Chapter 16
--Eh bonjour, c'est-à-dire non, bonsoir, capitaine, s'écria le jovial trappeur en s'avançant à la rencontre de Poignet d'Acier. Enchanté de vous voir, capitaine. Comment ça va-t-il? Vous avez donc échappé aux vermines? Ça me fait grand plaisir, ô Dieu oui! Moi aussi je leur ai joué un tour de talons. Mais vous voilà en paix avec les Clallomes. Vous avez bien fait, capitaine. Ce sont de braves gens, les Clallomes! ils vous ont des brins de fillettes, hum! L'eau m'en monte à la bouche. On dit que vous allez vous marier ici, capitaine; ma foi, moi, j'en ferais bien tout autant, oui bien, je le jure, votre serviteur!
Villefranche attendit, en souriant, que le moulin paroles de Nick eût cessé de moudre des interrogations et des réponses pour lui demander le motif qui l'avait amené.
--Eh! je vous cherchais, je vous ai cherché partout, sur la butte Sainte-Hélène, ô Dieu oui! Mais ç'a été comme si je ne m'étais pas dérangé. Croiriez-vous que je n'ai même pu retrouver le ravin où votre pauvre diable d'engagé est mort. Est-ce drôle un peu, hein, capitaine?
Cette déclaration bannit une espérance que la vue du trappeur avait fait naître dans le cerveau de Poignet-d'Acier. Sans laisser paraître sa contrariété, lui dit d'un ton négligent:
--Vous avez quelque chose à me conter, Nick?
--O Dieu oui, capitaine. Je me suis croisé avec vos gens qui battent le pays pour vous déterrer, et qui craignent que ces reptiles de Peaux-Rouges...
--Alors, interrompit Villefranche, vous vous chargeriez volontiers d'un message pour le Bossu?
--Ce diable de petit monstre qui les commande en votre absence?
--Lui-même.
--Donnez, capitaine et je repars à l'instant, après avoir émoulu mes dents contre un morceau de n'importe quoi, car j'ai diantrement faim, et ces pies-grièches de sauvagesses ne me font pas l'effet d'adorer ma compagnie, ô Dieu non!
Poignet-d'Acier avait, dans son étui de fer-Blanc, tout ce qui est nécessaire pour écrire. Il fit une lettre et la remit à Nick, en lui disant:
--Est-ce que maintenant vous seriez des nôtres, mon camarade?
--Pour cela, non, capitaine, répondit fermement Whiffles. Je vous oblige parce que cela me fait plaisir. Mais de votre association je ne veux pas, quand même vous m offririez la première place, après vous. Je suis toujours assez riche et heureux lorsque j'ai ma liberté. Au revoir, capitaine. Oh! nous ne nous sommes pas dit notre dernier mot.
--Au revoir, mon ami! répliqua Villefranche en lui pressant affectueusement la main.
Nick Whiffles s'éloigna, le coeur aussi léger que l'esprit.
Ouaskèma le vit disparaître avec une vive satisfaction, car elle craignait qu'il n'intervint dans ses projets sur Poignet-d'Acier.
