La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung
Part 28
BRÜNNHILDE
De Gunther?... moi!... tu mens!--Ma vue s'éteint... (Elle chancelle: SIEGFRIED la soutient, comme étant le plus rapproché d'elle.)
BRÜNNHILDE, sur le bras de SIEGFRIED, presque défaillante, à voix basse.
Siegfried... ne me connaît point?...
SIEGFRIED
Gunther, ta femme est mal! (GUNTHER se rapproche.) Réveille-toi, femme! voici ton époux.
(Tandis que SIEGFRIED désigne du doigt GUNTHER, BRÜNNHILDE, à ce doigt, reconnaît l'Anneau.)
BRÜNNHILDE, se redressant avec une violence terrible.
Ha!--l'Anneau... à sa main! Lui... Siegfried?
HOMMES et FEMMES
Quoi donc?
HAGEN, venant du fond se mêler au groupe des HOMMES.
Vous autres, écoutez bien la plainte de votre Dame![573-1]
BRÜNNHILDE, cherchant à se ressaisir, et à dominer son épouvantable émotion.
Cet Anneau, que je vois à ta main, n'est pas à toi:--c'est celui que m'a pris (elle montre GUNTHER)--cet homme-ci! Comment donc as-tu pu, de lui, tenir cet Anneau?
SIEGFRIED, regardant, à son doigt, l'Anneau, attentivement.
Cet Anneau, je ne le tiens pas de lui.
BRÜNNHILDE, à GUNTHER
Si c'est toi qui m'as pris l'Anneau qui me fit ta femme, proclame ton droit, réclame ce gage!
GUNTHER, en un grand embarras.
L'Anneau?--mais je ne lui ai donné aucun Anneau:--au surplus, le reconnais-tu bien?
BRÜNNHILDE
Où aurais-tu caché l'Anneau que tu m'arrachas?
(GUNTHER se tait, au comble de la confusion.)
BRÜNNHILDE, avec un bond de fureur.
Ha!--c'est donc celui-ci qui m'a ravi l'Anneau[574-1]: le voleur, le fourbe, c'est Siegfried!
SIEGFRIED, qui contemplait l'Anneau, perdu dans une rêverie lointaine.
Cet Anneau ne me vient point d'une femme; et ce n'est pas sur une femme, non plus, que je l'ai conquis; je le reconnais exactement: c'est le prix de la lutte que devant Neidhöhle, jadis, j'ai soutenue contre le Dragon tué par moi.
HAGEN, s'interposant.
Brünnhilde, intrépide femme! cet Anneau, le reconnais-tu bien? si c'est lui qu'à Gunther tu as donné, il est à lui,--Siegfried l'aurait acquis par fraude, et devrait compte de sa trahison!
BRÜNNHILDE, laissant échapper un formidable cri de douleur.
Fourberie! Fourberie! Fourberie! la plus infâme! Trahison! Trahison! inexpiable! et sans exemple!
GUTRUNE
Fourberie?
HOMMES et FEMMES
Trahison? Envers qui?
BRÜNNHILDE
Augustes Dieux! Célestes Maîtres! Voilà donc ce que dans vos conseils, vous chuchotiez? Vous me réserviez de souffrir comme aucun n'a souffert? Vous inventiez pour moi des souillures sans exemple? Inspirez-moi donc la fureur d'une vengeance sans exemple aussi! Embrasez-moi d'une rage sans exemple! indomptable! Faites que Brünnhilde se brise le cœur, pour qu'elle écrase qui l'a trahie!
GUNTHER
Brünnhilde! femme! maîtrise-toi!
BRÜNNHILDE
Loin de moi, traître! toi-même trahi!--Car, tous, sachez-le: mon époux n'est point Gunther,--c'est cet homme-là!
HOMMES et FEMMES
Siegfried? l'époux de Gutrune?
BRÜNNHILDE
Il m'a possédée corps et âme.
SIEGFRIED
C'est le cas que tu fais de ton propre honneur?[575-1] Et ta langue, qui le diffame, dois-je l'accuser de mensonge?--Jugez, si j'ai rompu ma foi! Le sang, le serment, m'ont fait frère-d'armes de Gunther: Nothung, mon digne Glaive, a garanti ma foi; de cette funeste femme sa lame m'a séparé.
