La tombe de fer

Chapter 17

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Je remuais vainement les lèvres; aucun son ne sortait de ma bouche.... Un torrent de larmes s'échappa de mes yeux, et je me laissai tomber sur une chaise, anéanti et sans force, la tête cachée dans mes mains appuyées sur le bord de la table.

J'entendais la douce et faible voix de Rose m'adresser des paroles consolatrices; je sentais les bras de ma mère qui s'efforçaient de me faire lever la tête pour un tendre baiser. M. Pavelyn me serrait la main et tâchait de me tirer de la douleur où j'étais plongé par les témoignages de la plus vive affection; mais je restai insensible à tout, et ne répondis que par des sanglots, jusqu'au moment où Rose murmura à mon oreille avec l'accent de la plus ardente prière:

--Léon, merci pour vos larmes; mais ayez du moins pitié de ma pauvre mère. Vous lui déchirez cruellement le cœur! Pour l'amour de moi, montrez-vous courageux et rassuré sur mon sort!

Ces paroles ma rappelèrent un peu à moi-même; je fis un effort pour surmonter ma douleur, et je levai la tête. Tandis que des larmes silencieuses coulaient encore de mes yeux, j'essayai d'expliquer ma vive émotion par le sentiment de bonheur ineffable dont la vue de mes bienfaiteurs et de ma mère avait agité mon âme....

Mais Rose interrompit cette explication embarrassée, et dit en me montrant une chaise à côté d'elle:

--Venez, Léon, asseyez-vous à côté de moi. Je ne puis pas causer avec vous de si loin, cela me fatigue la poitrine.

Quand je lui eus obéi, elle me regarda avec un sourire radieux, et plongea dans mes yeux un regard d'une singulière profondeur. L'amour et le bonheur éclairaient son pâle visage; mais cette quiétude, cette joie, sur ses traits flétris, me frappèrent d'une angoisse nouvelle, et je penchai la tête sur ma poitrine.

--Cela vous fait beaucoup de peine de me voir malade, me dit-elle d'une voix calme et gaie. Ah! si vous n'étiez pas venu, je n'aurais peut-être pas eu la force ni le courage d'espérer une vie plus longue; mais, maintenant que vous voilà, je me sens déjà beaucoup mieux. Mon cœur bat plus librement; il y a quelque chose, un sentiment secret du retour de mes forces, qui me donne la certitude que j'échapperai à la consomption. Vous verrez: dès demain, je veux me promener au jardin avec vous et avec ma bonne mère; nous parlerons de notre enfance; nous évoquerons nos plus doux souvenirs; nous jouirons du beau temps, et nous admirerons la beauté de la bienfaisante nature. Ainsi j'oublierai ma maladie, je reprendrai des forces, et je reviendrai insensiblement à la santé. Oui, oui, Léon, j'en suis sûre; le bon Dieu vous a destiné à me rendre deux fois la vie. Votre vue seule suffit pour me guérir. Prenez donc courage, vous tous qui m'aimez si tendrement; car la lumière de la délivrance a lui pour moi.

Ces paroles, dites avec l'accent d'une ferme conviction, firent une profonde impression sur moi et sur ses parents. Je commençai à chanceler dans ma terrible croyance; le joyeux sourire qui éclaira mon visage trahit le doux espoir qui était descendu dans mon cœur.

Rose parla encore pendant quelque temps avec la même confiance exaltée, jusqu'à ce qu'elle ne vît plus de larmes dans les yeux de sa mère et qu'elle crût avoir effacé l'impression de mon désespoir. Alors elle se mit à m'interroger sur mon voyage, et voulut savoir avec les moindres détails, comment j'avais vécu pendant ma longue absence, et ce qui m'était arrivé.

Pour m'engager à en faire le récit circonstancié, elle prétendit qu'il n'y avait pas de meilleur moyen, pour guérir un malade, que de lui faire oublier sa maladie. Pendant que je parlais, elle m'interrompit souvent par de joyeuses observations et de fines reparties, et se montra si gaie, que je finis par croire que je m'étais effrayé à tort, et qu'il n'y avait aucune raison de désespérer d'une prompte guérison.

M. et madame Pavelyn écoutaient, les yeux brillants de bonheur; et il était visible qu'ils s'abandonnaient plus encore que moi à cette douce espérance.

