Chapter 15
Cette roche a été ainsi appelée parce que son sommet est occupé par un cimetière clallome. Les morts sont enveloppés dans des nattes de jonc et déposés au fond des canots qui leur ont appartenu, la tête tournée vers le cours de l'eau. Les objets dont ils ont usé pendant leur vie, comme couvertes, écuelles, plats, paniers, étoffes, colliers, coquilles, sont placés à côté d'eux dans ces canots. Sur la poitrine du défunt on étale aussi ses armes et le crochet en défense de phoque qui lui servait à extirper les bulbes de kamassas. La quille des canots est percée de petits trous pour l'écoulement des eaux pluviales; et ils sont élevés sur des piquets et recouverts d'écorce de bouleau, afin que les cadavres soient à l'abri des bêtes fauves et des oiseaux de proie.
Les Clallomes et Villefranche tournèrent la roche des Cercueils et entrèrent dans un village indien.
--Que mon frère attende ici! dit le chef en montrant au capitaine une hutte ouverte devant laquelle une squaw plaçait dans son berceau un enfant nouveau-né.
Le marmot vagissait douloureusement, et, certes, la torture à laquelle on le soumettait pouvait bien lui arracher des cris. Sa mère l'avait étendu sur une mince tablette de bois, peinte de couleurs brillantes et garnie de mousse argentée ou mousse d'Espagne. A cette tablette en étaient fixée, par deux courroies, une autre beaucoup plus petite. La squaw rabattit la seconde planchette sur le front de l'enfant au-dessus des arcades sourcilières et l'assujettit fortement au corps du berceau. Elle procédait ainsi à l'aplatissement du crâne. Ensuite, sans prendre garde aux plaintes déchirantes du pauvre petit, elle acheva de fixer ses membres à la première planchette, l'entoura d'une peau, jeta le tout sur son dos, comme une hotte, et alla vaquer à d'autres occupations. L'enfant devait rester trois ans dans cette position, pendant lesquels on augmenterait graduellement la pression sur sa tête. Au bout de ce temps, la laideur pour nous, la beauté pour sa tribu serait complète.
--Ce qui prouve qu'il ne faut pas disputer des goûts et que tout est affaire de convention dans ce monde, murmura Villefranche qui avait pris une sorte de plaisir philosophique à examiner les détails de cette opération. Et, ajouta-t-il, dans son for intérieur, en serait-il du moral comme du physique? Tel sentiment réputé bon ici est odieux plus loin. Quel plus grand crime pour nous que le parricide? Pourtant, chez certaines peuplades, les fils tuent leurs pères quand ces derniers sont devenus perclus par l'âge. Chez d'autres, ce sont les parents qui tuent leurs enfants. Ceux-ci vantent la monogamie; ceux-là font de la polygamie un article de foi religieuse. Il en est pour qui l'adresse à voler semble une vertu, comme il en est qui la punissent sévèrement. Enfin, il n'existe peut-être pas dans le genre humain de principe honoré par une société qui ne trouve sa contre-partie également honoré par une autre!
Il en était là de ces désespérantes réflexions, quand Ouaskèma parut.
D'un mot, elle écarta une foule de squaws et de babouins indiens curieusement attroupés devant le Visage-Pâle; puis elle pénétra dans la hutte et la ferma avec le morceau d'écorce tenant lieu de porte.
Coiffée d'un léger chapeau de fibres de cèdre entrelacées qui cachait la dépression de son front, et vêtue d'une tunique en peau d'oie sauvage, retenue sous son cou par une griffe d'ours, et dont l'éclatante blancheur contrastait vivement avec l'opulente chevelure noire flottant sur ses épaules, la vierge clallome était vraiment superbe à voir.
Des bracelets en coquillages ornaient ses bras nus et les chevilles de ses pieds, chaussés de courts mocassins, élégamment brodés avec de la rassade.
Un épervier, dessiné aussi par des broderies en rassade, sur sa poitrine, indiquait le haut rang qu'elle occupait dans sa tribu.
Arrivée d'un air fier à la cabane, elle y était entrée presque timidement, les paupières baissées, le pas mal assuré. Les battements de son sein, qui soulevait par mouvements irréguliers son vêtement, disaient assez que Ouaskèma était en proie à une violente émotion.
