Part 9
Vers midi, le soleil s’étant un peu dégagé du brouillard et de la pluie, j’enjambai la balustrade du chemin de ronde, côté sud. Bien arrimé par une corde qui me ceinturait, je descendis d’échelon en échelon, sans tourner les yeux, car je n’étais pas fort à mon aise, malgré un bon verre de rhum au fond de l’estomac. Le vieux prétendait que le dommage se trouvait situé entre la cinquième et la sixième meurtrière, le morceau de l’armature devait avoir descellé un crampon au-dessus d’une des fenêtres bouchées à l’intérieur... qu’il se refusait à déboucher sous prétexte que ce serait plus long.
De vrai, fallait se rendre compte du dehors pour en noter le rapport à la marine. Une seule pierre arrachée de cette colonne fabuleuse pouvait la livrer tout entière aux assauts de l’Océan, et nous nous effondrions comme un simple château de cartes.
Pendu au bout de mon filin, je sautillais grotesquement, petit polichinelle tournant sa ronde autour d’un clocher. Entre mes pieds nus crispés sur les crampons, j’apercevais une étoile de soie déployée, ou tout près ou très loin, mais si jolie, si chatoyante à contempler, que l’irrésistible désir nous venait de se laisser choir dessus. Le vent ronronnait, m’entrant des chatouilles dans le cou et dans les oreilles. Maintenant que la bête hurleuse avait dévoré tout le monde, elle nous caressait, très tendre, nous demandait pardon.
Je constatai qu’en effet la cinquième meurtrière était entamée. Le coin de son cadre de pierre ne tenait plus. En y appuyant le genou, je fis tomber un moellon et tout un paquet de gravois. La grille de la croisée n’avait pas trop souffert, mais derrière les barreaux sa loupe de verre s’étoilait de plusieurs fentes. Ma reconnaissance terminée, je n’avais plus qu’à remonter, tirer sur le palan et écrire mon rapport.
J’ignore quel démon me tenta.
Je descendis à la quatrième croisée du phare. Celle-là se trouvait presque au milieu de l’édifice. C’était... l’endroit mystérieux.
Pendant que je descendais, tâtonnant, mettant les doigts dans tous les trous suspects, la mer semblait monter, plus bleue, plus verte, plus changeante et attirante que jamais. Elle se roulait sous moi, l’air innocent, me lançant des regards de pucelle. Au dernier crampon qui dominait la quatrième meurtrière, je me penchai, tendant les bras pour atteindre le suivant. Ma corde fut trop courte.
J’aurais dû m’arrêter, la curiosité, une curiosité malsaine, me donnait des nerfs. Je voulais m’instruire, parce que, ce jour-là, exceptionnellement, j’avais le droit de m’instruire. Je faisais mon service, et, si j’y mettais un zèle, ça ne pourrait pas m’être reproché.
Le vieux ronflait dans la salle basse.
Il ne se douterait de rien.
D’ailleurs, mon amour-propre ne me permettait plus de reculer.
Bravement, je détachai ma ceinture de corde, je l’enroulai autour de mon poignet pour me conserver un point d’appui en cas de vertige, et je me courbai vers la fenêtre, mon front juste à la hauteur de la vitre.
Alors, je lâchai la corde et je poussai un cri.
J’avais vu, oui, j’avais bien vu... derrière l’étroit miroir de verre, une autre tête que la mienne qui me regardait.
Je demeurai un instant collé contre la muraille, les cheveux droits d’épouvante, les paumes mouillées, me maintenant par miracle.
Je devais me tromper, rêver! Ça ne pouvait être le possible.
Sous le grillage de fer, le cristal, intact, s’embuait. On eût dit qu’il y avait de l’eau à l’intérieur de cette fenêtre-là.
C’était comme les parois d’un aquarium où nagerait le monstre rare.
Mais on y voyait assez, tout de même, pour découvrir une longue chevelure éplorée, blonde, décolorée, presque blanche, entourant l’ovale d’un visage horriblement triste, un jeune visage de femme contemplant la mer de ses yeux pleins de larmes...
Comme le soleil frappait sur ces yeux, ils brillèrent...
J’eus un étourdissement, et je me laissai aller, lâchant tout.