BRÜNNHILDE
Héros rusé, vois comme tu mens! comme tu prends à témoin ton Glaive, mal à propos! Car, si j'en connais bien la lame, n'en connais-je point aussi le fourreau, où, d'un si doux sommeil, dormait, pendu au mur, Nothung, l'ami fidèle, tandis que son maître faisait, de la fiancée, son épouse?
LES HOMMES, s'agitant indignés.
Comment? A-t-il rompu sa foi? Lui! souiller l'honneur de Gunther?
GUNTHER
Je serai déshonoré, publiquement flétri[576-1], si tu n'as rien à lui répondre![576-2]
GUTRUNE
Siegfried, serais-tu coupable? as-tu violé ta foi? Prouve, que c'est faussement, qu'elle t'accuse!
LES HOMMES
Justifie-toi, si tu es innocent: fais taire la plainte, prête le serment![576-3]
SIEGFRIED
Pour faire taire la plainte, si je prête le serment, sur quelle arme? qui m'offre la sienne?
HAGEN
Moi! j'offre la pointe de ma lance: qu'elle reçoive, garantisse et garde ton serment!
(Les HOMMES forment cercle autour de SIEGFRIED,[577-1] auquel HAGEN présente la pointe de sa lance: SIEGFRIED y pose deux doigts de sa droite.)
SIEGFRIED
Claire lance! arme sacrée! conserve à jamais mon serment!--Sur la pointe de la lance je prononce le serment: pointe, recueille ma parole!--Où ton fer peut m'atteindre frappe-moi; où la mort peut m'atteindre, frappe-moi: si cette femme a dit vrai, si j'ai trahi mon frère!
BRÜNNHILDE, furieuse, entre dans le cercle; écarte, de la lance, la main de SIEGFRIED; et, saisissant elle-même la pointe de l'arme:
Claire lance! arme sacrée! conserve à jamais mon serment!--Sur la pointe de la lance je prononce le serment: pointe, recueille ma parole!--Je consacre ta hampe pesante, pour qu'elle l'abatte; je consacre ton fer tranchant, pour qu'il le perce: car, puisqu'il a rompu tous ses serments, c'est un parjure que vient de jurer cet homme!
LES HOMMES, au comble de l'agitation.
A l'aide, Donner! Déchaîne l'orage! couvre la fureur de leurs voix!
SIEGFRIED
Gunther, rends-toi maître d'une femme qui, sans pudeur, t'invente du déshonneur![578-1]--Qu'on lui accorde temps et repos, à la sauvage Femme-du-Rocher, pour qu'excitée contre nous tous par la malice funeste de quelque sorcier, son effrontée fureur s'apaise!--Quant à vous, Hommes, détournez-vous! Des criailleries de femmes! laissez-les! Nous pouvons bien fuir, comme des lâches, un combat dont la langue est l'arme. (S'avançant jusqu'auprès de GUNTHER.) Crois-moi, j'en suis plus fâché que toi,[578-2] de lui avoir mal donné le change: c'est le Tarnhelm, je le croirais assez, qui ne m'aura déguisé qu'à demi. Mais rancune de femmes se calme bientôt[578-3]: de ce que c'est pour toi que je l'aurai conquise, sans doute celle-ci plus tard me saura-t-elle bon gré. (Il se retourne de nouveau du côté des HOMMES.) Allons! vous autres Hommes! au festin! suivez-moi! Assistez joyeusement aux noces, vous autres femmes!--Du bonheur, du plaisir, des rires, des éclats de rire: à travers les domaines en fleurs, c'est épanoui entre tous que vous m'allez voir aujourd'hui! Rivalise, de joyeuse humeur, avec moi-même, quiconque est assez fortuné pour trouver dans l'Amour la joie! (En une débordante allégresse, il enlace de son bras GUTRUNE, et l'entraîne ainsi vers la salle. Les HOMMES et FEMMES le suivent alors.)
BRÜNNHILDE, GUNTHER et HAGEN demeurent. GUNTHER, profondément confus, en une terrible irritation, s'est assis à l'écart[579-1]; il se cache le visage.
BRÜNNHILDE, debout à l'avant-scène, et regardant fixement devant soi.
