La Tétralogie de l'Anneau du Nibelung

Part 27

Chapter 273,728 wordsPublic domain

GUTRUNE

Siegfried--mien!

(Elle rentre, tout émue, dans son appartement.)

HAGEN, après un assez long silence.

C'est donc ici moi qui suis de garde, assis en sentinelle, veillant sur le domaine, écartant du manoir l'ennemi:--c'est pour le fils de Gibich que le vent souffle; il part vers l'épouse qu'il désire. Un vigoureux Héros dirige pour lui la barre[547-1], va faire pour lui tête au péril, chercher pour lui sa propre femme, et la lui livrer sur le Rhin; mais moi j'aurai ma part aussi: l'Anneau, telle est la part qu'il me rapportera.--Libres fils, joyeux compagnons, voguez toujours, voguez gaîment! Si vil qu'il vous paraisse, ce n'en est pas moins vous qui le servirez--le fils du Nibelung[547-2].

(Un rideau se ferme sur la scène et dérobe la vue du théâtre. Lorsque, durant un bref interlude orchestral, le décor a été changé, ce rideau (auparavant drapé à l'avant-scène, qu'il encadrait) se rouvre et disparaît entièrement.)

LA CIME DU ROC

(comme au Prologue.)

BRÜNNHILDE est assise à l'entrée de la grotte, et contemple, dans une rêverie muette, l'Anneau de SIEGFRIED; dominée de bienheureux souvenirs, elle couvre de baisers la Bague, lorsque tout à coup son oreille est frappée d'un fracas lointain. Elle écoute, et scrute l'horizon vers l'arrière-plan.

Le lointain me chuchote à l'oreille un bruit jadis accoutumé:--c'est une cavale-des-airs accourant au galop; fulgurante elle pousse droit au Roc, dans un nuage!--Qui m'a découverte en ma solitude?

LA VOIX DE WALTRAUTE, d'au loin.

Brünnhilde! Sœur! dors-tu ou veilles-tu?

BRÜNNHILDE se met brusquement debout.

La voix de Waltraute, si connue de moi, si chère!--C'est toi, sœur? toi, qui viens vers moi? As-tu cette intrépidité? (Criant vers la forêt.) Là-bas, dans la forêt de sapins,--qui doit t'être encore familière,--saute de cheval et mets ton coureur au repos! C'est toi! es-tu si téméraire? peux-tu bien, sans effroi, venir saluer Brünnhilde?

(WALTRAUTE, venant de la sapinière, est entrée en scène précipitamment; BRÜNNHILDE s'est ruée au-devant d'elle avec impétuosité: elle ne remarque pas, en sa joie, la farouche angoisse de WALTRAUTE.)

WALTRAUTE

C'est à toi, uniquement à toi que s'adresse ma hâte.

BRÜNNHILDE, toute aux transports de la joie la plus vive.

Ainsi tu as osé, par amour pour Brünnhilde, enfreindre l'interdit de Wotan? Ou alors quoi! ô dis! se pourrait-il qu'envers moi Wotan se fût adouci! Lorsque en dépit du Dieu je protégeai Siegmund, en étant coupable,--je le sais,--je réalisai pourtant son Désir: que sa colère s'atténua, je le sais aussi: car, s'il m'enferma dans le sommeil, s'il m'enchaîna sur ce Rocher, s'il me voua pour servir l'Homme qui me trouverait et qui m'éveillerait,--à ma tremblante prière il n'en fit pas moins droit: d'un feu dévorateur il entoura le Rocher, pour qu'au lâche en fût clos le chemin. C'est ainsi que ma béatitude est sortie du châtiment même: le plus grand des Héros m'a conquise pour épouse; son Amour aujourd'hui m'éclaire, c'est dans cette splendeur que je vis et ris.--O sœur, est-ce mon sort qui t'attire? Est-ce de mon bonheur que tu veux te repaître? de lui, que tu veux prendre ta part?

WALTRAUTE

Prendre part au délire qui t'égare, insensée?--Autre chose me pousse, pleine d'angoisse, à désobéir à Wotan.

BRÜNNHILDE

D'angoisse? la peur t'étreint, ô pauvre?--Ainsi donc, le Sévère ne pardonne point encore? Il châtie? Tu crains sa fureur?

