Chapter 25
Que de souvenirs l'assiégeaient dans ces minutes-là! Il les regardait avec cette espèce de dédoublement que les vastes horizons de nature favorisent d'une façon si particulière. Il lui semblait presque assister en pensée aux actions d'un autre, tant il percevait avec une lucidité et une acuité surprenantes le long enchaînement logique de ses actions et de ses passions. En même temps il éprouvait devant le tableau ainsi déroulé de ses jours une sorte de sentiment nouveau pour lui et qui marque en effet chez tous les hommes le point précis où la vie tourne, où nous commençons vraiment de voir la descente fatale, notre jeunesse finie, la vieillesse si voisine, et l'autre rivage. Il se rendait compte _qu'il avait vécu_, qu'il avait eu son lot, bon ou mauvais, au jeu étrange de l'existence, qu'il en avait connu ce qu'elle peut donner d'émotions amères ou douces, et surtout qu'il avait amassé sur sa tête assez de responsabilités pour suffire à ce qui lui restait d'années. Combien encore? Depuis les quelques mois qu'il aimait Henriette, il avait oublié, dans l'ivresse de son renouveau intérieur, les expériences passionnelles traversées autrefois. Son existence d'adultère et de libertin s'était évanouie pour laisser la place seulement au fiancé respectueux et ravi, à l'adorateur pieux d'une vierge pieuse. Il avait cru de bonne foi s'être désaltéré à une Jouvence libératrice. Quelle illusion et comment avait-il pu même la concevoir quand il était si vieux, si chargé du poids de ces souvenirs qui se faisaient si nets en ce moment, presque si palpables! Il réfléchissait alors aux événements qui l'avaient brusquement acculé à sa situation actuelle. Ce qu'il y avait en eux d'impossible à prévoir était précisément ce qui lui donnait la plus forte impression qu'une incompréhensible puissance les avait dirigés l'un après l'autre. Cette sensation subie, durant sa nuit de Monreale, d'une mystérieuse justice toujours à la veille de frapper les coupables bonheurs, le reprenait avec plus de force encore. En vain sa raison se révoltait-elle contre une semblable idée. On n'est pas impunément le fils d'une époque où c'est un lieu commun de la philosophie et de la science que la négation de toute cause providentielle dans les affaires du monde. Combien davantage dans les humbles et obscures destinées individuelles! Francis s'appliquait à se démontrer que des hasards seuls après d'autres hasards avaient gouverné la suite des circonstances contraires où il s'était débattu. C'était un hasard que la comtesse Scilly et Mme Raffraye eussent été atteintes toutes les deux du même mal; un hasard que deux médecins, à cent lieues de distance, eussent choisi le même séjour d'hiver parmi vingt autres pour ces deux malades; un hasard que des indications de guide eussent réuni les deux femmes dans le même hôtel; un hasard que la ressemblance de la petite Adèle avec sa soeur Julie fût effrayante jusqu'à l'hallucination. C'était un hasard que les soupçons d'Henriette eussent été provoqués et confirmés comme ils l'avaient été par la rencontre dans le jardin avec la petite fille, puis par cette conversation entre la comtesse et lui surprise d'une manière si foudroyante. Il ne pouvait cependant pas supposer que chacune des mailles de ce réseau de faits eût été nouée par une volonté supérieure en train de veiller à une distribution de douleurs qui n'était même pas équitable, puisque son innocente fiancée n'avait commis, elle, aucune faute. Il raisonnait de la sorte, puis il retrouvait en lui, aussi invincible et aussi intacte, cette impression que ce mot de hasard lui servait seulement à déguiser son ignorance des causes véritables et secrètes dont le jeu avait gouverné ce détour subit de son existence. Une fois écarté le point particulier qui concernait Henriette, n'était-il pas contraint de reconnaître qu'il n'avait, lui, rien subi que de mérité? Que signifie le mot de hasard quand, parmi l'innombrable série des événements possibles, ceux-là seulement se produisent qui se produiraient si un juge souverain était chargé de les répartir? Qu'avaient-ils fait, ces hasards successifs, sinon de mettre face à face son présent et son passé, l'homme qu'il rêvait, qu'il souhaitait de devenir, et l'homme qu'il avait été? Il n'avait eu devant lui que ses propres actions, incarnées d'une part dans la femme dont il avait été l'amant et dans la fille d'autre part qui était née de leur liaison. Et cette femme n'avait pas poursuivi un plan de vengeance, cette fille ignorait qu'il fût son père. Elles avaient paru, et leur présence avait suffi pour que les actions d'autrefois, et dont il s'était cru à jamais dégagé, se dressassent aussi devant lui... C'est donc vrai que l'on ne refait pas sa vie? C'est donc vrai que notre passé nous poursuit sans cesse dans notre avenir? Est-on coupable cependant, lorsqu'on s'est tant condamné soi-même, tant débattu contre la souillure intérieure, oui, est-on coupable de désirer se rajeunir en rencontrant dans un être pur et simple, précisément ce que l'on n'a plus, ce que l'on