La tombe de fer

Chapter 18

Chapter 182,455 wordsPublic domain

--Et d'ailleurs, poursuivit Rose, ce mariage me permettrait de préserver ma mémoire de toute faiblesse dans votre cœur; car, Léon, je veux vivre dans vos pensées, sans avoir à lutter en vous contre des soins matériels. Si je devenais votre femme, vous consentiriez, n'est-ce pas, à recevoir de mes mains la dot qui vous donnerait les moyens d'être toujours fidèle à ma mémoire jusqu'au jour où sonnera l'heure de votre délivrance?

Je balbutiai quelques mots de gratitude et de bonheur; mais je lui objectai que ses parents s'accueilleraient pas avec plaisir cet étrange et triste désir.

Elle me répondit qu'elle en avait déjà parlé à sa mère, et qu'elle était convaincue que son père y consentirait avec joie. Elle ne voulait pas me forcer, cependant, et essaya de me démontrer que c'était un grand sacrifice qu'elle exigeait de moi; que, si mon esprit avait la moindre hésitation ou entrevoyait la plus légère objection, je ne devais point accepter sa proposition, m'enchaîner pour jamais à une femme qui reposerait peut-être bientôt sous la froide terre du cimetière; mais que, si ma tendresse était assez profonde et assez dévouée pour consacrer ma vie à une morte, elle me demandait mon consentement comme la plus grande preuve d'amour que je pusse lui donner.

Ému jusqu'aux larmes, je l'assurai que je n'avais jamais osé espérer tant de bonheur, et que la bénédiction du prêtre, en sanctifiant notre amour, m'apporterait une félicité inexprimable.

Elle me regarda jusqu'au fond des yeux avec l'éclat de l'exaltation sur le visage, et reprit:

--Maintenant, Léon, vous ne verrez plus sur mon visage aucune trace de chagrin. J'attendrai avec une joyeuse espérance le moment solennel de notre mariage; et si Dieu me laisse vivre jusque-là, vienne alors l'impuissante mort! Elle ne pourra ni m'effrayer ni m'attrister, car elle ne brisera rien, elle n'affaiblira rien, elle ne séparera rien.... Venez Léon, rentrons maintenant. Après le dîner, quand vous serez parti, je parlerai à mon père de notre union prochaine. Ciel! quel bonheur, quelle joie! Marcher ainsi au bras de mon fiancé, me sentir soutenue car celui qui sera mon époux avant peu!...

Nous rentrâmes. M. et madame Pavelyn virent avec étonnement le changement qui s'était opéré en Rose. Elle ne cessait pas de sourire, et se réjouissait avec ivresse, comme si la santé lui était revenue subitement.

À midi, lorsque je quittai le château pour rentrer chez mes parents, Rose m'adressa encore un clin d'œil pour me promettre que son vœu s'accomplirait infailliblement.

XXXIII

Rose avait, le jour même, parlé à ses parents de son désir d'être unie à moi par les liens du mariage. Son père, qui eût fait volontiers les plus grands sacrifices pour lui épargner le moindre chagrin, lui avait accordé sans aucune objection tout ce qu'elle désirait, et m'avait même supplié de ne pas refuser cette satisfaction à sa pauvre fille. Il espérait que la joie de voir s'accomplir ainsi son vœu le plus cher donnerait à Rose un nouveau courage et de nouvelles forces pour lutter victorieusement contre sa cruelle maladie.

Chose étrange, pourtant! Dès le lendemain matin, nous remarquâmes que l'état de Rose avait sensiblement empiré. Ses yeux avaient perdu leur éclat; ses lèvres étaient décolorées, et il y avait dans son regard vitreux quelque chose d'humide qui attestait un affaiblissement des forces vitales.

C'était donc vrai, ce que Rose m'avait dit plus d'une fois! L'amélioration que nous avions cru remarquer en elle n'était qu'une apparence trompeuse. Par un incroyable effort sur elle-même, elle avait rassemblé toutes les forces de son âme pour me rendre douce et familière l'idée de sa mort, et ce qu'il lui restait de cette force mourante, elle l'avait employé à nous faire consentir, ses parents et moi à son mariage.

