La tour d'amour

Part 2

Chapter 24,039 wordsPublic domain

Le vieux se courbait, plié en bête comme de naissance. En se levant, il avait l’air de demeurer assis. Ses mains épaisses et longues, des battoirs, traînaient presque par terre et y ramassaient des choses, méticuleusement. Il ramassa d’abord ses miettes de pain, puis les miennes, fureta sous son escabeau pour y pincer les petits morceaux de lard du jambon qu’il avait crachés en mangeant. Dès qu’il eut tout raclé, il fit un tas au bord de la table et d’un coup de revers l’envoya du côté de la porte, c’est-à-dire dehors. Ensuite il se versa une demi-tasse de son rhum, l’avala, hocha le front, lentement, comme un à qui l’on demande son avis, et ne m’en offrit point. Ça m’offensa.

A demi noyé, à peine séché, l’estomac mal remis, j’aurais eu besoin d’un dessert plus confortable. J’étais habitué aux soupes chaudes du réfectoire des _Ponts-et-Chaussées_. Elles n’étaient pas fort grasses, mais bouillaient jusque dans l’écuelle, et cela nous chassait l’eau de mer des idées. D’ailleurs, rapport à mon entrée dans cette maison, la mienne un peu, je me croyais des droits à une bienvenue plus cordiale. Un homme en vaut un autre. Si je me trouvais l’inférieur, nous n’étions que deux entre le ciel et le rocher, ça nous créait frères, malgré les différences d’âge.

Je fis tout de même semblant de rien.

La connaissance pouvait ne pas plaire aujourd’hui.

On verrait demain.

Pour l’instant, fallait s’occuper du service.

Je l’aidai à ranger notre petit ménage, les couteaux et les bols d’étain dans un tiroir. On fourra sur le pain un torchon qui n’était pas blanc, et on mit le jambon au fond d’une armoire avec les bidons de pétrole. Le vieux plaça son rhum à l’intérieur de l’horloge, dans un arrière-coin que le balancier ne pourrait atteindre. C’était son bien, et il n’y avait pas d’observation à risquer sur la fiole.

Pour lui montrer ma bonne volonté, j’examinai sérieusement les baromètres. Je relevais qu’ils marquaient de l’enflure aux courants, et je pointais sur les cartes tout ce que je savais de mots de science. Il m’écoutait, cherchant à entendre. Ses yeux rouges virèrent, et toute sa face de vieille morte de s’avoir trop saoulé prit un air moqueur. Il alla vers la porte, une porte ovale comme un gosier de baleine, et se vomit, l’horreur, sur la terrasse claire du phare. Là, il s’orienta, redressa sa taille, tendit, en avant, sa dextre, ouvrant bien la paume, et, l’ayant laissé mouiller par les embruns passant à pleine brise, il la lécha consciencieusement.

Je le regardai, ahuri.

Je sus, depuis, que c’était sa manière de reconnaître l’état du vent dans les mauvaises passes.

Je feignis d’approuver, pour le principe. Les vieux, c’est si malin. Et nous fîmes quelques tours sur l’esplanade.

A cette heure du soir, ça devenait effrayant de voir deux pauvres bonshommes devant ce géant de pierre, sur ce roc abandonné de Dieu. Des lames furieuses le saisissaient, en travers, et le coupaient à moitié de sa croupe, bavant toute leur écume qui retombe en neige sur les dalles du coin nord. On entendait gronder le canon de la vague donnant ses assauts, ébranlant tout l’édifice et le faisant vibrer comme une trompe de cuivre. Je comprenais maintenant pourquoi on attachait les chaises dans la salle à manger! L’aspiration de l’eau était, en cas de tempête, tellement violente que cela vous attirait dehors tous les objets libres. Les chrétiens aussi, sans doute...

Les nuits de grands souffles, on ne pouvait pas sortir. On se tenait droit, par habitude, mais on se sentait humer du fond qui s’ouvrait en spirale pour vous aider à mieux glisser jusqu’au ventre de la mer.

La terrasse était toute blanche, elle luisait savonneuse sous le talon, allant de la couleur du lait à la nuance tendre de l’eau même, transparente, d’un blanc verdâtre de porcelaine très émaillée, finissant par se fondre avec les vagues.

