Part 3
Je m’assis en face de lui, et je n’eus pas le courage de rompre mon pain, effroyablement dur, selon l’usage.
Et puis jamais le mot pour rire, jamais savoir si on est content du travail! Faut convenir, patron, que vous n’êtes pas un homme ordinaire.
Il restait silencieux, la prunelle dans le vague, grognant entre chaque bouchée, peut-être parce que ça ne passait pas vite ou qu’il avait mal aux dents.
--On serait des hommes si on se causait comme tout le monde, mais on est comme des galériens, ici. Je ne sais pas pourquoi vous chantez la nuit, alors que vous restez muet du matin au soir, et encore, muet... Vous jurez bien tout de même quand il faudrait, au contraire, vous envoyer de bonnes paroles. Si je suis en prison, c’est la faute à l’État, pas la mienne... Je suis peut-être pas un assassin.
Je vis le vieux se dresser tout d’une pièce, il posa son couteau et la boîte aux harengs se vida sous la table.
--Autant à nettoyer pour notre valet de chambre, que je murmurai de très mauvaise humeur.
Alors, il écarta les bras, mit ses pattes de crabe au plafond, dessina des tas de signes, les multipliant comme des signes de croix, et il gagna l’esplanade, l’air d’un particulier qui a oublié quelque chose de précieux.
Il n’avait rien oublié du tout, il allait simplement pisser dans la mer.
--Tiens, voilà qu’il se range! que je me dis.
Car, d’habitude, il s’arrêtait contre la porte.
Et je m’endormis les coudes sur mon pain.
Je rêvai des choses curieuses.
D’abord, je vis revenir de l’esplanade une belle fille qui fredonnait. Elle tenait un couteau, celui du vieux, et elle me le posa tout doucement le long de la nuque. Ça me fit un froid, je me retournai, mon pain tomba. Machinalement, je le ramassai. J’exécutais tous ces mouvements, dormant ou veillant, ne sachant pas du tout où j’étais et pourquoi je me sentais complètement incapable de remuer davantage. La jeune fille avait la tournure de ma petite mauresque, celle dont la photographie ornait ma chambre de guette. Elle était maigre, mince de hanches, très amenuisée du bas de sa personne, se terminant en fuseau qui tourne. Ses cheveux, coupés courts sur le front, lui formaient une petite casquette de voyou; elle était brune, de peau jaune et grise comme celle d’un citron pas très mûr, avec des yeux allumés de chat sauvage, des yeux de toutes les couleurs, comme ceux des chats.
--_Comme les chats!_...
Je ne me rappelais bien que cette phrase-là d’elle. Je l’avais connue si peu. Tout de suite reparti pour un nouveau cabotage, et la laissant à la garde de quatre soldats anglais capables de la tuer en cas de résistance. Mais... je savais bien qu’elle ne résisterait à personne, la sacrée petite garce...
Et le rêve se déroula plus loin que le phare. Je me trouvai transporté dans un îlot de verdure.
C’était du côté de Malte. On arrivait en barque à voile, une barque à balancier au bout duquel s’attache le bas-bord de la toile. Quand le vent fait pencher ce joujou, la voile mouille et se trempe coquettement l’extrémité de l’aile. Zuléma, c’était le nom de ma petite mauresque, avait bu du tafia toute la nuit, tout le matin, moi aussi, et la barque buvait de la vague à tous les coups de brise.
... Soleil! Comme nous étions saouls! Quelle promenade et quel roulis! Oh! cela ne ressemblait guère aux rudes assauts de l’océan contre le phare. C’était du bonheur nous berçant. On n’en pouvait plus d’avoir nocé, mais on se mangeait encore des yeux, des mains, des pieds. La mer était si bleue qu’elle en devenait rose aux endroits où le gouvernail la tourmentait, et cette embarcation avait juste la forme d’un sabot, un sabot possédant son plumet, comme nous. Elle allait si raide, si délibérément de travers, que ça ne pouvait que bien finir... tout au fond. Malte? Je ne voyais plus bien la ville et les jardins penchants le long des murailles blanches. La vieille forteresse fichait le camp, s’effondrant sur les maisons neuves, les belles maisons anglaises. Pif! Paf! Pouf! Tout tombait l’un sur l’autre et s’abîmait dans le bleu de la mer. On devinait que personne n’en crèverait, parce qu’on avait trop bu ce jour-là. Ça chauffait partout le feu de la joie. Mon navire, le caboteur, bien pavoisé, bien astiqué, ronronnait d’aise sur ses ancres. Mes patrons, le capitaine en tête, se flanquaient de la bombance jusqu’aux oreilles chez les dames de la ville riche, et, nous les gars, matelots et gens de la soute au charbon, nous faisions la fortune de la ville pauvre, en semant nos payes le long des cabarets du port.