Je me tirai de l’océan sans trop savoir de quelle façon. Je suis bon nageur. Seulement, dégringoler dans les courants d’_Ar-Men_, c’est dégringoler dans la mort. Je filai au fond, je touchai le roc, puis je remontai, ne pensant plus du tout, je vous jure, à la femme de là-haut. Je redevins un brave animal d’homme qui essaye de se sauver, et je me mis à nager ferme, tantôt dessus, tantôt dessous la vague, m’efforçant de tourner dans la giration naturelle du courant, n’espérant pas grand chose.
J’atteignis le bas de l’esplanade, et je fus roulé sur la pente, repris, relancé par l’eau qui jouait avec moi comme avec un bouchon.
Si la mer avait été plus violente, elle m’eût mis en morceaux, mais elle venait de faire la noce, et elle semblait fatiguée de tuer du monde.
Je me retrouvai presque debout devant l’escalier nord.
Alors mes dents claquèrent. J’eus un frisson, et je retombai sur les dalles visqueuses, n’ayant plus ma connaissance.
Le vieux me soigna. (Quels soins, mon Dieu!)
Je passai huit jours au lit.
Il m’avait ramassé au bord du roc, ne comprenant pas pourquoi j’étais étendu là, tout mouillé, paquet de linge sortant de la lessive.
La corde, pendant du chemin de ronde, lui expliqua la moitié de la vérité.
--Ben, fit-il, durant que je rouvrais les yeux, ça t’apprendra, mon garçon, à les choisir trop courtes.
Il me donnait des grogs dans lesquels il fourrait du poivre, un remède infernal, et il y aurait ajouté volontiers un peu de pétrole pour les corser en goût; seulement, moi, malin, je refusai de boire. J’avais peur de lui, une peur folle.
Il était celui qui _guérissait des femmes_!
Le médecin ne pourrait me visiter que lors du passage du _Saint-Christophe_. On ne saurait donc rien ni de ma maladie ni de mon probable trépas.
Et je me résolus à vivre coûte que coûte.
Un matin, je me levai, je fis mon service du mieux que je pus.
Le vieux me regardait, l’air moqueur:
--Te voici gaillard, eh! eh!... faut toujours sauver sa peau, même quand on n’a pas de chemise...
Il plaisantait, tournait autour de moi et paraissait meilleur compagnon. Du grand navire perdu, pas un mot.
Les épaves demeuraient invisibles à l’horizon, et les noyés (heureusement pour moi) avaient depuis longtemps gagné le large. Le vieux, toujours à l’affut, son harpon dans la main, ne parlait pas des belles filles recueillies.
Chose étrange, le souvenir de cette tête entrevue derrière la vitre d’un hublot s’effaçait peu à peu de mon cerveau fatigué par l’éternel bruit du vent. Je pensais avoir mal vu, des hallucinations, un rêve continué tout éveillé. J’avais eu tant de rudes émotions la nuit du naufrage. Pas étonnant si je battais la campagne. Un reflet bizarre de soleil, le jeu d’une ombre entre les barreaux, mon propre visage se mirant à une heure où j’étais plus nerveux que de coutume, surtout éreinté par tant de manies ridicules...
Puisque je voyais des femmes dans tous les coins, le mieux serait d’en aller chercher à Brest, où on les trouvait plus réellement.
Et ce fut, après ma maladie de langueur, une indomptable résurrection de ma virilité.
On héla, du phare au _Saint-Christophe_, que le second gardien sortirait.
--Ma pauvre vieille, répétait le maître de la chauffe, ma pauvre vieille, ça ne va donc pas?
Notre officier ajoutait, d’un ton sévère:
--Vous avez mauvaise mine, le Maleux!
A Brest, je ne reconnus pas une rue, que je connaissais pourtant bien, parce qu’on avait achevé ses embellissements, des tas de maisons neuves construites depuis mon dernier voyage.
Il me semblait que je revenais sur terre après ma mort.
Les gens avaient des habits singuliers, les femmes de la belle société portaient des manches énormes, comme des ballons, et je les avais laissées ayant encore des bras normaux.
Du côté du _Minou_, à la fine pointe de Brest, l’auberge-mercerie était louée à deux cabaretiers mâles qui paraissaient plus ivres que leurs clients, de sales rôdeurs mal vêtus.
J’entrai, je déjeunai et je demandai des nouvelles des anciennes propriétaires de ce cabaret borgne.
--Ah! la mère Bretellec, elle a rentré en ville, s’a mis fruitière.
--Et la petite Marie?