n'aura jamais plus en soi? Quels sont les hommes qui arrivent au mariage, ayant vécu de manière à ne pas rougir devant leur fiancée si elle est ce qu'était Henriette, vraiment une fiancée, l'être à qui l'on peut dire du fond de son coeur: «C'est toi que je cherchais à travers mes égarements?...» Dans ces méditations d'une sincérité égale à celle qu'il aurait eue devant la mort, Francis se rendait compte qu'il n'avait pas le droit de se comparer à ces autres hommes. Les anomalies de ses fiançailles lui étaient aussi claires maintenant qu'elles lui avaient été cachées au moment même où il s'engageait avec la jeune fille. Sans doute il avait été bien sincère en s'attachant à Henriette, mais un peu de son passé se cachait dans la résolution qu'il avait prise de lier sa jeunesse finissante à cette jeunesse commençante. Il y avait eu dans la fièvre avec laquelle il s'était engagé à la jeune fille comme une fuite de ses trop vivants souvenirs. Il l'avait moins aimée, qu'il n'avait aimé à l'aimer. Ç'avait été, avec une fougue qui l'avait étourdi lui-même, une nouvelle, une dernière espérance du rêveur romanesque qu'il était au temps où il avait rencontré Pauline. Il restait bien le même rêveur, malgré ses trente-cinq ans. Ce qui l'avait précipité vers Henriette, c'était bien le même appétit d'émotion, le même désir passionné de sentir qui l'avait jadis précipité vers l'autre. Il avait marché vers le mariage, comme jadis vers l'adultère, poussé par cet amour de l'amour qui dans les deux circonstances avait aboli en lui tout scrupule. Il n'hésitait plus à se condamner, en reconnaissant qu'il n'avait jamais eu le droit de se fiancer sans avoir conquis la preuve définitive, d'abord qu'il n'avait plus dans son coeur même la place pour une rancune ou pour un remords à l'égard de Pauline, ensuite et surtout qu'il n'avait aucun devoir vis-à-vis de la petite Adèle. Ah! Comme il avait agi autrement! Son crime vis-à-vis d'Henriette était là, dans cette inconscience où il avait voulu se plonger. Il avait fait les ténèbres en lui sur les portions misérables de son coeur et qui l'auraient forcé à reconnaître qu'il n'était pas certain de son absolue indépendance. Hélas! Il n'était même pas certain de son indifférence. Il le comprenait maintenant, mais trop tard: certaines maladies morales condamnent ceux qui en sont les victimes à ne pas en infliger le contre-coup à d'autres êtres. Son âme sans discipline morale, dépourvue de volonté, flottante à toutes les impressions, avait perdu ce pouvoir de se dominer qui permet les contrats loyaux et irrévocables. Il en résultait que cette âme, pareille à certains organismes consumés, était incapable de refermer ses plaies comme ils sont incapables de refermer les leurs. Il l'avait trop constaté à la première épreuve: à la place où Pauline l'avait touché autrefois, la blessure saignait toujours. Aurait-il de même subi d'une manière si étrange cet éveil de sa paternité à la seule vue d'Adèle, si depuis des années il n'eût gardé à cette place aussi une autre blessure toujours saignante? L'incohérence de sa vie sentimentale lui causait alors, quand il descendait à cette profondeur dans sa conscience, un frisson d'épouvante. Il reportait ses yeux sur le vaste et formidable paysage pour s'oublier, et c'était pour se retrouver encore. Il regardait la mer de Calabre là-bas, dont la nappe bleue brillait au soleil. Des vaisseaux s'y détachaient, ouvrant leur voilure au vent qui souffle d'Afrique. Ils allaient, remués, battus par les vagues comme sa jeunesse l'avait été par les passions, et quand il avait voulu descendre du bateau qui avait tant roulé sur la haute mer, pour se construire une maison sur le rivage, il avait choisi une plage aussitôt secouée d'un tremblement de terre qui avait tout jeté à bas, et il était là, gisant parmi les décombres, avec l'attente d'une ruine plus définitive, s'il ne trouvait pas dans le pardon d'Henriette le seul recours qu'il pût espérer... Un recours, oui, mais non plus même une guérison! Lui rendrait-elle, sa pauvre fiancée, la paix du coeur vis-à-vis de la petite fille dont il se savait le père? Même la tête posée sur le coeur de sa femme, s'il l'épousait, oublierait-il le cri qu'il avait entendu s'échapper de la poitrine déchirée de Pauline, ce cri de l'être qui va mourir, qui ne ment pas, qui ne peut pas mentir, et qui proteste n'avoir pas mérité le coup dont on l'a frappé? Oublierait-il ce maigre, ce misérable corps, soulevé dans cette minute d'agonie et la preuve qu'il avait tenue de son oeuvre de bourreau? Oublierait-il sa vie passée? S'oublierait-il?... Ô flamme cachée de l'âme de l'homme, la colonne de feu qui sourd des entrailles profondes du sol et qui répand la dévastation autour d'elle, produit plus d'épouvante que toi, qui ne ravages que le silence d'un coeur solitaire. Tes désastres taciturnes, et qui ne laissent pas après eux de décombres visibles, sont pourtant les plus tragiques, ceux qui protestent le plus contre cet horrible cauchemar d'un ciel vide où ne serait caché aucun Juge, aucun Consolateur!