WALTRAUTE

Puissé-je la craindre! au moins mon angoisse prendrait fin!

BRÜNNHILDE

Stupéfaite, je ne te comprends pas!

WALTRAUTE

Un terme à tes transports: écoute attentivement! C'est vers Walhall qu'elle me ramène, l'angoisse qui du Walhall m'a poussée jusqu'ici.

BRÜNNHILDE, terrifiée.

Qu'arrive-t-il aux Dieux éternels?

WALTRAUTE

Écoute et comprends mes paroles!--Depuis qu'il s'est arraché de toi, dans les mêlées Wotan ne nous a plus envoyées; sans direction, pleines d'inquiétude, nous chevauchions, au hasard, du côté des armées. Les Héros du Walhall, Walvater les fuyait: seul, à cheval, sans repos ni répit, il courait le monde, en Voyageur. Récemment, il nous est revenu: dans sa main, les tronçons de sa Lance, qu'un Héros lui avait brisée. Muet, d'un geste, il fit, par les Braves du Walhall, ruer le Frêne-du-Monde, à bas; le tronc, morcelé, sur son ordre, monta, gigantesque bûcher, tout autour du palais divin. L'assemblée des Dieux convoquée, auguste, il monta sur le trône: à ses côtés, tous durent s'asseoir, tremblants; tout autour d'eux, en cercle, en rang, les Héros remplissent toute l'enceinte. Ainsi, muet, grave, immobile, il demeure sur le trône sublime, sa Lance, en éclats, ferme au poing, sans toucher aux Pommes de Freya: la stupeur, l'angoisse, paralysent les Dieux.--Ses corbeaux, tous les deux, sont partis en mission: s'ils revenaient, quelque jour, avec d'heureuses nouvelles[550-1], une fois encore--la dernière fois--le Dieu sourirait, pour jamais.--Pour nous, les Walküres, à ses pieds nous gisons, embrassant ses genoux: il reste aveugle à nos suppliants regards; toutes nous ronge la terreur, quelque angoisse infinie. Sur sa poitrine, je me suis jetée, toute en pleurs: son regard s'adoucit[550-2]--c'est à toi, Brünnhilde, qu'il pensait! Profondément il soupira, ferma les yeux, et, comme en rêve, il murmura ces mots: «Aux Filles-du-Rhin profond, qu'elle restitue l'Anneau: Dieu, Monde, seraient délivrés du fardeau de l'Anathème!»--Dès lors, ma décision fut prise: d'auprès de lui, par les rangs muets, je réussis à m'esquiver; en secret, en hâte, j'enfourchai ma cavale, et, dans l'orage, courus vers toi. C'est toi, ô sœur, que j'adjure à présent: ce que tu peux, que l'accomplisse ton cœur! Cesse les tortures des Eternels!

BRÜNNHILDE

Quel récit d'effroyables rêves tu déroules, ô Triste, pour moi! Séparée de la sainte nuée des Dieux du ciel, l'esprit voilé, ce que j'apprends, je ne le comprends pas. Le sens de tes paroles me semble vague et trouble; dans ton œil--si las--brille une flamme ardente: avec tes joues pâles, ô sœur blême, que veux-tu, sœur farouche, de moi?

WALTRAUTE, avec une inquiète précipitation.

A ta main, l'Anneau,--c'est l'Anneau: suis mon conseil! jette-le, en faveur de Wotan!

BRÜNNHILDE

L'Anneau--le jeter?

WALTRAUTE

Aux Filles-du-Rhin, restitue-le!

BRÜNNHILDE

Aux Filles-du-Rhin?--moi?--mon Anneau? Mais c'est le gage d'Amour de Siegfried! es-tu hors de sens?

WALTRAUTE

Comprends-moi! comprends mon angoisse! C'est à lui, à lui seul, sûrement, qu'est attaché le malheur du Monde:--jette-le loin, bien loin, dans les flots! Mets fin aux détresses du Walhall: dans le Fleuve, jette l'Anneau maudit, jette!