--La petite Marie... sa servante?
--Non, sa nièce.
--Nous ne connaissons point ça.
--Une fillette brune, insistai-je, le cœur douloureusement serré.
--Ben! Elle aura peut-être mal tourné.
Ils se mirent à rire de mon air confus.
--C’est point si rare, que les filles tournent mal, camarade!
Je me retirai, n’osant pas en demander davantage.
J’errais de-ci de-là, comme un chien sans gîte. Je possédais de l’argent, assez d’argent pour boire des consommations de choix, et je bus.
Je choisis un grand café du côté de l’Arsenal, un café très chic où venaient des officiers galonnés.
Je me fourrai derrière un pilier, un beau pilier habillé de velours rouge et couronné par des crampons d’or, histoire de suspendre des chapeaux. Bien respectueusement, j’y accrochai mon béret, puis je sortis ma pipe, je fumai longtemps, face à face avec mon absinthe. Je m’entourai de nuages, et la nuance verte du verre me donnait une impression bizarre: j’étais devant un aquarium rempli d’eau trouble, un visage mélancolique passait derrière les parois opalisées du cristal.
Pour que la vision demeurât plus longtemps sous mes yeux abrutis, je remplissais le verre très souvent. Puis je changeai la nuance de l’eau, je mis des liqueurs de groseilles, des eaux-de-vie brunes, des marcs blonds, aussi de temps à autre, pour imiter un nuage ou du brouillard sur l’arc-en-ciel, un peu de la cendre de ma pipe.
La nuit tomba. Il y eut des éclipses.
Je me trouvai au pied du phare qui était devenu tout rouge, un phare sanglant couronné de grosses pointes d’or qui me menaçaient comme des doigts en cornes; j’essayai de grimper pour prendre mon béret pendu à l’une de ces cornes, non, jamais je ne pourrais l’atteindre!
--Ho! Hisse! Hisse en haut! Je peux pas, nom de nom!
Et je faisais le geste de tirer sur le palan de la grue d’arrimage. Un garçon me poussa dehors, après m’avoir extirpé une forte somme. Je m’en allai, chantonnant le refrain du père Barnabas. Pas heureux, pas malheureux non plus, ne pensant ni aux promises, ni aux filles. Je m’en allai, ruminant des imbécillités.
--Est-ce qu’il fera beau demain? Si je m’achetais du savon? _Ce qu’elle doit s’embêter derrière la vitre, la tête de la mer!_... Pas moyen de grimper... mais quelle noce quand on la descendra! Mazette! Y se met bien le vieux! Des demoiselles blondes dans la prison de la marine... que le diable en prendrait les armes! J’en aurai le cœur net... faudra voir... Jean Maleux, marche droit! Je te le dis, t’es né sous la chance.
Malgré moi je quittais les quartiers riches pour gagner les petites ruelles derrière l’_Arsenal_. Je connaissais la route par cœur, pour l’avoir faite jadis quand je revenais de caboter avec le capitaine Dartigues.
J’étais donc jeune, alors, que j’y mettais plus d’entrain?
Je restais jeune, seulement la mer m’avait imprégné jusqu’aux moelles de sa mélancolie, surtout depuis le jour où j’avais failli sombrer en elle, corps et âme.
J’entrai dans une maison dont la porte, grande ouverte, bâillait comme une gueule de loup féroce.
A l’intérieur, c’était tendu de rouge. Le rouge me poursuivait, piquant mon regard de ses milles aiguilles trempées dans le vinaigre. J’en avais bu et j’en rencontrai sur les piliers de café, sur les robes des dames, dans les lanternes des voitures, maintenant le long des murailles. C’était doux à toucher, c’était tiède, c’était bon...
J’entendis des voix chuchoteuses. On m’appelait: _beau brun_. J’étais plus habitué à tant de politesse.
Je voulus ôter mon béret, et je m’aperçus que je l’avais perdu.
Des tas de grosses filles se moquèrent de moi, parce que je cherchais mon béret: elles me bourraient, me pinçaient, me tapaient dans le dos, me faisaient monter, descendre. Ce que je leur fis, je n’en sais rien! La patronne se fâcha et me jeta dehors.
J’entrai comme ça dans plus de cinq maisons qui, toutes, ouvraient des grandes gueules rouges pour me happer, et, dans un cabaret, des matelots, déjà terriblement saouls, m’invitèrent à boire davantage.
