La tombe de fer

Chapter 3

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Elle tira sa mère par son châle pour l'obliger à se baisser, lui dit quelque chose à l'oreille, et, sur un signe affirmatif, elle s'approcha de moi.

Elle mit la main dans sa poche et en tira une petite boîte d'une pierre blanche, transparente et couverte de fleurs et d'étoiles d'or et d'argent. Elle me glissa cet objet dans la main en disant:

--Tenez, Léon, ceci est pour vous. Il y a là-dedans du sucre qui vous plaira fort. Il faut faire tout votre possible pour apprendre à parler, et, quand vous le saurez, je vous donnerai de plus belles choses encore.

L'aimable enfant n'avait assurément d'autre intention que de me consoler. Elle me disait ces douces paroles par charité pure, et comme une aumône faite à un malheureux. Mais sa pitié fit sur moi une impression plus profonde qu'elle n'eût pu s'y attendre. Ses paroles tombèrent une à une, comme une rosée bienfaisante, sur mon cœur oppressé, et se gravèrent en traits ineffaçables dans mon souvenir. J'en fus si touché, que je continuai à tourner et à retourner machinalement dans mes mains sa jolie petite boîte, et je ne remarquai même pas que ma mère me la prit pour l'admirer à son tour.

Alors je revins à moi, et j'essayai de faire comprendre à la jolie demoiselle combien j'étais triste de ne pouvoir rien faire pour la remercier de son cadeau. Je tirai de ma poche la figure du curé et la mis dans la main de ma bienfaitrice, en lui disant par gestes que je l'avais taillée moi-même et que je la lui donnais en échange de sa boîte.

La dame, en voyant cet objet informe, parut surprise de ma simplicité. Ma mère m'excusa en disant que je m'occupais pendant des jours entiers à tailler de petites statuettes, et que, naturellement, je croyais que cela valait quelque chose. Mes frères et mes sœurs se mirent à rire de ma présomption.

Rose regardait sans rien dire mon pauvre cadeau, mettait le bonhomme debout sur sa main, le retournait et avait l'air de s'en amuser beaucoup.

Que m'importait que tout le monde se moquât de mon ouvrage, si elle seule, qui s'était faite ma protectrice, le jugeait digne de son attention? Aussi, un sentiment de joie ineffable inonda mon cœur lorsque Rose refusa de se laisser prendre l'image du curé par ma mère, et dit à la sienne:

--Non, je vous en prie, laissez-moi la conserver. Ce pauvre petit garçon l'a faite lui-même, et c'est vraiment joli. Je la montrerai à mon père, et je jouerai avec, ce soir.

--Voilà bien les enfants, fermière Wolvenaer! dit la dame en haussant les épaules. Donnez-leur des jouets et des poupées qui ont coûté beaucoup d'argent, et ils préfèrent s'amuser d'une chose sans valeur; puis, au bout de quelques heures, le joujou est oublié et abandonné, et ils n'y pensent plus.

Mes yeux contrits et mes signes demandèrent à Rose si tel serait aussi le sort de mon humble présent. Un signe de tête me tranquillisa. Elle m'avait compris, et son geste me promettait qu'elle conserverait mon petit curé.

--Portez-vous bien, dit la dame; il est temps que nous partions. M. Pavelyn nous attendrait. Peut-être la voiture est-elle déjà prête. Vous comprenez que, cette année, nous n'habiterons pas le château; car il est tout à fait vide; il doit être restauré, repeint et meublé. Il ne sera prêt qu'au printemps. Alors je reviendrai vous voir, car j'aime à me trouver au milieu des villageois. Aujourd'hui, nous ne sommes venus que pour visiter le château.... Rose, nous partons. Donne encore ta main à ce pauvre Léon en signe d'adieu, et retournons auprès de ton père.

Il était facile de lire sur mon visage que l'annonce de ce départ précipité m'affligeait. Rose me serra la main encore une fois, et me dit à l'oreille:--Il ne faut pas être triste, Léon. Apprenez bien vite à parler, alors je reviendrai, et faites encore de semblables figures pour moi; j'en serai bien contente.

Je mis mes deux mains devant mes yeux pour ne pas la voir partir.