De quel sorcier[579-2] la ruse est-elle au fond de ceci? A quel pouvoir magique en rapporter les causes? Contre ce mystère, où est ma science? Où mes Runes, contre cette énigme?--Hélas! douleur! douleur! Malheur, hélas! malheur! Ma science, toute je la lui livrai: en sa puissance il me tient asservie; en ses filets il tient la proie qui pleure sa propre ignominie, tandis qu'enrichi d'elle il se rit d'en faire don!--Qui m'offrira son glaive, maintenant, pour que j'en puisse trancher mes liens?[579-3]
HAGEN, venant tout auprès d'elle.
Fie-toi toute à moi, femme trahie! Du traître, c'est moi qui te vengerai.[579-4]
BRÜNNHILDE
Sur qui?
HAGEN
Sur Siegfried, sur le traître.
BRÜNNHILDE
Sur Siegfried?... toi? (Elle rit amèrement.) Un seul regard de ses yeux fulgurants,--qui, même sous sa figure d'emprunt, m'illuminaient de leurs éclairs,--paralyserait toute ta bravoure!
HAGEN
Mais à ma lance l'a voué son parjure?
BRÜNNHILDE
Serment, et parjure,--des mots vides! Cherche un plus fort que toi pour en armer ta lance, si tu veux t'attaquer au Plus Fort des Héros![580-1]
HAGEN
Siegfried! je n'ignore point sa force irrésistible; en combat régulier, l'abattre est difficile; suggère-moi donc comment triompher du Héros?[580-2]
BRÜNNHILDE
O ingratitude; infâme récompense! Il n'est point d'art, à moi connu, que, pour mieux préserver son corps, je n'aie mis en œuvre, afin d'assurer son salut![581-1] Mes charmes, à son insu, l'ont fait invulnérable.[581-2]
HAGEN
Ainsi, nulle arme ne lui peut nuire?
BRÜNNHILDE
En un combat régulier, non:--mais,--par derrière, tu le frapperais à coup sûr.[582-1] Sachant bien qu'à l'ennemi jamais il ne céderait ni ne présenterait le dos en fuyant,[582-2] je n'ai point béni de mes Runes les épaules de Siegfried.
HAGEN
Et c'est là que le frappera ma lance! (Il se retourne promptement vers GUNTHER.) Debout, Gunther! noble fils de Gibich! Ta robuste femme est devant toi: pourquoi t'absorber dans ta peine?
GUNTHER, se levant comme en sursaut, avec désespoir.
O déshonneur! ô honte! Malheur à moi, le plus infortuné des hommes![582-3]
HAGEN
Ton déshonneur,--est-ce que je le nie?
BRÜNNHILDE
O lâche! ô lâche! faux compagnon! tu te cachais derrière le Héros, pour que, le prix de sa propre gloire, il le ravît à ton profit! Une généreuse race tombe bien bas, lorsqu'elle engendre de tels lâches![582-4]
GUNTHER, hors de soi.
Un fourbe,--moi, qu'on trompe! Un traître,--moi, qu'on trahit!--Ecrasez-moi la moëlle! Broyez-moi la poitrine! Toi, Hagen, soutiens mon honneur, au nom de ta mère,--de notre mère!
HAGEN
Ton honneur, soutenir ton honneur? Rien n'y fera,[583-1] ni cerveau, ni main: rien--sinon la mort de Siegfried!
GUNTHER
Siegfried! sa mort![583-2]
HAGEN
Elle seule payera ton déshonneur.[583-3]
GUNTHER, frappé d'horreur, l'œil fixe.
Le sang, le serment, nous ont faits frères-d'armes![583-4]
HAGEN
Son sang doit donc payer la rupture de l'alliance!
GUNTHER
L'alliance! l'a-t-il rompue?
HAGEN
Mais puisqu'il t'a trahi.[584-1]
GUNTHER
M'a-t-il trahi?[584-2]
BRÜNNHILDE
Il t'a trahi;[584-3] et moi, vous m'avez tous, trahie![584-4] Si j'étais équitable, tout le sang, du monde entier, ne m'expierait point votre crime! Mais sa mort, à lui seul, payera pour tous les autres: que la mort de Siegfried paye--pour vous et pour lui!
HAGEN, parlant de près à GUNTHER.
Qu'il meure--pour ta propre fortune! Inouïe deviendra ta puissance,[585-1] si tu gagnes sur lui l'Anneau, que la mort seule lui peut arracher.
GUNTHER
L'Anneau de Brünnhilde?
HAGEN
L'Anneau du Nibelung.