Maintenant que ce but suprême était atteint, elle défaillait, et en une seule nuit la maladie avait repris toute se violence et se développait avec une rapidité nouvelle.

Rose, cependant, souriait et parlait gaiement. Aucune pensée triste ne jetait une ombre sur son visage; et, quoique son corps fût de plus en plus consumé par la maladie, son esprit restait calme, tranquille, et d'une étonnante vivacité.

Assurément, la certitude que Rose allait mourir ne m'effrayait plus, et je pouvais causer tranquillement avec elle, pendant des journées entières, de son départ pour une autre patrie; mais il arrivait cependant que la vue de sa pâleur cadavérique et sa toux douloureuse me faisaient frissonner malgré moi, et éveillaient en moi un sentiment de pénible compassion. Elle lisait au fond de mon cœur. Dès qu'une vague pensée d'angoisse ou de tristesse se glissait dans mon esprit, elle fixait ses yeux sur les miens avec une expression de doux reproche, et me rappelait au mépris de la mort corporelle, et à la foi la plus vive en la vie éternelle de l'âme.

M. et madame Pavelyn reconnaissaient avec la plus profonde douleur qu'ils s'étaient laissé abuser par une vaine espérance. Chaque fois qu'ils regardaient leur enfant et qu'ils voyaient, pour ainsi dire heure par heure, les progrès de la maladie, leurs larmes coulaient en abondance. Mais ils subirent insensiblement l'irrésistible influence de la confiance sans bornes de Rose et de l'inexplicable lucidité de son esprit; ils parurent enfin attendre avec une sorte de résignation la séparation fatale, et cessèrent de pleurer si amèrement.

Dans l'intervalle, les préparatifs de notre mariage furent achevés en grande hâte.

M. Pavelyn fit tout ce qui était en son pouvoir pour abréger autant que possible les formalités légales et religieuses; car, quoique Rose nous assurât qu'elle vivrait au moins assez longtemps pour atteindre le jour solennel, nous commencions à craindre que la mort ne vînt la frapper à l'improviste, avant que son dernier vœu fut rempli.

Rose voulait être belle ce jour-là, belle et gaie comme il convient à une épousée. Avec quelle joie enfantine elle nous parlait de la toilette que l'on était en train de lui faire à Anvers, des bijoux qui devaient parer ses bras et sa poitrine, et de la couronne de fleurs d'oranger qui ornerait sa tête.

Pauvre vierge, elle était comme un squelette vivant; elle ne pouvait plus se lever sans aide de son fauteuil; elle haletait péniblement pour aspirer dans ses poumons rétrécis un peu d'air frais; souvent une toux sifflante, un vrai râle menaçait de l'étouffer! il était visible que son corps souffrait d'atroces tortures... et cependant elle parlait avec une exaltation naïve de sa belle robe de noces et de sa blanche couronne de mariée!

Son mal s'aggrava si rapidement pendant les derniers jours qui devaient précéder notre mariage, que, ses parents et moi, nous étions convaincus, hélas! qu'elle n'atteindrait pas le moment souhaité!

En effet, depuis près d'une semaine, elle n'avait pu quitter son lit; son estomac refusait toute nourriture; elle gémissait péniblement, comme si sa dernière lutte contre la mort victorieuse avait commencé, et son sommeil était sans cessé troublé par une sueur nocturne, ce terrible signe que l'âme est en travail pour se dégager des liens du corps!

Qu'elle fut affreuse pour moi, la nuit qui devait faire place au jour solennel!

Rose mourrait-elle sans voir notre amour légitimé et sanctifié par la bénédiction du prêtre?

Devait-elle entreprendre l'éternel voyage accablée de tristesse et de crainte?