* * * * *
Ils avaient déroulé leurs tristes heures, les huit jours annoncés par Mme Scilly, à travers ces pensées, et sauf une lettre de cette dernière qui lui disait encore de s'armer d'espérance et de courage, Francis ne savait rien de Palerme ni des scènes où se jouait son avenir. Toutes les réflexions auxquelles il s'abandonnait dans sa solitude l'enveloppaient de cette vapeur de fatalisme dont certains hommes sont d'autant plus possédés qu'il s'agit pour eux d'intérêts plus essentiels. Mais sur quel champ aurait-il pu appliquer son énergie, maintenant que le drame de sa destinée était engagé comme il l'était? Quelles paroles aurait-il prononcées, plus touchantes que celles de cette indulgente et sainte mère de qui le pardon était pour Henriette le gage le plus sûr qu'il méritait d'être plaint? Il gardait dans cette intervention de la noble femme, dont il avait tant redouté l'implacable rigueur et qui lui avait montré cette compatissante charité, une confiance presque superstitieuse, et quoique le tremblement intime de tout son être se fît plus douloureux à mesure que la semaine avançait, il espérait en effet, dans la mesure où il lui était permis d'attendre un adoucissement du sort. Cependant, lorsque le matin du huitième jour eut passé sans qu'il eût reçu un télégramme de la comtesse lui disant de revenir par le train de l'après-midi, il commença de tomber dans une si cruelle appréhension, qu'il lui fut impossible de ne pas télégraphier lui-même pour implorer une réponse par la même voie. Que devint-il en ne trouvant dans cette réponse, qui lui arriva le soir, qu'une prière d'attendre une lettre partie de Palerme le jour même? Mme Scilly ne le rappelait pas immédiatement. Elle ne lui indiquait par aucun mot la solution définitive de ses efforts auprès d'Henriette. Avait-elle donc échoué? Ou bien la jeune fille avait-elle demandé un délai plus long? Quel mystère cachait ce silence? Certes, Francis croyait s'être blasé depuis six semaines sur l'odieuse sensation de l'incertitude. Il en avait tant souffert, mais jamais comme durant cette nuit qui sépara cette dépêche de la lettre qu'elle annonçait. Quand, au lendemain de cette nuit de fièvre, il tint l'enveloppe entre ses doigts, comme il tremblait en la déchirant! Il vit qu'elle contenait un billet très court de Mme Scilly, et une seconde enveloppe ouverte, sur laquelle n'était aucune adresse. Les premiers mots de la mère de sa fiancée le bouleversèrent au point qu'il dut s'asseoir, et ce fut avec des yeux brouillés de larmes qu'il lut les quelques phrases, décisives comme un arrêt de mort, dont l'écriture trahissait l'émotion avec laquelle la pauvre femme les avait tracées:
_«Je ne peux rien vous écrire aujourd'hui, mon cher Francis. Je suis désespérée. La lettre ci-jointe et que j'ai promis de vous envoyer vous dira dans quelles dispositions j'ai trouvé Henriette. Tout ce qu'une mère peut dire à une fille dont elle voudrait, au prix de son sang, changer la résolution, je le lui ai dit. Tout a échoué. Nous partons après-demain matin pour Tunis, puis Alger. Avant mon départ j'aurai la force de vous rapporter le détail de notre dernier entretien et les raisons qu'elle m'a données d'une rupture que je m'obstine à ne pouvoir accepter comme irrévocable, pas plus que je ne peux me ranger aux idées que lui inspire une exaltation religieuse dont je me reproche d'appréhender l'excès. Ce sont d'autres nouvelles que j'espérais vous envoyer, et la pensée de ce que vous éprouverez au moment où celles-ci vous arriveront me donne une émotion qui ne me permet aujourd'hui de vous dire qu'un mot, mais il est bien vrai: tout mon coeur de mère est avec vous._
«LOUISE S.»