Il ne faudrait pas croire que les fêtes des matelots sont toutes de très vilaines ribotes. Ce n’est pas vrai, voyez-vous, car il y a beaucoup d’amour dedans. On est plus fort que le monde quand on a été sage et on n’a pas la peine de boire beaucoup parce qu’on est déjà plein jusqu’aux cheveux. Un verre de plus qui vous viendrait du dehors, ce serait la tuerie, mais ceux-là qui sont les malins ne boivent que les yeux d’une femme.
J’avais rencontré Zuléma comme on trouve un bouton de culotte tout brillant dans la boue. On le ramasse sans trop savoir pourquoi... et on le garde, on le fourre dans sa poche... le lendemain on le cherche, pris d’une idée, puis on s’aperçoit que la poche est percée... à d’autres le soin de ramasser le bouton qui brille, le joli bouton de cuivre.
Soleil! Zuléma était étendue sur un filet oublié par le propriétaire de notre sabot, elle portait son petit costume de mauresque: une jupe courte, des pantalons bouffants dessous, et une veste brodée sur une chemise de toile aussi grossière que celle de la voile. Elle avait ses cheveux coupés courts en casquette et ses yeux luisaient...
--Comme les chats! disait-elle, battant des paupières.
La barque aborda doucement toute seule, criant un peu de la quille sur le sable.
Je l’avais enlevée, cette fille, pour fuir les disputes, la croire un moment rien qu’à moi, loin de sa maison aux guirlandes fanées de vieux ballons turques; elles sont libres, les petites de là-bas, elles peuvent suivre l’homme toute une journée de bon temps. C’est pour elles qu’il y a une sainte Vierge le dimanche.
Zuléma parlait un patois anglais incompréhensible, mais elle savait toutes les ordures françaises, et elle m’avoua, plus tard, qu’elle était née à Marseille. Ses parents l’avaient perdue dans une rue, un soir...
--Oui, comme les chats!
L’îlot se dressait hors de la mer, bouquet tendu par une main de mariée: fleurs d’orangers, fleurs de citronniers et verdure de tamaris tout autour, verdure de myrtes, plus verts encore, parce que les fleurs du milieu étaient pâles comme des gouttes de lait.
--Avec les chats!
--Laisse-moi donc tranquille, bête, ou nous n’aborderons jamais. Zuléma, tu es saoule.
Je n’étais pas colère, seulement, quand je suis gris, j’ai des pudeurs et des pensées sur Dieu.
Elle me passait ses jambes nues autour de la ceinture, sa tête pendant au fond du bateau; elle s’arc-boutait des reins sur la banquette, et de ses pieds de singe, se dégaînant de ses babouches brodées d’or, elle me paralysait les bras... Quand je vis que le jeu durerait trop longtemps, je lui saisis les chevilles, et, sans m’occuper du reste, je la traînai sur la berge. Sa tête fit un plongeon d’abord sous l’eau bleue, puis sous l’herbe verte; enfin elle apparut, ses cheveux courts collés en casquette de soie dans du sable jaune couleur de farine de maïs, où elle se sécha et éternua, murmurant:
--Tiens! Comme les chats!
Elle demeura là, étendue, les paupières battantes, un peu dégrisée tout de même, très heureuse.
Je me mis à considérer les fleurs, et je m’attendris:
--Y en a-t-il! Tout ça des orangers! Tout ça des citrons! Quel pays! On se croirait à l’église...