La mer montait, escaladait, et s’arrêtait éternellement aux premières dalles, retombant, lasse, pour se redresser cinq secondes après, plus furieuse. Elle faisait ce travail d’ennemie devant vous, on ne pouvait se défendre; ni parapet vers son entrée, ni grille de fer pour lui briser les dents. Elle grimpait, mordait là comme chez elle, mais un rempart invisible dominait sa colère: l’étiage de MM. les ingénieurs; elle n’allait pas plus loin, et, si on lui facilitait le chemin, c’était pour mieux se moquer d’elle.

Pas moins que le phare avait l’aspect d’un mât de navire sombrant, et l’on se sentait emporter à toute vitesse dans toutes les directions à la fois.

Ah, oui, son architecte devait être un fier homme. J’appris, plus tard, qu’ils avaient été trois et qu’en trente-six ans de travaux deux étaient morts à la peine.

Le vieux, ce soir-là, fuma une pipe, car le temps était au beau, si on peut appeler beau une trombe de neige, de sel, de pluie contemplée par des étoiles chassieuses passant par les trous d’un ciel tout en haillons.

La pipe fumée, le vieux, ne s’occupant pas de moi, rentra pour allumer une lanterne et s’aller coucher.

Il avait, en bas, une autre chambre ronde, comme un œuf à côté d’un autre œuf, où se trouvait son lit, deux matelas de varech sur deux X de fer, une armoire remplie de vieilles hardes goudronnées et une étagère ornée de livres poussiéreux. Il ne me montra rien, se roula en paquet, sans ôter son surcot, garda même ses lourdes bottes en peau qui lui donnaient la figuration d’un phoque par les jambes, et il se rencogna contre la muraille, grognant je ne sais quoi de sa voix ânonnante.

Je restais sur sa porte, ma lanterne personnelle à la main, ne sachant trop que devenir. Je connaissais bien la manœuvre qui consistait à veiller, en haut, pendant que lui ronflerait en bas; seulement je ne le trouvai pas bon compagnon de m’assigner la première nuit de garde, alors que j’avais bu plus d’eau salée que de vrai rhum. On met d’ordinaire le novice au courant, et on lui donne quelques tapes dans le dos pour le pousser; on lui fait un brin de conduite, histoire de lui fournir l’appétit de sa besogne.

Lui, ni bonjour ni bonsoir, rien qu’un grognement de cochon.

Quelle brute, que je pensais.

Et, fermant sa porte, je me mis à grimper le long de la vis commençant juste en face de son lit.

Deux cent dix, pas une de plus, comptai-je en arrivant.

J’étais monté tout d’une haleine, très habitué aux girations traîtres des escaliers de phare. Si on va doucement, ça vous tourne sur le cœur.

Mais celui-ci, chose abominable, n’avait aucune prise d’air (ou on les avait aveuglées, le vieux craignant les rhumatismes), car il y régnait une chaleur étouffante, de sorte qu’on marchait comme vers un incendie. On était sucé, de là-haut, par une bouche de lumière, et les murs, humides en dehors, dégageaient de la buée à l’intérieur.

Ma chambre à moi, l’ancienne du garçon ayant péri d’_accident_, c’était le dernier palier, un trou ovale chaud comme un four, à cause de son voisinage avec les lampes. On ne distinguait rien. Tout était rouge, d’un rouge sombre endeuillé de temps à autre par le passage des disques régulateurs surélevant les mèches.

Là, j’avais mon lit, deux matelas de varech sur deux X de fer, une paire de draps de toile bise, trois couvertures dont une goudronnée, mes hardes encore trempées, quelques paperasses et des livres.

Au-dessus de mon lit, par coquetterie de jeune homme qui n’est pas... manchot, je piquai la photographie d’une mauresque que j’avais connue au cours de mon temps de cabotage, là-bas. Je respirai un peu dans cet enfer, et je me mis à noter mes premières impressions sur mon carnet de bord. On m’avait bien dit que c’était pas nécessaire, mais que, le vieux ayant _perdu la notion de l’écriture_, il serait bon de mentionner des choses graves: le nombre des vaisseaux passant au large, leur pavillon et leur allure, surtout en temps de _barres_. J’avais un guéridon pliant, attaché au sol selon l’usage, une étagère en fer forgé soutenant les lunettes et tout un attirail de lampiste. Je dois ajouter que ça puait fortement le pétrole et que ça manquait prodigieusement de rhum. Un étroit corridor vitré, corseté de solides verges d’acier, conduisait à la cage de la lampe posée au centre d’un demi-globe de pierre. La cage pouvait tourner moyennant une puissante machinerie devant le gardien immobile, ou lui en risquer le tour par le chemin de ronde, quand c’était possible. Sur le balcon crénelé, le vent faisait rage et vous menaçait de la culbute finale tous les trois pas.