Le jour suivant, les canots étaient à une lieue du rivage et marchaient dans l'ordre que j'ai indiqué. Il n'y avait pas un nuage à la voûte céleste qui s'arrondissait sur l'Océan comme un dais d'azur. Nulle brise ne folâtrait égarée dans l'atmosphère. Le Pacifique, paisible et poli comme une glace, réfléchissait amoureusement les tièdes rayons du soleil. A l'arriére de l'escadre s'ébattaient une troupe de marsouins, dont les écailles humides miroitaient comme des pierreries. Tout à coup Ouaskèma se leva droit dans son canot, en étendant les bras en croix. Aussitôt les conversations cessèrent sur les autres embarcations, qui se déployèrent sur une seule ligne. Les Indiens pagayaient avec si peu de bruit qu'ils semblaient voguer par enchantement. En avant du canot des sagamos, un point noir, semblable à un flot, faisait tache sur la mer. C'est vers ce point que se dirigeait la flottille, un demi-mille de distance, elle opéra un quart de conversion, et alors Villefranche, distinguant parfaitement le point noir, reconnut que c'était le dos d'une baleine de l'espèce dite jubarte. Une colonne liquide qui ruissela à trois ou quatre mètres de hauteur de l'endroit où elle se tenait, le lui aurait prouvé un moment après si ses yeux ne l'eussent déjà averti. Les canots se divisèrent alors en deux files; l'une prit à droite du cétacé, l'autre à gauche. Elles s'en approchèrent jusqu'à vingt ou trente mètres. Puis, dans chaque canot, un tiers des hommes saisit les harpons munis d'outres, pendant que les autres poussaient toujours insensiblement l'esquif vers la baleine dont l'échine noirâtre et saillante, comme l'angle d'un toit était tout à fait visible. Elle pouvait mesurer cinquante pieds de long et demeurait immobile; à fleur d'eau, savourant sans doute la chaleur du soleil et bien loin de soupçonner qu'elle était entourée de mortels ennemis. Ceux-ci n'en étaient plus séparés que par un intervalle de deux brasses. Ouaskèma, toujours debout éleva les mains en l'air, les pouces repliés sur la paume, les autres doigts écartés. Aussitôt quatre harpons lancés de chaque côté du monstre s'enfoncèrent dans ses flancs. Surpris par cette attaque imprévue, il poussa une sorte de beuglement et plongea. Tous les canots se retirèrent immédiatement à force de pagaies, de peur d'être enveloppées dans le tourbillon occasionné par le plongeon soudain de la victime, qui fuyait rapidement, en laissant la surface de la mer une large traînée de sang. Les Clallomes lâchèrent des cris de joie, et, rompant l'ordre jusqu'alors observé, se mirent à sa poursuite à qui plus vite. Les traces de sang leur servaient de piste.
--Que mes frères suivent mon canot, dit Ouaskèma aux Indiens qui conduisaient l'embarcation de Poignet-d'Acier.
Et elle gagna le front, de la flottille.
Au bout d'un quart d'heure, des bouillonnements furieux et des oscillations successives de l'onde, se soulevant en vagues puissantes, annoncèrent la prochaine réapparition de la baleine. Les bateaux s'alignèrent de nouveau; les deux rangs à un intervalle de trente brasses au plus. Au milieu de cet intervalle bondit une masse d'écume qui retomba en rosée sur les équipages. Elle était accompagnée d'un grondement aussi assourdissant que celui d'une cataracte. Les embarcations furent sur-le-champ dispersées comme par une bourrasque du nord-est. Mais elles se rallièrent promptement. A travers les convulsions des flots, se montrèrent quelques outres, puis deux évents éjectant une bruine ensanglantée, et enfin un mufle gigantesque gueule épouvantable, garnie de longues barbes noires, qui aspira bruyamment l'air, se recacha, ressortit et s'engouffra encore, par un mouvement de bascule qui mettait tour à tour à nu sa tête, ses ailes et sa vaste queue. Les Indiens profitèrent de ce moment pour revenir sur la reine des eaux et darder une grêle de traits dans son corps. Elle exhala un rugissement plaintif et chercha encore à se réfugier au sein de son empire. Mais les forces l'abandonnaient, et la multitude de sacs gonflés de gaz dont son dos était chargé paralysait ses tentatives. Elle s'agita, se démena à droite, à gauche, vira sur elle-même comme sur un pivot, battit avec ses immenses nageoires les vagues convulsionnée, mugit de douleur et fila entre deux eaux avec la rapidité de la flèche. Malgré le calme des éléments, il semblait, sur son passage, que le Pacifique fut irrité par une violente tempête. Les Clallomes avaient rebroussé, se tenaient à distance et surveillaient attentivement les évolutions du colossal poisson. Ils recommencèrent la chasse, rattrapèrent leur proie alors qu'épuisée par la perte, de son sang, elle essayait de reprendre haleine, et l'assaillirent avec des vociférations infernales et un redoublement de vigueur.
Leur ardeur s'était aussi emparée de Villefranche. Brandissant un harpon, il arriva, un des premiers, sur la jubarte et voulut la tourner par derrière pour la frapper sous les ouïes. Mais, à cet instant, elle recula brusquement en faisant claquer sa queue comme un fouet.
Le canot de Poignet-d'Acier, touché par l'extrémité, vola en pièces.
Un cri déchirant s'échappa de la poitrine de Ouaskèma, qui se précipita à la mer...........................................................