Mon bienfaiteur prit part à la conversation; il fut extrêmement affectueux et me montra à différentes reprises que, malgré son chagrin, il n'avait cessé de m'aimer.

Comme j'étais arrivé à Bodeghem très-tard dans l'après-midi, le crépuscule du soir commençait déjà à obscurcir la clarté du jour, pendant que nous oubliions nos peines et nos inquiétudes dans une conversation pleine de charme et de consolation. Rose nous étonnait par sa vivacité, son courage et sa gaieté. Ses lèvres avaient repris leurs fraîches couleurs par la circulation d'un sang plus chaud; ses yeux brillaient de joie; il y avait dans ses paroles et dans ses gestes tant de liberté d'esprit et tant de force, qu'il ne restait plus en elle d'autres symptômes de maladie que l'extrême maigreur de ses joues et de ses membres.

En ce moment survint le docteur, qui venait faire sa visite habituelle. Lui aussi parut stupéfait du changement favorable qu'il remarqua sur la physionomie de Rose, et il secoua la tête en souriant.

Après m'avoir cordialement souhaité la bienvenue, comme à une vieille connaissance, il s'approcha de la malade et lui tâta le pouls pendant quelques minutes.

Puis il dit d'une voix qui trahissait une certaine inquiétude:

--Quelle agitation dans le sang! Cette force nouvelle est étonnante. Espérons; une réaction favorable va peut-être se déclarer; mais, si nous ne faisions pas cesser cette émotion trop vive, maintenant qu'il en est temps encore, elle pourrait devenir funeste. Mademoiselle Rose est très-fatiguée, quoiqu'elle n'en ait pas l'air. Il faut qu'elle prenne du repos. Ainsi, monsieur Léon, vous qui avez plus de force sur vous-même, quittez-la maintenant. Et vous, mademoiselle, remettez à demain le plaisir de causer avec lui. Alors vous serez probablement assez forte pour reprendre, sans vous fatiguer outre mesure, l'entretien que mon devoir m'oblige à faire cesser.

Nous avions tous la conviction que le docteur nous donnait un conseil très-sage; car, maintenant que notre attention était éveillée, nous ne pouvions méconnaître que Rose fût dans un état d'agitation extrême.

Ma mère prit pour prétexte que mon père, qui était allé dans un village voisin pour acheter du bois, serait probablement de retour à la maison, et que je ne pouvais lui laisser ignorer plus longtemps mon retour.

Rose me supplia à mains jointes de revenir la voir le lendemain de très-bonne heure. Ses yeux bleus faisaient rayonner sur moi un sourire d'une douceur céleste. M. Pavelyn me serra encore la main. Je marchai consolé et presque heureux, à côté de ma mère, vers notre demeure.

XXXI

Le lendemain, après une nuit agitée par des rêves pleins d'espoir et d'inquiétude, je me levai aux premières lueurs du matin; mais, si vif que fût mon désir d'être auprès de Rose, je restai avec mes parents pour leur parler de ma fuite et de ma position.

Je sentais, et ma mère me l'avait bien fait comprendre, que Rose avait été très-fatiguée, et que je ne pouvais pas la priver d'un repos si nécessaire par une visite trop matinale.

Neuf heures sonnaient au clocher du village quand j'osai me diriger vers le château.

En entrant dans le jardin, je vis de loin Rose assise avec sa mère sous l'ombrage d'un tilleul touffu. Cette preuve que les émotions de la veille ne lui avaient pas été fatales me rendit si joyeux, que je poussai un cri de triomphe.

Tandis que j'exprimais ma joie et mon espoir, Rose me fit signe de m'asseoir à côte d'elle.

Madame Pavelyn, après avoir échangé quelques paroles avec nous, se leva et s'éloigna sous prétexte d'aller chercher quelque chose dans la maison.

Dès qu'elle eut disparu, Rose me dit:

--Léon, j'ai prié ma mère de me laisser seule avec vous. Hier, je n'ai pas pu causer librement avec vous; parlons un peu à cœur ouvert. Dites-moi, pendant cette triste absence, avez-vous pensé à moi, beaucoup pensé à moi?

--Ô Rose, soupirai-je, en quoi peut consister ma vie, sinon à penser à vous, à vous seule, jour et nuit? Votre doute me fait peine....