L'agitation de la jeune fille n'échappa point à la pénétration de Poignet-d'Acier.
Debout dans la hutte, il l'examinait flegmatiquement. Ce n'était pas un captif qui attend, en tremblant, l'arrêt de son juge, mais un homme, certain de sa supériorité qui n'a qu'un geste à faire pour être obéi. Néanmoins, si exempt que Villefranche se crût des petites passions qui contrôlent nos actes, sa vanité était flattée par l'impression qu'il produisait sur cette magnifique créature, souveraine d'une puissante tribu indienne.
Il y eut une minute de silence; puis la Tête-Plate leva sur le chasseur ses grands yeux noirs et dit, d'un ton où perçait une certaine hésitation:
--Mon frère, le brave chef blanc ne peut être indisposé contre Ouaskèma car Ouaskèma demande, à chaque soleil, au Grand Esprit de chasser les ennemis de son chemin et de pousser les plus belles pièces de gibier à portée de sa vaillante carabine.
--Et pour me prouver ses bonnes intentions à mon égard, ma soeur me fait traîner ici par ses guerriers, répliqua le capitaine avec un accent sarcastique.
--Mon frère sait que mes guerriers n'ont pas violenté sa volonté! dit la Clallome.
--C'est vrai, repartit Villefranche moins amèrement. Mais pourquoi ma soeur m'a-t-elle fait venir ici?
La Tête-Plate rougit, rabaissa ses regards vers le sol et répondit par une interrogation:
--N'est-ce pas mon frère qui a sauvé une fois de plus la vie à Ouaskèma?
--La vie!
--Il l'a tirée, avec Merellum, de la prison du fort Caoulis. Merellum l'a dit à Ouaskèma.
--Qui donc le lui avait raconté?
--Un trappeur blanc. Celui que les Visages-Pâles appellent Louis-le-Bon, et qui a ramené Merellum au village clallome.
--La Petite-Hirondelle est ici s'écria Poignet-d'Acier avec une expression de contentement dont il ne fut pas maître.
Ouaskèma, la vierge clallome, fronça les sourcils. Sa jalousie venait de se réveiller et de lui brûler le coeur comme un fer rouge.
Cependant elle se contint.
--La Petite-Hirondelle est ici, répliqua-t-elle.
--Ah! je voudrais la voir dit Villefranche sans s'inquiéter de l'irritation sourde qui commençait gronder dans le sein de la Tête-Plate.
--Mon frère la verra, dit-elle avec aigreur.
Et, d'un ton radouci, car le capitaine avait fait un geste de mépris:
--Mais, avant, j'ai à parler à mon frère; que ses oreilles soient ouvertes à mon discours:
--J'écoute, dit tranquillement Poignet-d'Acier.
--J'ai commença l'Indienne d'une voix lente et passionnée en fixant ses prunelles ardentes sur l'aventurier, j'ai dit au chef blanc que je l'aimais et le chef blanc a repoussé, mon amour. Cependant je n'aurai jamais d'autre époux que lui. Hias-soch-a-la-ti-yah me l'a défendu. Pourquoi donc le chef blanc fuit-il Ouaskèma? N'est-elle pas la plus belle des vierges qui habitent sur les bords du grand lac salé? N'a-t-elle pas la puissance qu'aiment les hommes forts et les charmes que recherchent les hommes faibles? Quatre fois deux cents guerriers lui obéissent. Ses cabanes sont remplies de ces peaux magnifiques dont les Visages-Pâles sont avides. Elle possède dans son coeur, d'autres trésors plus précieux encore, ces trésors qui font la joie des blancs comme des Peaux-Rouges. Mieux que pas un, elle sait tirer une flèche, darder un saumon, construire un canot, dresser une tente, préparer la viande d'animal, la chair de poisson, cuire les racines de kamassas et de ouappatou. A la guerre, et à la chasse, à la pêche, comme dans le wigwam, Ouaskèma l'emporte sur toutes les squaws. Mon frère doit-il la dédaigner? doit-il rejeter ses soupirs, voir, sans en être ému, les larmes qui coulent sur ses joues? La laissera-t-il, vierge désolée et solitaire, consumer tristement sa jeunesse dans les larmes et les gémissements? N'aura-t-il pas pitié de la pauvre Clallome dont le coeur n'a jamais battu, ne battra jamais que pour lui? Je t'aime, mon frère! je te le crie! le Grand Esprit te le dit par ma bouche: laisse-toi toucher! Ouvre tes bras à la fiancée qu'il t'a destinée; accepte sa tendresse, son pouvoir; commande mon peuple, fais-le servir à tes desseins quels qu'ils soient; mais, toi, sois mon maître, sois l'époux de la plus aimante, de la plus dévouée des femmes!