Le jeune homme resta longtemps à prendre et à reprendre ces lignes si brèves, mais dans lesquelles il sentait réellement la vérité d'une affection qui devait s'être heurtée à une volonté bien inflexible pour n'avoir pas triomphé. Qu'allait-il trouver dans l'autre lettre qu'il n'osait pas ouvrir, tant il redoutait l'impression qu'allait lui donner encore, même dans son chagrin, l'évidence de la métamorphose des sentiments d'Henriette à son égard? N'allait-elle pas lui être rendue comme perceptible par la manière seule dont sa fiancée l'appellerait? Il finit par se décider cependant, et voici les pages dont la lecture acheva d'éteindre la faible lueur d'espérance qui aurait pu encore subsister en lui après le billet de la comtesse.
«Palerme, 11 janvier.
_«Je viens de demander à mon crucifix le courage d'écrire ce que je dois écrire à celui dont j'ai rêvé de porter le nom, à celui que j'ai aimé comme je n'aimerai jamais plus, et je veux qu'il sache que séparée de lui par la plus irrévocable des résolutions, je ne cesserai pourtant pas de penser à lui comme à ce que j'ai de plus cher après ma mère. Je veux qu'il le sache et qu'ayant été sa fiancée je ne serai plus celle de personne ici-bas. Je lui garderai jusqu'au tombeau la foi que je lui ai jurée, quoique d'une manière qui n'est pas celle du monde. Mais je peux dire de moi-même ce que disait de ses disciples le divin ami, le consolateur dont j'ai l'image devant moi: «Je ne suis plus du monde.» Si je n'avais à remplir mon devoir envers ma sainte et douce mère, je pourrais dire ces mots avec plus de réalité encore, sinon avec plus de vérité. C'est dans cet esprit que j'essayerai d'écrire ces pages, et je désirerais qu'elles fussent lues ainsi par la personne à qui elles seront remises dans quelques heures, avec ce sentiment particulier qui rend le voeu d'une morte plus respectable et plus solennel. Peut-être ai-je le droit de demander qu'il en soit de la sorte, car, si c'est la souffrance qui donne à la mort ce caractère sacré pour tous, je crois que j'ai souffert autant qu'une créature humaine peut souffrir. Du moins je n'avais ni connu, ni seulement imaginé une telle douleur._
_«Quoiqu'une telle parole soit dure à entendre et bien dure à prononcer, il faut que j'y insiste, car je dois parler comme avec moi-même, comme je parle devant ma conscience. Oui, cette douleur a été affreuse, parce que j'ai été contrainte de reconnaître tout d'un coup et sans aucune préparation, que je vivais depuis des mois dans une chimère, et que je ne connaissais rien du passé de celui que j'aimais, je peux presque dire rien de son caractère. Il avait eu, durant des années, des émotions, des joies, des chagrins dont j'ignorais tout. Il gardait en lui le souvenir d'actions dont je jugeais un honnête homme si incapable, qu'encore à l'heure présente, il me faut toutes les tristes évidences dont je suis accablée pour être certaine que c'est bien vrai, que je n'ai pas été le jouet d'un affreux rêve. Je ne le juge pas. Je ne le condamne pas. J'ai compris, par les réponses de ma mère, que la jeunesse de la plupart des hommes cache des secrets pareils. Je n'ai pas cru qu'il fût pareil à la plupart des hommes. J'étais si fière de lui, si fière de sa noblesse d'âme, si persuadée que j'aurais pu tout savoir de sa vie, dans le passé comme dans le présent, heure par heure, minute par minute, -- tout en savoir et trouver toujours, dans chacune de ces révélations, un motif de l'aimer, de l'estimer, de l'admirer davantage. Ah! J'avais lu dans des livres auxquels j'aurais dû croire qu'il ne faut attendre des affections terrestres que tristesse et désolation, j'avais lu qu'il est insensé de mettre dans un autre que le Sauveur sa confiance et sa joie. Au lieu de m'appliquer ce conseil, je vous remerciais, mon Dieu, chaque jour, d'avoir rencontré uniquement dans mon existence de coeur des êtres en qui je pouvais avoir cette