La petite mauresque de Malte approuvait:
--Vois-tu, que je lui disais, y a un Dieu! C’est sûr tout autant que tu es une garce et que je suis un pauvre homme. Qu’on mange du charbon ou qu’on porte les galons de commandant, c’est pour tout le monde qu’on a fait les fleurs, pas vrai? Nous les sentons, hein, comme si nous avions trente mille livres de rente?
Elle me baragouina tout de suite de l’anglais, à cause du mot: _mille livres_.
Je ne compris pas bien.
Les prix étaient débattus depuis la veille.
Elle ajouta, en français de Marseille:
--Et, si tu repasses par Malte le mois prochain, faudra pas m’oublier...
Je lui répondis _oui_ du meilleur de mon cœur. On s’aimait, quoi!
Des oiseaux sortis des arbres rasèrent presque nos épaules. Je m’assis à côté d’elle, caressant ses petits seins, sans aucune idée de bêtise, j’étais heureux parce que j’étais comme un enfant près d’elle... un garçon vraiment courageux ne se doit pas tout entier à une femme. Je ne voulais plus mordre, puisque j’étais calmé, aux pommes de son amour... Je regardais les branches d’orangers, si pures qu’on en avait la bouche amère, et je regardais sa bouche à elle, si rouge, si fermée tout à coup que l’eau en venait à la mienne...
--J’ai sommeil, dit-elle.
Elle s’étendit en travers de moi, très souple, très nerveuse, peu à peu s’endormit, s’étirant, murmurant de sa voix têtue:
--Comme les chats.
Et dans son sommeil elle eut l’air d’emporter un secret.
Pendant ce temps la mer jouait à soulever la barque, la faisant boire en se gonflant jusqu’à son balancier, et des fleurs pleuraient sur nous comme des gouttes de crème.
Soleil!... O soleil des pauvres garces, ô soleil des pauvres hommes! Villes d’amour échelonnées le long du voyage de notre misère, escales où s’arrêtent nos désirs, port béni où nos virilités s’ancrent si éperdument qu’elles ramènent des cadavres à la surface quand on les force à se retirer...
Nous avions trop bu! Nous n’avions même plus la force de boire... et il faudrait nous quitter demain...
--Debout! Hisse! gueula le vieux Barnabas d’un accent terrible.
Je me réveillai en sursaut. Hein? Le feu serait-il au navire qu’on demande tout le monde sur le pont!
Mais non, je n’étais plus sur un navire. Fini de caboter! j’étais au phare d’_Ar-Men_, et mon gardien-chef se tenait devant moi avec sa lanterne. Il avait mis ses longs cheveux blonds en oreilles de chien, le vilain bougre, sa figure de camarde était toute livide de peur, ou de colère, et il roulait des yeux de tigre.
--Quoi, patron, bégayai-je, encore tout courbaturé de mon mauvais sommeil sur la table. Est-ce que le phare serait éteint?
Car, ici, le contraire du feu devenait grave. Le vieux m’agrippa l’épaule de sa patte de crabe et répondit en hurlant:
--Tu ne l’as pas allumé, canaille!
Je bondis jusqu’à la porte donnant sur l’esplanade.
Nous étions entourés d’un océan aussi noir qu’un drap mortuaire, et, par place, on apercevait--comme des traces de neige moutonnant au sommet des montagnes--l’écume des vagues.
En effet, on avait oublié d’allumer le phare.
IV
De mémoire de marin, ça ne s’est jamais vu d’oublier d’allumer un phare, serait-il de troisième ordre, surtout quand on est deux gardiens valides et que le temps ne vous fait pas perdre la tête. Le vent soufflait dur autour d’Ouessant, mais pas au point de renverser la cage sur nos ventres et, malgré mon rêve, personne chez nous n’avait bu un coup de trop.
Je ne m’arrêtai pas à toutes ces réflexions. J’avais le cerveau brouillé par des visions de jupes, et le cri du vieux m’avait flanqué l’idée de la consigne au cœur comme une lame pointue.
On est si bête! Je n’osais pas me demander pourquoi, lui, qui se mêlait toujours de tout et veillait inutilement, n’avait pas allumé lui-même dès l’heure venue.
Je grimpai dans la spire, ma lanterne haute, et j’arrivai suant, soufflant, tortillé de terreur, devant la cage.