Le soir de ce jour, les guerriers clallomes festoyaient, à l'embouchure de la rivière Nahelem, avec le lard de la baleine qu'ils avaient tuée dans l'après-midi, puis remorquée à l'aide de la marée montante, près de leur cantonnement.
Tandis que les hommes se gorgeaient de ce mets dégoûtant, les femmes faisaient fondre la graisse dans une grande auge de bois, avec des cailloux rougis au feu, on emplissaient d'huile la vessie et les entrailles de la jubarte, on découpaient ses chairs en tranches pour les sécher et les conserver.
Et pendant ce temps-là aussi, agenouillée près de Villefranche qui gisait livide et décomposé sur un lit de branchages et de pelleteries, Ouaskèma s'occupait, avec l'assistance de deux autmoins, à lui remettre la cuisse gauche que le monstre marin lui avait cassée en l'atteignant du bout de sa terrible queue.
CHAPITRE XX
LE CARCAJOU
Le ciel était splendide, le soleil ardent comme le cratère d'un volcan.
Ouaskèma et Poignet-d'Acier descendirent d'un canot au pied du mont Sainte-Hélène. La joie, une joie profonde, sans mélange, rayonnait sur les traits de l'Indienne; le capitaine avait le visage pâle, amaigri et portait toutes les marques d'un homme qui relève dune longue et douloureuse maladie.
--Mon frère veut-il se soutenir à mon bras? demanda la Tête-Plate en l'enveloppant d'un regard enivré d'amour.
--Non, ma chère soeur, répliqua Villefranche d'un ton doux et mélancolique. Je me sens assez fort pour te suivre. D'ailleurs, cet endroit qui renferme les cailloux jaunes n'est pas loin, n'est-ce pas? Nous y serons bientôt?
--Le temps qu'il faut pour cuire des racines de kamassas, dit-elle.
--Ah! reprit-il, il me tarde d'être arrivé car après cela... quand j'aurai enfin cet or...
Il s'interrompit, craignant peut-être de faire une révélation inopportune, et ses yeux, qui s'étaient enflammés, se, tournèrent avec bienveillance sur la jeune fille.
--Après cela, dit-elle d'une voix palpitante, mon frère deviendra l'époux de la vierge clallome?
--Poignet-d'Acier lui doit la vie, s'écria-t-il en éludant la réponse directe que sollicitait cette question; Ouaskèma l'a arraché aux flots de la mer; pendant deux fois cent nuits elle l'a soigné et veillé sans relâche ni repos, avec la sollicitude d'une, femme aimante et dévouée. C'est à elle que le chef blanc doit d'être guéri de sa blessure. Son coeur n'est pas ingrat. Il n'oubliera jamais cc que sa soeur a fait pour lui.
--Ouaskèma est bien heureuse! dit tristement l'Indienne, à demi satisfaite par cette protestation équivoque, car, dans les âmes bien éprises, la passion a le don de seconde vue.
Ils marchèrent pendant un quart d'heure en silence.
La Clallome était distraite. Quelque pensée amère la préoccupait, car, de temps en temps, une larme roulait lentement sur ses joues et tombait à terre; mais Villefranche ne remarquait pas ces pleurs. Son coup d'oeil d'aigle ne cessait d'explorer la montagne, depuis son couronnement, aussi blanc et uni qu'un cône d'albâtre, jusqu'à sa base grisâtre et déchirée par mille fissures. Cependant, à mesure qu'ils avançaient, sa physionomie changeait, son teint se colorait, ses regards devenaient plus intenses.
--Ah! la ravine! fit-il tout à coup en s'élançant vers une étroite fondrière qui serpentait à leur droite.
--C'est là que sont les cailloux jaunes qui brillent au soleil, mon frère! lui cria Ouaskèma courant après lui.
Villefranche ne l'entendait pas. Il s'était jeté en bas du précipice. Son coeur battait violemment, ses tempes étaient baignées de sueur, ses jambes flageolaient sous lui.
Il s'appuya contre une pierre pour se remettre un peu. Au-dessus de cette pierre s'étendait un acacia charge de lianes et de convolvulus, et que le vent avait courbé de telle sorte que son tronc s'étendait horizontalement sur le ravin, à quelques pieds seulement du fond. Des halliers épais hérissaient ses racines.