Il s’agissait du _Marceau_, un cuirassé prenant la mer, et nous chantâmes des complaintes lugubres en son honneur. C’est-y la mer qui le prendrait?
Je voyais filer à toute vitesse ce grand cheval noir de navire qui s’était broyé sur la _Baleine_, par le travers de chez nous, et que les autorités essayaient de repêcher du côté du _Fromveur_. Pour son équipage, personne n’en causait plus.
Des idées formidables me tenaillaient le cerveau: faire la guerre à la mer, étrangler la mer, couper sa tête.
Je serrais mon eustache sous ma ceinture. Je voyais du rouge couler du plafond de la salle où nous buvions.
De nouveau, dans la rue, lâchant les camarades, je festonnais, battant les murs. Ça tournait d’une façon vertigineuse. Plus aucun bec de gaz, plus de lanternes de voitures, plus de phares sauveurs. Je n’arriverais jamais nulle part cette nuit-là.
On entendait s’éloigner les chansons, les rires, les cris. J’étais dans une petite ruelle infecte, marchant dans une boue vaseuse, sentant la marée, une petite ruelle du côté, je pense, des bastions de la ville.
Je me la rappellerai toujours cette petite rue-là... quand je devrais vivre cent ans.
Elle se trouvait tellement étroite, tellement sombre que l’on n’y aurait point reconnu son père, même en plein jour. Là-haut, tout là-haut, les toits des maisons semblaient se rejoindre. Un ruisseau clapotait, provenant bien sûr des bassins où l’on radoube--on s’en doutait rien qu’à ses odeurs--ces trous où l’on jette plus de chats crevés que de pelures de pommes.
Là aussi des portes s’ouvraient, se fermaient, happant les promeneurs nocturnes, seulement les maisons étaient moins luxueuses, et, dans quelques-unes, des filles exploitaient les pauvres matelots, sans garantie du gouvernement.
Je ne sais pas pourquoi, j’eus peur tout d’un coup, une peur inexplicable. Je serrais mon couteau. Je serrais mon couteau, en pensant marcher à la bataille.
Toutes les caresses des bonnes putains, là-bas, parmi les fleuves rouges des étoffes, ne m’avaient ni apaisé ni dégrisé; tout le tapage des joyeux compagnons, les marins du _Marceau_, me restait au fond des oreilles comme des bruits de guerre. Contre qui, contre quoi fallait-il s’armer, se battre?... Et très loin, très haut, plus haut que les maisons se rejoignant dans les ténèbres, girait un phare électrique dont les rayons blancs fouettaient le ciel de fouets livides m’éblouissant sans éclairer ma route.
Le plus étonnant, c’est que je me croyais en mer. J’allais au phare d’_Ar-Men_, je me dirigeais vers la _Tour d’Amour_, et je traversais l’océan à pied, n’ayant plus besoin de m’embarquer sur le _Saint-Christophe_. J’entendis qu’on marchait derrière moi.
Un trot de souris. Le pas de quelqu’un qui se dissimule.
--C’est le vieux, que je me dis!
Ça n’avait aucune raison de songer au vieux, puisque c’était une femme. Elle me posa la main sur la manche:
--Petit homme, qu’elle me dit.
Je fus envahi par une colère folle:
--Petit homme? Moi, Jean le Maleux! J’en vaux bien trois pour le service, et je me suis battu avec la mer. Faut pas me traiter de petit homme... Je reviens de trop loin.
La fille, peut-être aussi grise que moi, peut-être parce que mes paroles lui rappelaient un son de voix déjà entendu, se précipita brusquement dans mes bras, s’agrippa--telle une pieuvre--à mes épaules et me baisa sur la bouche d’un long baiser, suceur, abominable, puant le musc.
--Toi, tu n’embrasseras plus jamais plus personne! C’est fini de rire, sale gueuse!
Et je lui plantai mon couteau dans le ventre.
Elle tomba. Je continuai mon chemin, ne me retournant même pas, marchant d’une enjambée plus ferme, plus digne, enivré d’un grand orgueil.
--Ben, quoi? J’ai tué la mer!
XII
--Encore un cauchemar! que je pensais durant des semaines.
Mais la disparition de mon béret me tourmentait. J’avais perdu mon béret dans ma course à travers les rues chaudes de la basse ville de Brest, et puérilement, limant toujours le bouton de ma veste, je songeais qu’il me faudrait en racheter un autre ou... voir revenir l’ancien chez nous rapporté par la police.