Je restai si longtemps dans cette position, que ma mère se mit à me gronder durement de mon impolitesse, et me menaça de faire connaître à mon père ma conduite déraisonnable.

III

Il serait difficile de vous dire la vive impression que la visite de la petite demoiselle avait faite sur mon esprit. Mes parents mêmes avaient peine à reconnaître en moi leur petit sauvage. Mes idées avaient pris une certaine gravité, et il était bien rare qu'un de ces cris sans nom qui m'échappaient si souvent autrefois, sortît de ma bouche. Quand j'étais à la maison, je me blottissais ordinairement dans un coin de la chambre, et j'y restais assis, immobile et silencieux, le regard perdu dans l'espace. J'avais sans cesse devant les yeux la tendre et blanche apparition qui me souriait, me serrait la main et murmurait amicalement à mon oreille: «Apprenez bien vite à parler, alors je reviendrai.»

Je ne jouais presque plus avec mes frères et mes sœurs, je fuyais les autres enfants du village. Penser à elle était l'unique occupation de mon esprit, répéter sans cesse dans mon cœur ses douces paroles suffisait à ma vie.

Je crains, monsieur, que vous ne m'accusiez, à part vous, d'exagération. Une pareille profondeur de sentiment chez un enfant de onze ans ne vous paraît assurément pas naturelle? Cependant, vous qui, plus que tout autre, avez conservé vivants les souvenirs de votre enfance, vous devez avoir reconnu que le cœur d'un enfant se laisse toucher plus facilement et plus profondément que celui d'une personne chez qui la raison et l'expérience ont émoussé plus ou moins la sensibilité. Il est vrai que les émotions de l'enfant sont ordinairement plus fugitives; mais, moi, l'absence de la parole me plaçait dans une situation toute particulière en me réduisant à une méditation solitaire. Les mêmes pensées se représentaient cent fois à mon esprit, et, par cette réaction continuelle de mon âme sur elle-même, mon sentiment acquit une profondeur qui eût pu paraître outrée et maladive chez un enfant doué de la parole.

Quoi qu'il en soit, les témoignages de tendre pitié que m'avait donnés la jolie petite demoiselle m'avaient rempli d'une grande fierté; et--que ce fût l'orgueil, la reconnaissance, ou une secrète sympathie qui me troublât--toujours est-il que, soir et matin, et même pendant la nuit, l'image de ma bienfaitrice se plaçait devant mes yeux, et toutes les forces de mon âme semblaient s'être concentrées sur cette seule pensée.

Cette distraction singulière et le regard incertain de mes yeux étaient considérés par mes parents comme de fâcheux symptômes, et ils ne doutaient pas que ma raison ne fût menacée d'une faiblesse incurable.

Plus d'une fois, quand ils exprimaient cette crainte, je m'efforçai de leur faire comprendre qu'ils se trompaient; mais alors je criais et je hurlais comme auparavant. Cela ne faisait qu'augmenter leur peine; et, comme mes propres cris m'étaient désagréables maintenant, je pris en aversion ces inutiles efforts pour me faire comprendre par la parole.

Tout se passa entre mes parents et moi de la même façon qu'avant la visite de madame Pavelyn. Bientôt on ne s'occupa presque plus de moi; et, pour épargner autant que possible à mon père la vue pénible de son fils innocent, ma mère m'envoyait à la prairie avec les vaches pendant des journées entières.

Là, dans une solitude complète, je pouvais réfléchir et rêver depuis l'aube du jour jusqu'à ce que la nuit tombante me rappelât à la maison. Mais je ne passais pas mes journées dans l'oisiveté, ma bienfaitrice m'avait dit deux choses: «Apprenez bien vite à parler, et faites-moi encore des figures.»

Ce dernier vœu, je pouvais facilement l'accomplir; mais le premier! apprendre à parler!

Son désir était une loi dont l'inflexibilité m'effrayait et à laquelle, pourtant, je voulais obéir, dût ma gorge se déchirer sous mes efforts.