Nous étions en automne, ça se gâterait. Malgré les observations _au doigt mouillé_ du vieux Mathurin, ça ventait assez rudement; pour du beau, c’était du beau variable. Une sarabande à ne pas croire. Le lendemain il n’eût pas fait bon venir chez nous pour nous apporter des confitures. On comprenait facilement l’ordre de la marine exigeant qu’on gardât toujours des vivres pour _cinq mois_. J’eus l’idée imbécile d’enlever un carreau du vitrage: je reçus trente-six gifles salées, et il me fallut toute ma poigne pour repousser le carreau dans son ressort.

Il paraît qu’une nuit l’ouragan avait enlevé la cage entière de la lampe.

Le phare, à feux fixes, était construit à trois étages de mèches, et chaque secteur représentait bien toutes les flammes réunies d’un lustre de Noël. Plus tard, les ingénieurs devaient le mettre électrique; dans l’instant, il était à l’huile minérale comme toutes les bonnes lampes de cuisine. Il avait trois rangs de réflecteurs superposés en miroir d’Archimède, et les rayons s’en échappaient en trois écharpes de tons rose jaune se dégradant jusqu’à la nuance du soufre pour aller tomber dans la mer lointaine tout diffus, presque blancs, d’un blanc de linceul.

De vrai, ça commençait bien, ça finissait mal.

De nouvelles inventions permettent de soutenir la nuance du rayon jusqu’à l’eau, ce qui évite le trompe-l’œil. Faut croire qu’à _Ar-Men_ on n’était pas riche. Les inventions sont toujours des drogues coûteuses.

La triple armature de cristal et d’acier qui protège les lampes contre le vent ne les défend pas quelquefois du plus grand danger connu: l’_oiseau-caillou_. C’est un oiseau gros comme le poing qui arrive en bombe, fonce sur la lumière, traverse tous les vitrages et tombe mort sur une mèche qu’il éteint ou fait charbonner. Tous les animaux de mer: pétrels, goélands, poules de rocher, grues de passage, canards d’hiver ou martinets tourbillonnent autour de la cage du feu et finissent par y laisser leurs plumes, surtout en époque de tempête, mais aucun n’a cette bravoure et ne se livre davantage à la véhémence des trombes. On ne connaît le vrai nom de l’espèce que chez les savants. Chez nous, c’est l’_oiseau-caillou_, quoi. Il est lancé par la fronde de Dieu et, gros comme le poing, il devient souvent la perte d’un navire.

Je regardais au balcon, sur les créneaux du chemin de ronde, et j’écoutai, un moment, gémir la harpe de cordes que tend le fil de glissade avec ses palans. Tout se comportait honorablement. Nos lampes flambaient haut et pur; dans la soute, les provisions de chauffe ne manquaient pas. Certes, je pouvais dormir. Le vieux se relèverait parce qu’on fait son métier sans même le vouloir quand on a vingt ans d’habitude sur le dos.

Je me mis au lit tout vêtu (j’étais si fatigué!) après avoir fermé soigneusement la porte du côté du feu. Cependant on y voyait encore comme en plein jour. La réverbération venait avec une chaleur énorme par des fentes du bois. Ça faisait des ficelles de lumière qui dansaient, voltigeaient, me chatouillaient les joues en ailes de mouches à miel. Ça m’embêta tellement que je me tournai vers le mur. Là je vis la photographie de mon ancienne, la petite mauresque, et je me mis à lui rire tout de même en m’endormant un peu. C’est-y que je dormais bien ou que je rêvais tout éveillé? Voilà que j’entendis chanter une femme!...

D’abord ce fut tout doucement un ronron qui venait du fond de la tour, une donzelle qui serait montée en disant un motif de valse. Puis ça enfla, et j’entendis des paroles. Une voix si malade, une voix si dolente, une voix qui vous fondait les entrailles. J’en eus de la peine. Je cherchais à me réveiller tout à fait. Je ne pouvais plus, j’étais attaché par ces sacrées ficelles de lumière, j’avais chaud, j’en suais.

Ça montait toujours.

On ouvrit ma porte, celle du côté de l’escalier. Je reconnus le vieux qui entrait à pas de loup. Je me décollai les paupières. Il marchait ses bras traînants, selon sa coutume, la tête bien emmitouflée dans une casquette à oreilles de laine, deux grosses mèches de cheveux lui tombaient le long des mâchoires.

Il avait des cheveux la nuit, ce vieux-là? C’était drôle.

Je me mis assis et je lui criai:

--Ben, camarade, le vent _s’attache_! Nous allons donc veiller tous les deux pour ce premier soir?

Il ne répondit rien.

La voix de femme le suivait. J’entendis un morceau de chanson à mener Satan au cimetière, et en me fourrant le petit doigt dans le tympan, histoire de me le déboucher, car sans doute je conservais un cauchemar, au fond, j’ajoutai:

--Y a donc du sexe ici? La bonne farce. Si la marine s’en doutait... Présentez-moi à la patronne. Je refuse pas de lui causer un peu, vous savez.

Et je voulus rire.

Il se tourna, dodelinant sa sacrée tête de moribonde.

_C’était lui qui chantait!_...

Je fus debout comme sous un coup de poing...

Oui, c’était le vieux Mathurin Barnabas, le gardien-chef du phare d’_Ar-Men_ qui chantait avec une voix de femme. Je crois que la _marine_ ne se doutait pas non plus de celle-là.

--Hein? que je lui dis.

Je ne lui dis que ça, parce que, moi, je n’avais guère envie de chanter. Peut-être que sur terre ferme je me serais tenu le ventre de rigolade; seulement, dans le haut d’une tour, où, déjà, sifflait le vent comme une autre plainte de damné, j’avais le cœur ailleurs.

Il chantait _en dedans_, serrant ses lèvres minces ainsi que le font les petits Jean-Marie, sonneurs de biniou, pour imiter le son final de leur instrument.

--Ou... ou... ou... u... u.

Ça s’en allait tout doucement, et ça n’avait fichtre pas l’air de sortir de là.

Je cherchais toujours la femme, la patronne jeune et jolie du vieux birbe.

Vieux? Il ne l’était pas si tellement, vu dans la pleine lumière du phare. Maintenant il ouvrait l’autre porte de ma chambre et s’acheminait vers ses lampes du même pas traînant, cadencé, un pas de monteur de veille, le pas éternellement las et mesuré de ceux qui girent dans la spirale intérieure depuis de longues années. Un coup de hanche, un coup de talon; ils se rappellent d’anciens ponts de navire, le roulis des premières grosses barques de pêche, et puis ils vont au feu, les yeux déjà rouges, pleurant du sang à force d’avoir vu danser la flamme.

Mathurin ne devait pas marquer cinquante ans. Ce qui le faisait si _laid_, c’est qu’il n’avait ni barbe, ni pattes de lapin; il était tout nu de visage, le nez retroussé à en montrer la morve, la bouche vineuse à croire qu’il sortait de boire.

--Sacré tonnerre, que je me dis, faut éclaircir cette histoire-là. Où a-t-il appris à _sonner_ comme ça, l’ancien?

Je me levai, je me secouai, et je lui emboîtai le pas.

Au lieu de traverser par le vitrage, il s’engouffra sur le chemin de ronde. Je le suivis, je ne pouvais pas reculer, naturellement, derrière mon chef. Seulement, pour lui, ce n’était guère malin de se tenir là-dessus, puisqu’il marchait presque à quatre pattes. Il s’accrochait, tant des jambes que des bras, aux créneaux, et il filait comme un crabe, aussi à l’aise que ces bêtes le sont aux flancs des rochers.

Moi, j’étais suffoqué, d’abord par la chanson, ensuite par le vent qui mordait de plus en plus.