Le ciel était lourd, vous tombant sur le crâne en capuchon. La nuit, plus épaisse, vous mettait ses griffes de velours dans les yeux. En bas, la mer se roulait, chantant son chant de mort, étendant, de places noires en places noires, ses linges blancs, tout préparés pour la dernière toilette des hommes d’équipages.
Ce singulier vertige, que j’avais déjà éprouvé étant assis sur l’esplanade, me tournait encore la tête. Oui, je me sentais toujours attiré dans le vide, pompé, forcé de m’aplatir le long des parapets du chemin de ronde pour ne pas sauter n’importe où.
Ce n’était ni la hauteur du phare, ni sa position isolée au milieu du flot qui m’effrayait... Je me l’imaginais mal assis et un peu incliné, peut-être, à cause de la difformité du rocher sur lequel on l’avait bâti. Certainement le rocher se présentait de travers, si le phare allait droit! On ne sait rien de la force des vagues, pas plus que celle des marées prévues. Il y a toujours la chose qui arrive en dépit de la science des ingénieurs. Trente-six ans de durée, c’est vieux pour un ouvrage de pierre qui reçoit chaque jour et chaque nuit toutes les claques furieuses de l’océan.
Engourdi, je me tenais stupidement à la grille de la cage, tâtonnant pour ouvrir le trou de feu que je connaissais comme ma poche. J’avais la sensation d’être encore dans mon rêve, de dormir et de rouler selon le bercement des vagues ténébreuses, un bord sur l’autre, me moquant bien de la réalité.
--De quoi? Pas allumé?... Du moment qu’on rigole, ça ne fiche rien! On n’allume pas les phares de son lit. Le vieux radote. C’est un vieux fou. Cré nom d’un sort!... voilà mon boute-feu par ici et la première mèche par là... il est vrai que les lampes tournent toutes seules aujourd’hui!
Ce n’était pas possible, le phare étant à feu fixe. Elles ne tournaient pas, je tournais, moi, tantôt du côté de la mer, tantôt du côté du vitrage. Mes jambes fléchissaient, j’avais des crampes à l’estomac. Il me semblait que des ailes de chauve-souris me frôlaient les paupières... enfin, la flamme jaillit de mes doigts fiévreux, se communiqua au cercle des mèches, un petit grésillement se répercuta de mécanisme en mécanisme, les disques se mirent à fonctionner, et les bras roses de la lumière victorieuse repoussèrent l’ombre jusqu’au fond de l’horizon.
Je respirai.
Pas de gros navire en vue, pas de barque de pêche égarée, une mer déserte et presque tranquille. Aucun danger! Nous ne serions pas signalés à la marine de Brest pour ce coup-là.
Je me mis à danser de joie.
Ça débordait de ma poitrine à mes lèvres. Je chantais, je criais, je frappais des talons sur la dalle du chemin de ronde, je n’avais plus ni faim ni soif. J’étais enlevé plus haut que le phare d’_Ar-Men_. Je nageais dans les vagues des lourds nuages qui se cuivraient, à présent, devenaient roses, eux aussi, se mettant à rire.
Ah! le vieux loup, ce qu’il m’avait fait peur! Je ne redescendis pas, je m’installai chez moi, laissant entrer la vive lumière, et je m’assis devant ma table pour consigner l’oubli, très loyalement.
Là, mes perplexités me reprirent.
Avouer cette faute, qui n’entraînait aucune catastrophe, c’était peut-être bien me faire juger trop sévèrement par mes chefs. Le vieux, en bon compagnon-patron, aurait dû me taper sur l’épaule. Après mon travail de galérien autour de cette sacrée grue d’arrimage, j’avais eu une espèce de syncope. Mes dents claquaient à ce souvenir. Pendant ce temps le vieux chacal se promenait le long de l’esplanade, fumant sa pipe. Je pouvais mentionner ça. Je tortillais ma plume. Elle n’allait pas fort, l’écriture, avec moi. Je pensais à des tas de choses inutiles. Une heure de plus, une heure de moins, la belle affaire... Et, cependant, ma chemise collait de songer que les barques comptaient toutes sur nous comme sur le bon Dieu.