Pendant deux longs mois, je m'efforçai constamment de répéter encore une fois son nom; je faisais toutes sortes de grimaces, je contractais mes lèvres, je me remplissais la bouche de petits morceaux de bois, je tirais rudement ma langue rebelle; mais quoique la sueur perlât sur mon front, son nom chéri ne voulut point sortir de mon gosier, ni distinctement, ni plus ou moins mal articulé.--Chose étonnante, j'entendais bien, et je pouvais même juger de la justesse et de la valeur des sons produits; il n'y avait aucun mouvement de la voix humaine que je fusse incapable d'exécuter quelquefois par hasard, aucune lettre que je ne pusse prononcer. Mais on eût dit que les nerfs de l'appareil vocal s'étaient brouillés en moi, et ne pouvaient obéir à ma volonté. Quand je voulais prononcer une lettre ou un mot, il me venait d'autres sons aux lèvres. Et quoique je me préparasse souvent pendant des heures entières avant de pousser un son, avec la certitude que, cette fois, du moins, ma voix ne tromperait pas mes efforts, chaque fois j'étais frappé de la même déception amère.

Je n'exagère point en vous disant que cent fois j'ai versé des larmes, que je me suis arraché les cheveux, et que je me suis roulé convulsivement par terre avec un désespoir et une rage qui ressemblaient, en effet, à la folie la plus complète.

Peu à peu, il me fallut reconnaître mon impuissance et perdre décidément tout espoir d'apprendre à parler. Alors je devins triste, découragé et languissant. Le sentiment de fierté qu'avait fait naître en moi la compassion de Rose m'avait fait croire un instant que j'aurais la force de me tirer de l'abaissement. Cette consolante, cette radieuse perspective s'était refermée devant mes yeux. Un nuage sombre avait voilé l'étoile scintillante qui éclairait mon avenir. Je resterais éternellement le muet innocent, la malheureuse créature qui ne pouvait pas même exprimer sa reconnaissance à ceux qui la plaignaient.

Je restai près d'un mois anéanti par cette effroyable conviction. Enfin, lorsque la dernière étincelle d'espérance fut éteinte en moi, j'acceptai mon triste sort avec résignation, et un peu de paix rentra dans mon âme.

Alors je recommençai à tailler des figurines de bois de saule, mais non plus par orgueil, ni avec l'espoir de me distinguer en quelque point des autres enfants; non, je n'étais mû que par un sentiment passif de reconnaissance et de devoir. Je savais que mon travail serait agréable à la charitable petite demoiselle; c'était là le seul mobile de mon activité.

En peu de temps, j'avais fabriqué un certain nombre de statuettes. Il y avait des figurines que je désignais sous le nom de vaches, de chevaux, de moutons et de porcs, quoiqu'elles ressemblassent toutes singulièrement les unes aux autres; il y avait aussi des maisons, des églises, des oiseaux et des hommes; mais ce qui me plaisait le mieux, ce que je regardais avec complaisance, c'était une figure de garde champêtre, avec son grand chapeau sur la tête et son sabre reluisant dans la main.

J'avais, après beaucoup d'instances, obtenu de ma mère la clef d'un tiroir de notre commode. J'y serrai mes petits chefs-d'œuvre, pour ne les en retirer qu'au moment où Rose reviendrait à Bodeghem. Personne ne pouvait voir ces produits de mon art. Elle seule, pour qui je les avais faits, devait les recevoir de mes mains avant que personne les eût touchés.

Ainsi les mois se passèrent, ainsi vint l'hiver qui devait précéder son retour.

Vers la nouvelle année, ma mère devait aller à la ville payer le terme échu de notre fermage. A force de prières et de supplications, je la décidai à prendre avec elle la figurine du garde champêtre, et à me promettre qu'elle la donnerait à la petite fille de notre propriétaire.

Durant l'absence de ma mère, je fus étrangement agité: je courais autour de la maison et dans les champs, poussé par une grande inquiétude. Que dirait Rose de mon ouvrage? Sourirait-elle, et serait-elle contente de mon envoi? Dans tous les cas, ma mère lui parlerait de moi, et, de son côté, elle dirait quelque chose à mon adresse. Il me semblait, dans mon attente anxieuse, que j'entendais Rose prononcer mon nom;--car ce ne pouvait être une autre voix que la sienne, ce timbre argentin qui résonnait au fond de mon âme, et me faisait tressaillir et regarder autour de moi, comme si je l'entendais murmurer d'une voix compatissante: «Pauvre petit Léon!»