BRÜNNHILDE

Ha! sais-tu, ce que pour moi il est? Comment peux-tu le comprendre, toi, insensible vierge! Il est pour moi plus, cet Anneau, plus que les délices du Walhall, plus que la gloire des Eternels: un seul regard, jeté sur son Or clair, un seul éclair, de sa splendeur sacrée, sont, pour moi, plus précieux que la perpétuation du bonheur des Dieux, de tous les Dieux! car, bienheureusement, c'est par lui que rayonne, à mes yeux, l'Amour de Siegfried: l'Amour de Siegfried--ô puissé-je t'exprimer cette béatitude!--c'est de cet Amour que m'est garant l'Anneau.--Vers l'auguste assemblée des Dieux, va-t'en d'ici; pour mon Anneau, rapporte-leur ceci: l'Amour, non, jamais je n'y renoncerai, l'Amour, non, jamais ils ne me l'arracheront,--dût s'écrouler en ruines la splendeur du Walhall!

WALTRAUTE

Et voilà ta fidélité? C'est quand elle désespère que tu délaisses ta sœur?

BRÜNNHILDE

Va-t'en sans délai; vole à cheval: l'Anneau, tu ne me l'arracheras point!

WALTRAUTE

Malheur! Malheur! Malheur! sur toi, sœur! Sur les Dieux du Walhall, malheur!

(Elle s'en va précipitamment; on entend bientôt, vers la sapinière, comme le bruit d'une cavale qui s'éloigne et s'ébroue.)

BRÜNNHILDE, suivant des yeux une nuée orageuse, qui s'élance, sillonnée d'éclairs, et bientôt disparaît au loin.

Eclair et nuée, par le vent soufflée, va-t'en donc: et ne reviens jamais! (Le soir est tombé: aux profondeurs de l'arrière-plan l'éclat du reflet des flammes grandit.) L'ombre du soir couvre le ciel: plus éclatante s'élève d'en bas la clarté du feu protecteur.--Pourquoi, si furieusement, bouillonne l'ardente houle? C'est vers la crête du Roc que roule son déluge embrasé.--(On entend s'approcher d'en bas la sonnerie du cor de SIEGFRIED: BRÜNNHILDE écoute, et, toute ravie, tressaille.) Siegfried!... Siegfried revient? son appel qu'il m'envoie!... Vite!--Vite au devant de lui! dans les bras de mon dieu! (Elle s'élance, toute à la plus vive exaltation, vers l'arrière-plan. Jusqu'au dessus de la crête culminante les flammes jaillissent: SIEGFRIED, surgi d'au milieu d'elles, saute sur la saillie d'une roche très élevée; là s'arrête, recule et s'abîme le feu, dont on n'aperçoit plus que le reflet palpitant, comme auparavant, aux profondeurs de l'arrière-plan.--SIEGFRIED, sur la tête le Tarnhelm[553-1], qui lui cache à moitié le visage et n'en laisse libres que les yeux, paraît, sous la forme de GUNTHER.)[553-2]

BRÜNNHILDE, pleine d'horreur, reculant.

Trahison?--Qui a pu pénétrer jusqu'à moi? (Elle fuit jusque dans le fond, et de là, en une muette stupeur, regarde SIEGFRIED, d'un œil fixe.)

SIEGFRIED, à l'arrière-plan, s'attardant sur la roche, considère un long temps BRÜNNHILDE, appuyé sur son bouclier; puis, d'une voix déguisée,--plus profonde,--l'interpelle.

Brünnhilde! un prétendant est venu, qui n'a point reculé devant tes flammes. C'est toi que je veux pour femme; suis-moi, sans résister!

BRÜNNHILDE, saisie d'un tremblement violent.

Quel homme a pu ce qui n'est possible qu'au Plus Fort?

SIEGFRIED, toujours debout sur le rocher du fond.

Un Héros qui, de force, te prendra,--si la force a seule raison de toi.

BRÜNNHILDE, happée d'horreur.

Sur ce Rocher, quel sorcier s'est hissé?--quel aigle s'y abat, afin de me déchirer!--Qui es-tu, qui es-tu, Terrible? (SIEGFRIED se tait.) Ton origine est-elle humaine? ou sors-tu des armées ténébreuses de Hella?

SIEGFRIED, après un assez long silence.

C'est un Gibichung que je suis, et Gunther est le nom, femme,--du Héros que tu vas suivre.

BRÜNNHILDE, dans une explosion de désespoir.

Wotan! farouche, impitoyable Dieu! Hélas! c'est à présent que je saisis le sens du châtiment: si tu m'as exilée ici, c'était pour m'y livrer en proie au déshonneur!