Il vérifia les nœuds de la grue d’arrimage et je le vis tordre un bout de filin d’une fameuse poigne. Non, ce n’était pas une donzelle, notre patron d’_Ar-Men_! Et il en avait connu de plus dures que le vent d’équinoxe. Comme ça ne tenait pas à son gré, il se mit à cheval sur la galerie et, tête en bas, sur l’abîme, il refit un coulant plus solide. Après, il entra dans la cage des lampes, haussa une mèche à gauche, donna de l’huile à un mécanisme de droite, et, satisfait de son inspection, il s’en alla par le chemin de ma chambre comme il était venu.

Je voulus lui poser une question, rapport à la consigne. Il ne m’écouta même pas. Je crois qu’il dormait tout debout, cet homme, il dormait comme un sourd.

En s’enfonçant dans la vis il fredonnait son refrain lamentable; toujours sa petite chanson de pleureuse à porter le diable en terre, et, sur le mot: _amour_, il poussa un dernier cri de chouette.

--Ou... ou... ou... our... ur!

qui me fit dresser les poils.

Pour pouvoir me rendormir tranquille, je dus me mettre à jurer tout ce que je savais de jurons.

III

Deux semaines coulèrent, comme deux gouttes d’eau pareilles, et ça devint tout de suite comme si j’étais là depuis vingt ans; mais, pour ces deux semaines, j’eus bien tout l’ennui de vingt années à traîner derrière moi. Le premier temps qu’on soutire est celui qui dure le plus. J’étais inquiet, mes mouvements semblaient se ralentir, je me faisais vieux. Quand j’écoutais la mer, battant le pied du phare en me vomissant des flots d’injures, j’y démêlais des choses que, jusque-là, je n’avais pas entendues.

Le jour, tout marchait normalement: on déjeunait, on fumait une pipe, on astiquait le mobilier ou les ustensiles de service, on dînait, on fumait une pipe, et, le soir venu, on allumait celles du phare. Alors, dès que les lampes commençaient à envoyer leurs bras roses de tous les côtés, ça changeait de note. Si le vent le tolérait, on faisait son petit tour d’esplanade, on s’asseyait un moment sur une dalle, et on attendait son heure de garde, en guettant la première étoile; seulement, les étoiles ne se montraient pas, le ciel prenait un ton de cuivre rouge, l’eau devenait noire à penser qu’on s’arrimait sur du goudron, et le vertige, un vertige bien singulier, vous montait à la gorge. On croyait filer à toute vapeur.

Notre existence, là-dedans, était un mécanisme réglé d’avance; on ne pouvait pas s’oublier d’un cran sans casser l’horloge. On tenait la chandelle aux navires, et on se serait allumé soi-même, je crois, plutôt que de leur manquer de parole. Cependant, ce qu’on n’avait pas prévu, c’était les allures du phare en dehors du service. Ça non, la marine de Brest ne les avait pas prévues. Et celles du vieux, donc!

Le lendemain du _concert_ qu’il m’avait donné là-haut, je regardai mon chef attentivement, et je m’aperçus qu’il n’avait plus de cheveux; ou il les avait ramenés sous les oreilles de son bonnet de laine, ou il... les avait posés. Dame! Fallait bien, n’est-ce pas, puisqu’il n’en possédait plus un. Cet homme-là était parfaitement chauve, au moins le matin. D’ailleurs, ça ne me regardait pas. J’étais une moitié du gardien, domestique de l’autre moitié. Ma position se définissait mal. Le vieux affectait de ne pas m’adresser la parole. Il grognait comme un cochon ou chantait comme une jeune fille, mais ne causait certes pas comme un homme naturel. Je lui déplaisais certainement. De temps en temps, je me mettais à parler tout seul, pour me faire une société. Aux _Ponts-et-Chaussées_, dans les pensions d’État, on avait des camarades pas très jaseurs; cependant, on riait quelquefois, et le long de mes voyages, dans la soute, j’échangeais mes impressions avec le voisin de chauffe. Ici, rien... le silence; c’est-à-dire qu’on n’entendait plus que le vacarme de la mer.

Je lui racontai mes séjours en escale, des histoires de Chine, et bien des choses qui ne m’étaient jamais arrivées; il hochait la tête, entre deux bouchées de pain, il poussait un gloussement de poule qui s’étrangle, crachait des petits morceaux de croûte ou des petits bouts de son lard, puis s’absorbait dans la contemplation du sol.

Une fois, il me dit, tout en gros:

--Peut-être ben que oui...

et il ajouta, entre ses dents:

--Peut-être ben que non.