On ne voyait pas souvent les gros navires. Ils essayaient de nous brûler la politesse, rapport à un certain prolongement de récifs à fleur d’eau. On apercevait ça par les temps clairs, et ça ressemblait à une ligne plus sombre de la vague, un endroit où il y aurait eu un sentier tracé dans la grande prairie, la grande prairie dont les herbes sont les cheveux des noyés.
Nous possédions un canot dit de sauvetage pour y aller voir, mais l’eau se brisait sur ce dos de _Baleine_, de façon à vous ôter sérieusement l’envie de la curiosité.
Faudrait tenter la course vers les midi, par un ciel bien découvert.
On se tâterait, on verrait...
J’entendis fredonner la voix _de femme_ du patron.
Il montait, selon sa coutume, vers dix heures du soir, sa lanterne allant et venant au bout de sa pince de crabe. Il ne se souvenait pas de notre aventure. Une aventure unique, oui, grâce à lui.
Cette chanson, dédaigneuse de mon malheur, me fit rager. Je me mis à écrire de ma plus vaillante écriture de bon chauffeur mécanicien... que le gardien nº 2, _encore peu au courant de son métier_, et par suite d’une grave indisposition, avait oublié...
Voilà! C’était, maintenant, comme si le notaire y avait passé.
C’est livres d’évangiles que les journaux de bord.
Entrant chez moi, le vieux me regarda de son regard luisant, la sale chouette! Il vint derrière mon épaule et se mit à ricaner:
--Des paperasses, qu’il grommela. Ça n’empêche pas le vent de souffler.
Je biffai le mot _grave_ devant _indisposition_ pour crâner un brin.
Il examina le journal, l’œil ébloui, peut-être par l’éclat des lampes qui tiraient ferme, ce soir-là, j’en réponds.
--Petit, fit-il, la voix subitement sombrée, je ne sais plus lire.
Il avait parlé à regret, du ton d’un qui se confesse.
Comment diable peut-on s’y prendre pour ne plus savoir lire?
Je me levai, posant ma plume, assez fier de ma mission, la mission de la marine de Brest: _remplacer l’intelligence d’un vieux qui décline_. Peut-être savait-on des choses à son sujet que j’ignorais. Un roublard pour la manœuvre, ce vieux, mais un _sans école_, pas capable de tenir ses petits comptes lui-même. De fait, je ne l’avais pas vu écrivant. Je me rappelais seulement un vilain livre de quatre sous qu’il prenait le soir, histoire de s’endormir dessus en attendant la veille. Il ne lisait que les imprimés, probablement.
--On m’a dit de consigner _les grains_, que je répondis me rengorgeant, ça vous épargne toujours une besogne... et, en échange, vous auriez bien dû me réveiller plus tôt, patron!
Il me regardait toujours, l’œil se troublant peu à peu, s’égarant, cherchant des idées dans les coins de ma chambre.
Il traça quelques signes en l’air, grogna des mots baroques, s’en alla, tirant la jambe et balançant les coudes.
--Oh! c’est sans rancune, monsieur Barnabas.
Il se tourna, brutal:
--Faudra pas t’y échouer souvent, le gars! Je peux te moucharder, moi aussi.
Ç’aurait pas été un tel vieux je me serais mis à le bourrer de coups de bottes.
Il entama sa chanson, et je compris, enfin, quelques paroles de son refrain diabolique:
C’était la tour, prends-garde, C’était la tour... d’amour! D’amour... our... our... ur!
Mon Dieu, de quelle tour d’amour voulait-il me causer, le pauvre bonhomme? Si nous habitions tous les deux une tour où il fallait prendre garde, elle n’était guère d’amour, car elle manquait vraiment de demoiselles à marier.
La nuit s’écoula tranquillement, et le lendemain je me réveillai durant que mes serins faisaient leur toilette, s’aspergeant l’un l’autre d’un quart de ma ration d’eau.
Ces affreuses petites bêtes me navraient par leurs disputes. Il y avait _Cadic_ et _Cadichet_. _Cadic_, plus vieux, devait commencer la goûte. Il volait lourdement, se repliait toujours une patte sous le ventre; _Cadichet_, plus alerte, plus vorace, mangeait perpétuellement et semait sa provision de millet à travers la chambre pour embêter son voisin. L’aîné chantait quelquefois d’un accent si perçant qu’il me saignait le tympan. Le jeune poussait de faibles cris de moineau.