SIEGFRIED--saute à bas, et se rapproche.

La nuit tombe: en ta retraite tu vas t'unir à moi.

BRÜNNHILDE, tendant avec menace le doigt, où elle porte l'Anneau de Siegfried.

N'approche point! redoute cet emblème! tu ne triompheras pas de mon honneur, aussi longtemps que l'Anneau me défendra contre toi.

SIEGFRIED

Qu'il donne à Gunther droit d'époux: que cet Anneau t'unisse à lui!

BRÜNNHILDE

Arrière, voleur! larron d'honneur! n'aie pas l'audace de m'approcher! Plus forte que l'acier me rend l'Anneau: jamais, tu ne me le voleras, jamais!

SIEGFRIED

Toi-même, par tes paroles, tu m'y auras poussé. (Il se jette sur elle; ils luttent. BRÜNNHILDE se délivre de son étreinte, et fuit. Siegfried la poursuit. Ils luttent de nouveau[555-1]; il l'enlace, lui arrache l'Anneau[555-2]. Elle pousse un cri terrible et s'affaisse, comme brisée, sur le banc de pierre devant la grotte.)

SIEGFRIED

Dès à présent, tu m'appartiens!--Brünnhilde, fiancée de Gunther,--partage donc avec moi ta retraite!

BRÜNNHILDE, presque évanouie.

Que pourrait ta faiblesse, misérable femme!

SIEGFRIED la met debout d'un geste impérieux: tremblante, chancelante, elle rentre en son réduit.

SIEGFRIED, tirant son Glaive;--de sa voix naturelle:

Toi, Nothung, sois témoin qu'ici, je suis demeuré chaste: garant de la foi due à mon frère, sépare-moi de sa fiancée![556-1] (Il suit BRÜNNHILDE.)

Le rideau tombe.

ACTE DEUXIEME[557-A]

LE RIVAGE DU RHIN

devant le manoir des Gibichungen: à droite, l'entrée ouverte du manoir; à gauche, la berge du Rhin, d'où s'élève, montant vers le fond à droite, et coupée par plusieurs sentiers, une éminence rocheuse en travers de la scène. Trois pierres de sacrifices s'y dressent symétriquement: la première, dédiée à FRICKA, en face d'une toute pareille consacrée à DONNER: au milieu, mais plus haut, celle de WOTAN, plus grande. C'est la nuit.

HAGEN, la lance au bras, le bouclier au flanc, est assis devant le manoir: il dort. La lune jette tout à coup une éclatante lumière sur lui, et sur son entourage le plus immédiat: on discerne ALBERICH accroupi devant HAGEN, les bras appuyés sur les genoux de son fils.

ALBERICH

Dors-tu, Hagen, mon fils?--Tu dors, et ne m'entends point, moi qu'ont trahi repos et sommeil?

HAGEN, à voix basse, sans bouger, si bien que, les yeux pourtant ouverts, il semble ne cesser point de dormir.

Je t'entends, Alfe malfaisant: qu'as-tu à dire à mon sommeil?

ALBERICH

Te rappeler quelle puissance doit être un jour la tienne, si ton courage est ce que me l'a fait ta mère.

HAGEN

Ma mère m'a donné du courage, mais je ne puis pas lui savoir gré d'avoir succombé à ta ruse: tôt-vieux, livide et blême[558-1], j'ai les Joyeux en haine, et jamais je ne me réjouis.

ALBERICH

Hagen, mon fils, aie les Joyeux en haine! si tu m'aimes comme tu dois m'aimer, moi, privé de joie, lourd de douleur! Tu es robuste, hardi et brave: ceux contre qui nous poursuivons cette lutte, notre lutte de ténèbres, déjà notre haine les met en détresse. Celui qui jadis m'arracha l'Anneau, Wotan, le farouche ravisseur, a été battu par sa propre race: il a perdu par le Wälsung toute autorité, tout pouvoir; comme la race tout entière des Dieux, il voit avec angoisse venir l'heure de sa fin. Ce n'est plus lui que je crains comme eux tous, il tombera!--Dors-tu, Hagen, mon fils?

HAGEN, dans la même attitude.

La puissance des Éternels, qui en hériterait?