--Non, non, soyez tranquille, Léon, répliqua-t-elle en souriant. J'ai tort de vous demander cela; car je sais ce que vous avez souffert, et à quelles pensées votre esprit a été en proie. Mon âme vous a accompagné dans votre voyage; j'ai vu couler vos larmes dans la solitude; j'ai entendu vos lèvres murmurer mon nom; je vous ai vu sourire à mon image qui se plaçait devant vos yeux. Ne vous étonnez pas de cela, Léon. Pour compter les battements de votre cœur, si loin, que vous fussiez, je n'avais qu'à poser la main sur mon propre cœur, et je suis certaine que ses moindres pulsations avaient un écho dans le vôtre. Nos deux existences n'en font qu'une.

Tremblant d'émotion, je joignis les mains et balbutiai des paroles d'ardente reconnaissance.

La voix de Rose était si douce, le contentement illuminait sa pâle figure d'un éclat si charmant, que ses paroles tombaient sur mon cœur palpitant comme les gouttes d'une bienfaisante rosée.

Il devait y avoir dans l'esprit de Rose des idées qu'elle ne disait pas; au lieu de répondre à ce que je lui disais, elle me demanda tout à coup:

--Et si la maladie m'avait emportée avant votre retour, Léon, vous auriez toujours pensé à votre pauvre amie d'enfance, n'est-ce pas? et vous auriez attendu avec impatience que Dieu vous rappelât à lui, pour pouvoir reposer à côté d'elle dans le cimetière?

--Oh! ne dites pas de si horribles choses, m'écriai-je. Vous êtes déjà beaucoup mieux aujourd'hui, vous guérirez, n'en doutez pas; mais vous devez faire un peu d'efforts, Rose, pour chasser de votre esprit cette crainte sans fondement. Faites-le du moins par pitié pour moi.

--J'ai eu dernièrement un rêve étrange, dit-elle, un rêve qui n'a pas duré plus de la moitié de la nuit, et qui, cependant, m'a fait vivre vingt ans et plus dans l'avenir. J'étais morte.... Non, ne vous agitez pas, Léon: ce n'était qu'une vision dans mon sommeil.... Moi aussi, j'avais pleuré, j'avais frémi à l'idée de la mort, parce que je croyais qu'elle allait me séparer pour toujours de tout ce qui m'est cher sur la terre. Comme je m'étais trompée! Du sein de Dieu, le regard de mon âme s'étendait jusqu'aux dernières limites de l'univers. Mon existence était devenue si puissante, si perfectionnée et si multiple, que mon âme, sans quitter le ciel, pouvait vivre au milieu de mes parents et de mes amis désolés. C'était ici, dans ce petit coin du monde où se trouve mon cher Bodeghem, que mon âme avait jeté les yeux. Ma tombe était derrière la petite église. J'y voyais quelqu'un, quelqu'un que j'avais peut-être trop aimé sur la terre, semer les fleurs du souvenir sur mes restes mortels, et je le voyais ainsi tous les jours pendant plusieurs années. Souvent je me tenais à côté de lui; je n'entendais pas seulement ce qu'il disait, mais je percevais les moindres émotions de son cœur aussi distinctement que s'il me les eût clairement décrites. Lui aussi avait conscience de ma présence, car ses yeux me suivaient pendant qu'il souriait à mon ombre invisible, et, quand je me sentais envie de le consoler, de lui donner confiance dans la réunion éternelle de nos deux âmes, il répondait à mon inspiration secrète comme si des lèvres matérielles eussent parlé à son entendement. La mort n'avait pas séparé l'âme déjà bienheureuse de l'âme encore souffrante!

J'étais pâle et frémissant en écoutant les paroles de Rose. Je sentais les larmes monter de mon cœur serré à mes yeux; mais sa voix était d'un calme si solennel et si émouvant, que je surmontai ma douleur, et fixai un regard plein d'un respect mêlé d'effroi sur ses yeux étincelants. Il était évident qu'elle ne me disait point sans intention des choses si tristes et si étonnantes, et je prévoyais avec anxiété une révélation affreuse.

