Part 2
Le lendemain, la dame m'écrivit. Renseignements pris--disait-elle--ce malheur mobilier, qu'elle me devait, hélas! de connaître, ne faisait que marquer l'affreux début de ce qui allait suivre. Tous les bibelots rares mus lentement, mais trop sûrement, par les trépidations voisines des autos, souterraines, des métros, allaient, chacun à leur tour, se mettre en marche sur les tables, choir des tablettes et se briser, comme leur en avait donné le triste exemple, ce porte-bouquet de pâte tendre, qui m'avait apitoyé, l'autre matin.
Une deuxième dame quitte un palais de beaucoup de millions pour se faire construire, à La Muette, une résidence où le velouté de ses pastels ne risque plus d'être compromis par le même traitement qui avait attenté aux Sèvres. L'émigrante a raison, puisque ses moyens le lui permettent. Mais elle n'a qu'à moitié raison, elle devrait transporter plus loin ses pénates et ses pastels. La Muette ne tardera pas à bouger, comme le Midi, et à s'agiter non moins que le reste. _Earth tremble_, dit l'oratorio de Hændel. La terre tremble, non plus de secousses sismiques, infligées par la nature, mais d'une nouvelle forme de mobilité, voulue par les hommes.
Je me souviens d'un joujou de mon enfance: de menus personnages en carton pâte, montés sur quatre crins, qui les tenaient à distance du couvercle des pianos, dont la moindre vibration les faisait danser, eux et leurs petites jambes.
Je pense encore à ces meubles amoureux que Gautier fait s'animer, s'agiter et se diriger les uns vers les autres, dans sa «_Larme du Diable_».
Ceux-ci, non moins que ceux-là, m'apparaissent comme des symboles de ce qui nous menace, et déjà nous atteint. Une telle allure bougeante et remuante s'est communiquée aux personnes et aux faits. Chaque jour, nous voyons renoncer à leur majestueuse, ou du moins digne attitude, des manières d'être dont la stabilité constituait l'honneur. Chaque jour, nous voyons osciller sur leur base et finalement dégringoler de leur plateau des objets de notre admiration, voire de notre culte, des choses de notre choix.
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Gustave Moreau, qui fut un artiste curieux, n'était pas philosophe moindre; «j'ai--disait-il, vers la fin de sa carrière--plus d'ébauches à terminer, que je n'ai de temps à vivre. Pas de minutes à perdre, par conséquent. Il me faut donc m'assurer, chaque matin, que tout est dans l'ordre, et que par suite, rien ne menace mon labeur. Voici comment je m'y prends. J'envoie, dès mon lever, chercher un journal, dont je me promets de poursuivre la lecture, jusqu'à ce qu'elle me mette en présence d'une affirmation dénuée de toute justesse et de toute justice, de toute sagesse et de toute raison. N'est-ce pas, en effet, ce qu'on appelle _l'ordre_, dans notre bonne ville? Quelques lignes me suffisent pour rencontrer cela. Rassuré, je jette la feuille et je me dis: «tout va de travers, donc le monde n'est pas près de finir, tu peux te mettre au travail.»
Ce septuagénaire, qui se tutoyait pour se donner du coeur à l'ouvrage, m'a toujours paru de bel exemple. Certes, je n'irai pas jusqu'à lui donner raison dans cet irrévérencieux jugement sur la Presse. Je dirai seulement que là où sa farouche intransigeance dénonçait une insanité, je note, moi, un indice de cette _trépidation_, que j'ai signalée et que j'examine.
Et d'abord, puisque nous voilà sur le chapitre des journaux, le moment ne serait-il pas venu de nous insurger un peu contre certaine façon que leurs rubriques ont inventée de nous prendre pour bêtes? Comment ne pas se sentir humilié par cette sorte de désignation enfantine, laquelle, en langage petit-nègre, surmonte ou souligne une gravure, un fait divers, du commentaire de quelques mots saugrenus, destinés à en éclairer le sujet, à en dégager la philosophie, à l'intention du spectateur ou du lecteur censé imbécile, puisque pour se ranger à cette façon nouvelle, plus un quotidien, plus un périodique ne croit pouvoir maintenant se dispenser de ce boniment, qui met les points sur les _i_ les mieux ponctués, et vous montre, avec obstination, les nez au milieu des visages.