ALBERICH

Moi--et toi: l'univers sera notre héritage[559-1], si je ne m'abuse en comptant sur ta foi, si tu partages ma rage, ma haine.--La Lance de Wotan, le Wälsung l'a brisée, après avoir tué dans un combat le Dragon Fafner, et s'être tout enfant conquis la toute-puissance, grâce à la possession de l'Anneau; Walhall et Nibelheim sont en sa dépendance; bien plus, ma Malédiction même n'atteint pas le Héros-sans-Peur, car il ignore le prix de l'Anneau, dont le pouvoir, enviable entre tous, est pour lui comme s'il n'était point; c'est en riant qu'il brûle sa vie aux ardeurs de son âme aimante. Nous n'avons qu'un moyen de le perdre... Entends-tu, Hagen, mon fils?

HAGEN

Le perdre? j'y travaille,--lui-même déjà m'y aide.

ALBERICH

L'Anneau d'Or, s'emparer de l'Anneau, c'est l'important! Pour l'Amour du Wälsung une femme vit, qui sait tout; si jamais elle lui suggérait de rendre la Bague aux Filles-du-Rhin--qui, dans les eaux profondes, jadis, m'avaient séduit!--leur Or serait perdu pour moi, jamais nul artifice ne le leur reprendrait[560-1]. Aussi, sans retard, vise à l'Anneau: mon but en t'engendrant fut de faire de toi, qui es sans-peur[560-2], mon champion contre le Héros. Trop faible évidemment[560-3] pour affronter le Dragon,--exploit permis au seul Wälsung,--c'est pour l'irréductible haine que j'ai du moins élevé Hagen: c'est lui qui doit maintenant me venger, lui qui doit conquérir l'Anneau, en dépit du Wälsung, pour la honte de Wotan! Me le jures-tu, Hagen, mon fils?

HAGEN

L'Anneau me revient, je l'aurai: attends en repos!

ALBERICH

Me le jures-tu, Hagen, mon héros?

HAGEN

A moi-même, je le jure: fais taire tes soucis.

(Une ombre de plus en plus dense enveloppe HAGEN et ALBERICH: du côté du Rhin, le jour point.)

ALBERICH, dont la voix, graduellement, s'éteint, à mesure que lui-même disparaît.

Sois fidèle, Hagen, mon fils! Héros en qui j'ai foi, sois fidèle! Sois fidèle!--fidèle!

(ALBERICH a disparu tout à fait.--HAGEN, qui n'a point quitté son attitude, contemple, toujours immobile et les yeux fixes, le Rhin. Le soleil se lève et se mire dans le Fleuve.)

* * * * *

SIEGFRIED survient soudain, tout à fait près de la berge, en arrière d'un buisson. Il a repris sa propre figure; seul, le Tarnhelm est encore sur sa tête: il le retire et le pend à son ceinturon.

SIEGFRIED

Hoïho! Hagen! homme las, me vois-tu qui viens?

HAGEN, se soulevant commodément.

Heï! Siegfried! Prompt Héros! D'où donc?

SIEGFRIED

Du Roc de Brünnhilde; j'y ai respiré le souffle même, dont je viens de t'appeler: tant fut instantané le voyage! C'est plus lentement qu'arrive ici notre couple: il vogue à ma suite[561-1].

HAGEN

Ainsi, tu as dompté Brünnhilde?[562-1]

SIEGFRIED

Gutrune veille-t-elle?[562-2]

HAGEN

Hoïho! Gutrune! sors! Siegfried est là: que tardes-tu?[562-3]

SIEGFRIED, se tournant vers la salle.

Qu'à tous deux je vous annonce comme j'ai lié Brünnhilde.

(GUTRUNE sort de la salle et vient à leur rencontre.)[562-4]

SIEGFRIED

Nomme-moi bienvenu, fille de Gibich! c'est un bon message que je t'apporte[562-5].

GUTRUNE

Que Freya te salue, au nom de toutes les femmes![563-1]

SIEGFRIED

Joyeux de moi, c'est ouvertement que tu peux dès à présent m'aimer: aujourd'hui je t'ai conquise pour femme.

GUTRUNE

Ainsi donc, Brünnhilde suit mon frère?

SIEGFRIED

Il l'a épousée sans difficulté.

GUTRUNE

Les flammes ne l'ont point consumé?