GUNTHER, soupirant douloureusement.
Ainsi, ce serait la fin de Siegfried![585-2]
HAGEN
Sa mort nous est utile à tous.[585-3]
GUNTHER
Mais Gutrune, hélas! à qui je l'accordai: si nous punissions ainsi son époux, comment vivre avec elle ensuite?[585-4]
BRÜNNHILDE, en un sauvage sursaut.
A quoi m'aurait servi ma science? A quoi mes Runes? En l'excès de ma misère, je le devine clairement: le charme qui m'enchanta mon époux, c'est Gutrune! Qu'elle connaisse l'angoisse![586-1]
HAGEN, à GUNTHER
Si cette mort doit la révolter, dissimulons-lui la vraie cause.[586-2] Demain, partons joyeusement en chasse:[586-3] le noble Héros, poussé par sa fougue, nous aura laissés loin derrière;--un sanglier[587-1] l'aura frappé.[587-2]
GUNTHER et BRÜNNHILDE
Ainsi soit-il! Que Siegfried meure: qu'il expie l'opprobre, dont il m'a comblé! Traître à la foi de ses serments,[587-3] qu'il paye son crime avec son sang!--Allrauner![587-4] Dieu de vengeance! Protecteur, Trésor des serments! Wotan! Wotan! tourne vers nous ta face! Qu'à ton ordre, la troupe formidable des Dieux prête l'oreille au serment de vengeance!
HAGEN
Ainsi soit-il! Mort à Siegfried: qu'il périsse,[588-1] le Radieux Héros! C'est à moi qu'est le Trésor,[588-2] il faut qu'il m'appartienne:[588-3] il faut que lui soit ravi l'Anneau!--Père-des-Alfes! souverain déchu! Nacht-Hüter![588-4] Maître-des-Nibelungen! Alberich! Alberich! Prends confiance en ton fils! C'est à toi, Maître de l'Anneau, qu'obéiront de nouveau les hordes des Nibelungen!
(GUNTHER et BRÜNNHILDE se tournent violemment vers la salle. SIEGFRIED et GUTRUNE, lui, couronné de feuilles de chêne, elle, la tête ornée de fleurs bariolées, viennent à leur rencontre jusqu'à l'entrée, en les exhortant du geste à les imiter.[589-1] GUNTHER saisit la main de BRÜNNHILDE et rapidement suit avec elle. HAGEN reste seul en arrière.--Le rideau tombe.)
ACTE TROISIÈME[590-A]
SAUVAGE VALLÉE DE FORÊTS ET DE ROCS,
près du Rhin, qui, au fond de la scène, passe au pied d'une pente escarpée.
LES TROIS FILLES-DU-RHIN,
WOGLINDE, WELLGUNDE et FLOSSHILDE, surgissent du Fleuve à la surface et nagent à la ronde en chantant.
Dame Soleil envoie ses rayons, ses clairs rayons; dans les profondeurs, la nuit règne: elles étaient lumineuses, jadis, quand l'Or paternel, l'Or sacré, l'Or intact y resplendissait! Or-du-Rhin! Or limpide! Or clair! comme tu rayonnais là jadis, étoile sacrée des profondeurs!
Envoie-nous, Dame Soleil, envoie-nous le Héros, le Héros qui nous rendrait l'Or! Jamais plus nous n'aurions, s'il nous l'abandonnait, d'envie pour ton œil lumineux. Or-du-Rhin! Or limpide, alors, libre encore, comme tu rayonnerais, joyeuse étoile des profondeurs!
(D'en haut s'entend le cor de SIEGFRIED.)
WOGLINDE
C'est son cor que j'entends.
WELLGUNDE
Le Héros n'est pas loin.
FLOSSHILDE
Allons nous concerter! (Elles plongent rapidement sous les flots.)
(SIEGFRIED apparaît, armé de pied en cap, au haut de la pente.)
SIEGFRIED
Un Alfe m'égare, que j'ai perdu la piste:--hé espiègle! où m'as-tu si vite caché la bête?
LES TROIS FILLES-DU-RHIN, surgissant de nouveau à la surface.
Siegfried![592-1]
FLOSSHILDE
Qui gourmandes-tu dans la vallée?
WELLGUNDE
A quel Alfe en veux-tu?
WOGLINDE
Est-ce qu'un lutin te lutine?