La commère de Gavarni, qui disait à son homme: «une opinion à toi, ce serait meilleur marché», s'élevait déjà contre l'article tendancieux. Mais qu'aurait-elle dit de voir traiter son conjoint comme une brute incapable de distinguer sa droite de sa gauche, le noir du blanc, et l'obscurité de la lumière?
Ces façons d'expliquer les gravures des magazines, comme si le public était devenu idiot, au point de ne rien pouvoir interpréter de son chef, ont une tout autre raison, qui est de _dicter l'opinion_, de faire croire aux moutons fascinés, que les vessies sont des lanternes, et de la forcer à prendre tel ou tel cours. Le public n'est pas si bouché.
--«Je vous propose d'en faire l'expérience sur nous-mêmes--disait, l'autre soir, Timon, dans un groupe de dîneurs--nous sommes un public tout comme un autre, peut-être un peu meilleur, ce n'est pas certain. Eh bien! dites-moi si le titre, justement envié, de _pitre des élégances_, ne trouverait pas preneur, en cherchant bien, «dans les prés fleuris qu'arrose la Seine»?--On rit, mais pas comme les journaux l'écrivent à propos d'une pièce ennuyeuse, dont ils veulent raccommoder les morceaux et accommoder les restes, on rit de bon coeur.
«Et celui-là--continua l'interrogateur--auriez-vous besoin d'une explication de dix lignes, au-dessous de son portrait, pour comprendre qu'il s'agit de lui, et le titre que je vais lui décerner, ne suffit-il pas à le faire reconnaître, si je le nomme _le saltimbanque de la dignité_?»
Personne n'hésita, il y eut accord parfait.
«Vous voyez bien--conclut Timon--que le public n'est pas aussi bête qu'on voudrait le faire croire.»
Cette manière de s'exprimer, d'insister sur le secret de Polichinelle, par-dessus le marché cousu de fil blanc, peut avoir sa raison d'être dans d'autres langues, elle est contraire au génie Français.
Pourtant ceci n'est qu'une bien petite misère, quand on la compare aux déformations inouïes infligées aux personnalités et aux événements, par une présentation désormais assimilable à ces miroirs concaves ou convexes, dont les reflets transforment en étiques, les obèses, et les asperges, en potirons. Seules les illusions de l'Amour, décrites par Molière, dans un morceau célèbre:
«La pâle est, au jasmin, en blancheur comparable; La noire à faire peur, une brune adorable...»
peuvent se comparer aux façons dont les plus incontestables vessies, vingt fois par jour, nous sont décrites, sous forme de rayonnantes lanternes.
Quand Hello, à son heure, écrivait la phrase que j'ai prise pour épigraphe de ce volume: «LE MONDE EST UN TROMPE-L'OEIL IMMENSE, ÉPOUVANTABLE...» il faisait allusion à un état de choses qui, moins prononcé que de nos jours, offrait sans doute plus de prise à l'hésitation et à l'incertitude.
L'Histoire a toujours été injuste, mensongère, médisante ou calomniatrice. Il nous a fallu réhabiliter Lucrèce Borgia. Gilles de Retz suit la même route. Maître Henri Robert prend la défense de Lady Macbeth et, ce qui est plus important, de Madame Lafarge. Le temps s'acquitte de ces révisions. Mais dans la chronique journalière, comment s'y reconnaître? De quelle manière se comporteront les avocats futurs, à l'égard des accusés d'aujourd'hui? Je ne saurais le dire; ce que je puis affirmer, c'est que les critiques appelés à mettre en balance bien des oeuvres léguées par notre époque, et les jugements qu'elles en ont obtenus, se demanderont de quel métal étaient faits ces plateaux sans poids, ou s'ils avaient la danse de Saint-Guy.