SIEGFRIED

Lui? ce n'est pas lui non plus qu'elles auraient pu blesser: mais moi, je les ai franchies pour lui, parce que je te désirais pour femme[563-2].

GUTRUNE

Mais toi, le feu t'a-t-il épargné?

SIEGFRIED

Moi, l'incendie flottant me réjouissait.

GUTRUNE

Et Brünnhilde t'a pris pour Gunther?

SIEGFRIED

Je lui ressemblais à un cheveu près, grâce à la vertu du Tarnhelm, que m'avait enseignée Hagen.

HAGEN

Bon avis que je te donnai là.

GUTRUNE

C'est ainsi que tu as eu raison de l'intrépide femme?

SIEGFRIED

C'est elle qui a cédé--à la force de Gunther.

GUTRUNE

Et elle s'est mariée avec toi?

SIEGFRIED

C'est, durant une pleine nuit nuptiale, à son époux qu'a obéi Brünnhilde.

GUTRUNE

Mais son époux, cependant, pour elle n'était-ce pas toi?[564-1]

SIEGFRIED

C'est près de Gutrune qu'était Siegfried[564-2].

GUTRUNE

Pourtant, Brünnhilde était près de lui?

SIEGFRIED, montrant son Glaive.

Entre l'Est et l'Ouest, le Nord: voilà comme elle était près de lui[565-1].

GUTRUNE

Et comment Gunther la reçut-il de toi?

SIEGFRIED

Du Roc, en le brouillard matinal, au travers des flammes défaillantes du Feu, elle me suivit vers la vallée; près du rivage, vite Gunther prit ma place[565-2]: grâce à la vertu du Tarnhelm, instantanément je fus ici. Un fort vent pousse maintenant les chers, qui remontent le Rhin: c'est pourquoi préparez-vous de suite à les recevoir![565-3]

GUTRUNE

Siegfried, le plus puissant des hommes: j'ai peur de toi!

HAGEN, de l'éminence du fond, observant le Fleuve.

Au lointain, j'aperçois une voile.

SIEGFRIED

Rendez donc grâces au messager!

GUTRUNE

Préparons à Brünnhilde un agréable accueil[566-1], pour qu'elle trouve à demeurer ici plaisir et joie! Toi, Hagen! cordialement convoque les Hommes de Gibich, pour les noces! A la fête je convierai, moi, d'aimables femmes: elles auront plaisir à suivre ma joie[566-2]. (Marchant vers la salle, à SIEGFRIED.) Te reposeras-tu, méchant Héros?

SIEGFRIED

C'est à t'aider que je me reposerai, (Il la suit. Tous deux entrent dans la salle.)

HAGEN, debout sur l'éminence, souffle de toutes ses forces, tourné vers le pays, dans une grande corne de taureau.

Hoïho! Hoïho! Hoïho! Hommes de Gibich, debout! Malheur! Malheur! Aux armes par le pays! Aux armes! Aux armes! de bonnes armes! de fortes armes, de tranchantes armes, pour les combats, Détresse! Détresse est là! Détresse! Malheur! Malheur! Hoïho! Hoïho! Hoïho!

(Il souffle de nouveau. De divers côtés, des cornes guerrières lui répondent. Il se rue, des hauteurs et de la vallée, des HOMMES armés, en tumulte, précipitamment.)

LES HOMMES, d'abord un à la fois, ensuite par troupes de plus en plus nombreuses[567-1].

Pourquoi mugit la corne? pourquoi convoque-t-elle l'ost? Nous venons avec des armes, nous venons avec des armes; avec de fortes armes, avec de tranchantes armes! Hoïho! Hoïho! Hagen! Hagen! Quelle Détresse est là? Quel ennemi approche? Qui nous assaille? Gunther est en péril?

HAGEN, du haut de l'éminence.

Armez-vous bien! Armez-vous vite! C'est Gunther que vous devez recevoir: il a pris femme.

LES HOMMES

Il est en péril? L'ennemi le serre de près?

HAGEN

C'est une femme formidable[567-2] qu'il conduit ici.

LES HOMMES

Les hommes des parents le poursuivent en ennemis?

HAGEN

Elle et lui viennent seuls: nul ne les poursuit.

LES HOMMES

Il a donc fait tête au péril? Il a combattu? Il est victorieux?