Dans l'après-midi, j'étais sur la chaussée, à plus d'une demi-lieue de notre demeure, pour voir si ma mère ne revenait pas encore. Dès que je l'aperçus, je courus à sa rencontre, et lui demandai, les bras tendus et les yeux étincelants, comment on avait reçu là-bas mon petit garde champêtre.

M. Pavelyn avait examiné la statuette avec curiosité, et en avait ri de bon cœur; Rose s'était montrée satisfaite et m'avait fait remercier de mon cadeau; elle avait ajouté qu'au printemps prochain, elle viendrait au château avec ses parents, et qu'elle serait heureuse d'avoir beaucoup de ces petites figures pour s'en amuser.

Ma joie était inexprimable; emporté par mon émotion, je me mis à sauter et à crier comme je le faisais autrefois....

Quelques paroles de ma mère me calmèrent subitement, et firent tomber toute ma joie. Rose avait demandé si le pauvre Léon ne savait pas encore parler. Cette question me rappela au sentiment de mon impuissance et à la conscience de mon malheur.

Hélas! la bonne Rose m'avait dit: «Vous devez apprendre à parler»; et moi, pauvre déshérité de ce monde, j'étais toujours aussi muet que lors de sa visite chez nous. J'eusse sacrifié la moitié de ma vie pour pouvoir accomplir son ordre charitable; mais il ne m'était pas donné de lui offrir cette preuve de ma gratitude.

Je courbai la tête, et marchai silencieusement dans le sentier sablonneux, tenant ma mère par la main, et, bien que, pour relever mon courage, elle me racontât beaucoup d'autres choses de la gentille petite demoiselle, elle ne parvint pas à me consoler.

IV

Les gelées avaient cessé, et le dégel avait fait disparaître la neige de nos campagnes. Le printemps allait venir, et, avec lui, l'angélique créature qui, depuis sept mois, vivait dans toutes mes pensées.

Dans mon impatience, je me promenais tous les matins par les bois et les chemins pour voir si les plantes printanières ne donnaient pas encore signe de réveil. J'épiais les bourgeons des aunes et des coudriers qui devaient germer sous les premiers rayons du soleil rajeuni; j'attendais avec un désir impatient la première feuille de l'anémone des bois, qui se montre avant toutes les autres au pied des jeunes chênes; je suivais du regard les oiseaux, pour découvrir dans leur bec le fétu de paille, gage de leur confiance dans le retour du beau temps.

Après beaucoup de nuits froides, l'air devint plus doux, et, à ma grande joie, je remarquai les signes de plus en plus sensibles du réveil de la nature. Bientôt les violettes parfumèrent la berge des fossés du côté du midi: les boutons d'or dorèrent la prairie, et des milliers de pâquerettes firent briller leurs étoiles d'argent sur le velours de l'herbe tendre. Puis fleurirent l'épine noire, le fraisier et la lychnide. Les arbres et les arbrisseaux déployaient petit à petit leur feuillage, et le seringat montrait déjà les boutons des touffes de fleurs blanches qui devaient remplir de leur doux parfum la fraîche atmosphère du mois de mai.

Le moment si longtemps attendu n'était donc plus loin; chaque jour, Rose pouvait quitter la ville et venir demeurer au château; car il faisait un temps doux et un clair soleil qui invitaient irrésistiblement à s'aller promener aux champs.

Pauvre insensé que j'étais! au lieu de sentir ma joie redoubler, je sentais, au contraire, mon courage tomber et une inquiétude secrète descendre dans mon cœur, à mesure que le moment désiré approchait.

Elle me demanderait: «Ne savez-vous pas encore parler»? et moi, le rouge de la honte au front, le cœur plein de dépit et de chagrin, il me faudrait lui répondre par signes que j'étais muet comme auparavant. Une fois que cette idée naquit en moi, ma crainte augmenta rapidement et dans des proportions insensées, parce que rien ne venait la combattre. Je pâlissais quelquefois tout à coup, quand mon esprit agité faisait surgir devant mes yeux l'image de la petite Rose; je tremblais en entendant tomber de ses lèvres la fatale question: «Ne savez-vous pas encore parler»?

Je redevins triste, solitaire, et plongé dans de pénibles rêveries.

Jusqu'à ce moment, je m'étais appliqué avec ardeur à tailler des figurines. Comme mon tiroir en était plein depuis longtemps, j'avais donné les moins réussies à mes sœurs, et j'en avais fait de nouvelles, et de meilleures, à mon avis.

Mais, en ce moment, mon découragement allait si loin, que je n'avais plus ni la force ni l'envie de poursuivre mon travail, et que, pendant plus de deux semaines, je gardai dans ma poche la clef du tiroir, sans y toucher.

Ce fut bien pis encore lorsque mon père, revenant un lundi du marché, nous annonça que, le samedi suivant, M. Pavelyn, sa femme et sa petite fille viendraient au château. Dès ce moment, on eût dit qu'un mal secret me travaillait les nerfs. Il m'arrivait de pâlir et de frissonner vingt fois en une heure, sans cause apparente. Ma mère me croyait malade, et elle me faisait de la tisane avec des herbes du printemps qui sont bonnes contre la fièvre. Je buvais le remède sans dire la cause de ma singulière agitation; mais, dès que je le pouvais, je courais bien loin de la maison, et je me cachais dans les bois, comme si cette solitude pouvait me délivrer de cette terrible question: «Ne savez-vous pas encore parler?» qui raisonnait sans cesse à mon oreille, et me poursuivait comme une accusation.

Je ne sais comment expliquer cela; mais, tout en redoutant l'arrivée de Rose beaucoup plus que je ne la désirais, tout en me réfugiant dans les bois pour n'être pas présent lors de sa visite chez nous, je me sentais entraîné, malgré moi, dans les environs du château et dans le chemin qu'elle devait suivre pour venir à notre ferme. Il est bien vrai qu'après quelques instants je m'enfuyais; mais chaque fois, je revenais à la même place, presque sans en avoir conscience.

Un certain jour--c'était le 20 mai de l'année 1806--j'avais erré dans les bois depuis l'aube du jour, et j'étais arrivé enfin dans l'avenue du château. Après avoir regardé longtemps les bâtiments, derrière les bosquets de seringats, je m'étais retourné; j'avais appuyé ma tête entre un tronc d'arbre, et je regardais la terre, plongé dans de douloureuses réflexions.

Je ne sais pas combien je restai de temps ainsi; mais je fus réveillé tout à coup par le son argentin d'une voix qui criait de loin avec un accent de joie:

--Léon! Léon!

C'était la voix de Rose, la même voix qui me parlait toujours dans mes rêves. Aussi, je ne m'empressais pas de tourner la tête, car je croyais à une nouvelle illusion de mes sens.

Je fus saisi d'un tremblement violent. Je vis Rose, Rose elle-même, qui, entre un beau monsieur et une belle dame, et suivie d'une bonne, sortait du jardin da château et entrait dans l'avenue.

Elle tirait le monsieur par la main pour courir vers moi; mais le monsieur, qui était son père, la retint jusqu'au moment où elle ne fut plus qu'à quatre ou cinq pas de moi; alors il ne put contenir plus longtemps l'impatience de sa fille.--Elle bondit en avant, et saisit ma main tremblante; j'étais blême, et je voyais déjà avec inquiétude sortir de ses lèvres la question; si redoutée.

En effet, ses premiers mots furent:

--Eh bien, Léon, savez-vous parler?

Je laissai tomber ma tête sur ma poitrine, et mes larmes silencieuses lui apprirent que j'étais muet comme auparavant.

--Pauvre Léon! dit l'excellente enfant. Il ne faut pas pleurer pour cela.... Prenez courage; l'année dernière, vous avez su prononcer mon nom. Vous apprendrez à parler petit à petit.

