La tour d'amour

Part 10

Chapter 101,707 wordsPublic domain

On l’avait muré là, et il portait le lourd flambeau de toute la dernière force de sa poitrine d’homme.

Maintenant ma poitrine, plus jeune, allait remplacer la sienne, et je sentais déjà le fardeau m’accabler, sans d’ailleurs aucune idée de me soustraire à ce devoir.

Quand on reste longtemps à la même place, on aime l’endroit où l’on souffre. C’est plus naturel que de chercher le bonheur.

Je pensai qu’il voulait dormir et je vins bourrer une pipe sur l’esplanade.

Il faisait une belle soirée d’automne, en supposant qu’on puisse dire que la mer est belle quand elle est rouge, toute teintée par le soleil couchant, comme par la fureur d’un incendie. Les vagues ondulaient, grosses, opulentes, dans un tel luxe de soieries et de bijoux qu’elles offensaient notre misère. Ah! les gueuses, les gueuses! Tous leurs petits ronrons de chatte, leurs cris de lionnes enragées, leurs danses de comédiennes et, pour finir, les torrents de sang et de larmes ruisselant autour d’elles sans paraître les salir. Belles de toutes les libertés que les hommes prisonniers de leurs volontés sont obligés d’admirer de loin!

On veille sur elles et elles avalent les grands navires; on leur confie sa destinée, et elles vous noient entre leurs seins mouvants.

Cela jouait, se poursuivait, hurlait des mots obscènes, ou chantait des cantiques, mais cela, par-dessus tout, vivait de la mort des autres.

Une odeur de marée entrait chez nous avec le vent pur, une odeur impure, âcre, gerçant les lèvres qui en goûtaient la saveur excitante, fendant la peau de rides précoces, emplissant les regards du sel dont on fabrique les larmes de désespoir.

La mer était belle, la mer dansait au soleil couchant, et relevait sur les marches de l’escalier du phare ses franges d’écume comme une fille exhibe son linge.

Bientôt nous aurions besoin de linge, en effet, et je pensais que nous ne possédions point de drap neuf pour un linceul décent.

--Le Maleux?

Je me retournai.

Le père Barnabas s’était presque dressé sur son lit. Il devenait plus pâle, et ses yeux se creusaient horriblement dans sa face livide.

--Jean, tu es un bon compagnon, quoique ben jeune pour tolérer ça... Jean, faut tout prévoir... Je peux sombrer... Je sens plus mes genoux... tâte voir le cœur... Est-ce que ça bat toujours?

Je lui touchai la poitrine.

--Vous êtes fou, l’ancien. On ne meurt point d’une attaque... il en faut trois. D’ailleurs, je vais mettre un pavillon en berne et si une barque...

Il tressaillit douloureusement.

--La barque! La barque! répéta-t-il.

--Quelle barque, père Mathurin?

Il se penchait pour regarder la mer, semblant guetter réellement une voile.

La mer dansante ne faisait danser personne.

--V’là que ça le reprend! soupirai-je.

Je le veillai, immobile à côté de lui, les bras croisés.

C’était l’agonie qui arrivait. Il ne verrait point la troisième attaque, et je resterais en tête à tête avec un cadavre, cette fois, tout à fait mort.

Quinze jours... sans pouvoir l’enterrer!

--Mon Dieu, dis-je tout haut, protégez-nous!

Dieu nous protégeait visiblement, car il nous faisait grâce de la tempête. Là-haut, les lampes flambaient tranquillement, durant que le gardien-chef coulait sa dernière huile.

Vers minuit, comme je descendais de la lanterne, le vieux me sembla presque bien. Ses yeux se remirent à me chercher, et sa voix s’adoucit:

--Est-ce que ce serait de bonne amitié que tu me rendrais un service, le Maleux?

Je m’assis sur son lit, et je dis _oui_, du front.

--T’auras pas peur?

--J’ai plus peur de rien, déclarai-je d’un ton résolu.

--Alors... va me la chercher...

Je fus debout, tout de suite, et je m’écriai:

--Qui? La femme?

--Oui, la femme, puisque tu l’as vue...

Je frissonnais de tout mon corps. Il n’était pas fou... je n’étais pas fou...

Nous avions tué chacun une femme que nous aimions, étant ivres, ou d’amour ou de vin...

Mon crime, demeuré enseveli au fond de ma conscience, ressuscitait, et je retrouvais la preuve du mien avec la certitude du sien.

--Père Barnabas... excusez-moi... j’ai cru voir sa tête... un jour d’y a longtemps, derrière la vitre d’une des meurtrières...

--Tu es jeune... tu ne comprendras pas... c’est des appétits de vieux, et puis... autrefois... la vivante... elle m’avait fait cocu... J’ai jamais pu aimer que celle-là, par orgueil... Faut aller me la chercher, et tu la jetteras dans la mer quand je serai fini.

Il m’indiqua la poche de cuir de sa ceinture, qui ne le quittait jamais. J’y puisai une clé toute chaude encore du contact de sa chair.

Il me fit un signe.

Mais j’étais déjà parti. Je savais bien le chemin.

Je montai, m’appuyant au mur, suffoquant et tendant ma lampe bien en avant comme pour me défendre.

Vers la moitié de l’escalier, je m’arrêtai contre la porte mystérieuse.

Oh! pas plus mystérieuse que les cinq portes aux cinq étages de la tour.

Je posai ma lampe et j’introduisis la clé.

Ça s’ouvrit très doucement.

... De la poussière, un peu de sable, de ce sable fin qui pénètre partout, si blanc, si fluide. Pas de femme! Aucun cadavre, aucun squelette; seulement, sur l’appui de la fenêtre, juste devant la loupe de verre, voilée d’une buée verte, une étrange plante dans un pot de cristal, un large pot où l’on met des gros fruits à confire... et les poisons, chez les pharmaciens.

