Chapter 2
Je, m'approchai de l'endroit désigné et je regardai avec étonnement dans le petit enclos. Je cherchai vainement une pierre ou un signe quelconque qui m'apprît le nom de cette morte tant regrettée. Rien que des fleurs, mais des fleurs si belles, si rares, et assorties avec un sentiment si profond de la forme et de la couleur, que la main d'un amant pouvait seule atteindre à ce degré d'harmonie. Pour moi, il était indubitable que l'ermite--si réellement un ermite veillait sur la tombe--devait être jeune et bercé encore par les plus douces illusions de la vie. Mais, en regardant le banc de bois aminci par l'usage, je commençai à revenir de ma première idée.
--Depuis combien de temps ce banc est-il là? demandai-je au vieillard.
--Depuis quarante ans.
--C'est assurément l'ermite qui l'a usé ainsi en s'y asseyant ou s'y agenouillant pour prier?
--C'est l'ermite, répondit mon guide.
--Mais cela dépasse les forces humaines! m'écriai-je avec admiration. S'asseoir pendant, quarante ans près d'une tombe! Si c'est de l'amour, quel sentiment profond, immense, infini! Le sacrifice, le dévouement, la fusion d'une âme qui vit sur la terre avec une âme qui habite déjà le ciel! On pourrait appeler cela de i'idolâtrie, si cette aspiration vers le ciel n'attestait pas une foi robuste en la bonté divine et dans la félicité d'un avenir sans fin. Vivre pour une morte et avec une morte!
--Elle n'est pas morte, murmura le vieillard.
--Pas morte? répétai-je. Quels mystères, quels prodiges cachent donc ces fleurs?
--Vous feignez de ne pas me comprendre, monsieur, dit le vieillard avec un accent calme et profond; votre cœur m'a pourtant si bien compris! Morte? Mais pendant que je vous parle, je la vois, elle me sourit, j'entends sa voix; elle me crie du milieu de ses fleurs; «Le temps devient court: j'attends, j'attends!»
--Elle vous attend! m'écriai-je avec stupeur. Est-ce donc vous qui avez usé ainsi ce banc de bois?
--Nul autre que moi.
--L'ermite?...
--Est le vieillard que le hasard vous a donné pour guide, le sculpteur dont vous avez porté l'albâtre, sans savoir quel souvenir sacré il y taillera.... Mais venez avec moi, ne me demandez plus rien. Voyez là, derrière le mur du cimetière, c'est ma demeure; suivez-moi, je vous dirai des choses que nul autre que vous n'a jamais sues aussi bien que vous allez les savoir.
Je me laissai conduire hors du cimetière, sans rien dire. Chemin faisant, le vieillard reprit:
--Depuis que ce tombeau de fer est là, je n'ai jamais épanché les sentiments de mon cœur dans le sein de personne. Je vous aime parce que, dans vos ouvrages, je vous ai trouvé capable de comprendre une vie que les autres nomment une longue folie. Mon passage sur la terre touche à sa fin: un pressentiment secret me dit que je la verrai bientôt autrement que par le souvenir. Recevez la confidence de ce que j'ai espéré et souffert, et, lorsque je reposerai à côté d'elle dans le tombeau, racontez alors mon humble et triste vie, si vous croyez qu'elle vaille la peine d'être écrite.
Il s'arrêta derrière le mur du cimetière et sonna à la porte d'une maison à façade blanche, dont les fenêtres étaient fermées par des volets verts. Une vieille servante ouvrit, et, pendant que nous entrions, le vieillard dit:
--Catherine, voici un ami qui dînera avec moi. Mettez un second couvert.
La servante s'éloigna sans mot dire.
Je voulus m'excuser de l'embarras que ma présence causait au vieillard et à sa vieille servante; mais il me prit la main et me conduisit au fond de sa maison, dans une grande chambre qui prenait jour sur un vaste jardin tout émaillé de fleurs. L'aspect de cette chambre m'étonna. J'aurais pu me croire transporté par enchantement dans une salle d'étude de l'Académie d'Anvers, car elle contenait une multitude d'objets que j'avais eus plus d'une fois entre les mains, ou dont j'avais vu les pareils des centaines de fois.