J'ai dit que du fait même de leurs excès, l'interprétation de cette chorée des éloges était beaucoup plus facile à faire que du temps d'Hello. Je ne suis pas loin d'ajouter que prendre le contre-pied de la louange promulguée pourrait bien suffire, et tout simplement, à donner, de la chose jugée, l'idée la plus juste et le plus sûr palmarès. A se voir retourner comme un gant, le blâme ne perdrait pas davantage et, pareillement, ne ferait que courir le risque de se retrouver à l'endroit. Mais le blâme connaît sa valeur, par le temps qui court; le discrédit des aromates redonne du prix aux amers; aussi, les mains qui dispensent l'absinthe se montrent-elles plus ménagères que celles qui détiennent l'encens; elles savent que dénigrer, c'est désigner, et le plaisir qu'elles éprouveraient à se venger d'une grâce, disparaît devant la crainte de voir se lever, parmi les témoins accourus au bruit, celui qui dénonce le mérite et récompense la valeur. Ce que l'on a justement nommé «conspiration du silence» non seulement n'est pas hors d'usage, mais n'a jamais été plus en faveur. Seulement ce mutisme-là ne fait pas tout seul toute la besogne, sa soeur naturelle l'assiste, je veux dire la sincère aphasie de l'incompréhension et de l'inintelligence.
D'où il résulte que, si le public y mettait un peu plus de malice, et désirait _vraiment_ être renseigné, il se méfierait de l'irrigateur de compliments, qu'on lui donne pour un narghilé d'honneur. Il se dirait: célébrer le bien n'est guère dans la nature humaine, encore moins dans la nature confraternelle; si donc l'on se décide à louer, c'est, au détriment du trop rare éclat qui éclipserait, quelque petite étoile de moyenne grandeur, de laquelle on croit n'avoir rien à craindre et qui, devant la plus grande partie de son lustre à celui qui la met en lumière, se trouvera ainsi faire, pour celui-là, plus encore qu'il n'a fait pour elle.
Seulement--encore--il y a des déconvenues dans ce genre. Quelquefois la petite étoile, jugée clignotante et inoffensive, reçoit un tel surcroît de scintillement, de cette transfusion de flamme, qu'elle se prend à rayonner beaucoup plus que ne lui auraient permis, ceux à qui elle doit de prendre le rang d'un astre, et qu'elle laisse loin derrière soi, dans un coin obscurci du Ciel.
Un jeune écrivain sagace[3] a bien exprimé cela, quand il parle de «ceux qui se donnent des airs de grande puissance admirative et se mettent à créer de grands hommes, en ayant soin de ne pas les choisir trop humiliants».
[3] Monsieur Julien Benda.
S'il était capable de regarder de plus près, le public se dirait encore: quelle nécessité de formuler, à plus forte raison, de crier d'une oeuvre, qu'elle est bonne, quand elle l'est véritablement? Est-ce que cela ne se voit pas de reste? Ce qu'il faut, c'est _faire l'appoint de ce qui manque_. Il en résulte que la superfétation du dithyrambe, en raison directe de sa fréquence et de son étendue, marquera surtout _ce qui fait défaut_.
Ajoutez à cela que la plupart des faveurs sont sollicitées. S'il s'agit d'un livre, c'est déjà en demander une que d'adresser le volume aux critiques de profession. Les âmes fières n'y sont pas disposées, moins encore à déchaîner, sur leurs productions appliquées, les grossiers avantages de ce qu'on nomme la publicité.
Donc le témoin, attentif lui-même, raisonnera, une troisième fois, avec justesse, en concluant: puisqu'on se donne tant de peine pour nous faire croire à la qualité de ce qui n'en a pas, la contre-partie de cet effort coupable doit exister quelque part, où notre investigation pieuse et sûre devrait aller chercher ce qui s'estime trop pour demander ce qui lui est dû. Au lieu de cela, plus hagard qu'une taupe frappée de la foudre, au lieu de cela, le lecteur en puissance de thune, guette la bande annonçant un lauréat. Jamais il ne soupçonne les aréopages, et marche fier de se ranger à leurs verdicts. Comment pourrait-il hésiter, d'ailleurs, quand il lit, au-dessous d'un _vient de paraître_ alléchant, un _compendium_ dans le goût de ceci: «c'est le roman d'un cruel amour, éprouvé par une femme de quarante ans, pour un jeune comédien trop joli, dans le décor du Tout-Paris artistique». On sent tout de suite--comme disait Veuillot--que l'on est dans la bonne compagnie.
