La terre promise

Chapter 12

Chapter 123,711 wordsPublic domain

Elle était cependant apparue devant sa pensée, sous une forme singulière, tardive, et pourtant évidente, cette idée du devoir, seul principe d'un peu d'apaisement dans certaines crises trop douloureuses. Quand toute douceur semble défendue à l'âme par la cruauté du sort, s'estimer un peu lui est une consolation, -- bien faible et bien chétive, quoi qu'en aient dit les philosophes de tous les temps, car le bonheur se passe aisément de cette estime, mais c'est une consolation tout de même. Si Francis Nayrac devait se rappeler plus tard sans trop d'amertume la fin de cette étrange promenade nocturne, commencée et continuée sur un tel tourment intérieur, c'est qu'à partir de la minute où cette idée de sa responsabilité vis-à-vis d'Henriette l'eut ressaisi, il eut le courage de ne pas s'aveugler de sophismes. La honte subitement éprouvée devant les mensonges de ces derniers jours et le sentiment du respect vis-à-vis de tant de pureté l'avaient rappelé à lui-même. Il avait des devoirs envers Mlle Scilly, et, tout d'abord, une dette d'honneur, qui ne comportait pas de moyen terme. En se fiançant, il avait signé un pacte de loyauté. Il lui fallait ou renoncer à sa fiancée ou agir avec elle honnêtement, c'est-à-dire en homme qui n'a rien à cacher de ses actes. À la lumière de ce jugement, la lettre écrite à Pauline et le prétexte imaginé afin de guetter la petite Adèle dans le jardin du _Continental_ constituaient, pour ne prendre que ces deux actions, deux lâchetés et deux félonies. Eût-il pardonné à celle qui devait porter son nom un seul mensonge équivalent? D'autre part il avait découvert d'une façon aussi étrange qu'inattendue, mais qui ne lui permettait plus un doute sincère, que cette petite Adèle était sa fille. Cette certitude lui imposait-elle un devoir envers l'enfant? Il se répondit oui, en principe, sans hésiter. Il eut alors une autre minute d'angoisse qui le força de nouveau à s'arrêter. Une question venait de se poser à lui: «Ces devoirs envers ma fiancée et envers mon enfant sont-ils conciliables?» Ils ne l'étaient pas. Pour s'occuper d'Adèle, il fallait qu'il acceptât ce premier fait qu'elle appartenait à sa mère de par la loi et de par la nature, de par l'éducation aussi et de par ses longues années d'abandon à lui. Se rapprocher de cette enfant était donc impossible sans implorer quoi? le pardon de la mère? Il irait, après les infamies dont elle s'était rendue coupable à son égard, s'humilier devant elle?... Et qu'exigerait certainement cette femme? Qu'il sacrifiât Mlle Scilly, lui qui savait combien il était aimé de cette noble créature et qu'elle avait mis sur ce mariage toutes ses espérances, toutes ses illusions, toute sa jeunesse! D'ailleurs il ne s'agissait pas de sacrifices plus ou moins pénibles. La question était tout autre: que pourrait-il pour l'enfant, même si Pauline ne lui était pas hostile? Cette enfant avait grandi sans lui. Elle n'avait pas eu besoin de lui. Elle n'en aurait pas besoin, puisqu'elle ignorait, puisqu'elle ignorerait toujours le criminel lien qui l'unissait à elle, puisque enfin, si la fatalité d'un conseil de médecin n'avait pas amené Mme Raffraye à Palerme, jamais ils ne se seraient vus. Ne pas s'occuper d'Adèle, c'était donc étouffer un instinct de tendresse, soudain réveillé, ce n'était pas faire un tort à l'enfant, au moins immédiat. Rompre son engagement avec Henriette, c'était briser aussitôt un coeur. Tel était cependant le choix que la circonstance lui imposait. Ne venait-il pas de se démontrer à lui-même que parler à sa fiancée en toute vérité était impossible, et se confesser maintenant à Mme Scilly, de quoi cela servirait-il? Que lui conseillerait-elle, sinon ce que lui conseillait sa conscience? À savoir que c'était à lui de souffrir seul, puisqu'il était seul coupable. «Souffrir seul!...» C'est dans ces termes que se résuma pour lui ce devoir dont il cherchait l'évidence. Oui, souffrir seul, -- accepter cette incapacité de faire quoi que ce fût pour son enfant comme une grande épreuve, l'accepter et n'en étendre le contre-coup à personne en dehors de lui. Il le sentait trop par avance, aucune agonie ne serait comparable à celle qu'il s'imposerait en s'interdisant de même regarder cette petite Adèle alors qu'elle venait de pénétrer si avant dans son amour, rien qu'en lui montrant son doux et jeune visage, -- ce visage trop pareil à celui de sa plus chère morte! Il se l'interdirait cependant. Il aurait cette énergie. Il se comporterait de manière que toutes les heures de ses journées pussent être mises devant sa fiancée, sans qu'elle y trouvât un geste sur lequel l'interroger. Comme il s'enfonçait cette résolution dans le coeur avec la sorte d'ardeur du martyre que de semblables volontés mettent en nous, il s'aperçut que sa course de retour l'avait amené tout auprès de ce jardin Tasca, où il avait été si heureux l'autre matin, si heureux et si étrangement troublé d'une crainte superstitieuse. Il reconnut l'endroit avec une indicible émotion, et, franchissant une première haie, au risque d'être pris par les gardiens pour un malfaiteur, il voulut aller jusqu'à la grille, fermée maintenant. Il posa son front contre le fer des barreaux et il regarda longtemps les massifs obscurs des grands arbres qui projetaient leurs noires ombres immobiles sur le sable clair des allées, blanchi par