--Jetez un rapide coup d'œil sur ces objets, me dit le vieillard. Ils jouent tous un rôle plus ou moins important dans l'histoire que je vais vous raconter; mais ne me demandez pas maintenant une explication à leur sujet. Ce serait du temps perdu, et cela m'obligerait à des répétitions fastidieuses.
Pourtant, je n'avais jamais vu ce que mon hôte me montra tout d'abord, et je n'y pus trouver aucune signification. Sur une table se trouvaient toutes sortes de figures informes de chiens, de vaches, d'oiseaux, de chevaux et d'autres animaux, très-grossièrement taillés au couteau dans du bois blanc. Sur un morceau de velours bleu s'étalaient deux ou trois figures assez rares, à côté d'une de ces boîtes d'opale où les femmes mettent des pastilles de menthe ou des dragées de citron. On y voyait aussi un couteau à manche de nacre, et plusieurs médailles d'or et d'argent avec des rubans verts fanés.
En faisant le tour de la chambre, je vis successivement le long des murs toutes les _études_ ordinaires des jeunes élèves de l'académie d'Anvers: des nez, des oreilles, des mains, des têtes, puis des figures entières; plus loin, tout cela se trouvait reproduit en terre glaise séchée, puis aussi en plâtre.
Je ne vis qu'une seule composition caractéristique; au bout de cette chambre. L'artiste y attachait sans doute beaucoup de prix, car il l'avait enfermée dans une armoire vitrée pour la garder de la poussière et de l'humidité. C'était un groupe en plâtre représentant une jeune femme qui pose la main gauche sur la tête d'un enfant; tandis que l'autre, étendue en avant, semble montrer à cet enfant la route de l'avenir. Dans le sourire protecteur de la femme, et dans l'expression reconnaissante des traits de l'enfant, il y avait un sentiment profond et presque mystérieux qui m'émut et me fit rêver.
Après avoir regardé quelque temps en silence cette œuvre singulière, je dis à mon hôte:
--Cette statue n'est pas une création de fantaisie, quoiqu'elle ne soit pas conçue non plus d'après les règles classiques. La nature seule a été le modèle de l'artiste. N'est-il pas vrai, monsieur, cette femme a vécu?
--Elle a vécu, répéta le vieillard avec un soupir dont le son étrange me surprit.
--Quoi! m'écriai-je, je vois l'image de la femme qui repose...?
--Qui repose sous la tombe de fer;
--Elle était donc belle?
--Belle comme le rêve éternel des poètes.
Je me tus, craignant d'attrister le vieillard par mes questions indiscrètes.
Il alla au fond de la chambre, ouvrit une grande porta et dit:
--Jusqu'à présent vous n'avez vu que les études de l'élève: souvenirs qui font ma vie, pourtant: Entrez, vous pourrez juger aussi l'artiste. Ce serait une véritable joie pour lui si ses œuvres pouvaient lui assurer votre approbation ou du moins votre sympathie.
La salle où il me fit entrer était éclairée par le haut un grand nombre de statues de marbre et d'albâtre dont la vue me frappa d'admiration au premier coup d'œil.
Toutes ces œuvres étaient évidemment l'expression d'une même pensée reproduite sous des formes diverses. Il n'y en avait aucune qui ne parlât de la mort et de la résurrection à une vie meilleure. C'était un ange aux ailes déployées qui portait vers sa céleste patrie une jeune fille endormie;--c'était le génie de l'immortalité ouvrant une tombe et montrant à l'âme réveillée le chemin de la lumière;--c'était cette même jeune fille se dressant à moitié hors d'une tombe, et étendant les mains avec un sourire de désir, comme si elle appelait quelqu'un;--c'était un jeune garçon agenouillé sur une pierre tumulaire, et tenant embrassée une ancre symbolique;--c'était l'oiseau Phénix, s'élevant avec des forces nouvelles du bûcher qui a consumé sa dépouille vieillie;--c'étaient enfin beaucoup de figures représentant sous une forme saisissante l'image de la vie future après la mort.
Toutes ces compositions respiraient la sincérité profonde du sentiment de leur auteur, et semblaient vivre, non point par la perfection de leur forme corporelle, mais par quelque chose de plus élevé, par l'empreinte de l'âme que l'artiste avait imprimée dans toutes les parties de son œuvre, en y versant un reflet de sa propre âme. Les formes des statues étaient à la vérité grêles et maigres, mais il y avait dans l'ensemble de ces créations une expression de pensée si parfaite, des proportions si harmonieuses, tant de naturel et néanmoins tant de poésie, qu'en les regardant je me sentis comme transporté dans un monde de pensées mystiques et presque surhumaines.
--Que tout cela est beau! m'écriai-je enthousiasmé. Monsieur, vous ne devez pas tenir plus longtemps cachés ces chefs-d'œuvre sublimes. Enrichissez d'un nom illustre le livre d'or de votre patrie, ajoutez un brillant fleuron à sa couronne artistique!
Il sourit à mon exclamation; l'impression favorable que son talent avait produite sur moi parut lui faire plaisir; mais une sorte de raillerie ironique brillait dans son regard, comme pour me taxer d'exagération.
--Je dis la vérité, croyez-moi, repris-je. Exposez vos ouvrages, et un cri d'admiration s'élèvera de la foule des artistes. S'ils ont été égarés autrefois par l'admiration exclusive des formes extérieures, il y a aujourd'hui une grande tendance vers des idées moins plastiques; l'art se tourne vers l'expression des pensées, des sentiments et des plus nobles aspirations de l'homme. Non, non, ne privez pas l'école flamande de si parfaits modèles.
Le vieillard avait courbé la tête et murmurait en se parlant à lui-même:
--Livrer en pâture à la foule mes souvenirs, tous les battements de mon cœur? Permettre à la malveillance de soulever le voile de ma vie, et appeler la raillerie sur tout ce qui est sacré pour moi?...
En ce moment, la vieille servante ouvrit la porte et annonça que le dîner était servi.
--Venez, monsieur, me dit le sculpteur, visiblement satisfait de cette interruption. La table de l'ermite ne vous offrira pas de mets recherchés; mais il y en aura assez pour restaurer les forces d'un homme qui, comme vous, aime la vie de campagne.
Nous nous mîmes à table, nous mangeâmes assez rapidement deux ou trois bons plats, auxquels je fis honneur, d'autant plus que la présence de la servante m'empêchait de parler de ce qui occupait mon esprit.
Après le repas, le vieillard me conduisit dans une serre assez spacieuse. Je sus ainsi d'où venaient les fleurs exotiques et rares qui croissaient sur la tombe de fer.
Après avoir traversé cette, serre, nous entrâmes dans un jardin délicieux, émaillé de mille fleurs charmantes; ce qui me fit dire en riant que bien des gens voudraient être ermites dans un pareil ermitage.
Mais le vieillard, sans répondre à ma, plaisanterie, me conduisit sous un berceau de clématite et de chèvre feuille, s'assit sur un banc, me montra une place à côté de lui et dit:
--Vous logerez chez moi.... Pas d'excuses; mon histoire est plus longue que vous ne croyez. Si vous voulez la connaître tout entière, il faut vous soumettre à cette nécessité. Ce n'est pas une gêne pour moi; la servante a déjà reçu l'ordre de préparer votre chambre. Vous n'en dormirez pas plus mal qu'à l'_Aigle_, où vous aviez l'intention de passer la nuit. C'est donc convenu; vous serez l'hôte de l'ermite. Armez-vous de patience, et pardonnez à un vieillard, qui ne vit que par ses souvenirs, s'il vous raconte parfois des particularités ou des sensations puériles qui n'ont d'importance que pour lui seul. En un mot, souffrez que mon récit me fasse revivre encore une fois dans le passé. Après cette prière, je commence mon histoire sans autre préambule.
II
À un quart de lieue d'ici, près d'un clair ruisseau, s'élève une toute petite ferme nommée la _Maison d'eau_ et entourée de bois et de prairies.
Elle était habitée, il y a cinquante ans, par maître Wolvenaer, un sabotier connu des boutiquiers de la ville pour les jolies chaussures de bois qu'il savait tailler. Son état, lui procurait, à la sueur de son front, assez de bénéfices pour subvenir aux besoins d'une nombreuse famille; car il n'avait pas moins de six enfants, encore tous en bas âge.