--Léon, dit-elle, hier vous avez frémi d'effroi au premier aspect de mon visage amaigri. Vous avez vu l'image de la mort à mes côtés, n'est-ce pas? Pourquoi craignez-vous la mort? Vous croyez à une vie meilleure, n'est-ce pas? Que le corps des hommes retourne dans le sein de la terre, les âmes qui craignent Dieu ne se reverront-elles pas dans la patrie éternelle?

Elle se tut, et parut attendre une réponse affirmative; mais je ne me sentais pas la force de parler, et, la tête penchée sur ma poitrine, je me mis à pleurer en silence.

--Pardonnez-moi, Léon, dit-elle. Si je remplis votre cœur de tristesse, c'est pour vous épargner de plus grandes souffrances au moment où mon enveloppe mortelle ne sera plus sur la terre pour vous consoler; car, Léon, quand vous dites que je guérirai, vous exprimez votre espoir, n'est-ce pas, et non votre conviction? vous me croyez cruelle et impitoyable! Si ce n'était point par compassion pour vous, ce serait par égoïsme que je parlerais ainsi. J'accepte le faible espoir de guérison que l'on s'efforce d'inspirer à la pauvre malade; mais je veux s'il plaît à Dieu de me rappeler à lui, fermer les yeux sans chanceler dans ma foi, joyeuse et triomphante dans l'impuissante mort! Vous pleurez de tristesse sur le sort qui me menace, Léon! Ah! dites-moi que, si votre crainte devait se réaliser, mon rêve deviendrait une vérité; promettez-moi de veiller sur ma tombe, de conserver vivant le souvenir de Rose jusqu'à la fin de vos jours. Laissez mon âme emporter l'espoir que le cruel oubli ne brisera jamais le lien qui l'attachait à votre âme. Dites-moi que ma mort, si je devais succomber, ne vous affligera pas; que la foi, l'inébranlable foi en une éternité de bonheur vous donnera la force de me dire adieu, au moment solennel, avec un sourire sur les lèvres, comme on prend congé d'un ami qui vous précède dans un beau voyage.

J'étais écrasé sous le poids de ma douleur; et je luttais avec désespoir contre l'idée que Rose voulait me faire admettre; et pourtant je sentais que, malgré moi, l'idée de la mort pénétrait victorieusement dans mon âme et se rendait maîtresse de mon esprit. La crainte que m'inspirait cette affreuse conviction me faisait trembler; je n'osais point parler.

Rose implora d'une voix douce et plaintive un mot d'assentiment, et me dit qu'elle n'exigeait d'autre prix pour ses longues souffrances, pour sa lutte mortelle contre son amour, pour son dépérissement, que la promesse qu'elle me resterait chère après sa mort.

Supplié avec cette insistance, je lui fis la promesse qu'elle souhaitait, et, poussé par mon exaltation croissante, j'affirmai que je ne pourrais vivre autrement que par son souvenir. Je parlai avec tant de chaleur, que je la persuadai que mon dernier soupir serait encore un élan vers elle.

Elle me prit la main et dit avec une joie extrême:

--Croyons maintenant que je puis encore guérir. Je serai tranquille, et j'aurai la force d'espérer. Quoi que Dieu décide de moi, je puis mourir: la mort ne nous séparera pas.

Dès ce moment, Rose prêta l'oreille, avec une attention surprenante, à tout ce que je lui disais pour l'encourager et pour chasser de son esprit l'idée de sa fin prochaine. Nous causâmes longtemps de notre heureuse enfance et de tout ce qui nous avait souri dans le cours de notre vie.

--Lorsque madame Pavelyn revint auprès de nous pour nous faire remarquer que le soleil était déjà très-haut et que la chaleur pourrait être nuisible à Rose, la trace de mes larmes avait disparu de mes joues, et j'avais l'esprit assez libre pour rassurer la mère de Rose, par des paroles où respirait une confiance profondément sentie.

Nous rentrâmes dans la maison.

Je restai toute la journée au château à causer avec Rose et avec ses parents de toutes les choses qui pouvaient avoir quelque intérêt pour eux, et diminuer ou dissiper leurs craintes.

Deux fois encore le hasard me laissa seul avec Rose. Chaque fois, elle s'efforça d'affermir en mon cœur sa foi illimitée dans l'impuissance de la mort. Elle devait exercer sur moi une bien grande influence, car, lorsque le soir fut venu et que Rose, qui se sentait très-fatiguée, alla se reposer, je quittai le château le sourire aux lèvres, et ce sourire n'était autre chose qu'un défi triomphant que je jetais à la mort.