Cette plante s’étalait autour du pot en luxuriants rameaux blonds, était onctueuse au toucher, très pareille à des cheveux.

Retournant le bocal, je vis _la tête_ osciller légèrement, et ses yeux vides s’emplirent de lueurs, s’irisant à travers l’alcool.

Je jetai ma veste sur elle, pour ne plus rencontrer ses yeux en l’emportant.

... Le vieux caressa, de ses larges pinces de crabe, cette chevelure fusant d’une rondelle de liège, en cascades légères, puis il dit, très distinctement, durant que je me cachai la figure dans ses draps:

--Ben quoi, petit? Fais pas l’enfant!... Elle a été belle... je t’en réponds, elle ne l’est plus... mais c’est que tu n’as pas connu son corps... Aucune autre créature n’a été si bonne pour moi, le pauvre bougre abandonné... elle est venue comme un ange quand je me rongeais les sangs attendant la marée montante. Elle est venue suivant une barque chavirée... morte à peine depuis deux jours, pas enflée, pas verdie, toute jeune la pauvre garce... et vierge... une demoiselle riche. Elle était accrochée par ses cheveux au gouvernail de la barque... des cheveux plus blonds, plus épais... (je lui en ai pris deux touffes près des oreilles, je les aimais tant...) Ils avaient encore un parfum de fleur... des fleurs de la terre... je l’ai gardée une lune... puis j’ai coupé la tête... _pour mon dessert d’amour_. Oui, bien bonne, bien douce, bien complaisante! Cependant, elle m’a fait tuer quelqu’un, celui d’avant toi, un garçon sensible qui, rien que de l’avoir aperçue, s’est suicidé. _Il s’est guéri_, quoi! Maintenant... faut la rendre à l’Océan. Car... je suis jaloux. Va!...

Je me relevai; tout courant, j’allai précipiter _cela_ du haut des escaliers de l’esplanade. Le bocal se brisa, rendant un son sinistre de vitre éclatant sous un poing, et la tête, enfin libre, sombra au plus profond des abîmes.

Quand je rentrai, le vieux riait d’un rire presque paisible, ses puissantes mains posées bien à plat sur sa poitrine, et il ne respirait plus.

Lui aussi était guéri!

Je récitai la prière des morts que tous les gens de mer, qu’ils croient en Dieu ou qu’ils se donnent au diable, savent par cœur.

Je récitai la prière des morts dans ma grande solitude peuplée de fantômes...

... Au bout de trois jours, je l’arrosai de pétrole.

... Le cinquième jour, je l’entourai de tous ses habits, et je le cousis dans ses draps hermétiquement.

... Vers le huitième jour, ne mangeant plus, ne buvant plus, je m’enfermai chez moi, je bouchai la porte de l’escalier, et je passai le temps au soleil, sur le chemin de ronde.

Mais il fallut descendre pour chercher des provisions de torches, en cas de grain.

Le long de la spirale, c’était comme l’haleine de la peste.

Le courage me manqua. J’eus l’idée sacrilège de le lancer à l’eau, bourré de limailles et de plomb.

Non! Je ne devais pas... il avait encore bien besoin de prière. Je ne devais pas...

Je l’exposai, comme un ballot, dans le coin nord de l’esplanade.

Ce supplice dura les quinze jours prescrits.

Des vers grouillaient, gras de graisse humaine, sur le ballot...

--Navire!...

Je hurle, je saute d’impatience.

C’est le _Saint-Christophe_.

On m’envoie un camarade, le remplaçant des jours de sorties.

Et les autorités débarquent: un officier tout galonné, l’air sérieux, le commandant, le médecin et le prêtre.

Le palan les amène un à un, d’abord comme des petits pantins ridicules, ensuite, les pieds sur les dalles du phare, plus grands, plus solennels.

Toutes ces figures de compassion m’émeuvent, et j’ôte mon béret, bien honnêtement.

Je suis un criminel devant ses juges.

Je m’explique et je pleure.

--Allons! Allons, le Maleux, fait l’officier, vous êtes un brave garçon... vous avez eu du courage... oui... une terrible situation quinze jours au large, sans un aide... Vous serez récompensé!...

Il parle pendant une heure. Les oreilles me saignent. Il nous réunit autour de ce ballot qui pue et nous apprend que ce fut un homme...

--Trente ans de services! Un luron, mes amis. Que Dieu ait son âme. Vous, le Maleux, vous voilà gardien-chef.

Le curé s’agenouille.

Nous pleurons tous.

Et ils s’en vont, d’abord solennels, ensuite petits pantins pendus au bout du fil de la providence.

--Ho! hisse! hisse en haut!

Nous halons ferme, mon aide et moi, ragaillardis un peu par une goutte bue et trinquée avec les patrons.

Je suis nommé gardien-chef.

Marie, ma chère petite Marie...

Devant Dieu, s’il m’écoute, je jure de ne jamais revoir la terre.

XIII

... Alors, comme j’ai peur, moi aussi, d’oublier l’alphabet, je me suis mis à écrire mon histoire sur le grand livre du phare. Je mentionne les navires perdus, les barques de pêche, passant le ventre en l’air, et, un à un, tous mes souvenirs d’amour qui sombrent dans l’éternelle tristesse.

Mais je fais mon devoir malgré moi.

Je demeure solide au poste.

L’idée fixe du devoir, c’est le commencement de la folie.

... Et je suis fou, car je n’espère plus rien, je n’attends plus rien... pas même la belle noyée de la marée montante!...