Comme il tenait en fermage un petit lopin de terre, et que sa femme vaquait le plus souvent aux travaux des champs, il y avait dans la maison, du sabotier une sorte de bien-être ou du moins d'aisance.
Assurément le laborieux artisan eût été tout à fait heureux si une cause incessante de tristesse n'avait assombri son horizon. Parmi ses six enfants, il y en avait un,--un garçon de onze ans,--qui se faisait remarquer par une beauté extraordinaire. Il avait des cheveux noirs bouclés, des yeux bruns étincelants, et des traits d'une remarquable pureté.... Mais le pauvre enfant ne savait point parler. Dans les premiers mois de sa naissance, il était tombé de son berceau la tête en avant. Il avait eu des convulsions affreuses, et lutté longtemps contre la mort. On crut que dans cet accident la langue avait été frappée de paralysie; car, quoiqu'il ne pût articuler aucun son distinct, il entendait cependant fort bien.
Le sabotier était mon père; l'enfant muet n'était autre que moi qui vous parle en ce moment.
Mon père m'aimait et me plaignait de tout son cœur. Souvent, quand je me tenais en silence à côté de son établi, il interrompait tout à coup son travail et fixait sur moi un regard profond plein de tristesse et de pitié. Alors je l'embrassais avec reconnaissance, et je tâchais de le consoler par gestes de mon malheureux sort. Mais, au lieu d'adoucir son chagrin, le plus souvent mes caresses ne réussissaient qu'à le faire pleurer. En effet, je faisais des efforts surhumains pour parler; mais il n'entendait sortir de ma gorge que des cris rauques et perçants, des sons inarticulés et sauvages qui lui déchiraient l'âme. D'ailleurs, comme tous les muets, j'étais d'une sensibilité extrême, et mes moindres gestes, mes moindres mouvements pour exprimer ce que je pensais ou ce que j'éprouvais, étaient violents et exagérés comme ceux d'un insensé.
Mes parents se demandaient si l'accident dont j'avais été victime n'avait pas troublé mon cerveau: mes frères et sœurs me croyaient _innocent_, c'est-à-dire à peu près idiot; les enfants du village avaient peur du petit sauvage de la Maison d'eau et m'appelaient le fou.
Si jeune que je fusse, j'étais profondément blessé d'être ainsi méconnu de tout le monde. Lorsque en menant paître nos vaches, j'étais assis solitaire, pendant de longues journées, au bord de la prairie, il m'arrivait parfois de pleurer amèrement pendant des heures entières; parce que je ne pouvais point parler, et que les autres enfants, avec qui j'eusse tant aimer de jouer, se moquaient de moi et m'évitaient à cause de mon infirmité! Je me sentais la force de prouver que je ne méritais pas le nom de fou; j'avais soif d'amitié, et même d'estime, et peut-être y avait-il en moi une sorte d'orgueil qui m'inspirait un désir maladif de me distinguer par l'une ou l'autre qualité.
Peut-être trouverait-on dans cette aspiration confuse de mon esprit la raison du travail singulier dont je m'occupais sans cesse. Jamais je n'allais à la prairie sans avoir dans ma poche quelques petits morceaux de saule. Je m'appliquais à y tailler avec mon couteau des images de bêtes et de gens, et souvent je restais des journées entières absorbé dans mon travail, la sueur au front. Si je réussissais, d'après mon idée, à tirer du bois une figure plus ou moins ressemblante, je sautais, je dansais et je riais comme si j'avais remporté quelque victoire; mais si, malgré mes efforts, aucune figure reconnaissable n'apparaissait sous mon couteau, je laissais tomber mon œuvre avec découragement, et je me tordais les bras de dépit et de chagrin.
Mon père, quand je lui montrais mes figures de bois, levait les épaules avec une triste compassion. La vanité singulière que je paraissais tirer de mes grossières et ridicules ébauches le chagrinait comme s'il eût vu une raison de plus pour douter de la clarté de mon intelligence.
Quant à moi, il me suffisait que ma mère sourit quelquefois à mon travail, que mes sœurs s'amusassent à jouer avec mes figures, et qu'aucun de mes deux frères, plus âgés que moi cependant, ne sût en faire autant.
Un jour, j'avais travaillé avec ardeur, depuis le matin jusque bien avant dans l'après-midi, à imiter la figure de notre vieux curé. Lorsque je regarde aujourd'hui ce pitoyable essai, il me ferait rougir de honte si un souvenir précieux et sacré pour moi n'y était attaché;--Mais alors il me sembla si bien réussi, que j'en fus transporté de joie et que, en ramenant les vaches à l'étable, je tirai au moins cent fois de ma poche l'informe figure pour l'admirer. Que le corps et les vêtements ressemblassent de près ou de loin à ceux du curé, ce n'était pas cela qui m'inquiétait; mais j'avais imité facilement son tricorne, et cela, du moins, était reconnaissable au premier coup d'œil.
De crainte que mes sœurs ne voulussent jouer avec ma petite statuette, je la tins cachée et ne la montrai pas en rentrant au logis.
Je m'assis dans un coin de la chambre, la main dans la poche, caressant mon chef-d'œuvre, et plongé dans de douces pensées.
Mon père était allé à la ville pour les affaires de son commerce; ma mère, mes frères et mes sœurs étaient à la maison et parlaient du propriétaire de notre ferme. Ils avaient appris qu'il était l'acquéreur du château de Bodeghem, et que ce jour même, il était venu au village dans une belle voiture pour visiter sa nouvelle propriété.
Ma mère parlait à voix basse, pour ne pas éveiller l'attention de l'innocent muet; car il ne savait que se taire et rester immobile, ou crier comme un possédé.
Pendant que ma mère causait de cette importante nouvelle, la porte s'ouvrit tout à coup, et une dame richement vêtue entra dans notre demeure, tenant à la main une petite demoiselle qui avait à peine une année de moins que moi.
Cette dame était la femme de notre propriétaire, et elle connaissait très-bien ma mère, pour avoir reçu plusieurs fois de ses mains le prix de son fermage. Aussi se mit-elle à lui parler familièrement de la maison de campagne que son mari venait d'acheter, ajoutant que désormais elle aurait plus d'une fois l'occasion, durant la belle saison, d'aller voir les gens qui habitaient les fermes que M. Pavelyn, son mari, possédait dans les environs.
Mes frères et sœurs écoutaient curieusement ce que disait cette dame.
Pour moi, j'avais sauté sur mes pieds, et je me tenais debout, comme frappé d'immobilité, devant la petite demoiselle. Mes membres tremblaient, mes yeux brillaient d'admiration, mon cœur battait violemment, et, pour la première fois de ma vie, l'émotion qui m'agitait ne se manifesta point par des cris sauvages.
L'apparition d'un ange, tel que je pouvais le concevoir d'après les descriptions de ma mère, ne m'eût pas plus profondément remué; car un ange ne pouvait être plus beau que cette enfant ne l'était à mes yeux. Son front et ses joues étaient blancs et polis comme l'albâtre. Ses petites lèvres étaient fraîches et vermeilles comme des feuilles de rose; ses yeux bleus et profonds comme l'azur du ciel pendant une claire journée d'été. Autour de l'ovale régulier de son joli visage, ses cheveux blonds, épais et soyeux, tombaient en boucles abondantes. Elle était vêtue de soie et de satin; elle avait un collier de corail, des bracelets d'or, et ses petits pieds étaient chaussés de souliers rouges.
Tout en elle m'étonnait et me frappait d'une admiration croissante, même sa pâleur, sa délicatesse maladive, car cette délicatesse même la fit passer à mes yeux pour une créature supérieure, d'une essence infiniment au-dessus de celle des robustes et gros enfants de notre village.
La petite fille me regarda pendant quelques minutes avec ses yeux bleus profonds, comme pour me demander l'explication de ma singulière attitude. Puis un sourire tranquille et doux entr'ouvrit ses lèvres. Ce sourire pénétra dans mon cœur comme un rayon de lumière et m'arracha un cri sauvage. Je sautai en arrière et levai les bras au ciel, comme si le sourire de la jeune fille était quelque chose de miraculeux qui me fit perdre l'esprit.