XXXII

Pendant quelques jours, Rose recouvra peu à peu plus de force et de gaieté, à mesure qu'elle réussissait, à force d'assauts répétés, à me communiquer son étrange amour de la mort.

Et, en effet, quoique je conservasse encore l'espoir de la voir guérir, l'idée qu'elle pouvait mourir ne m'épouvantait pas toujours. Il y avait même des moments où, de même que Rose, je ne considérais la mort que comme un événement qui, sans interrompre la vie, affranchit l'âme de ses liens matériels et la met en possession de la puissance infinie qu'elle doit à son essence divine.

Ainsi, si Rose devait quitter la terre, elle me verrait néanmoins, elle m'entendrait, elle connaîtrait les pensées de mon cœur, elle serait avec moi, et ne me quitterait pas jusqu'au moment où je pourrais à mon tour m'endormir de l'éternel sommeil du corps.

Qu'était-ce pour moi que quelques années d'attente, si ces années restaient éclairées par la lumière du souvenir? Si j'étais soutenu dans ce court exil par la certitude de sa présence? Et combien plus grande serait notre joie, là-haut dans le ciel, en nous réunissant pour l'éternité! De semblables pensées s'élevaient sans cesse dans mon esprit. Il est bien vrai que souvent la crainte de la mort me faisait frissonner; et que, lorsque j'étais seul, des larmes jaillissaient de mes yeux; mais ce n'était que la dernière lutte de ma nature terrestre contre la crainte innée de son anéantissement.

Enfin, sous l'influence des paroles exaltées de Rose, j'allai si loin dans cette manière d'envisager la mort et l'avenir, que je savais parler pendant des heures entières avec un calme parfait, et même avec une sorte d'heureuse quiétude, de choses qui font trembler les hommes et qui autrefois m'eussent fait défaillir d'épouvante et de douleur.

Peut-être y avait-il alors quelque chose d'outré dans cette superstition; peut-être semble-t-il inexplicable qu'en si peu de temps j'aie pu élever mon esprit à une notion surnaturelle de l'éternité; mais lors même que Rose se fût trompée, sa puissance sur moi était si absolue, qu'elle aurait pu m'inspirer une foi aveugle en des choses qui ne peuvent exister. Et quel art, quelle éloquence irrésistible n'employait-elle pas pour étouffer tous les doutes qui s'élevaient en moi! Je n'avais pas besoin de parler; elle lisait ma pensée dans mes yeux; elle pressentait mes émotions et entendait les battements de mon cœur; car elle répondait à toutes mes hésitations, combattait mon incertitude et dissipait mes doutes avant que j'eusse pu soupçonner moi-même quelles pensées allaient s'éveiller dans mon esprit.

Depuis que nos âmes étaient parvenues à un accord aussi parfait, jamais la moindre tristesse ne venait assombrir nos esprits. Il y avait dans nos entretiens quelque chose de divin, de surnaturel, qui souvent nous emportait si loin, que nous parlions comme si nos âmes étaient déjà indissolublement unies dans la patrie éternelle.

Un jour, cependant, Rose parut rêveuse et taciturne.

Quand je parvenais à faire éclore un sourire sur ses lèvres, ce signe de gaieté disparaissait immédiatement de son visage; elle semblait distraite, et il était facile de voir qu'elle n'était pas aussi bien que la veille.

Ses parents commençaient à craindre que le mieux qui s'était déclaré dans son état ne continuât point. La noble fille faisait de grands efforts sur elle-même pour affecter la gaieté et la confiance, afin de consoler sa mère. Je lus dans ses yeux qu'une pensée importune la poursuivait, et je tâchai de savoir ce qui l'inquiétait ainsi. Mais elle évita, non sans être embarrassée, de répondre à mes questions, et résista pendant deux jours à mes instances, en essayant de me faire croire que sa mélancolie était la suite d'une agitation nerveuse et maladive.