Ça, c’était une preuve contre moi.
Je n’avais probablement tué personne. Les filles sont habituées aux coups de couteau des galants de la mer...
Celle-là vous embrassait comme la petite Marie. (Encore un rêve? Comment la petite Marie, ma promise, aurait-elle pu se transformer en fille pour...)
Je ne ressentais ni chagrin, ni remords. Je ne pensais, ni n’agissais plus de mon plein consentement.
Puis, j’étais pris de boisson, cette nuit-là...
Mon béret ne revint jamais.
J’en fis acheter un autre.
Et des semaines, des semaines coulèrent, des mois. Noël, Pâques, l’Ascension, l’Assomption. Je n’entendais point leurs cloches.
Le _Saint-Christophe_ passait, sifflait son appel à la vie devant la maison de la mort.
Je ne répondais pas, las d’essayer de vivre.
Nous demeurions les deux ours en cage, le vieux et moi, parlant juste pour le besoin du service, nous cachant nos manies secrètes, lui, déclinant peu à peu vers sa fin, car il n’étudiait même plus l’alphabet, moi farouchement reconquis par d’infernales habitudes.
On mangeait, on buvait, se remontant comme des horloges tous les matins, excellentes mécaniques de l’aurore au crépuscule, et se détraquant toutes les nuits, après les premiers jets de feu du phare.
On faisait son devoir d’éclairer le monde... en aveugles.
Le devoir, c’est une manie, la plus terrible des manies, car on a confiance en elle. On s’imagine qu’elle vous sauvera.
La conscience de mon crime ne me rentra au ventre que le jour où le vieux chut sur l’esplanade, terrassé par un mal singulier.
Il fumait sa pipe tout debout, le dos contre la muraille du phare, les pieds se mouillant dans l’écume qui déferlait rageusement jusqu’à lui.
Moi, je mâchais du tabac, assis sur le parapet du côté nord, et je le regardais comme étonné de le voir si grand.
Depuis que je ne lui adressais plus la parole que dans les occasions solennelles et que j’avais réparé seul notre brèche de la cinquième meurtrière, moyennant le ciment envoyé du _Saint-Christophe_, il semblait me conserver rancune.
Mais il restait toujours vaillant à la besogne, les temps de bourrasques; d’ailleurs, il m’avait garé du vent le soir du navire en perdition... et on s’estimait.
... Quel navire? Je ne me souvenais pas bien.
Tous les navires se perdaient par chez nous.
Nous habitions la _Tour d’Amour_!
Mathurin Barnabas était grand, maigre et grand comme le phare, il ne se voûtait que pour flairer les épaves.
Sa figure blafarde, son nez camard, ses yeux sanglants qui pleuraient, maintenant, des espèces de glaires lumineuses, son haut front chauve, lui donnaient l’aspect d’un fantôme de chrétien, un matelot péri au loin qui revenait pour torturer les autres, car on l’avait dû faire sombrer trop tôt, un boulet aux chevilles, histoire de s’en débarrasser.
Il fumait, crachotant le long de ses habits tellement sales, tellement déchirés qu’on respirait, près de lui, une odeur affreuse.
Il puait le cimetière.
Moi, je continuais à me tenir propre. (Peut-être bien que je m’aimais encore un brin.) Lui ne s’aimait plus, n’aimait plus ses compagnons, n’aimait plus les noyées. Il guettait seulement la venue de la dernière marée... celle qui apporte le dernier navire pour le dernier voyage entre les quatre planches. Je calculais qu’il pouvait bien avoir la soixantaine.
--Peut-être ben que oui! Peut-être ben que non, m’aurait-il répondu, s’il avait su encore parler.
Mais il ne proférait plus que des sons bizarres, des grognements de porc sauvage qu’on ne comprenait guère, s’il ne les accentuait d’un geste.
Il fumait...
Tout à coup il s’abattit, le front en avant, sur les dalles de l’esplanade toujours glissantes, et il allait gagner le large.
--Père Mathurin! Eh! père Barnabas!...
Je le relevai, le prenant à bras le corps. Je le trouvai lourd comme du plomb.
Ses jambes ne remuaient pas, tendues, tirées par des cordes invisibles, ses bras mous ballottaient autour de son corps, n’essayant pas de chercher un appui. Seule, sa tête vivait, et ses yeux, ses pauvres yeux abominables, lancèrent une lueur verte.