Je me suis souvent demandé à quoi pouvaient bien servir les coûteuses enseignes qui se dressent près des voies ferrées, ou autres, et qui font se découper un boeuf géant, aux côtés du Baron de Liebig, s'effiler une plume de fer, en l'honneur de Humboldt, s'entre-bâiller une gousse de cacao, sous le portrait d'un stathouder, et se déboucher, sous les auspices d'un magnat échevelé, une bouteille d'eau purgative.
Ce qui dictait mon hésitation en présence de ces phénomènes, c'est qu'il ne me souvient pas d'avoir jamais donné un sol, en échange d'aucun produit vanté par un prospectus, ou illustré par une affiche. Mais il paraît que je suis le seul, et qu'une seule dérogation aux habitudes reçues n'est qu'une exception négligeable. Dans ce cas, je ne serais pas surpris que l'acheteur du bouillon concentré, ou de la rivale de l'Onoto, le buveur de l'infusion de fèves ou de liquide laxatif, ne soit le même qui donne carte blanche à son libraire, pour lui livrer, les yeux fermés, les bouquins laurés par des messieurs en élection ou des dames en séance.
On m'a rapporté, d'un auteur contemporain, que je pourrais nommer, un mot surprenant de cynisme en même temps que--cela est plus comique--de candeur. «Je pourrais--affirmait-il--envoyer à l'éditeur un cahier de papier blanc, on tirerait tout de suite à dix mille».
Ce qu'il y a de beau, c'est que cet écrivain croyait se louer en jugeant ainsi, loin de voir qu'il se condamnait, au contraire. C'était, en effet, prouver la vaine autorité permise à une mauvaise marque, sans souci de ce qu'elle recouvre.
Rivarol a parlé des têtes incorruptibles, qui refusent de s'incliner devant le faux mérite; mais il y a aussi les mâchoires d'ânes, qui refusent de se desserrer devant le vrai.
Quoi qu'il en soit, je viens d'apprendre, d'une dame, un trait qui me rafraîchit, d'une dame à qui je voudrais voler une «hurle» d'honneur, comme disent les jeunes «loups» de notre littérature. Sur le point de louer, dans une ville d'eaux, un appartement qui lui convenait, et qu'elle avait habité plusieurs fois déjà, quelqu'un lui avait dit qu'il avait, l'an d'avant, servi de résidence à un pseudo-artiste, lequel se croyait sans doute au faîte des grandeurs, pour avoir obtenu quelques bravos falsifiés, et cette insignifiante consécration que l'on nomme _succès_; je dis _insignifiante_, dans le sens de _ne signifiant rien_, puisqu'elle atteint aussi bien le maître à danser que le Maître tout court. La dame fut embêtée, prise entre l'obligation de renoncer à un logis qui lui agréait ou d'occuper un lit, dans lequel respira, peut-être ronfla, enfin «toussa, renifla»--et probablement même se comporta, par ailleurs, comme fit l'âne de Cladel--un écrivain sans syntaxe, dont les inventions médiocres et le style flatulent choquaient son bon goût.
Eh bien! savez-vous comment elle s'y prit la dame embêtée, mais aussi entêtée? Elle fit venir, d'une ville lointaine, des spécialistes munis d'appareils puissants chargés de ventiler, d'aérer, en un mot, de _désinfecter_, à grand renfort de déplacements et de dépense, le lieu «honoré par les pas, éclairé par les yeux» de la vedette pitoyable.
Notez qu'il ne s'agissait là de rien de physique et de matériel. Le précédent locataire n'était pas mal tenu, que je sache. Seulement, son genre ne plaisait pas à la dame, sa façon de prendre la vie au collet, dans la double acception de ce mot, à savoir par l'encolure, et dans un piège. C'est contre cela qu'elle prétendait réagir, à soi seule, et pour son compte, avec des engins, par une mesure en apparence naïve, mais d'autant plus belle, car elle n'était naïve qu'en apparence, vu qu'il est fort possible que les manières d'être d'un moi communiquent à un corps, des effluves désagréables et des émanations délétères.