Dans la matinée du troisième jour, je la trouvai assise dans son fauteuil de malade, sous l'ombre du tilleul. Elle était seule. Je lui demandai comment elle se trouvait, et si elle avait eu un bon repos la nuit. Nous parlâmes ainsi pendant quelques instants de sa maladie; mais je m'aperçus bientôt que ses idées étaient ailleurs, et qu'elle m'écoutait avec distraction.

--Rose, soupirai-je avec un accent de triste reproche, vous avez donc des secrets pour moi? Il y a quelque chose qui vous afflige, et vous me refusez ma part de votre douleur?

--Non, Léon, répondit-elle, je n'ai pas de secrets pour vous, et j'ai voulu être seule pour vous confier les inquiétudes qui m'ont ravi la paix du cœur. Elle est bien terrible, la crainte qui depuis deux jours s'est élevée, en moi, et qui s'est changée en une terreur insurmontable. J'ai une prière à vous faire, un grand sacrifice à vous demander; vous me l'accorderez, n'est-ce pas, Léon?

Je l'assurai que rien ne me coûterait pour satisfaire ses moindres souhaits, et j'attendis avec une certaine anxiété la confidence annoncée.

--Léon, dit-elle, depuis trois jours et trois nuits une affreuse pensée se dresse comme un fantôme devant mes yeux. Notre inclination l'un pour l'autre est née dans notre cœur à notre insu. Nous l'avons combattue, nous avons lutté sans pouvoir la vaincre; nous le croyons, au moins. Mais, dans ce combat, avons-nous bien usé toutes nos forces, jusqu'à la dernière? Et s'il était vrai que, tout en luttant, nous eussions pourtant nourri et caressé en nous-même ce sentiment d'amour, nous serions coupables; le lien qui unit nos âmes ne serait qu'une faiblesse indigne, un fol égarement. Ô Léon, je vais bientôt paraître devant Dieu!

J'essayai de la tranquilliser en lui montrant la chasteté et la pureté de notre amour. Je lui prouvai avec une conviction complète qu'un pareil sentiment, dégagé de tous les désirs terrestres, ne pouvait pas être coupable, et que, si réellement nous n'avions pas lutté jusqu'au bout contre le vœu de notre cœur, Dieu, dans sa souveraine justice, ne ferait pas un crime à de pauvres créatures de leur faiblesse.

Sans me répondre, elle reprit le fil de ses pensées.

--Il y a autre chose qui m'inquiète: vous m'avez promis, Léon, de ne jamais cesser de penser à moi après ma mort;--mais, si les nécessités matérielles de la vie vous forcent à travailler, si vous devez chercher loin d'ici vos moyens d'existence, que notre humble Bodeghem ne peut pas vous offrir, comment pourrez-vous rester fidèle à mon souvenir? comment veillerez-vous sur ma tombe? Et mon âme, du haut du ciel, ne vous verra-t-elle pas errer sur la terre avec un cœur refroidi, d'où les soins de la vie auront effacé le souvenir?

Il n'était pas facile de trouver des paroles persuasives pour combattre victorieusement ces doutes.

Je renouvelai ma promesse, et lui jurai que chaque battement de mon cœur raviverait en moi son souvenir et l'espoir d'être bientôt réuni à elle dans le sein de Dieu.

Elle parut sortir d'un rêve, et s'écria:

--Léon, avant de mourir, je voudrais être votre femme....

Ces mots me firent frissonner et pâlir. Était-ce la surprise, la crainte ou la joie?

Je ne sais, mais j'étais extrêmement ému, et je m'écriai en levant les bras au ciel:

--Dieu! Rose, que dites-vous? Ma femme, vous! sur la terre?...

--Voyez-vous, Léon, reprit-elle avec un calme solennel, si la loi nous avait unis, et que la bénédiction du prêtre eût sanctifié notre amour, notre affection ne serait pas seulement légitimée aux yeux du monde, mais aussi devant Dieu, au nom duquel nous serions indissolublement unis. Alors je pourrais paraître sans crainte devant son tribunal redoutable, je pourrais vous aimer dans la patrie des âmes; et vous, vous pourriez garder ma mémoire ici-bas avec une pieuse fidélité; car je veillerais sur mon époux, et vous penseriez à l'hymen que le ciel même aurait béni.

Mon cœur battait d'enthousiasme et d'admiration. Rose serait ma femme! nos âmes recevraient le sceau ineffaçable de l'union des âmes!