La terre promise

Chapter 21

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Tandis qu'elle traduisait par ces mots entrecoupés, -- elle si décidée d'ordinaire, si maîtresse d'elle-même et si énergique quand il s'agissait des choses essentielles, -- le bouleversement où l'avait jetée cette atroce et si soudaine confession, elle vit que la physionomie de Francis se décomposait, que ses yeux devenaient fixes et que de la main il lui montrait un objet d'épouvante. Elle se retourna dans la direction de ce geste, et elle s'aperçut que la porte qui séparait sa chambre du salon était entr'ouverte. Elle se souvint distinctement de l'avoir refermée en entrant, avec le soin d'une personne qui se prépare à un entretien confidentiel. Puis cet entretien avait commencé, et ils avaient été enveloppés, elle et Francis, dans un de ces tourbillons d'émotion qui abolissent presque l'usage des sens. Quelle main avait ouvert cette porte pendant qu'ils prononçaient des phrases dont la moindre pouvait être meurtrière pour une personne à laquelle ils pensèrent tous deux en se regardant, mais sans dire son nom? Tous deux avaient eu au même moment cette même imagination sinistre... Henriette arrivant pour empêcher tout reproche trop sévère de la comtesse à Francis, tournant le bouton de cette porte, et puis entendant les terribles aveux de son fiancé. Mais si elle les avait écoutés, ces aveux, elle, la délicatesse même, et à qui un pareil procédé pour savoir la vérité faisait certainement horreur, c'est que le saisissement des premiers mots surpris de la sorte l'avait frappée au point de lui interdire le moindre cri, le moindre geste, et tous deux, la mère innocente et le fiancé coupable, aperçurent, dans un même éclair, la possibilité d'un tragique dénouement qui les fit frémir d'une inexprimable angoisse. Cela arrive pourtant dans la réalité, qu'une certaine phrase vous tue d'un coup, aussi sûrement qu'une balle de pistolet ou qu'une pointe de poignard. Enfin, la pauvre mère fut la plus courageuse. Elle dit: «J'y vais,» et elle marcha vers cette porte. Elle la tira d'une main qui tremblait, comme si elle avait eu quatre-vingts ans, et elle vit l'image de la douleur, de l'épouvante, presque de la folie, dans la jeune fille qui se tenait appuyée contre le mur, comme paralysée d'horreur, incapable de bouger, de parler, les yeux hagards et fixes, la bouche ouverte. La mère jeta un cri et, la saisissant dans ses bras, elle l'emporta dans sa chambre avec une force soudain revenue et décuplée par l'amour. Au premier moment, le jeune homme n'essaya pas de les suivre. Il était lui-même comme rendu insensible par l'excès de son anxiété. Il entendit des bruits de sonnette, des portes ouvertes puis fermées, des pas rapides. Il ne reprit la pleine conscience de ce qui se passait qu'en voyant entrer dans le salon la femme de chambre affolée et qui cherchait un flacon de sels. Il demanda:

-- «Que se passe-t-il?...»

-- «Mademoiselle est bien souffrante et Vincent vient de courir chez le médecin,» lui répondit-on.

Dieu juste!... Elle n'était pas morte!