Ah! Madame, j'ai un grand désir, permettez-le-moi, bien que je ne vous connaisse qu'un peu, de vous appeler ici, _audacieuse amie_. Vous le méritez pour le geste mieux que salutaire, salubre, par lequel vous avez réagi contre l'aveuglement et la veulerie. Grâce à vous le monde est habitable encore, et son air, encore respirable. Aux choses vous avez rendu leur nom, leur parfum, aux roses. Vous avez appelé non pas «un chat, un chat, et Rollet, un fripon» comme dans Boileau, mais un Obéron contrefait, par son nom de Bottom.
Bénies soient les pompes refoulantes, à l'aide desquelles vous avez mystérieusement, mais courageusement attenté à ces autres pompes assez mal inspirées pour avoir agité le laurier d'Apollon en faveur de celui qui ne méritait que le laurier-sauce!
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Vous connaissez l'expression _savoir ce que parler veut dire_. C'est précisément ce que paraissent ignorer les organes chargés de renseigner, et qui, par suite, désormais, égarent.
Maintenant s'ils ignorent par incapacité ou s'ils ignorent par iniquité, lequel des deux est le plus triste? Je le laisse à juger; mon rôle est de fournir des exemples.
Un journal, dans le même numéro, parle de deux hommes, deux artistes (vous allez voir de quelles différentes proportions). Il traite l'un de «grand, d'incomparable». L'autre va faire représenter son nouvel ouvrage qui s'annonce comme «une originale manifestation d'art».
Or, le premier est Monsieur Max Dearly, un comédien de genre, que je n'ai jamais vu, mais qui a, paraît-il, la faveur du public. Le second est Monsieur Gabriele d'Annunzio.
Évidemment ceux qui commettent ces _lapsus_, n'y mettent ni malice, ni importance, ils supposent le lecteur en état de rétablir. C'est quelquefois vrai. Mais enfin imaginez un ingénu de bonne volonté, le voilà exposé à croire que, des deux noms cités, _le grand et l'incomparable_, ce n'est pas celui de l'auteur du _Feu_.
Une renommée, chez nous, est d'abord _instituée_, puis _constituée_, selon des lois de favoritisme, de nationalisme ou d'utilitarisme, hélas! trop souvent dénuées de rapport avec la justice et avec l'art. Une fois fondées (du moins beaucoup en sont convaincus) de pareilles célébrités voient, chaque jour, une nouvelle circonstance servir de prétexte à une plus grandiloque louange, laquelle, empressons-nous de l'ajouter, n'a aucune action sur le destin final de la vraie gloire.
Il se trouve, on me l'affirme (je refuse d'y ajouter foi), des personnes pour trouver mauvais que l'Hôtel Biron serve de domicile à Monsieur Rodin[4]. Ne voilà-t-il pas d'étranges Français? Ces réfractaires, à vrai dire, orthographient Hôtel _Byron_. On pourrait donc supposer que ce sont des Anglais, si les Anglais ne me paraissaient au contraire, parfaitement édifiés sur la valeur de Rodin. Quoi qu'il en soit, ces dissidents insinuent que le bel immeuble aurait été acheté, six millions, par la Ville de Paris, afin d'y loger l'auteur de l'_Enfant du Siècle_ et du _Centaure_. Ce n'est malheureusement pas vrai. Il a été acquis pour les beaux yeux de ses portes et fenêtres. Cependant s'il s'y ajoutait, de la part de l'État, un souci de mettre à la disposition du plus glorieux des Maîtres-sculpteurs de ce temps, et l'égal des plus grands, dans le passé, un palais digne de lui, on peut espérer qu'il se rencontrerait encore des esprits pour le juger juste. Mais où la chose devient tout à fait comique, c'est que tout semble bon aux protestataires pour mettre à la place du grand artiste, dans les murs de la Rue de Varenne. Ils admettent même d'y instituer _le Culte Maronite_ (_sic_).
[4] L'inauguration de ce musée m'a fait un peu rabattre de mon enthousiasme. Mais le rassemblement des oeuvres d'un seul artiste ne lui est jamais favorable, il lui manque la comparaison et le repoussoir.
En quoi le culte Maronite peut-il sembler plus intéressant que le culte de l'Art?