Ah! si le ciel en avait décidé ainsi, que son agonie serait terrible!--Car l'imperturbable quiétude et l'admirable courage qu'elle avait montrés n'avaient leur source que dans l'espoir que Dieu pardonnerait à l'épouse légitime la faiblesse de la pauvre jeune fille. Elle exhalait son dernier souffle, son cœur ne battait pour ainsi dire plus, la main de la mort s'étendait pesante sur sa poitrine....

Ces pensées, cette angoisse, ce désespoir passaient comme des spectres, devant mes yeux terrifiés, tandis que, dans ma cruelle insomnie, j'étais assis à côté de mon lit, arrosant de mes larmes le plancher de ma chambre. Le moindre bruit me faisait frissonner et me causait une terreur inexprimable. À chaque instant, je croyais entendre les pas d'un messager qui viendrait me dire:

--Elle est morte!

Enfin, quand le ciel s'éclaira des premières lueurs du matin, un domestique arriva.

J'épiais en tremblant les paroles sur ses lèvres, car je ne doutais pas qu'il ne vînt me broyer le cœur par l'affreuse nouvelle; mais, au contraire, je poussai un cri de joie insensé.... Rose vivait encore; elle allait mieux, même! Dieu, dans sa miséricorde, avait permis que le soleil qui devait éclairer notre hymen se levât encore pour elle!

Je m'apprêtai à la hâte pour la solennité avec un nouveau courage et une foi raffermie. Moi aussi, je devais être beau et paré comme un heureux époux. Rose l'avait voulu ainsi.

Il fallait me hâter; car, maintenant que le jour était venu, il n'y avait plus d'obstacle, et nous ne pouvions pas perdre un seul instant.

Peu après, j'étais en route pour le château, suivi de mes parents, et je montais dans la chambre de la malade, où notre union devait être célébrée.

Il y avait déjà beaucoup de personnes présentes; le maire et son secrétaire, le prêtre et son servant, les témoins et les amis.

Rose était assise dans un fauteuil à coussins. À mon apparition, elle me sourit avec une expression de béatitude céleste, en remerciant Dieu de lui avoir fait la grâce de triompher de la mort jusqu'à ce jour;--mais, moi, quoiqu'elle voulût m'arracher des paroles de joie, je ne pouvais parler, et je tenais mon regard fixé sur elle, avec une admiration stupide....

Je ne sais pas ce qui se passa en moi. Cette robe de noces, d'une blancheur immaculée, emblème de l'absence du corps matériel; cette couronne de mariée, blanche comme la neige, que mon imagination nimbait de rayons comme la couronne lumineuse d'une sainte; ces yeux, si vagues et si profonds, qu'ils semblaient me regarder du fond de l'éternité; la beauté mystique et surnaturelle de Rose en ce moment, égaraient mes sens. Ce n'était pas le corps de Rose qui était là, devant moi dans ce fauteuil; non, elle n'avait plus rien de terrestre: c'était son âme, son âme bienheureuse, qui était descendue du sein de Dieu pour remplir une promesse chère!

Quel devait être l'étonnement des assistants! Rose pénétra le trouble de mes sens, et se réjouit de me voir si plein d'espoir et de foi. Tandis que chacun se faisait violence pour ne pas pleurer, et que quelques-uns se détournaient pour cacher une larme furtive, nous nous souriions l'un à l'autre, comme si le ciel s'ouvrait à nos yeux, où brillaient le bonheur et le ravissement....

La voix du maire, qui s'était approché, tenant un écrit à la main, pour nous lire le texte de la loi, m'arracha violemment à ma douce extase. Rose, à qui mon exaltation avait prêté des forces suprêmes, se coucha sur ses coussins et écouta, la poitrine haletante et les yeux presque éteints, la voix du maire....

Enfin, lorsqu'on lui demanda si elle consentait à être ma femme, le oui fatal sortit encore clair et distinct de ses lèvres.... Mais alors elle ferma les yeux, et sa tête glissa, défaillante, sur l'appui du fauteuil....

Des cris de douleur et de pitié retentirent dans la chambre, des larmes jaillirent de tous les yeux? et chacun se précipita au secours de la mourante.