X

UNE CONSCIENCE PURE

Il y a dans la survenue d'un terrible accident, lorsqu'on y avait trop pensé, comme une stupeur et une sorte d'apaisement. Francis l'avait éprouvé à cette minute où il voyait disparaître le groupe de ces deux femmes initiées d'une manière si cruelle et si soudaine aux chagrins et aux fautes de son passé. Cette étrange impression de détente, presque de repos dans l'extrême malheur, est tellement inhérente à la nature humaine qu'elle se retrouve dans les plus illustres catastrophes de l'histoire, comme dans les plus humbles misères des destinées privées. L'empereur n'en a-t-il pas donné un exemple aussi saisissant que le comportait sa magnifique personnalité, en dormant comme il fit et de si longues heures après Waterloo? C'est que l'âme la plus forte ne peut supporter indéfiniment l'agonie de l'incertitude, et les irrémédiables désastres ont ce bienfait momentané qu'ils nous en affranchissent. À quel prix? hélas! Plus tard, demain, dans quelques instants, nous la regretterons, cette incertitude qui laissait place à l'espoir. Nous dirons avec d'autres mots ce que disait ce même empereur, assis sur le rocher de Sainte-Hélène: -- «Il y a tant d'années, à pareil jour, je débarquais de l'île d'Elbe. Il y avait des nuages au ciel... Je guérirais si je voyais ces nuages.» Cri sublime où s'exhale toute l'amertume et toute l'impuissance de la plus grande nostalgie qui fut jamais!... Francis, lui aussi, toutes proportions gardées entre l'écroulement du César colossal et la chute d'un modeste songe de bonheur intime, devait plus tard regretter bien souvent les âcres journées au terme desquelles il entrevoyait la possibilité au moins de garder pour lui seul le secret de ses remords et de ses angoisses. Sur le moment même il se sentit soulagé d'un poids immense. Il ne mentirait plus. Il avait quitté, pour n'y plus rentrer, le labyrinthe des honteuses hypocrisies. Il n'avait plus rien à cacher ni à la comtesse, ni à sa fiancée. Resté seul dans le salon, il se promenait de long en large et il s'étonnait du calme subit avec lequel il regardait en face une situation affreuse, mais qui avait cela pour elle d'être nette et franche. L'arrivée du professeur Teresi, qui dut traverser le salon avant d'être introduit dans la chambre d'Henriette, commença de le rendre au sentiment aigu des nouveaux dangers dont il était menacé maintenant. Le regard pénétrant du docteur Sicilien lui fut une gêne presque insupportable dès le premier abord et davantage au sortir de la consultation. Cet homme était trop fin, et trop d'indices l'avaient averti déjà pour qu'il n'eût pas deviné qu'un drame se jouait entre les deux fiancés.

-- «Comment avez-vous trouvé Mlle Scilly?» lui demanda Francis afin de devancer toute question, «elle est seulement indisposée, n'est-ce pas?...»

-- «Je ne pourrai me prononcer que demain,» dit le docteur. «Il y a là un état nerveux qui me déconcerte... Sur ces natures qui sont toute sensibilité, les secousses morales trop fortes agissent comme un véritable poison. Mme la comtesse m'a dit que la crise présente avait été déterminée par une mauvaise nouvelle annoncée inopinément. J'insiste auprès de vous, monsieur, comme j'ai insisté auprès de sa mère. Il faut épargner à cette enfant les plus légères émotions, s'il est possible. Sinon, vous la verriez s'en aller, jour par jour, heure par heure, je vous le répète, comme si vous l'empoisonniez...»

Ce n'étaient, ces mots, qu'une allusion vague, et ils ne dépassaient pas la limite des avertissements qu'un docteur intéressé par une malade peut se permettre de donner aux personnes appelées à surveiller cette malade. La physionomie et l'accent dont ils furent prononcés ne laissèrent aucun doute à Francis. Le médecin le croyait la cause de cette crise contre laquelle se débattait Henriette et il jugeait sa conduite avec sévérité, sans même bien la connaître. Que serait-ce de Mme Scilly qui, elle, savait exactement à quoi s'en tenir? Quelle scène allait avoir à soutenir le fiancé félon qui s'était engagé, en demandant la jeune fille, à la rendre heureuse, et il avait déjà percé le coeur de cette pauvre créature. Cette mère si tendre qui lui avait dit une heure plus tôt qu'elle était aussi sa mère à lui, par affection, presque par reconnaissance pour les sentiments qu'il inspirait à sa fille, avec quelles paroles lui parlerait-elle maintenant et de quel visage? Il n'eut pas longtemps à se poser cette redoutable question. Le professeur Teresi n'était pas sorti du salon depuis un quart d'heure que la comtesse y rentrait. Ce fut pour Nayrac la première impression douce qu'il lui eût été donné de recevoir depuis ces douloureuses semaines. Ce qu'il lut en effet sur ce visage pourtant bien soucieux, ce fut, à travers ce souci, une pitié, une profonde et généreuse pitié de femme pour l'homme coupable, mais malheureux, qu'elle avait devant elle. Non, elle n'avait pas menti en lui disant qu'elle l'aimait vraiment comme une mère aime son fils, puisque ayant le droit, presque le devoir, de le condamner d'une manière si implacable, elle trouvait encore en elle de quoi lui faire la charité, si ce n'est d'un pardon, au moins d'une sympathie, et son premier mot la lui annonçait, cette sympathie, tout simplement, tout délicatement.

-- «J'ai quitté Henriette pour quelques minutes,» dit-elle, «parce que j'ai pensé que vous deviez être bien tourmenté, et que cela me faisait mal, même dans mon inquiétude... Et puis il faut que j'obtienne de vous une promesse...»