--La barque! dit-il distinctement.
--Quelle barque, père Mathurin?
Moi aussi j’avais maintenant envie de parler.
Je tremblais de tous mes membres.
Je l’accotai au parapet, je courus chercher une fiole d’eau-de-vie et je le fis boire.
Ses dents, très serrées, brisèrent le goulot de cette bouteille, il avala autant de verre cassé que de liqueur.
--Voyons, père Barnabas, faut pas se laisser crever sans les sacrements... Le _Saint-Christophe_ est venu hier... il ne repassera que dans quinze jours. Que diable... vous m’entendez, hein?
Il fit signe que oui, hocha la tête et eut, cela m’étonna, son rire cynique des temps d’orage.
Jusqu’au soir je m’évertuai à lui ranimer les jambes. C’était pis que des morceaux de bois.
La paralysie, probablement.
J’avais encore de l’espoir, rapport à la tête qui continuait à virer sur son cou. Je lui enfonçai sa casquette, le recouvris de sa vieille couverture de lit sentant l’huile de poisson, et je le quittai, une heure, pour allumer les lampes là-haut.
En montant la spirale, mon cœur battait fort. Je me souvenais de sa phrase:
--Souhaite, le Maleux, que je ne meure point durant l’été, après le passage du ravitailleur...
Et je me rappelais aussi sa drôle de recommandation de l’arroser d’alcool.
Enfin, quoi, il n’allait pas pourrir quinze jours à côté de moi, lui qui pourrissait déjà au fond du charnier de son âme depuis tant d’années?...
Ah! bien non, je le jetterais plutôt dans l’océan.
Cas de force majeure, n’est-ce pas?
A la mer comme à la mer!
Lorsque je redescendis, je le retrouvai couché, bien sage, ne remuant ni pieds ni doigts.
Ses yeux se fixèrent sur les miens, affectueusement, d’une couleur toute tendre, il me dit, d’un accent que je ne lui avais jamais entendu:
--Mon pauvre Jean, je suis fini.
Ce fut comme si mon père, mon vrai père, me parlait.
Je me mis à genoux près de lui, pleurant et oubliant mes réflexions égoïstes.
--Ben non, c’est pas une raison, l’ancien, pour vous effrayer, vos jambes vont vous revenir. On n’est pas fini pour une chute, un simple étourdissement. A votre âge... on se frappe, mais... quoi, je suis là pour vous soigner... On ne se parle guère... mais on se comprend, mon pauvre vieux. Le malheur nous tient depuis longtemps les mains l’une dans l’autre.
Il essaya de se remuer, retomba, racla la pierre de ses ongles et du bout de ses bottes.
--Faut me mettre sur mon lit, mon gars, dit-il de sa voix de plus en plus claire, et me frotter avec du pétrole. Un bon remède. Faut tout essayer. Je tiens point à te laisser dans l’embarras, le Maleux.
Il songeait à mon embarras, tout près de sa propre mort.
Je fus si touché que mes larmes ruisselèrent.
Mon cœur crevait avec lui.
Dame, on avait vécu bientôt six ans ensemble.
Ennemis? Non! Seulement étrangers.
--Père Mathurin, dites-moi ce qu’il faut faire. Je vous obéirai.
Je le traînai, ce grand cadavre qui causait, retrouvant la vie de la raison, et je le plaçai sur sa couchette, en face de notre foyer.
Il voulut boire, je lui offris du vin.
--Non, fit-il, donne-moi de l’eau...
Il en but deux gorgées.
--Elle est amère, l’eau, murmura-t-il. Est-ce qu’elle est toujours comme ça ici?
Lui n’en buvait jamais.
--Elle est douce, père Mathurin... d’ordinaire. Voulez-vous du sucre?
--Non, merci.
Et ses yeux se fermèrent un instant.
Il avait dit: _merci!_ Je ne savais plus quoi inventer pour le remercier à mon tour de se montrer brave homme.
Ce n’était pas sa faute s’il était si sale.
Ce n’était pas sa faute s’il était si méchant.
Quelque chose avait dû passer sur lui, l’éteignant, et glaçant la meilleure vigueur de son sang.
Le pauvre...
Son grand corps, étendu au milieu de notre salle basse, paraissait s’écraser sous l’énorme colonne du phare.