En prononçant ces mots, avec une exaltation fiévreuse, Ouaskèma, la vierge clallome, le visage inondé de pleurs, le corps frémissant, était tombée aux pieds de Poignet-d'Acier et tendait vers lui des mains suppliantes.
CHAPITRE XIX
LA CHASSE A LA BALEINE
Pendant que Ouaskèma parlait, des sentiments contraires se croisaient dans l'esprit de Villefranche, quoique son visage demeurât impassible. D'abord, je l'ai déjà dit, l'expression éloquente de cet amour naïf et profond caressait sa vanité. Il n'est pas d'homme qui ne prenne plaisir à être aimé par une femme jeune, intelligente et forte, et si le coeur du capitaine n'était plus susceptible d'un retour de tendresse, il n'était pas complètement fermé aux témoignages de sympathie que sa personne inspirait. Les propositions de l'indienne avaient d'ailleurs un caractère sérieux et important, Souveraine d'une tribu de Clallomes qui comptait sept à huit mille individus, elle transmettait sa puissance à celui qui l'épouserait. Et cette puissance, habilement exploitée, pouvait devenir considérable entre les mains d'un chef adroit et redouté comme l'était Poignet-d'Acier. Qui l'empêcherait d'étendre peu à peu son empire sur toute la nombreuse famille chinouke? Et qui s'opposerait à ce qu'il s 'emparât de toute la Colombie et y fondât un puissant royaume où il appellerait insensiblement l'émigration des blancs? Alors il ferait la loi aux Anglais; alors il pourrait, à son gré, exercer la vengeance qu'il couvait depuis si longtemps déjà dans son sein. Une fois éclose, son ambition prenait des ailes; il s'allierait aux Yankees, déclarerait ouvertement la guerre à la Grande-Bretagne et proclamerait l'indépendance des provinces britanniques de l'Amérique Septentrionale. Ses aspirations n'avaient plus de bornes, car s'il possédait les passions qui sont les grands ressorts de l'âme et les talents qui sont les rouages moteurs des actes, il manquait des principes qui, comme des balanciers, servent à régler les mouvements. Le mariage, même avec une Tête-Plate, ne l'effrayait pas. La plupart des trappeurs blancs, une fois dans le désert, n'épousent-ils pas plutôt cinq ou six squaws qu'une? L'idée d'une telle union l'ennuyait cependant. C'était l'ombre du tableau. Si Ouaskèma eût été moins enflammée pour lui, peut-être que non-seulement il eût accepté avec joie ses offres, mais les eût recherchées. Bizarre contradiction de la nature humaine! la violence de son amour l'importunait tout en le flattant. Agé de quarante-cinq ans environ, il n'en portrait pas trente. Bien que son coeur fût desséché et rongé par de cuisants soucis, il lui répugnait d'associer ses dégoûts, ses désenchantements aux ivresses, aux fraîches illusions de cette jeune fille, enthousiaste et confiante, dont il était sûr, quoi qu'il arrivât, de faire le malheur. Néanmoins, avant de se décider, il résolut de ruser pour gagner du temps et méditer cette affaire. Composant son visage, il tendit la main à l'Indienne, la releva et lui dit d'un ton dont la douceur la trompa complètement:
--Ma soeur a la beauté et le parfum de la rose des prairies, le courage et l'agilité de la panthère, la suavité d'un rayon de miel; le chasseur blanc est son ami, elle le sait; sans cela il ne serait pas ici. Le chasseur blanc; est fier de l'honneur qu'elle lui fait. Il le prouvera. Mais ma soeur pense-t-elle que ses braves guerriers accepteraient le chasseur blanc pour leur chef?