-- «Ah! tout ce que vous demanderez, tout ce qu'elle demandera!...» répondit le jeune homme. «Je suis prêt à vous obéir en tout. J'y étais prêt avant que vous m'eussiez parlé comme vous venez de faire, avec cette bonté dont je vous serai reconnaissant toute ma vie...» Il prit la main de Mme Scilly pour la baiser, et, sur cette blanche et sainte main, ses larmes tombèrent, tandis qu'il continuait: «Je vous en conjure, soyez bonne encore davantage. Ne me cachez rien. Dites-moi tout ce qu'elle vous a dit. Qu'a-t-elle entendu? Que sait-elle? Que pense-t-elle?»

-- «Hélas!» répliqua la mère, «je voudrais bien qu'elle m'eût parlé. Je ne serais pas en proie moi-même à cette fièvre d'inquiétude... Qu'a-t-elle entendu de votre confession? Assez pour tout savoir, j'en suis sûre. Le tremblement de tout son corps qui n'a pas cessé depuis que je l'ai prise là, dans mes bras, me le prouve trop... Que pense-t-elle? Dieu! si je le savais moi-même!... Quand j'ai essayé de l'interroger avant l'arrivée de Teresi, elle s'est mise à sangloter au lieu de me répondre, avec une telle exaltation que je me suis arrêtée, et cet excellent homme a mis tant d'insistance à prescrire le calme le plus absolu autour d'elle que je n'ai plus osé faire seulement la plus légère allusion à ce qu'elle a compris... Il n'y a que moi, voyez-vous, qui connaisse la profondeur de son innocence. Telle elle était au matin de sa première communion, telle elle était, ce matin, il y a deux heures, avant que nous eussions le malheur, vous de vous confesser à moi, et moi de vous écouter, sans nous souvenir que nous étions trop voisins d'elle... J'étais si fière de cette innocence, si fière de l'avoir gardée si blanche, si pure, si digne d'être aimée pieusement. Et quand je songe que la révélation des plus cruelles réalités de la vie lui a été infligée ainsi, quels reproches je me fais de ne pas avoir deviné qu'elle voudrait à tout prix empêcher que je ne vous questionne, et qu'elle viendrait... Ah! je la verrai toujours, comme je l'ai vue, derrière cette porte qu'elle n'avait pas eu la force de franchir après l'avoir ouverte... Nous l'aurions seulement entendue l'ouvrir! Mais non. C'eût été déjà trop tard. Un mot, un seul mot suffit pour qu'une âme soit troublée jusque dans son fond. Et je vous le répète, c'est toute votre confession qu'elle a entendue. Je l'ai lu dans ses yeux. Seigneur! Qu'en a-t-elle compris?...»

-- «Mais quand vous avez prononcé mon nom, elle a répondu, cependant?...» demanda le jeune homme timidement. Cette plainte de la comtesse lui était un reproche plus cruel que si elle lui avait prodigué les pires affronts, et il essayait de l'interrompre en même temps qu'il essayait de savoir quels sentiments Henriette gardait pour lui. Tout son avenir de coeur n'en dépendait-il pas?

-- «Ce qu'elle m'a répondu quand j'ai prononcé votre nom?» répéta la mère. «Rien non plus. Elle a seulement fermé les yeux avec une expression de souffrance qui ne m'a pas davantage permis d'insister... Et c'est à cause de cela,» continua-t-elle avec une visible gêne, «à cause des émotions dont votre présence serait le principe dans la crise actuelle, que je voudrais vous voir prendre une résolution momentanée...»

-- «Laquelle?» interrompit Francis en tressaillant. «Vous ne me demandez pas de partir, n'est-il pas vrai? Rentrer à Paris et vous laisser dans cette situation me serait trop pénible...»

-- «À Paris, non,» dit la comtesse. «Mais il faut que vous quittiez Palerme et que vous attendiez ailleurs le résultat de l'entretien que j'aurai avec Henriette. Ici nous ne pouvons ni changer nos habitudes, ni les continuer dans les conditions où nous nous trouvons aujourd'hui. Gagnez Catane demain par le premier express. Vous êtes à quelques heures. Je puis vous faire revenir du matin au soir. Voyez-vous Henriette vous sachant à deux pas d'elle, exposée à vous rencontrer si elle vient dans ce salon, préoccupée peut-être de l'idée que vous avez revu cette femme?... Pardon de vous parler si franchement, mais nous devons tout prévoir. Jamais elle ne reprendrait son équilibre. Faites ce que mon instinct de mère m'inspire de vous demander. Partez... Je n'ignore pas que c'est un grand, un dur sacrifice, mais vous y consentirez par amour pour elle...»