Debout, fiévreux et frémissant sous l'arbre, Poignet-d'Acier cherchait à dompter l'émotion qui l'envahissait, quand sa vue tomba sur des fragments de pelleterie; puis sur des ossements, sur un crâne humain!
Il examina les lieux.
Jacques! dit-il sourdement. C'est ici qu'il est mort! Oui, dans cette excavation. A l'ombre de cet acacia. Les roches que j'avais amoncelées autour de son cadavre n'ont pu le préserver de la dent des loups. Voilà les débris de son squelette! Pauvre homme, bon, fidèle,... mais nul sans initiative... Qu'est-ce que cela?
Villefranche, qui venait d'apercevoir sur le sol un petit octangle de cuir fixé à un cordon, le ramassa.
Un scapulaire! reprit-il avec un sourire sarcastique. Il croyait à ces amulettes, lui, Jacques! Peut-être avait-il raison, ajouta-t-il ensuite d'un ton grave, car au moins ils jouissent du repos ici-bas ceux qui ont la foi!
Et après un moment de réflexion:
--Mais j'y songe, ce sachet, c'est le signe de reconnaissance des enfants de ma fille, d'Adèle! Jacques me l'a dit; je l'avais oublié...
--Mon frère c'est près de ce ruisseau, à ta gauche, que tu trouveras les cailloux jaunes qui brillent au soleil. Tiens, regarde, en voici un, dit alors une voix à l'oreille du capitaine.
Il se hâta de serrer dans sa poche le sachet et prit avidement une grosse pépite que lui tendait Ouaskèma.
Pour mieux la contempler, il fit quelques pas en avant et la jeune fille demeura sous l'acacia, dont les rameaux inférieurs effleuraient presque son chapeau d'écorce.
A cet instant, un animal étrange se glissait sournoisement à travers le feuillage. Il avait le corps couvert de poils roux, la tête noire, les yeux petits, flamboyants comme des émeraudes, les griffes longues, minces, l'apparence et les allures d'un gros chat.
Il arriva à deux pieds de Ouaskèma, s'arrêta, se replia sur lui-même, fit un bond et tomba, avec un rugissement d'une âpreté glaciale, sur de l'Indienne.
Elle poussa un cri de douleur que suivit immédiatement un coup de feu.
Comme s'il eût été mû par un ressort, Poignet-d'Acier tourna sur lui-même, sa carabine à l'épaule et prêt à tirer.
Au sommet du ravin, fuyait un homme monté sur un bison blanc, à la crinière noire comme l'ébène.
Oli-Tahara! murmura le capitaine en rabaissant son arme.
--Mon frère! dit une voix faible à côté de lui.
Villefranche tressaillit, reporta ses yeux sur le ravin.
Horrible spectacle!
Ouaskèma, la Vierge clallome, la Belle-aux-cheveux-noirs, était étendue sur la roche, dans une mare de sang. Près d'elle hurlait, en grinçant des dents et éraillant la pierre avec ses griffes, un hideux carcajou. L'animal avait été percé d'outre en outre par une balle, qui avait ensuite coupé l'artère jugulaire de la Tête-Plate.
Du bout de sa crosse, Poignet-d'Acier repoussa l'affreuse bête expirante et se pencha vers la pauvre Indienne, que la mort marquait déjà de son sceau indélébile.
--Mon frère, donne-moi ta main! balbutia Ouaskèma.
Et, quand il eut complu à son désir:
--Dans le monde des esprits nous nous reverrons, lui dit-elle... Hias-soch-a-la-ti-yah l'avait dit: Ouaskèma ne pouvait avoir d'autre époux que le chasseur blanc... La haut il tiendra sa promesse... Ouaskèma est joyeuse de mourir ainsi... Que mon frère pense à la petite Merellum...
Après ces mots, elle rendit l'âme.
Oli-Tahara, le Dompteur-de-Buffles, l'avait-il tuée sans intention, en voulant la préserver de la férocité du carcajou, ou bien la jalousie l'avait-elle poussé au meurtre?
FIN
Gigny (Yonne), octobre 1861.
________________________________________ Coulommiers.--Imp. P. Brodard et Gallois