Mon cri étrange attira l'attention de la dame.
--Qu'a donc ce petit garçon? demanda-t-elle à ma mère.
--C'est notre petit Léon. Ne faites pas attention au bruit qu'il fait, madame Pavelyn. Il est muet et fait de vains efforts pour parler.
En achevant ces mots, elle porta le doigt à son front pour faire comprendre qu'il fallait m'excuser parce que je ne possédais pas tout mon bon sens, et que j'étais innocent.
Souvent déjà j'avais surpris des signes semblables faits par mon père ou ma mère, et je savais fort bien ce qu'ils voulaient dire. Cela m'avait toujours fait de la peine; mais, en ce moment, devant la créature angélique qui me regardait, cette pantomime humiliante me blessa comme si j'avais été frappé au cœur d'un coup de couteau. Aussi le son qui s'éleva de ma poitrine n'était pas un cri, c'était une plainte douce et profonde, une sorte de prière pour implorer la pitié. Je courbai la tête et me mis à pleurer.
--Un si joli petit garçon! c'est bien malheureux, vraiment, murmura la dame.
Et se tournant vers la petite demoiselle, elle ajouta:
--Rose, ce pauvre enfant est muet. Il aimerait tant parler! Mais c'est parce qu'il ne la peut pas qu'il pleure si amèrement. Donne-lui la main, Rose; une marque de pitié le consolera.
Encouragé par l'intérêt de la dame, je levai la tête. Je vis venir à moi la noble enfant, avec le même sourire enchanteur qui m'avait déjà si profondément ému.
Elle me prit la main, la serra et la caressa, tandis que sa bouche murmurait des paroles qui résonnaient à mes oreilles comme une musique céleste.
Je jetai sur mes frères et mes sœurs un regard de fierté; cette marque d'amitié que la petite demoiselle venait de me donner, me vengeait de leur dédain et avait rempli mon cœur de joie et de courage.
Assurément, la compatissante enfant sut lire dans mon regard étincelant l'expression d'une gratitude infinie; car elle me serra la main avec plus d'amitié et me dit d'un ton si doux, que je me mis à trembler de tous mes membres:
--Vous vous appelez Léon? C'est un joli nom. Ah! quel dommage que vous ne sachiez point parler!
L'émotion m'arracha quelques cris confus.
--Il ne faut pas crier ainsi, reprit-elle; cela est laid. N'apprendrez-vous jamais à parler, pauvre petit Léon? jamais?
Je ne savate pas ce qui se passait en moi, il me semblait qu'en ce moment je me fusse laissé couper la main pour pouvoir dire un mot un seul mot intelligible. Je fus pris d'une violente convulsion; mes membres se tordirent, mon visage devint bleu. Je ne criai pas, mais je fis un effort surhumain pour prononcer le nom charmant de celle qui, deux fois, avait dit le mien avec tant d'amitié.
Quelque chose se déchira dans ma gorge, et le nom de Rose! Rose! retentit par deux fois, clair et sonore, dans la chambre.
Épuisé par cet effort gigantesque, je me laissai tomber sur une chaise, et j'y restai étendu, le sourire du bonheur et de l'extase sur la figure.
--Oh! Dieu soit loué, mon fils a parlé! s'écria ma mère, les larmes aux yeux.
Elle accourut vers moi, me prit la main et me supplia de répéter encore une fois les mots que j'avais prononcés; mais je sentis bien, après de longs efforts infructueux, que je ne serais plus capable d'une si violente tension de mes forces.
Cependant j'étais enchanté du succès obtenu, et j'essayai de faire comprendre par signes que j'avais confiance et que j'espérais bien pouvoir apprendre à parler. Je ne cessais de montrer la jolie demoiselle, et je joignais les mains devant elle pour faire entendre que c'était à elle que je serais redevable de la parole, du bonheur de ma vie, et je la remerciai comme un ange envoyé de Dieu pour rapporter l'espoir et la délivrance.
Rose était visiblement touchée de ces marques de reconnaissance, et une joie sincère brillait dans ses yeux bleus. Sans doute il était doux à son cœur compatissant de croire que sa présence avait été un bienfait pour un pauvre enfant comme moi.