La nuit, c’était le cas de dire: _autre chanson_, car il montait aux lampes, que je fusse de veille ou non, et faisait le service en double, ne me demandant rien, ne me donnant aucun ordre, se dandinant, se promenant, toujours sa chanson aux lèvres. Un bien gentil refrain de demoiselle qui crève piétinée sous les sabots d’un mauvais gars.

Il mettait _ses cheveux_, deux longues mèches qui pendaient en oreilles d’épagneul, des poils blonds, ma foi, et il sortait sa plus belle voix de biniou.

Je pensais:

--C’est un vieux qui a des manies, mais ça ne l’empêche pas d’être d’attaque.

Il ne laissait rien péricliter. Le phare était, en haut, tenu comme une salle de bal.

Dans le bas, par exemple, ça ne regardait plus la marine, et ça restait d’une saleté indienne. S’il ramassait soigneusement ses miettes de pain (voire même ses crachats, avec les doigts, sans y faire attention), il ne balayait pas tous les dimanches, et on trouvait les pires ordures dans les coins. Son habitude, la plus propre, d’aller, pour les besoins, contre la porte, communiquait des odeurs à ce qu’on mangeait. Le cœur me levait. Je nettoyai la porte, l’eau de mer venue en paquets ne suffisant pas, à mon avis, et un matin j’entortillai un balai d’une loque, je fis la toilette de l’_entrepont_, je flanquai de la lessive partout. Le vieux sortant de son trou me regarda, louchant. Je lui montrai les murs décrassés, la porte dégluée, et le plancher du roc, battu comme l’aire fraîche. Il leva une de ses pattes de crabe, traça des signes au plafond, continuant à faire le sourd.

On avait la permission de _terre_ tous les quinze jours; seulement, on comprendra bien que la manière d’aborder au phare vous ôtait un peu le désir de revoir du pays. Par les gros temps, les voyages étaient dangereux, sinon impossibles. Moi, je voulais m’acclimater le mieux que je pourrais et, malgré mon envie de me dégourdir, je demeurai tranquille au poste plus de cinq semaines. La seule distraction que je m’offris, ce fut une petite cage de serins que je demandai par un billet bien poli au ravitailleur, et, moyennant finance, j’eus, dès le retour du bateau, deux canaris superbes; mais, voyez ma guigne, c’étaient deux mâles; ils commencèrent à se battre et à se déplumer ferme aussitôt installés dans ma cambuse.

Ce vent nous fournissait, d’ailleurs, tous les agréments d’une bataille en règle, à nous deux le vieux. Notre grue d’arrimage cassa par le milieu, et il me fallut grimper aux échelons extérieurs pour en ficeler les deux morceaux. Cette épissure me prit toute une journée pendant que le vieux me criait, du bas, des gros mots de vieille femme furieuse, gueulait comme la mouette à travers les tempêtes. Je savais bien qu’il devait cacher plus d’expérience que moi; pourtant, j’aurais voulu l’y voir, son expérience, sous la rafale, avec des coups de fouets de la corde restée libre qui me brisait les reins, avec les douches salées qui m’inondaient la bouche et les yeux, un pied recroquevillé entre deux crampons de fer, lesquels devenaient brûlants tellement je les serrais dans ma plante douloureuse, un bras tenant le mât et l’autre outillant pour presser les uns contre les autres les anneaux du filin. Je n’y voyais pas, je n’entendais plus, je me sentais tourner autour du phare comme un oiseau cherchant à se rôtir définitivement aux feux de ses lampes. Quand le mât fut de nouveau solide en ses crochets et que le filin, huilé de goudron, le bagua de deuil aux trois endroits de sa blessure, je redescendis, le cœur tout chaviré, les jambes moulues. Sans trop me rendre compte de ma soif, je pensais au rhum du vieux. Son rhum de dessert dont il ne m’avait jamais servi même un dé à coudre! Le vieux était assis devant la table. Une boîte de salaison sur les genoux, il mâchonnait déjà son pain, ne s’occupant pas plus de ma personne que du morceau de filin que je lui rapportais.

--Un sale métier, bougonnai-je.

Il hocha le front.

--C’est une bonne soupe chaude qu’il me faudrait pour me remettre l’estomac... tandis que vos harengs... des harengs... comme s’il en pleuvait, quoi! je peux plus les sentir!