confiance, de qui je n'aurais jamais que de la joie. Mon cher bon Dieu! Si c'était un aveuglement d'orgueil, que j'en ai été punie! J'ai vu mentir celui que j'aimais, je l'ai vu me mentir! Je l'ai entendu confesser devant moi des actes dont la honte me poursuit avec obsession. J'ai su qu'il me trahissait depuis des semaines sans avoir même cette générosité de l'aveu qui m'eût épargné l'horreur de cette découverte. Il feignait de vivre de notre simple et paisible vie, tandis qu'à côté et en silence il en vivait une autre. Chacun de ses sourires, chacune de ses paroles, chacun de ses regards pendant plus d'un mois fût une hypocrisie. Quand il n'y aurait rien que cela entre nous, que la mémoire de ce rôle qu'il a pu soutenir des jours et des jours, remettre ma main dans la sienne comme auparavant me serait impossible. Ce n'est pas de jalousie que je souffre, quoiqu'il soit trop cruel de penser que la même bouche a dit les mêmes phrases à une autre, qu'une autre a été aimée comme l'on s'est crue aimée, et que rien, rien ne saurait effacer cela. Ma peine la plus profonde n'est pas celle-là. Elle est de ne plus estimer celui que je n'ai pas cessé d'aimer._
_«Si je me suis laissée aller à me plaindre de cette peine dans ces pages destinées à la personne qui l'a causée, ce n'est pas que je me révolte. J'ai accepté ma croix. C'est par la certitude que seule cette personne peut adoucir cette peine en se conduisant de manière que je pense à elle, sinon comme je pensais auparavant, du moins autrement que je ne pense aujourd'hui. Non, je ne me révolte pas contre ma souffrance, et je crois même que je la bénirais s'il doit en sortir un bien pour trois âmes, toutes trois en péril, celles de deux coupables et une autre qui est innocente. Quoique en reprenant ma liberté vis-à-vis de celui à qui j'étais engagée je lui aie rendu la sienne, quoiqu'il ait le droit de ne pas tenir compte de ce dernier soupir que j'aurai poussé vers lui, je sais cependant que tout n'a pas été mensonge dans la tendresse qu'il disait me porter, et je suis sûre qu'il ne le méprisera pas, ce dernier et profond soupir... Il y a pour lui une route à prendre qui n'est plus la même que la mienne, mais où je le suivrais, qu'il le sache bien, de tout mon coeur, de toutes mes prières. S'il a pu croire, lorsqu'il a voulu me donner sa vie, que cette vie lui appartenait, il ne peut plus le croire aujourd'hui. Il existe une pauvre et fragile enfant, qui aurait le droit, si elle aussi savait tout, de réclamer son appui. Il existe un malheureux être dont il a été le bourreau. Il ne convient pas que j'en dise davantage, mais si j'apprenais un jour que celui qui fut mon fiancé a réparé ce qu'il pouvait encore réparer de cet horrible passé, je le répète, je bénirais le coup qui, en nous séparant, l'aurait rendu à un absolu, à un inévitable devoir. J'ai trop de confiance dans la parole: «Tout ce que vous demanderez à mon père en mon nom vous sera donné» pour n'être pas sûre qu'il en sera ainsi, et que deux âmes qui se sont fait tant de mal seront sauvées par le sentiment de leur commune responsabilité envers une autre qui est leur épreuve et qui peut être leur rachat. Oui, j'ai prié pour qu'il en fût ainsi, malgré des obstacles qui semblaient infranchissables. Le seul qui dépendît de moi est désormais levé, puisque notre mariage est définitivement rompu. Les autres le seront, je n'en veux pas douter, et ce jour-là je ne regretterai pas mes larmes. J'en ai pourtant pleuré beaucoup et de bien amères. Mais l'on donne sa vie pour sauver la vie de celui qu'on aime. Ne peut-on donner ses larmes avec une joie pareille, pour sauver ce qui est plus précieux que la vie qui passe si vite? Et c'est à ce salut que j'ai voulu que ma douleur servît. Voilà pourquoi j'ai cru qu'il me fallait écrire mes pensées et mes sentiments dans toute leur vérité. Je remercie Dieu d'en avoir eu la force.»_
«HENRIETTE SCILLY.»