-- «Ainsi vous espérez me rappeler,» répondit-il, «vous espérez qu'elle me pardonnera, vous ne croyez pas que j'aie perdu tous mes droits sur son coeur?... Avec cette idée, moi aussi, j'aurai la force de tout supporter. Je partirai demain, bien triste, bien anxieux, mais confiant tout de même dans ce pardon possible, puisque vous, sa mère, vous ne m'avez pas condamné...»

-- «Non» mon pauvre ami,» reprit la comtesse en secouant sa tête blanchie, «ne vous faites pas de chimère et ne jugez pas ma fille d'après moi. Je n'ai ni à vous condamner, ni à vous absoudre. Je mentirais si je ne vous disais pas que vous me semblez bien coupable. Mais je vous ai trop senti souffrir pour ne pas croire que vous vous repentez d'abord, et puis que vous aimez Henriette. Qu'elle vous aime aussi avec une passion qui intéresse l'essence même de sa vie, je viens d'en avoir encore la preuve. C'est pour cela que je ne peux pas, si graves qu'aient été vos confidences, non, je ne peux pas prendre sur moi de rompre votre mariage... Par tout ce que vous m'avez dit, j'ai dû constater avec bien de la tristesse, je vous l'avoue encore, qu'en effet je ne vous connaissais pas tout entier. Si j'avais su ce que je sais, la veille du jour où vous m'avez demandé Henriette, je vous aurais répondu sans doute alors plus sévèrement qu'aujourd'hui, où ma pauvre fille vous a donné toute son âme avec une ardeur qu'elle ne soupçonne pas elle-même... Tout à l'heure, quand je la regardais en attendant le médecin, je l'ai trop compris, je l'ai trop vu... S'il y avait un devoir entre vous,» continua-t-elle après un silence, «je crois que cette douleur de ma fille ne m'empêcherait pas de vous dire à tous deux: il faut que ce devoir s'accomplisse, -- et j'userais de toute mon autorité pour vous séparer. Mais ce devoir, j'avoue que je ne l'aperçois pas. Vous ne pouvez rien pour cette pauvre petite Adèle, que d'empêcher à tout prix qu'elle ne soupçonne un jour la faute de sa mère. Cette mère l'a senti comme moi, puisqu'elle ne veut plus rien savoir de vous. Il ne reste donc de ce passé que le souvenir des fautes très graves que vous avez commises, autrefois par passion et tout récemment par faiblesse. Je crois que votre sentiment pour Henriette est assez vrai, assez fort, assez noble pour racheter ces fautes et faire de vous un loyal, un honnête mari... Je le crois, mais je ne suis pas elle. Quand je vous disais tout à l'heure de ne pas vous forger de chimère, de ne pas juger ma fille d'après moi-même, je vous exprimais d'un mot tout ce que je viens d'essayer de vous faire comprendre sans vous blesser. Des fautes comme les vôtres, une femme de mon âge a trop vécu pour ne pas savoir qu'elles restent conciliables avec de belles qualités de coeur, dans notre triste société et avec l'éducation d'aujourd'hui... Henriette n'a pas mon âge...»

-- «Alors, vous pensez qu'elle ne me pardonnera pas?» interrogea Francis en tremblant.

-- «Je n'ai pas dit cela,» répondit la comtesse, «et j'espère au contraire que si... Mais je dois, pour être loyale avec vous, prévoir aussi le cas où il se serait fait dans ce jeune coeur un revirement irréparable, une de ces désillusions dans lesquelles tout sombre. Si elle me disait d'une certaine manière qu'elle ne veut plus être votre femme, je sens que je ne pourrais rien sur cette résolution...»

-- «Mais vous me rappelleriez,» s'écria Francis, «pour me permettre de plaider ma cause, pour que je lui explique...»

-- «C'est mon rôle de mère que cette explication,» interrompit Mme Scilly. «Je vous ai montré assez de sympathie et je vous en montre encore assez en ce moment pour que vous soyez bien sûr de ma sincérité quand je vous affirme que je lui dirai en votre faveur tout ce qui peut, tout ce qui doit être dit, et que vous ne pouvez pas, que vous ne devez pas dire vous-même. De vous à elle, il ne saurait y avoir que son pardon et que votre repentir, sans une parole...»

