Ganderax qui, naguère, sans tout à fait réussir, consacrait un article de tête, à transformer en événement national, l'élection de son cher Gégé, comme membre de l'Épatant. Tout cela est beau; mais enfin cela mérite-t-il d'être cravaté?
Un autre Seigneur s'agite beaucoup autour de la Croix Rouge.--«Croix Rouge, lisez Ruban Rouge»--disait, à ce propos, assez spirituellement Timon, toujours incorrigible.--Cependant, comme il n'est, en effet, question que du ruban pour l'ambulancier, tandis que la rosette paraît se réserver pour Charles Lecocq, notre ami proteste, en ces termes judicieux, sinon justiciers: «on aurait peut-être bien pu faire passer _le Bon Samaritain_ avant _la Fille de Madame Angot_!»
Tous les paniers ont un dessus, chacun sait ça. L'Académie, dont l'anse est en forme de coupole, a France, Loti, Barrès. Évidemment le ruban de Madame Beer, bien que pris à la même pièce, n'a pas le rouge vif de celui de Sarah. L'enthousiasme universel, déchaîné par celui-ci et qui d'ailleurs, aurait aussi bien pu prendre la forme de l'indignation universelle, (à voir reconnaître, si tardivement et faiblement, un si ancien mérite) prouve que les vraies récompenses ne sont pas dans les chancelleries, mais dans les coeurs. Ce qu'il y eut d'amusant, à cette occasion, pour l'observateur renseigné, c'est de voir se répandre en éloges dithyrambiques des personnes qui tenaient de bien près à d'enragés adversaires de la cause gagnée. Monsieur Roujon a trouvé un bien drôle de palliatif pour ce retardement regrettable; il appelle la France «le pays des beaux repentirs».--J'aimerais mieux: le pays des discernements précoces; mais ce pays-là, je le crains, restera toujours la Terre Promise.
Rien de plus significatif, sur le sujet de ces grandeurs, que ce qui est advenu, il y a quelques années, au Marquis de Casa-Riera, lorsqu'on douta s'il était lui même. Une telle accusation paraît d'abord plaisante; les preuves contraires n'en sont pas moins très difficiles à établir. Le Marquis de Casa-Riera aurait très bien pu n'être que le Marquis de Carabas, dont chacun sait qu'il n'existait que dans la cervelle ingénieuse du Chat-Botté, qui le créait de toutes pièces, chaque fois qu'il prononçait son nom.
De quelqu'un, qui cesse d'être soi, l'on peut parfaitement s'apercevoir qu'il est le Masque de Fer, ou Gaspar Hauser, ou Louis Dix-Sept, ou Jean Orth, quelqu'un enfin de ces éternels disparus qui, n'étant jamais morts officiellement, cessent d'être soumis aux vicissitudes de la longévité, comme aux lois de l'existence.