--Et qui donc oserait résister à Ouaskèma? s'écria-t-elle avec hauteur. Le Grand Esprit, Hias-soch-a-la-ti-yah n'a-t-il pas déclaré que mon frère serait l'époux de la vierge clallome? N'est-ce pas lui ajouta-t-elle avec un éclair de bonheur, qui souffle maintenant à mon frère ces paroles plus agréables au coeur de Ouaskèma que l'onde d'une source à ses lèvres, après une longue course dans la vallée des sables?
--Ma soeur, reprit Villefranche, consentira-t-elle me montrer le lieu où elle a vu des cailloux jaunes qui reluisent au soleil?
A cette demande, le front de la Tête-Plate se rembrunit. Son instinct de femme lui révéla à demi l'intention du capitaine.
--L'épouse est l'esclave du mari, dit-elle tristement.
Le ton de cette réponse était si différent du premier, que Villefranche devina qu'il avait commis une imprudence. Voulant, autant que possible la réparer, il dit aussitôt:
--Ma soeur n'ignore pas que je commande un grand nombre de trappeurs blancs, tous jaloux d'avoir ces cailloux jaunes qui brillent au soleil. Si la noble Ouaskèma joint sa destinée à la mienne, je devrai me séparer de ces vieux compagnons. C'est pourquoi je voudrais leur donner en souvenir de moi.
La réplique était adroite. Sans doute elle satisfit la jeune fille, car son visage se rasséréna et elle dit en se penchant nonchalamment vers Villefranche:
--Que mon frère me pardonne un doute injurieux! Je le mènerai à l'endroit ou Il y a des cailloux jaunes qui étincellent au soleil, dès que nous aurons terminé une chasse à la baleine, que les intrépides Clallomes ont résolu d'entreprendre.
Cette promesse comblait les voeux de Poignet d'Acier; dans son contentement, il attira vivement l'Indienne à lui et la baisa au front.
Son mouvement avait eu une apparence si spontanée, si chaleureuse, que Ouaskèma palpita et s'inclina voluptueusement sous l'étreinte en la prenant pour un gage d'amour passionné.
--A présent, je suis à mon frère, et nul ne me l'enlèvera! s'écria-t-elle dans son enivrement.
Craignant une surprise de ses sens, Poignet d'Acier repoussa doucement la jeune fille; et, après quelques moments de silence, ils se mirent à causer avec plus de calme. Ouaskèma désirait que la cérémonie du mariage fût fixée au lendemain; mais le capitaine avait ses raisons pour en différer l'accomplissement. Il objecta qu'il serait, auparavant, obligé de prendre congé de ses gens, et enfin ils convinrent qu'elle aurait lieu au retour de la mine aurifère. Ces arrangements terminés, Villefranche voulut voir Merellum, pour laquelle il éprouvait une affection toute particulière. Les soupçons de Ouaskèma s'étaient dissipés. Elle courut chercher la petite fille qu'elle élevait, du reste, comme son enfant propre. Je vous laisse penser si la rencontre fut touchante. A la vue de Merellum, Villefranche sentit fondre la glace qui enveloppait son coeur. Ses idées franchirent le temps et l'espace pour se reporter à ces paisibles mais courtes années de félicité pure, où, notaire riche et considéré, à Montréal, l'avenir lui apparaissait sous des couleurs si agréables et si harmonieuses. Les caresses de la Petite-Hirondelle lui rappelaient les caresses de sa propre fille, son Adèle, belle, aimante et bonne, et qui s'était donnée misérablement après avoir été séduite et abandonnée de son suborneur [25]. Chassant ce terrible souvenir, il revenait au foyer domestique, s'oubliait causer avec sa femme en surveillant les gracieux ébats de leur enfant, qui jouait, insoucieuse et babillarde, sur un moelleux tapis, dans un appartement bien chauffé, par une de ces froides soirées d'hiver, où la bise siffle âprement au dehors en poussant devant elle d'épais tourbillons de neige. Il répondait délicieusement aux embrassades d'Adèle, qui avait brusquement quitté ses joujoux pour sauter à son cou, et il souriait non moins délicieusement aux perspectives de bonheur futur que sa femme faisait miroiter à ses yeux. Adèle recevrait une brillante instruction, elle serait la fleur des salons de Montréal; puis on lui donnerait un mari, haut placé dans le monde, puis les petits-enfants...