-- «Je vous obéirai,» fit le jeune homme après un silence. Il reprit la main de la noble femme et il ajouta en la lui baisant de nouveau: «En vous confiant toutes mes chances de bonheur, je les confie à ce que je respecte le plus au monde...»

-- «Ah!» s'écria la mère, «si vous l'aviez eue plus tôt, cette confiance, si vous m'aviez parlé dès le premier jour, que de douleurs vous auraient été épargnées, mes pauvres enfants!...»

Un pareil entretien n'était pas pour rendre facile ce départ que le jeune homme avait promis. Si entière que fût sa foi dans l'affection éloquente de Mme Scilly, il lui était bien dur de laisser ainsi se jouer la partie dont le résultat menaçait d'être pour lui si tragique, sans agir lui-même. Mais les raisons que lui avait données la comtesse exprimaient trop évidemment les nécessités de sa situation pour qu'il ne s'y soumît point. En préparant sa valise, seul, afin d'éviter les commentaires déjà trop certains du fidèle Vincent et des autres domestiques, il creusait dans sa pensée les phrases essentielles de cette conversation, et plus il les creusait, plus il en reconnaissait la vérité absolue. Non, les habitudes matérielles de leur vie commune ne lui permettaient pas de rester sous le même toit qu'Henriette malade, sans qu'il risquât de la rendre plus malade encore. Non, il ne pouvait pas plaider sa cause auprès d'elle sans prononcer des mots que sa bouche se refuserait à dire à cet être, devant l'innocence duquel il avait toujours éprouvé un religieux tremblement. Mme Scilly avait vu juste sur ces deux points et aussi sur cet autre, que ses sentiments à elle n'avaient rien de commun avec ceux qui agitaient Henriette. Dans cette âme virginale et farouche, une fois blessée à une certaine profondeur, l'amour devait plaider contre le pardon, au lieu que la comtesse avait trouvé en elle, toute chaude et jaillissante, cette source d'indulgence que les mères gardent en réserve pour ceux qu'elles savent profondément dévoués à leur fille. C'étaient ces côtés inconnus dans les sentiments de sa fiancée qui rendaient plus impossible encore la présence de Francis en ce moment. Mais c'étaient eux aussi qui achevaient de désespérer son départ. -- Et puis, ce départ ne le séparait pas que d'Henriette. Assis dans sa chambre, une fois ses préparatifs finis, il songea qu'il ne reverrait sans doute plus jamais l'enfant qui venait d'être l'occasion de sa dernière et plus douloureuse faiblesse. Si Mlle Scilly lui pardonnait, l'inévitable condition de ce pardon serait assurément qu'ils quittassent Palerme tous ensemble et qu'il considérât Pauline Raffraye ainsi que la petite Adèle comme mortes pour lui. La comtesse le lui avait dit assez clairement, et que le devoir était là dans cette rupture absolue des moindres relations avec son ancienne maîtresse. Hélas! cette même voix du sang, qui avait parlé si haut en lui dans le jardin lorsqu'il avait subi l'évidence effrayante de sa paternité, protestait de nouveau à cette heure même. Il y avait place dans son coeur pour le chagrin de ne plus voir son enfant, à côté de celui de ne plus voir sa fiancée, et quand, le lendemain matin, vers les cinq heures, la voiture qui l'emportait vers la gare doubla au trot lent de ses deux chevaux la tour du _Continental_, le jeune homme sentit qu'aucune n'était changée parmi les émotions contradictoires qui l'avaient acculé à cette tragique impasse. La pensée de sa fille venait de lui faire autant de mal que le souvenir d'Henriette.

-- «Toutes les deux!...» gémissait-il en s'enveloppant contre le froid de cette aube de décembre. «Est-ce un crime de les aimer toutes les deux? En serait-ce un si j'avais été marié avec Pauline, puis veuf, et si je me remariais avec Henriette? Non. Le crime n'est pas dans les conflits de ces deux sentiments. Il est ailleurs. Et ce conflit n'est qu'une expiation. Comme elle est dure! De plus coupables que moi sont pourtant sortis d'un mauvais passé! Et moi, voici que ce passé me poursuit, qu'il me ressaisit, qu'il m'assiège... N'en guérirai-je jamais? Non, jamais. Et à quoi bon tant souffrir, puisque je ne peux rien pour ma pauvre petite Adèle, rien, absolument rien. Mon Dieu! pourvu qu'il me soit permis du moins de pouvoir encore quelque chose pour Henriette!...»

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