TOUTES TROIS
Dis-le nous, Siegfried! dis-le nous!
SIEGFRIED, qui les contemple en souriant.
Le camarade velu qui m'a échappé, serait-ce point vous qui l'auriez séduit? Plaisantes femmes que vous êtes, si c'est votre amoureux, je vous l'abandonnerai volontiers.
(Les jouvencelles éclatent de rire.)
WOGLINDE
Siegfried, que nous donnes-tu, si nous te livrons la bête?
SIEGFRIED
Je suis, jusqu'à présent, bredouille: demandez donc ce que vous désirez.
WELLGUNDE
Un Anneau d'Or brille à ton doigt--
LES TROIS ONDINES, ensemble.
O donne-le nous!
SIEGFRIED
J'ai tué, pour l'avoir, un Dragon gigantesque: et j'irais, en échange des pattes d'un misérable ours,[594-1] vous l'offrir?
WOGLINDE
Es-tu tellement avare?
WELLGUNDE
Si ladre en tes marchés?
FLOSSHILDE
Avec des femmes, tu devrais être plus généreux.
SIEGFRIED
Si je gaspillais pour vous mon bien, ma femme pourrait bien m'en vouloir.
FLOSSHILDE
Elle est donc bien méchante?
WELLGUNDE
Peut-être qu'elle te bat?
WOGLINDE
Le Héros sent déjà sa main! (Elles rient.)
SIEGFRIED
Riez, moqueuses, tout à votre aise! vous ne rirez peut-être pas toujours: car si c'est mon Anneau que vous convoitez, mes Nixes, ce n'est certes pas à vous que jamais je l'abandonnerai.
FLOSSHILDE
Si beau!
WELLGUNDE
Si fort!
WOGLINDE
Si désirable!
TOUTES TROIS, ensemble.
Mais quel dommage qu'il soit avare! (Elles rient, et plongent.)
SIEGFRIED, descendant plus avant dans la vallée.
Pourtant, me laisser traiter d'avare! Souffrirai-je qu'on me fasse ainsi honte?--Si elles revenaient vers le rivage, peut-être leur donnerais-je l'Anneau.--Hé, hé! jolies joyeuses des eaux! Venez vite: je vous l'offre, l'Anneau!
LES TROIS FILLES-DU-RHIN surgissent de nouveau: mais elles sont graves et solennelles.
Garde-le, Héros, et garde-le bien, jusqu'à ce que tu comprennes quel malheur s'y attache. Tu te sentiras bien aise, alors, que nous te libérions de l'Anathème.
SIEGFRIED, remettant à son doigt l'Anneau, qu'il en avait enlevé.
Hé bien, chantez ce que vous savez!
LES FILLES-DU-RHIN, tour à tour ou ensemble.
Siegfried! Ce que nous savons, Siegfried! c'est du malheur pour toi, Siegfried! Garde l'Anneau, ta perte est certaine! Le cercle en est fait de l'Or-du-Rhin: celui qui l'a forgé par ruse, et ignominieusement perdu, l'a maudit en vouant, pour les siècles des siècles, à la mort, quiconque le porterait. Comme le Dragon par toi tué, tu périras aussi, toi-même, aujourd'hui même,[596-1] voilà ce que nous pouvons te prédire, si, pour que nous le cachions dans les gouffres du Rhin, tu refuses de nous livrer l'Anneau. Seuls, ses flots ont le pouvoir d'effacer l'Anathème!
SIEGFRIED
Allons-donc, femmes artificieuses! si vos flatteries m'étaient suspectes, votre effroi simulé m'est plus suspect encore.[596-2]
LES FILLES-DU-RHIN
Siegfried! Siegfried! nous t'avons prédit vrai:[596-3] fuis la Malédiction! fuis-la! C'est la Malédiction que les Nornes ont tressée, les Nornes filandières, la nuit, dans la corde éternelle des Fatalités-Mères.