Pendant ce temps-là, l'Empereur de toutes les Russies[5] a profité d'un répit laissé au monde, par le Dieu des Armées, pour envoyer un ukase à Monsieur Francis de Croisset. Voilà un armistice bien employé. Le destinataire savait bien ce que c'était qu'une «occase». L'ukase lui était moins familier; en tout cas, on ne lui en avait pas encore servi de ce calibre. Il fallait se montrer à la hauteur. Le porteur attendait la réponse qui, heureusement, fut courte et bonne. Aucune complication ne viendra donc troubler la paix des peuples, ni le bonheur de deux familles, sans oublier la famille humaine, tout entière honorée d'un choix, évidemment dû à la plus miraculeuse des icônes.
[5] On voit qu'il y a longtemps de cela.
Un beau matin que je me promenais dans une ville d'eaux, je rencontrai un étudiant Suédois qui suivait le même chemin, et nous échangeâmes quelques mots. Il était en quête de recommandations pour un poste qu'il ambitionnait, et conclut l'entretien, sur cette parole: «EN FRANCE, LE MÉRITE N'EST RIEN, IL N'Y A QUE LE PISTON.»--Et le jeune homme s'effaça, presque s'évanouit.
Je crois bien que, si l'ombre de Gobineau m'était apparue, revenant tout droit de Stockholm, je n'aurais pas été plus émerveillé. J'en suis même à me demander s'il n'y eut pas quelque chose de cela dans cette manifestation étonnante, et si le spectre bienveillant de l'Auteur d'Akrivie Phrangopoulo n'avait pas revêtu l'aspect de ce jeune Scandinave, pour venir donner à un _confrère dédaigné_, le mot de sa destinée.
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La trompette de la Renommée est devenue un chalumeau dont la déesse aux cent bouches se sert non plus pour lancer des bulles sacrées, mais pour en souffler de plus ou moins irisées, de diversement mousseuses.
De ces dernières, la Duchesse de Verluise représente le plus gros cas. On sait ce qui caractérise ces boules momentanées. C'est précisément ce qu'implique ce qualificatif. L'instant d'avant, elles occupent l'air, de leur rondeur voltigeante et enflée. L'instant d'après, il n'en subsiste plus la moindre trace. C'est même le plus clair de leur agrément. Pas de débris, pas de bruit, pas de déchets, pas de détritus. Ce qu'elles contenaient, elles le restituent; et comme c'était du vide, il n'en reste rien. Quelquefois des fumeurs y insufflent une spirale bleuâtre; elle se dissipe avec la goutte d'écume et la sphère du vent.
Si je pensais qu'une telle comparaison, si jolie, et qu'aurait admirée Drouais, qui peignit une si charmante représentation de ce phénomène, dans un portrait de ma famille, pût sembler malséante, à l'égard d'une dame, je commencerais par m'en abstenir. Puisque je passe outre, c'est que je pense autrement. Je croirais donc volontiers que «les chercheurs de l'avenir», comme les appelle avec foi l'ingénue Blocqueville, s'ils recherchent, dans les godets du passé, de quels éléments a bien pu se composer la volumineuse bulle ducale, en viendront à se demander si les _souffles_ desquels disposent nos actuels _Océans_, ne tenaient pas un peu de ce «petit ventolin» dont parle le _Journal de l'Estoile_ puisque du _cosmos_ de savonnette qui s'en réclame, il ne restera que le petit mot pour rire, et les beaux yeux pour pleurer.
Pleureront-ils assez en songeant à cette aventure, que je m'obstine à trouver regrettable, advenue, en coup de foudre, à une dame aimable qui méritait mieux, frappée, je ne dis pas du jour au lendemain, d'une minute à l'autre, de cet affreux mal, si justement appelé par l'auteur des _Pléiades_: «la fureur des Beaux-Arts?»
Que cela est bien dit! Et comme je préfère la dame qui détestait la musique, au point de faire tuer le rossignol de son jardin, à celle qui se pique d'acclimater des perroquets de carton, avec autant de cérémonies que s'il s'agissait de l'Oiseau Huddud, ou de l'Oiseau Simorg-Anka, de l'Oiseau Yafour, ou de l'Oiseau Asfir!