HAGEN

C'est le Tueur-du-Dragon qui l'a comblé de bonheur: c'est Siegfried, le Héros, qui a vaincu le péril.

LES HOMMES

A quoi l'ost alors peut-il lui servir?

HAGEN

A quoi? Immolez de vigoureux taureaux: qu'en l'honneur de Wotan leur sang coule sur la pierre.

LES HOMMES

Quoi ensuite, Hagen, quoi nous ordonnes-tu?

HAGEN

Tuez un sanglier pour Froh; pour Donner, un robuste bouc[568-1]; en l'honneur de Fricka sacrifiez des brebis, afin qu'elle accorde un heureux hymen!

LES HOMMES, dont la gaieté de plus en plus vive éclate.

Les bêtes abattues, que faisons-nous ensuite?

HAGEN

Des mains d'aimables femmes, prenez la corne-à-boire, délicieusement pleine d'hydromel et de vin.

LES HOMMES

La corne en main, qu'en faisons-nous ensuite?

HAGEN

Buvez énergiquement, jusqu'à ce que vienne l'ivresse: et toujours en l'honneur des Dieux, afin qu'ils accordent un heureux hymen!

LES HOMMES, en éclatant d'un rire retentissant.

Grand bonheur et grande joie vont donc rire sur le Rhin, puisque peut être aussi jovial le farouche[569-1] Hagen lui-même! L'Epine-de-la-Haie[569-2] ne pique maintenant plus: Hagen est le héraut des noces.

HAGEN, qui, durant toute la scène, est resté très grave.

Maintenant laissez le rire, courageux vassaux! Accueillez l'épouse de Gunther: voici venir avec lui Brünnhilde[570-1]. (Il est descendu au milieu des Hommes.) Soyez fidèles à la suzeraine, prêtez-lui loyalement appui: qu'un outrage l'ait frappée, vengez-la sur-le-champ![570-2]

* * * * *

GUNTHER et BRÜNNHILDE

sont arrivés dans la nacelle. Quelques-uns des HOMMES sautent dans le Fleuve et tirent à bord l'embarcation. Pendant que GUNTHER conduit BRÜNNHILDE sur le rivage, les HOMMES frappent sur leurs armes, en poussent des cris de joie[570-3].

LES HOMMES

Salut! Salut! Bienvenue! Bienvenue! Salut à toi, Gunther! Gloire à ta fiancée!

GUNTHER, offrant la main à BRÜNNHILDE, qui débarque.

Celle que je vous ramène pour régner sur le Rhin, c'est la plus admirable des femmes[571-1], c'est Brünnhilde: plus noble épouse ne fut jamais conquise! Qu'à la plus éclatante des gloires s'élève, ainsi bénie des Dieux, la lignée des Gibichungen!

LES HOMMES, en frappant sur leurs armes.

Gloire! Gloire à toi, Gunther! Heureux fils de Gibich!

(Blême, les regard baissés vers le sol, BRÜNNHILDE se laisse conduire par GUNTHER vers la salle, d'où SIEGFRIED et GUTRUNE sortent avec les femmes.)[571-2]

GUNTHER, s'arrêtant, avec BRÜNNHILDE, devant la salle.

Salut à toi, Héros bien-aimé! Salut, gracieuse sœur![571-3] C'est avec bonheur que je te vois joyeuse auprès de celui qui t'a conquise[571-4]; avec bonheur que je vois ici briller glorieusement deux couples bénis: Brünnhilde--et Gunther; Gutrune--et Siegfried![571-5]

(BRÜNNHILDE, frappée d'horreur, ouvre les yeux, et voit SIEGFRIED: elle lâche la main de GUNTHER, fait, violemment émue, un pas vers SIEGFRIED, recule avec effroi, et fixe sur lui un regard dur[572-1].--Tous sont stupéfaits.)

HOMMES et FEMMES

Qu'a-t-elle donc?

SIEGFRIED fait tranquillement quelques pas vers BRÜNNHILDE.

Quelle cause peut attrister les regards de Brünnhilde?[572-2]

BRÜNNHILDE, à peine maîtresse de soi.

Siegfried... ici!... Gutrune?...

SIEGFRIED

C'est la sœur de Gunther; sa tendre sœur: elle est ma femme, comme toi celle de Gunther.