La garde-malade la prit dans ses bras et la coucha dans son lit.... J'attendais en tremblant l'annonce de sa mort. Hélas! nous étions bien mariés légitimement devant le monde; mais Dieu refuserait--il sa bénédiction à notre amour? La pauvre Rose devait-elle descendre dans la tombe sans cette dernière et suprême satisfaction?...

Mon épouvante m'avait trompé: la position horizontale qu'on venait de lui donner fit refluer vers le cœur de la malade le peu de sang qui circulait encore dans ses veines. Elle ouvrit bientôt les yeux, et dit au prêtre, par un signe, qu'elle était prête à faire entre ses mains le serment solennel.

Sans perdre de temps, le ministre du Seigneur commença à réciter sur nous les prières de l'Église. Il unit nos mains, nous fit jurer une fidélité éternelle; puis, d'un ton émouvant, qui résonna dans mon cœur comme une voix des cieux:

--Soyez bénis, dit-il: Dieu vous a inséparablement unis!

Un cri de triomphe souleva le sein de Rose. Elle m'attira vers elle, me pressa dans ses bras, et me dit dans ce premier et dernier embrassement:

--Mon noble ami, mon cher époux, maintenant j'ai vécu assez sur la terre. Je vais partir: la voix de Dieu m'appelle. Je suis heureuse. Adieu! pensez à moi, tenez votre promesse. Que l'espoir reste, la lumière de votre vie. Jusqu'à ce que l'époux et l'épouse puissent boire ensemble à la source de l'amour éternel.... Léon, Léon, adieu!

Elle parut prise d'une convulsion; je reculai, non pas de crainte, mais de respect pour le solennel mystère de la délivrance de l'âme qui allait s'accomplir.

Rose fit encore un mouvement; elle prit le crucifix placé sur son cœur, le porta à ses lèvres, leva au ciel ses yeux mourants, et demeura ainsi immobile....

Tandis que le prêtre murmurait les prières de l'Église sur la mourante, je tenais les yeux fixés sur elle comme en extase.

Ah! comme elle était belle, ce doux ange qui avait pour auréole une couronne de mariée! comme la béatitude, rayonnait sur ses traits souriants! Quel espoir, quelle foi, quelle élévation vers Dieu dans son regard immobile!

Je joignis les mains en frémissant de respect et d'admiration: la voix du prêtre résonnait dans le silence de la chambre.

--Priez, dit-il tristement, priez mes enfants; son âme est montée au ciel!

Tous tombèrent à genoux; je tombai devant le lit en levant les bras vers le souverain arbitre des destinées humaines, pour le remercier de sa bonté infinie.

CONCLUSION

J'étais resté deux jours et deux nuits dans la demeure du vieux sculpteur. Son long et triste récit avait plus d'une fois fait couler mes larmes; et avant même d'avoir entendu la fin de l'histoire de sa vie, une si profonde admiration s'était élevée en moi, que je ne pouvais plus le regarder sans être ému de vénération et de respect.

Au moment où j'allais partir, je serrai une dernière fois, avec une ardeur fébrile, les mains du vieillard, qui était pour moi la personnification vivante de l'espérance et de l'amour, et qui m'avait fait comprendre l'étonnante puissance du souvenir.

Mon chemin me conduisit à travers le cimetière: je m'arrêtai près de la tombe de fer, et je contemplai longtemps, oublieux de moi-même comme dans un rêve, ces fleurs aussi vivaces et aussi fraîches encore après quarante ans que la mémoire de celle dont elles ombrageaient les cendres....

Peu à peu, ma tête pencha plus profondément sur ma poitrine, et je répandis des larmes silencieuses sur la tombe de la douce Rose, la victime d'un amour chaste et infini....

Et, continuant ma route, je remerciai Dieu d'avoir donné à sa faible créature l'espérance qui ne meurt jamais, comme un ange gardien, et le souvenir toujours renaissant, comme une source intarissable de consolation et de force!

F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY.