La terre promise

Chapter 26

Chapter 263,805 wordsPublic domain

Cette lettre naïve où la pauvre enfant avait mis tout ce qu'elle pouvait mettre de son coeur, ressemblait si peu à ce que Francis attendait, qu'il dut s'y reprendre à deux fois pour se convaincre, lui aussi, qu'il n'était pas le jouet d'un songe. Mais non. C'était bien l'écriture d'Henriette, c'étaient bien ses façons de parler un peu gauches et embarrassées quand elle avait une idée à exprimer qui lui coûtait un effort. C'était sa façon de sentir surtout, cette délicatesse souffrante qui la rendait si froissable aux moindres nuances. -- Elle n'avait employé la troisième personne que pour éviter au jeune homme ce changement d'appellation qu'il avait tant appréhendé. -- C'était sa ferveur religieuse, exaltée par la souffrance jusqu'à cette folie de la croix, qui, mêlée chez elle à son amour brisé, l'avait conduite à cette conception follement romanesque, à cette idée d'un mariage entre celui qu'elle aimait et son ancienne maîtresse. Elle avait raison, que de larmes elle avait dû verser pour réaliser seulement l'imagination d'un pareil projet! Quelle tendresse aussi dans cet aveu de sa passion qu'elle laissait échapper de nouveau à l'instant même où elle renonçait pour toujours aux bonheurs que cette passion lui avait donnés et pouvait lui donner encore!... Pour toujours?... À la pensée que ces pages où se révélait le charme souverain de cette âme innocente et sublime étaient aussi des pages d'adieu, Francis fut envahi d'un accès de révolte désespérée comme nous en avons tous connu devant la mort. Une de ces indomptables frénésies s'empara de lui, qui précipitent un homme sur un bateau, sur un wagon, sur un cheval. Il faut qu'il aille, qu'il dévore l'espace et le temps, qu'il arrive auprès d'une certaine personne avant une certaine heure. On marcherait pieds nus et sur des charbons brûlants, dans ces moments-là, pour ne pas manquer cette occasion d'étreindre une main, de jeter ces mots: «Ne t'en va pas, ne me laisse pas!...» Cri stérile le plus souvent et qui n'empêche pas l'inévitable séparation! Mais on veut l'avoir poussé. Francis regarda sa montre. Il était près de midi. Le train qui va de Messine à Palerme et qui s'arrête à Catane, passait dans deux heures. Il serait au _Continental_ à dix. Les dames Scilly partaient le lendemain matin. C'était encore de quoi livrer une dernière bataille... Qu'il les trouva longues ces deux heures, et lentes les roues du wagon quand il eut pris place dans cet express Sicilien! Il eût voulu le train rapide comme le passage des oiseaux qu'il regardait voler dans le ciel par la fenêtre ouverte du compartiment où il se rongeait. Et surtout, quand la nuit une fois tombée, il n'eut plus même le déroulement monotone du paysage pour distraire sa pensée, que de funestes pressentiments le tourmentèrent, jusqu'à s'imaginer que la fatalité s'acharnant contre lui, le train déraillerait avant qu'il fût arrivé, que la voie serait interrompue! Cette espèce d'hallucination d'impatience devint si folle qu'il voulut voir un présage de réussite dans le fait seul de se retrouver sans accident sur le quai de la gare de Palerme. Enfin il était dans la même ville qu'Henriette, il allait la voir.

* * * * *

Il y a dans ces insensés voyages entrepris de la sorte, avec l'égarement d'une passion qui ne peut plus supporter l'absence, une minute toujours affreuse. C'est celle qui succède immédiatement à l'arrivée, alors qu'éperdus d'impatience, dévorés d'une ardeur qui touche au délire, nous nous heurtons à quelqu'un de ces petits obstacles matériels qui mettent encore une dernière et nouvelle distance entre nous et la personne vers laquelle l'amour nous précipita de cette course affolée. Pour Francis, l'énervement de ces derniers petits obstacles fut d'autant plus cruel que des subalternes s'y trouvaient mêlés. Ce fut d'abord le concierge du _Continental_, dont la surprise mal dissimulée fit comme une piqûre de plus dans la grande plaie saignante du coeur du jeune homme. Le drame de sa vie ne pouvait cependant avoir échappé tout entier aux serviteurs de cet hôtel, c'est-à-dire d'une maison ouverte de toutes parts aux curiosités et aux commentaires. Nayrac le savait d'avance et il en souffrit. Et davantage de se retrouver devant le vieux Vincent qu'il fit appeler aussitôt pour le prier de remettre à la comtesse un billet hâtivement griffonné. Durant ses longues et tendres fiançailles, il avait goûté une douceur intime à la familiarité de vieux domestique, avec laquelle le traitait l'ancien soldat. La contrainte et l'étonnement qu'il lut sur cette physionomie du fidèle valet de chambre renouvelèrent son horrible sensation des choses les plus vivantes et les plus délicates de son coeur jetées en pâture à des racontars d'office. Et puis quel contraste entre ses habitudes d'autrefois, quand il entrait dans le salon de Mme Scilly comme si c'eût été le sien propre, et cette obligation aujourd'hui de s'y présenter comme un étranger! Il avait regagné sa chambre pour attendre la réponse à son billet. Tandis que la servante d'étage préparait son lit et que le garçon allumait le feu, il se rappela comment, au matin de sa première arrivée, quand il venait de Paris rejoindre sa fiancée, il avait trouvé cette chambre parée de fleurs, si gaie, si coquette dans la lumière bleue du matin. Qu'elle était triste à regarder maintenant à la lueur des bougies, dans le désordre de cette rentrée improvisée! Et pourquoi Vincent tardait-il tant à revenir? Enfin le brave homme retourna pour l'avertir que la comtesse l'attendait. Que n'eût pas donné Francis pour savoir si Henriette était là?... Il ne pouvait pas même poser cette question! Mais déjà la porte de l'antichambre s'ouvrait devant lui, puis celle du salon. Cette grande pièce vide lui serra le coeur de la même façon que tout à l'heure sa chambre, mais plus douloureusement encore. Une seule lampe en éclairait la nudité, affreuse à voir à cause de son luxe criard, maintenant qu'on en avait retiré la masse des petits objets féminins qui lui donnaient une physionomie vivante. Tout avait disparu: les étoffes qui voilaient de leurs nuances passées l'éclat battant neuf du meuble rouge, les portraits qui rendaient personnel le moindre coin de table ou de console, les bibelots qui rappelaient dans ce salon de hasard l'autre salon, celui du vrai _home_, les livres qui aidaient à charmer la longueur des veillées, les bouquets dont le rangement révélait seul le gracieux génie d'Henriette. Au milieu de ce qui était pour Francis un véritable désert, la comtesse se tenait debout, mais seule, et le visage bouleversé d'inquiétude:

-- «Ah! mon pauvre enfant,» dit-elle en s'avançant vers le jeune homme, «vous n'avez donc pas reçu nos lettres?...»

-- «C'est parce que je les ai reçues que je suis venu,» répondit-il. «Je veux parler à Mlle Scilly une fois encore. Je ne peux pas me séparer d'elle ainsi, et elle ne peut pas non plus ne pas penser qu'un accusé a pourtant le droit de se défendre... Je vous en supplie, faites qu'elle m'écoute, quand ce ne serait que cinq minutes, ici, devant vous... Ensuite, je vous en donne ma parole, quoi qu'elle ait décidé, je n'essayerai plus de la fléchir, mais par pitié, cette fois encore, cette dernière fois...»

-- «Hélas!» répondit la mère en secouant la tête, «je viens d'essayer, moi, tout à l'heure, quand j'ai reçu votre petit mot... Vous ne savez pas contre quelle implacable résolution je me suis de nouveau brisée. Elle m'a déclaré qu'elle ne sortirait plus de sa chambre que pour aller au bateau. Je ne peux pourtant pas, moi non plus, la contraindre à vous parler, et vous êtes trop honnête homme pour vouloir l'aborder en public et malgré elle... Écoutez, Francis,» continua-t-elle, «si j'ai vraiment été bonne pour vous comme vous me le disiez encore dans votre dernière lettre, si vous avez pour moi les sentiments de reconnaissance dont vous m'assuriez, c'est moi qui vous en supplie, laissez-nous partir sans tenter un effort pour la revoir, qui n'aboutirait qu'au plus inutile des scandales. Et j'ajoute au plus dangereux... Elle a été si souffrante! Elle est encore si nerveuse! -- Ah! Ne me la tuez pas, et pour rien, car je vous le jure, et j'ai le droit de vous demander de me croire, elle mourrait avant d'être revenue sur une volonté que le temps seul a quelque chance d'amollir...»

-- «Mais, du moins,» reprit le jeune homme, «m'autorisez-vous à lui écrire?... Puis-je obtenir que vous lui remettiez une lettre avant qu'elle s'en aille?...»

-- «J'y ai pensé, croyez-le,» dit la mère, «et je lui ai demandé ce qu'elle ferait si elle recevait une lettre de vous. -- «Je la brûlerais sans la lire,» a-t-elle répondu...»

-- «Mon Dieu,» gémit-il en se laissant tomber sur une des chaises de ce salon où il avait été si heureux, «que devenir alors? Depuis ces douze jours j'ai cruellement souffert, mais je vivais d'espérance. Je n'acceptais pas cette idée que tout serait rompu entre nous, sans un mot, rien qu'un mot, un seul...»

-- «Il faut espérer encore,» dit la mère, «espérer et avoir confiance en moi...»

XIII

L'AUTRE RIVAGE DE LA TERRE PROMISE

Il y avait déjà cinq semaines qu'au lendemain de cet entretien la _Regina Margherita_, un des paquebots de la Compagnie Sicilienne qui fait le service entre Naples et Palerme puis Tunis, avait pris la mer, -- une mer toute grise, à peine frissonnante, froide et comme morte, -- emportant à son bord la comtesse Scilly et sa fille. Il y avait cinq semaines que Francis avait regardé, debout sur le môle, ce bateau passer, puis s'éloigner de ce mouvement uniforme et lent, comme les jours, comme les heures, et aussi cruellement irrévocable. Dieu! Voir ce que l'on aime s'en aller ainsi, et sans lui avoir répété combien on l'aime, sans un serrement de main, sans une parole! Car Henriette avait tenu sa résolution, et c'était à cette silhouette d'un navire en marche, de plus en plus diminuée jusqu'à n'être qu'un point mouvant entre le vaste abîme des flots et l'immense abîme du ciel, c'était à ce flocon de fumée éparpillé dans le muet espace que le jeune homme avait dû dire un adieu désespéré qui était un adieu aussi à ses fiançailles bénies, à ce qu'il appelait sa Terre Promise, à ce paradis une fois aperçu!... Et, après ces cinq semaines, il se retrouvait accoudé à ce même parapet de la même jetée, regardant un même paquebot sortir du même port, de ce même mouvement uniforme et monotone... C'était le soir, le soir d'un jour splendide de février, qui commençait d'assombrir tout le lumineux paysage, et dans cette fin d'après-midi la rumeur des lames brisées contre la pierre du môle se faisait plus retentissante et plus morne, tandis que sur l'eau violette, d'un violet intense presque noir, le bateau s'en allait, comme l'autre, éparpillant sa fumée dans le même taciturne espace. Mais à l'horizon l'or et la pourpre du soleil couchant déployaient la magnificence d'une féerie, -- et quoique le regard dont le jeune homme accompagnait le paquebot révélât une émotion bien profonde, il y avait aussi dans le fond de ses prunelles comme un reflet de cette lointaine lumière de l'horizon, un mirage d'espérance dans une infinie mélancolie, -- un peu de douceur dans ce frisson de la nuit où il allait être plongé avec la nature entière quand le jour serait tout à fait tombé et cette silhouette du bateau en marche tout à fait disparue...

* * * * *

Francis le regardait s'en aller, ce bateau, s'en aller toujours, comme il avait regardé l'autre, et il écoutait se plaindre les lames dont le sanglot s'accordait si bien au sanglot qui s'exhalait de ses pensées à lui devant ce nouveau départ, plus tragique encore que l'autre. Car, à bord de ce svelte vapeur qui détachait ainsi son fin gréement par le soir de ce glorieux jour de l'hiver achevé, il y avait sa fille, sa jolie et chère Adèle qu'il avait vue se tenir longtemps sur le pont, vêtue de noir, entre trois femmes dont deux étaient les fidèles servantes de Mme Raffraye. Mais la troisième n'était pas Mme Raffraye, et il avait vu aussi, avant le départ, les hommes qui chargeaient le bateau hisser sur ce pont, et descendre dans la cale un colis de forme sinistre que ne remarquait pas la petite fille retenue à cette minute dans une autre partie du bâtiment... C'était le cercueil de cette pauvre femme dont il avait été l'amant si malheureux, si coupable, par laquelle il avait tant souffert et qu'il avait tant fait souffrir, de cette femme qu'il avait condamnée avec une cruauté si implacable pendant des années et qu'il avait retrouvée juste à temps pour l'entendre crier, du bord de la tombe, vers un peu de justice... Hélas! Que pouvait-il parvenir de cette justice maintenant à la morte, pour toujours immobile, silencieuse et sourde entre les planches de ce cercueil? Les lames enveloppaient le bateau qui l'emportait maintenant, de la même plainte douce et profonde que Francis écoutait gémir sous ses pieds. Mais cette plainte n'arrivait pas à la voyageuse qui retournait dormir son sommeil éternel dans le cimetière du pays natal, -- pas plus que ne lui arriverait la voix de sa fille quand sa fille l'appellerait, -- pas plus que le soupir de celui qui avait été son bourreau, et qui, le front dans sa main, le coeur plein de remords, lui demandait à travers l'espace ce pardon qu'il lui avait tant refusé quand il la croyait perfide. Ah! Pourquoi l'avait-il retrouvée si tard? Il avait, lui, à cette suprême rencontre, perdu son bonheur, et elle, qu'avait-il pu lui donner sinon un empoisonnement de ses derniers jours en lui renouvelant dans leur terrible scène tout le martyre d'autrefois? Certes, elle était morte vengée, puisqu'elle avait pu savoir que le mariage de son ancien amant était rompu d'une rupture irréparable. Mais était-ce de quoi effacer ces neuf ans passés à se dévorer le coeur dans la solitude de sa retraite? Était-ce de quoi compenser tant de douleurs, ces douleurs qui avaient peu à peu consumé sa vie au point de faire d'elle ce frémissant fantôme que Francis avait tenu entre ses bras, dont il croyait sentir encore le contact, en ce moment même où il lui disait de par delà des flots, toujours et toujours plus nombreux, cet impuissant adieu d'un inutile repentir?...

* * * * *

Le bateau s'était éloigné encore; mais, au lieu de tourner comme avait fait l'autre, une fois arrivé en pleine mer, pour se diriger du côté de Trapani et de l'Afrique, il allait tout droit vers l'Italie et vers Naples, de plus en plus enveloppé par la pourpre du soleil couchant qui emplissait maintenant la moitié de l'immense horizon. Le contraste entre cette splendeur immortelle et la funèbre image de ce cercueil de femme emporté ainsi sur les lames sombres ne noyait pas le coeur du jeune homme de la tristesse qu'il avait éprouvée cinq semaines auparavant... Non pas qu'il eût cessé de sentir la double et saignante blessure de ses fiançailles brisées et de son remords, mais une évolution s'était faite en lui qui lui permettait de se redresser en ce moment et de regarder en face cet horizon comme il regardait sa destinée. Cinq semaines plus tôt, quand il se tenait debout à cette même place, devant le paquebot qui lui enlevait Henriette, les plus violentes révoltes de l'amour mutilé grondaient en lui. Il méditait d'agir, de poursuivre sa fiancée, de lui écrire. Il espérait, malgré l'évidence. Aujourd'hui il avait compris, il avait accepté comme une expiation de sa terrible injustice cet abandon de l'être si vrai, si tendre, si jeune, dont la lettre dernière était devenue son unique lecture depuis cette heure de séparation, -- et il avait senti peu à peu une contagion de sacrifice émaner pour lui de ces pages sur lesquelles les purs yeux bleus de la jeune fille avaient tant pleuré... Il se souvenait. Après avoir vu la _Regina Margherita_ disparaître derrière la pointe rouge du mont Pellegrino, il était rentré au _Continental_ où il avait donné l'ordre que tout fût prêt pour son départ à lui-même, décidé qu'il était à ne pas rester une journée de plus dans ce cadre de sa joie détruite. Il avait fait porter ses bagages dans un autre hôtel. Puis il avait voulu, avant de quitter Palerme, revoir du moins sa fille une dernière fois. Il était allé à la recherche de cette villa Cyané dont on lui avait donné le nom à la poste. Il avait eu tôt fait de la découvrir, cachée parmi les arbres dans le fond du Jardin Anglais, et il avait guetté dans une des allées de ce jardin, une heure, deux heures, trois heures, jusqu'à ce qu'il eût aperçu l'enfant. Elle sortait de la maison, tenant de la main droite sa grande poupée et donnant la gauche à sa bonne. Il s'était dissimulé dans une petite allée transversale, d'où il avait pu, à travers un rideau de minces et murmurants bambous, suivre le commencement de leur promenade. À la démarche absorbée de l'enfant qui n'avait pas sa vivacité de mouvements habituelle, au souci empreint sur le visage de la vieille Annette, il s'était dit: «La mère est-elle plus mal?...» À cette question il avait senti son coeur se serrer et cette même angoisse éprouvée durant la fatale soirée de l'arbre de Noël s'emparer de lui. L'idée que sa charmante et fragile Adèle allait peut-être perdre ici, à tant de lieues de son pays, la seule protection dont fût entourée son enfance, lui avait fait trop de mal, et il lui avait été impossible de partir le soir comme il l'avait résolu. Il était rentré dans son nouvel hôtel, et il avait relu la lettre de rupture de sa fiancée. Il lui avait semblé entendre la voix de celle dont il avait perdu l'estime, revoir de nouveau ses yeux, et il avait pris la résolution de rester, pour être là en cas de malheur, comme elle lui eût certainement ordonné de le faire.

Et il était resté, et les journées avaient succédé aux journées, plus étranges encore que celles de Catane. Il n'était plus soutenu comme alors par l'attente d'un rappel auprès de cette fiancée perdue. Les lettres qu'il continuait de recevoir de Mme Scilly achevaient de l'éclairer sur la profondeur de la résolution d'Henriette. Il comprenait qu'il se trouvait en présence d'un véritable voeu, c'est-à-dire de ce qu'il y a de plus invincible, de plus inébranlable dans une âme religieuse, et s'il ne se résignait pas à cette certitude d'une absolue séparation, il commençait d'interpréter cette épreuve dans le sens de cette lettre singulière dont il savait par coeur les moindres phrases. Lui aussi, quoiqu'il ne se haussât point jusqu'à la clarté purifiante du dogme chrétien, il commençait de mêler un sentiment d'une mystérieuse indication providentielle à ce frisson de fatalité qui l'avait saisi dès la minute où il avait aperçu le nom de Pauline Raffraye sur la liste des étrangers dans le vestibule de l'hôtel, au sortir de cette promenade traversée d'un trop funeste pressentiment. L'idée si fortement exprimée dans la lettre d'Henriette qu'il se devait d'abord et par-dessus tout à la pauvre petite fille, envahissait peu à peu sa conscience. L'étroite allée du Jardin Anglais, parmi les bambous, les mimosas et les rosiers, d'où il pouvait surveiller la porte de la villa Cyané sans être vu, était devenue maintenant le terme de toutes ses promenades. Il y allait dès le matin et il attendait, le coeur battant, que cette porte, -- une grille de fer revêtue à l'intérieur de volets mobiles en bois peint, -- tournât sur ses gonds et que son Adèle parût. C'était chaque fois une nouvelle émotion à se demander: «Sa mère sera-t-elle avec elle?...» Il en avait peur. Car de revoir Pauline maintenant lui serait si dur!... Il le désirait. Car ce serait le signe qu'il y avait un moment de répit dans la terrible maladie, et puis son imagination, exaltée dans la solitude, constamment nourrie de la lettre d'Henriette, enveloppée par une atmosphère obsédante de remords et de mysticité, allait jusqu'à concevoir les songes les plus follement, les plus surhumainement romanesques. Oui, malgré les paroles échangées dans leur dernière entrevue, malgré tant d'inexprimables rancunes et d'inguérissables blessures, il concevait la possibilité que son ancienne maîtresse lui pardonnât, qu'elle consentît à l'épouser avant de mourir, pour lui laisser légalement leur fille, et il pourrait aller auprès d'Henriette avec l'enfant, purifié par cette acceptation de l'épreuve, libre enfin de s'abandonner aux tendresses qu'il sentait toujours vivantes en lui. Ah!... Rêves de démence, alors qu'il ne lui était même pas permis de se montrer sur le passage de son enfant, de peur que Pauline ne sût cette rencontre et ne lui interdit jusqu'à cette pauvre caresse du regard, cette joie dernière, cette pâture chétive et passionnée de sa paternité...

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Le bateau s'éloignait toujours... La plaintive mer s'assombrissait davantage, et Francis revivait en pensée les deux toutes dernières semaines. Il se revoyait rencontrant un jour devant la porte de la villa Cyané le professeur Teresi, appelé en consultation par son collègue, le médecin ordinaire de Pauline. Quel effort il lui avait fallu pour aborder cet homme qui s'était trouvé mêlé d'une manière si étroite aux dernières scènes du drame de ses fiançailles rompues! Il avait triomphé pourtant de cette répugnance, et ç'avait été pour apprendre que le dénouement fatal approchait et que Mme Raffraye n'avait plus que quelques jours, quelques heures peut-être à vivre. Allait-elle mourir ainsi sans lui avoir pardonné? Que deviendraient ses rapports avec son enfant, avec cette fille que Pauline savait du moins être à lui? S'il pouvait lui parler une fois encore, la supplier, lui jurer qu'il donnerait toute sa vie à l'orpheline?... Mais comment être admis auprès d'une mourante quand il n'était même pas reçu à faire les visites de la plus banale politesse dans cette villa autour de laquelle il tournait maintenant, au risque d'être aperçu, des heures entières?... Il avait hasardé alors la seule tentative qui lui fût permise. À un moment, ayant vu sortir la vieille Annette, celle des deux femmes de chambre qui accompagnait Adèle lorsque la petite fille l'avait surpris au chevet du lit de Mme Raffraye, il l'avait abordée pour lui demander des nouvelles de la malade. La brave créature lui avait répondu avec des larmes, si bouleversée par l'agonie de sa maîtresse qu'elle ne lui avait même pas, de son côté, fait de questions sur Mme et Mlle Scilly... Quelle angoisse il avait éprouvée ensuite à se dire: «Pauline saura que j'ai causé avec cette domestique, et elle lui défendra de se laisser aborder désormais!...» Mais non. Il avait rencontré Annette de nouveau avec Adèle, il leur avait parlé à toutes deux cette fois et l'enfant l'avait reconnu et la vieille femme de chambre avait répondu à ses demandes. De quelle émotion il avait été remué en touchant, par un geste de complaisance qui était pour lui un geste d'amour, les cheveux bouclés et soyeux de l'enfant! Il avait voulu reconnaître une promesse de pardon dans le fait que la défense qu'il appréhendait n'eût pas eu lieu. Et c'était vrai qu'un changement s'était accompli à son égard dans le coeur de cette femme à la veille d'aller elle-même demander le pardon d'un autre Juge. Il en eut presque tout de suite une preuve, qui devait fixer dorénavant la direction de sa vie et lui donner ce renouveau d'une espérance qui faisait qu'accoudé sur le parapet du môle et regardant le bateau disparaître, il n'avait pas le coeur tout à fait brisé.

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