SIEGFRIED
Mon Glaive a mis en pièces une Lance:--dans la corde éternelle des Fatalités-Mères, si les Nornes ont tressé des Anathèmes farouches, Nothung la leur tranchera, leur corde! Certain Dragon m'a bien, jadis, averti touchant l'Anathème, mais sans m'apprendre ainsi la Peur!--C'est l'Héritage du Monde que m'a gagné l'Anneau: en faveur de l'Amour, j'y renoncerais volontiers;--je vous le donne, en échange d'un baiser. Mais ce n'est point en menaçant mon corps, mon existence, que vous m'arracherez cet Anneau, quand il ne vaudrait pas un doigt! Car mon corps, et mon existence,--plutôt que de renoncer à l'Amour pour les paralyser des entraves de la Peur,--mon corps, mon existence,--voyez!--comme ceci, je les jette loin de moi![597-1] (En prononçant ces derniers mots, il jette derrière lui, par-dessus sa tête, une motte, ramassée sur le sol.)
LES FILLES-DU-RHIN
Venez, sœurs! laissez l'insensé! puisque, esclave,[597-2] il se croit si fort; puisque, aveugle, il se croit si sage! Il a fait des serments,--et ne les observe point; il connaît des Runes,--et ne les comprend point; un bien, le plus sacré, lui était échu,--il ignore l'avoir gaspillé: seul l'Anneau, qui le voue à la mort,--le cercle seul, voilà ce qu'il veut garder!--Adieu, Siegfried! Une glorieuse femme, aujourd'hui même, méchant, sera ton héritière: elle nous réserve meilleur accueil. Allons vers elle! vers elle! vers elle! (Elles s'éloignent à la nage, chantant.)
SIEGFRIED les suit du regard en souriant.
Dans l'eau comme sur terre, à présent, je connais le naturel des femmes: qui ne se fie point à leurs flatteries, elles l'épouvantent avec des menaces; vient-il à braver leurs menaces, elles se répandent en criailleries. Et pourtant,--si ce n'avait été tromper Gutrune, j'aurais eu vite et gaîment fait de me soumettre une des gracieuses femmes!
(Des appels de plus en plus proches de trompes de chasse résonnent d'en haut: SIEGFRIED y répond joyeusement du cor.)[598-1]
* * * * *
(GUNTHER, HAGEN, et leurs HOMMES, descendent, durant ce qui suit, la pente.)
HAGEN, encore au haut.
Hoïho!
SIEGFRIED
Hoïho!
LES HOMMES
Hoïho! Hoïho!
HAGEN
Découvrons-nous enfin où tu t'es envolé?[598-2]
SIEGFRIED
Descendez! ici il fait frais et bon.
HAGEN
Reposons-nous ici, et préparons le repas. Déposez le gibier et donnez les outres!
(On entasse le gibier: on sort les cornes-à-boire, les outres. Chacun prend place).[599-1]
HAGEN
Ouvrez vos oreilles! La bête nous a fuis; mais vous verrez que Siegfried a fait une chasse superbe.[599-2]
SIEGFRIED, riant.
Me voici fort en peine pour mon repas: réduit à vous demander de votre gibier pour moi.
HAGEN
Bredouille, toi?
SIEGFRIED
C'est du gibier de forêt que je pourchassais, mais il ne s'est montré que du gibier d'eau: peut-être, si j'avais été plus convenablement équipé, vous aurais-je capturé trois sauvages oiseaux-d'eau, qui là-bas sur le Rhin me chantaient, qu'aujourd'hui même, je serais tué.[600-1]
(GUNTHER se trouble et regarde, d'un air sombre, HAGEN.)
HAGEN
Être abattu, bredouille déjà, par une bête sauvage aux aguets! pour une mauvaise chasse, c'en serait une.
SIEGFRIED
J'ai soif![600-2]
(Il s'est couché entre HAGEN et GUNTHER: on leur présente, remplies, des cornes-à-boire.)
HAGEN
J'ai entendu conter, Siegfried, que les oiseaux, leur chant, leur langue, tu les comprends: ce serait-il vrai?[601-1]
SIEGFRIED
Il y a longtemps que je ne prête plus guère d'attention à leur gazouillement. (Il boit, et présente sa corne à GUNTHER.) Bois, Gunther! bois! c'est ton frère qui t'offre.
GUNTHER, regardant en la corne avec un air pensif et sombre.
Nos sangs furent mal mêlés:--le tien seul, est là-dedans!
SIEGFRIED, riant.
Que je l'y mêle donc avec le tien! (Il saisit la corne de GUNTHER, et verse le contenu dans la sienne, qui déborde alors.) A présent, les voici mêlés à déborder: que la Terre maternelle boive, et soit rafraîchie!
GUNTHER, soupirant.