[Note 25: Voir la _Huronne_.]
A ce point, Villefranche tressaillit, son visage s'altéra. Il éloigna rudement Merellum, qui avait grimpé sur ses genoux, et s'amusait à natter sa longue barbe.
--Qu'as-tu donc, petit oncle? demanda l'enfant étonnée de ce changement soudain dans les manières du capitaine.
--Rien... laisse-moi, dit-il en se levant.
La Petite-Hirondelle se prit à pleurer, il sortit de la cabane et alla rejoindre Ouaskèma, qui les avait laissés seuls pour donner quelques ordres à ses guerriers.
L'Indienne vint peu de temps après prévenir Poignet-d'Acier que les principaux chefs de la tribu l'attendaient pour partager un grand festin de viande de mouton des montagnes et de chair d'esturgeon.
Il se rendit aussitôt à l'invitation, car il avait besoin de se distraire des cruelles préoccupations qui, de nouveau, s'étaient emparées de son esprit.
Le banquet avait été préparé sous une hutte oblongue formée avec des pieux, recouverts d'écorce de bouleau. Quand Villefranche entra, une quinzaine de Clallomes, nus, sauf un jupon de filaments de cèdre serré autour des reins, étaient accroupis sur leurs talons, le long des parois de la butte. Ils avaient le corps hideusement bariolé de peintures. Une odeur âcre et écoeurante remplissait l'enceinte, envahie par des flots de vapeur grisâtre. L'odeur et la vapeur provenaient de trois vases en écorce dans lesquels des squaws jetaient des cailloux, rougis au feu, pour cuire les mets.
Poignet-d'Acier fut placé à la droite d'Ouaskèma, qui, plongeant dans un de ces vases une sorte de poche en bois, la retira pleine d'un liquide visqueux et la lui présenta avec ces mots:
--Mon frère, voici ton mets.
C'était de la graisse d'ours.
L'estomac de Villefranche était habitué à l'étrange nourriture des sauvages. Il avala la cuillerée, remplit à son tour la poche, et la passa à son voisin en lui disant aussi:
--Mon frère, voici ton mets.
De la sorte, l'ustensile fit le tour des convives qui se précipitèrent ensuite sur les autres aliments, gibier et Poisson, et les dévorèrent avec une gloutonnerie dont les gens civilisés ne sauraient se faire une idée. Ils ne se servaient ni de fourchettes ni de couteaux; mais chacun d'eux était armé d'un bâton ou d'un os pointu, avec lequel ils enlevaient en un clin d'oeil les morceaux à leur convenance et les portaient à leurs mâchoires, qui ne cessèrent de fonctionner que quand quantité d'aliments apprêtés pour le repas eut été engloutie.
Leur goinfrerie suspendue, mais non assouvie, par la disparition totale des vivres, ils se levèrent et commencèrent à vociférer et à danser autour de Ouaskèma et de Poignet-d'Acier, en s'accompagnant de tambourins faits avec des peaux d'élan.
Puis un autmoin se détacha de la ronde, s'avança au milieu du cercle, et chanta le chant de la pêche:
«Braves Clallomes, aiguisez vos harpons, préparez vos canots, la baleine vous attend.
«Et la baleine n'attendra pas longtemps les braves Clallomes.
«Leurs harpons sont aiguisés, leurs canots sont prêts, ils vont poursuivre la baleine.
«Et la baleine fuit déjà devant les braves Clallomes.
«Mais ils ont fixé des outres aux dards, les voici qui en lancent la pointe dans le corps de la baleine.
«Et le sang de la baleine rougit les eaux du lac salé.
«Deux fois cinq harpons ont percé la baleine qui plonge deux fois deux fois.
«Et deux fois deux fois, la baleine revient au-dessus de l'eau.
«Les braves Clallomes poussent leur cri de victoire; leur sagamo lance alors son long dard sur le flan de la baleine.
«Et la baleine beugle de douleur, entraînant derrière elle le chef et son canot.
«Les braves Clallomes la suivent, l'entourent et la poussent sur le rivage en répétant leur chant de triomphe
«Et la baleine meurt, et les braves Clallomes ont abondance d'huile et de chair pour leurs provisions d'hiver.»