Je voulais une famille, des couvées, faire de jolis élèves, bien stylés, croisés de nuance et variés de trilles, avoir surtout un mulet vert pour le cager à part, lui apprendre de grands morceaux, et, au lieu de tout ça, je devenais la victime de méchants oiseaux toujours en querelles, salissant ma chambre, dépensant l’eau comme si chez nous ça ne valait rien, l’eau douce.
J’avais payé ça une pièce de cent sous. Belle acquisition, ma foi! Je ne pouvais pas les lâcher par la fenêtre à sept milles de terre ferme. Je ne pouvais pas les laisser mourir de faim, et il serait trop difficile d’obtenir du ravitailleur qu’il les remporte. J’hésitais à les tuer. Depuis six semaines que je demeurais au phare, ayant laissé sauter mes tours de congé, je n’espérais pas une permission de surcroît, histoire d’aller changer un serin mâle pour une femelle.
Ensuite, ma faute de la veille ne donnait pas lieu à l’indulgence de mes chefs, et le père Barnabas ne me permettrait pas, de sitôt, les... serines de Brest.
J’étais plein de mélancolie.
Ma chambre, au soleil levant, n’inspirait pas non plus de gaietés folles. Elle était claire, nue comme une coquille d’œuf et semblait vide pour toujours. Mon lit de camp, bien propre, bien astiqué des pieds, était sur le modèle des lits d’hospice. Il tenait le moins de place possible, et ma petite horlogerie de gardien scintillait entre les étagères avec l’apparence d’outils de chirurgie. Sur ma table, les livres ne me tentaient pas. J’avais jamais été grand liseur. J’aimais mieux perfectionner mes idées à moi tout seul, soit pour mon métier, soit pour ma jugeotte, que de m’informer de celles des autres.
Ce qu’il me fallait, à présent, pour éclairer mon cerveau, c’était quelques petits animaux sautelant autour de mes jambes. Je pensais à un singe ou à un chien:
--Pourquoi pas me marier, avoir des enfants? Trouver une bonne petite fille de pêcheur, née native de _Sein_ où les femmes sont belles, dit-on, lui abandonner le lopin de terre à gérer, une vache, des poules, et l’aller surprendre dans sa maisonnette tous les quinze jours. Au bout d’un an, je serais gardien-chef, c’est plus que certain, avec double paie et repos d’une semaine tous les mois en pays de chrétiens. Les Bretonnes bretonnantes connaissent la corvée de l’attente, les longues nuits solitaires, ne se plaignent jamais du vent qui souffle, et c’est un honneur pour elles que d’être la compagne d’un gardien-chef, sur la côte ou dans les îles.
Mes serins me conduisaient loin avec leurs disputes de petits mâles qui s’embêtent à se tuer. Voilà que je pensais mariage. Moi, Jean, le pauvre bougre de déshérité. Tout en faisant ma toilette à mon tour, mais sans gaspiller l’eau douce, je me disais que j’étais un brave garçon corps et cœur, bien tendre de caractère, pas trop enclin aux boissons, pas querelleur, pas rechigneur et comprenant souvent des choses par-dessus ma condition. Je ne _crânais_ pas beaucoup dans la vie, mais lorsqu’on est né au hasard de la fourchette, on ne peut pas se sentir bien fier de soi.
Je n’étais pas vilain, physiquement, quoique maigre, j’avais de bons yeux gris, des dents blanches, des cheveux bruns comme tout le monde, quoi, et si j’étais porté un peu sur le sexe, c’est que des filles aimables me prenaient moins cher qu’à mes camarades, preuve qu’on savait m’estimer du côté du sentiment.
Oui, décidément, faudrait régler la question du sexe et le plus vite possible, car... hum... ça se gâtait!
--_Pas d’histoire de jupes!_ avait déclaré le patron galonné.
Un mariage, c’est de l’ordre pour toute la vie.
Et le vieux? Est-ce qu’il avait perdu sa femme, lui, qu’il ne voulait plus sortir de son nid de hiboux?