O joyeux, trop joyeux Héros!
SIEGFRIED, bas, à HAGEN
C'est Brünnhilde, qui l'attriste ainsi?[602-1]
HAGEN
Puisse-t-il la comprendre aussi bien que tu comprends les chants des oiseaux!
SIEGFRIED
Depuis que j'ai pu ouïr celui des femmes, j'ai oublié celui des petits oiseaux.
HAGEN
Mais il fut un temps où tu les compris?
SIEGFRIED
Heï! Gunther! homme morose! veux-tu pour te distraire, que je te chante les contes de mes jours d'enfance?
GUNTHER
J'aurai plaisir à les entendre.
HAGEN
Chante donc, ô Héros!
(Tous se couchent en cercle autour de SIEGFRIED, qui seul demeure sur son séant.)
SIEGFRIED
Mime était le nom du morose gnome qui, poussé par la haine et par l'envie, m'éleva: il espérait qu'un jour l'enfant, lorsqu'il aurait grandi dans l'intrépidité, lui mettrait à mort un Dragon qui dans la Forêt gardait un Trésor. Il m'apprit à forger les métaux, à les fondre: mais, ce que ne pouvait point l'artiste lui-même,--d'un Glaive en débris, faire un Glaive nouveau,--dut réussir, et réussit à la hardiesse de l'apprenti. Je reforgeai l'arme de mon père: dans sa poignée, je fixai Nothung: le gnome, qui jugeait l'arme à l'épreuve du combat, m'ayant conduit par la Forêt, j'y tuai Fafner, le Dragon[603-A].--Mais voici où l'histoire mérite votre attention: oyez le prodige. Le sang du Dragon me brûlant les doigts, je les mis à ma bouche pour les rafraîchir: mais à peine le liquide eut-il effleuré tant soit peu ma langue,--ce qu'un petit oiseau chantait là, je pus à l'instant même le comprendre; perché sur une branche, il chantait:--«Heï! c'est Siegfried le Maître, à présent, du Trésor! Du Trésor des Nibelungen! ô s'il pouvait le trouver dans l'antre! Et le Tarnhelm, qui l'aiderait à quelque doux exploit! Et l'Anneau, qui ferait de lui le Maître du Monde, l'Anneau!»
HAGEN
C'est alors que tu pris le Tarnhelm avec l'Anneau?
LES HOMMES
Le petit oiseau, l'entendis-tu de nouveau?
SIEGFRIED
Quand j'eus pris le Heaume et l'Anneau, j'écoutai de nouveau le joyeux gazouilleur; perché sur la cime, il chantait:--«Heï! c'est Siegfried le Maître, à présent, du Trésor! Du Trésor des Nibelungen! O, pourvu qu'il n'aille point se fier au fourbe Mime!... Mime n'eut jamais qu'un but: lui ravir le Trésor; maintenant, le voici qui rôde pour faire périr Siegfried--pourvu, Siegfried, pourvu qu'il ne se fie point à Mime!»
HAGEN
Il t'avait prédit juste?
LES HOMMES
Récompensas-tu Mime?
SIEGFRIED
Pour m'offrir un breuvage mortel, il vint vers moi; il dut m'avouer, tremblant et balbutiant, son crime. Nothung abattit mort le drôle.
HAGEN, riant.
Mime goûta donc ce qu'il n'avait pu forger!
LES HOMMES
Et le petit oiseau, que t'apprit-il encore?
HAGEN, après avoir exprimé le suc d'une herbe dans la corne à boire.
Bois d'abord, Héros, dans ma corne: je t'ai préparé ce breuvage propice, afin de réveiller clairement tes souvenirs, afin que les plus lointains te reviennent.
SIEGFRIED, après avoir bu.
Tout triste, cherchant des yeux l'oiseau, je le vis au haut de l'arbre; il chantait:--«Heï! Siegfried a tué le gnome, le mauvais gnome! Peut-être sais-je encore, pour lui, la plus divine de toutes les femmes:--c'est sur un haut Rocher qu'elle dort, sur un Rocher qu'entoure la flamme; qu'il franchisse la fournaise, réveille la fiancée, Brünnhilde, alors, deviendrait sienne!»
(GUNTHER écoute avec une grandissante stupeur.)
HAGEN
Et est-ce que tu suivis son conseil, à l'oiseau?
SIEGFRIED