Il cessa sa mélopée; puis les danses recommencèrent de plus belle, et se prolongèrent fort avant dans la nuit.
Le lendemain matin, une grande animation régnait dans le village indien: les hommes réparaient ou fabriquaient des armes; les femmes disposaient en paquets les ustensiles de ménage ou radoubaient des embarcations; les enfants eux-mêmes, allaient, venaient de ci de là aidant les uns et les autres dans la mesure de leurs forces.
Sur le milieu du jour, une vingtaine de canots, montés par dix ou douze hommes chaque, quittèrent le rivage, tandis que les squaws s'acheminaient avec leur progéniture vers l'océan Pacifique.
Les premiers se rendaient à la pêche à la baleine, les autres devaient se transporter par terre à l'embouchure de la rivière Nahelem et y attendre les pêcheurs. Chacun d'eux était muni d'un court harpon, en os ou silex affilé, au manche duquel était retenue, par une petite corde, une outre de peau remplie d'air. Des lances, des arcs et des flèches complétaient l'armement de l'équipage.
Poignet-d'Acier faisait partie de l'expédition. Ouaskèma aurait voulu qu'il s'installât dans le canot où elle était elle-même; mais les usages de la tribu le lui avaient défendu; car les Clallomes n'avaient pas encore adopté Villefranche, et il n'est point permis chez eux, à un étranger, de s'asseoir dans le bateau des sagamos.
A vrai dire, le capitaine se souciait médiocrement de cet honneur. Il préférait de beaucoup être seul avec de simples Peaux-Rouges, qui lui laisseraient la liberté de réfléchir tout à son aise sur sa situation et de prendre une détermination irrévocable.
Favorisée par une bonne brise d'est, la flottille doubla, le soir même, le cap Adams, à l'estuaire du rio Columbia. On débarqua sur la grève pour passer la nuit.
A l'aurore, la petite flotte remit à la mer. Le temps était beau, et il ventait du nord-ouest. Les vagues hurlaient, en se pressant tumultueusement sur la barre de sable qui bouche l'entrée du fleuve. Des goélands, aux grandes ailes grisâtres, rasaient la cime écumeuse des lames que le reflux chassait avec des sifflements sourds contre les canots. Malgré, la sérénité du ciel, la houle était si violente, que jamais pilote européen n'eût osé affronter l'océan sur une embarcation même dix fois plus grande que les canots des Clallomes. Et Villefranche, tout hardi qu'il fût, craignait à chaque minute, de voir chavirer ou se briser le frêle tronc d'arbre creusé qui le portait-avec dix autres individus. Ceux-ci, cependant, paraissaient aussi tranquilles que s'ils eussent été dans leurs wigwams. Ils causaient et riaient, tout en pagayant avec une dextérité et un ensemble merveilleux. L'impétuosité des flots, leur grosseur ne les inquiétait point. Au lieu de se détourner, ils piquaient droit dans le paquet d'eau, le remontant au moment où on pouvait appréhender qu'il s'abattît sur l'esquif filaient à la crête aussi vivement que l'alcyon et ne perdaient pas d'une brasse le rang qu'ils avaient pris dans la disposition de l'escadre, qui figurait, en avançant, un fer de lance.
Le bateau de Ouaskèma, ou bateau des sagamos, orné, d'un épervier à la proue et couvert de peintures emblématiques, marchait en tête; celui de Villefranche, avec un autre, venait immédiatement derrière; trois les suivaient; puis quatre, puis cinq, puis six. Toute la journée, ils serrèrent la côte, à dix ou douze milles au large, mais sans découvrir une seule baleine. Au crépuscule, ils relâchèrent et campèrent au cap de la Luz, près de l'embouchure de la rivière Nahelem. Les femmes et les enfants n'étaient pas:-encore arrivés. Le lendemain, même insuccès. Le soir en regagnant leur poste de la veille, les Clallomes y trouvèrent ceux qu'ils attendaient. Mais Villefranche ne fut pas peu surpris d'apercevoir Nick-Whiffles au milieu des squaws et qui faisait de son mieux pour enjôler, suivant son expression, une de ces vipères à peau cuivrée.