Dans l'intervalle, ses parents s'étaient rapprochés de nous. Son père mit sa main sur ma tête et me força, par un doux mouvement, à lever les yeux vers lui. Il dit avec un accent plein de bienveillance:

--C'est donc là le petit garçon du sabotier qui t'a donné le petit curé et le petit garde champêtre? De beaux yeux, des cheveux superbes: c'est un joli enfant.--Et tu ne sais point parler du tout? me demanda-t-il. Un garçon adroit et leste comme toi serait muet et resterait muet? Ce serait certainement un grand malheur.... Et pourquoi pleures-tu, petit? Quelqu'un t'a-t-il fait du mal?

--Non, mon père, il pleure, parce qu'il ne sait pas parler, dit la petite demoiselle en soupirant.

--Eh bien, puisqu'il entend et qu'il a pu prononcer ton nom, il ne doit pas lui être impossible d'apprendre à parler. Si l'on voulait se donner un peu de peine.... Mais ces enfants de paysans, on les laisse courir à l'abandon, et, par eux-mêmes, ils n'apprécient pas la valeur de la parole.

En entendant ces mots, je ne pus me retenir davantage; l'accusation qu'ils contenaient me blessa cruellement. J'essayai, par toutes sortes de gestes et de cris inarticulés, de démontrer au père de Rose que la bonne volonté ne m'avait pas manqué, et que, pendant des mois, j'avais fait vraiment tous mes efforts pour répéter encore une fois le nom de sa fille.

Il me regarda avec étonnement, mais avec une bienveillance évidente; mes yeux étincelaient; mes mouvements étaient pleins d'énergie, et j'expliquai, par des signes intelligibles, que je me laisserais volontiers couper le bras gauche en échange du don de la parole. Il me prit les mains, comprima mes gestes et m'obligea à me tenir tranquille; puis je l'entendis qui disait à la dame:

--Malheureux petit garçon, n'est-ce pas? C'est un bel enfant, et bien intéressant! Et la femme Wolvenaer prétend qu'il y a quelque chose de dérangé dans sa cervelle? Non, non, elle se trompe assurément. Cet enfant n'est pas idiot du tout; au contraire, il a l'esprit net et éveillé.

Le regard que mes yeux lancèrent au père de Rose rayonnait sans doute d'une reconnaissance bien sincère, car je remarquai que le compatissant monsieur en fut profondément touché.

Je me sentais tout à fait consolé, et plein d'un nouveau courage, et je me disposais à exprimer ma gratitude par de nouveaux signes; mais Rose avait repris ma main et me demanda si j'avais taillé des statuettes pour elle.

Je comptai rapidement sur mes doigts, j'ouvris les bras tout grands et je tournai ma clef sous ses yeux, pour lui faire comprendre que j'en avais sculpté beaucoup, tout un tas, et qu'elles étaient à la maison enfermées dans une armoire.

Rose, en proie à une vive curiosité, pria instamment ses parents de se hâter, pour qu'elle pût voir plus tôt les petites figures.

Ses parents cédèrent à son désir; quelques instants après, M. Pavelyn entrait avec sa famille dans notre humble demeure.

Sans faire attention aux saluts et aux cérémonies de mes parents, je m'élançai vers la commode; je tirai le tiroir qui renfermait mon travail de six mois, et je me mis à étaler toutes mes figurines sur notre grande table.

Je les arrangeai les unes à la suite des autres, processionnellement, comme une caravane d'hommes et de bêtes en voyage. Il y en avait tant, que le cortège finit par couvrir toute la table, et qu'il ne resta plus de place pour mes petites maisons et mes églises.

Un étonnement croissant se lisait dans les yeux de la petite demoiselle, et, lorsqu'elle put embrasser d'un seul coup d'œil toute cette richesse et que je lui fis signe que tout cela lui appartenait, elle se mit abattre des mains et à sauter de joie. Cette joie me rendit extrêmement heureux et me fit croire que j'avais fait des choses réellement admirables, puisque j'avais atteint si complètement le but de mes efforts.

J'expliquai longuement à Rose, par toute sorte de mines et de gestes, ce que représentait chacune de mes petites figures. Je poussais les vaches sur la table, je faisais galoper les chevaux, je remplissais l'office du berger rassemblant ses moutons et les ramenant à l'étable, je plaçais les oiseaux les uns après les autres sur le faîte des maisons et le clocher des églises, comme s'ils s'y fussent perchés de leur propre vol.