la lune. Cette froide lune blanchissait aussi le marbre incertain des statues, qui prenaient, parmi les cèdres et les cyprès, comme un aspect fantastique de tombeaux. Ce jardin taciturne n'était-il pas en effet un cimetière pour lui, le _Campo Santo_, comme disent noblement les Italiens, où gisait ensevelie sa dernière minute d'entier bonheur?... Il eut là un instant d'infinie détresse, l'impression aiguë du coup meurtrier que son amour venait de subir, la vision que leur commun pressentiment, à Henriette et à lui, avait eu trop raison. Jamais, avec la certitude qu'il était le père d'Adèle et qu'il ne pouvait rien pour elle, il ne serait heureux auprès de sa fiancée, plus tard de sa femme, comme il l'eût été s'il eût acquis la preuve du contraire, s'il eût pu croire que l'enfant était de son ancien rival. Il allait porter en lui une plaie qui saignerait longtemps, longtemps. Mais l'avait-il mérité, ce bonheur dont il avait savouré les premières délices pendant ces quelques mois, les plus doux qu'il eût connus sur la terre? Depuis qu'il vivait auprès d'Henriette et de la comtesse, il s'était familiarisé de nouveau avec cette sublime idée de la Providence qui nous montre un dessein mystérieux derrière les événements en apparence attribuables au seul hasard. Ces coups successifs qui l'avaient frappé, cette soudaine rentrée de Pauline Raffraye dans son cercle d'existence, cette certitude de paternité infligée juste à ce moment, cette nécessité de se mutiler le coeur, pour rester, honnête homme, du sentiment le plus naturel, le plus instinctif, son angoisse présente et celle qu'il prévoyait, oui, tout cela était une grande épreuve. Pouvait-il dire qu'elle fût injuste? N'était-il pas puni précisément là où il avait péché? Qu'était cette nouvelle douleur après les autres, sinon une conséquence toute naturelle de ce péché d'adultère que le monde accueille avec une si souriante indulgence, vers lequel nous marchons si allègrement, presque si fièrement, lorsque nous rêvons de romans vécus et de passions dangereuses? Il est écrit cependant que c'est la plus criminelle d'entre les oeuvres de chair, celle à qui les livres saints donnent pour châtiment la mort. «Si quelqu'un a possédé la femme d'un autre, qu'ils meurent tous deux, et l'homme qui a commis l'adultère et la femme avec laquelle il l'a commis...» Par une invincible association d'idées et à cette place où il avait goûté la joie si pure de l'amour permis, Francis se rappela quelques-uns de ses amis de jeunesse qu'il avait connus, engagés comme lui dans des aventures de cet ordre, et il demeura épouvanté à la pensée qu'une mystérieuse et inévitable expiation les avait tous atteints tôt ou tard... Celui-ci était mort avant l'âge, à l'heure où riche, amoureux, heureux, de quitter la vie lui était si amer. Cet autre, marié depuis, était misérable dans ses enfants, en ayant perdu deux déjà, qu'il adorait. Un troisième avait roulé de dégradation en dégradation et il se trouvait en ce moment sous le coup du plus déshonorant procès... Et les femmes? La funeste issue de vingt scandaleuses existences, longtemps enviées, lui apparut tout d'un coup. Quoiqu'il n'eût gardé du Christianisme qu'un soupir nostalgique vers la foi complète, sans cesse corrompu par le scepticisme, Francis eut réellement à cette seconde et devant cette intuition d'une surnaturelle et sûre justice manifestée par tant d'exemples le même frisson qu'il eût éprouvé si les croyances de sa quinzième année fussent demeurées intactes en lui. Il avait commis, lui aussi, l'inexpiable péché, et dans quelles circonstances, avec une femme si jeune et dont il s'était cru le premier amant! Il s'était servi, pour la séduire, de la plus délicate des émotions, d'une amitié exaltée pour une mourante. Il devait s'estimer heureux si le châtiment se bornait à son actuelle douleur, et, une phrase de l'Écriture que citait souvent Mme Scilly lui revenant à la mémoire, il la redit comme s'il eût cru absolument, tandis qu'il reprenait sa marche vers la ville, et il sentait pour la première fois ce que cet ordre du Rédempteur renferme de beauté sainte et de tendre espérance de pardon:

-- «Prenez votre croix et suivez-moi...»

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Cette résolution, sur laquelle il se coucha enfin, au terme de cette étrange promenade, d'accepter l'épreuve, de souffrir, de se laisser souffrir sans plus manquer à un seul de ses devoirs présents, parce que cette souffrance était juste, aurait eu besoin, pour durer, d'une croyance plus positive et plus fervente. Le sentimentalisme religieux abonde en sublimes élans, mais la foi seule nous maintient fermes et droits dans des projets presque contraires à la nature, comme celui-ci: savoir tout d'un coup que l'on est le père d'une enfant qui va, qui vient à quelques pas de vous, -- le savoir, le penser, le sentir et s'interdire de même regarder cette enfant. Cette atroce volonté soutint cependant cet homme tourmenté plus de jours qu'il ne l'eût espéré lui-même, à cause de l'implacable rigueur avec laquelle il s'y conforma aussitôt. Comme il l'avait bien compris dans ses heures de torturante méditation, le moindre compromis devait le perdre. Oui, il fallait qu'il eût le courage de ne plus même regarder l'enfant, s'il la rencontrait. -- Le monstrueux, le triste courage! -- Car la paternité, une fois éveillée en nous, ne s'endort pas plus que la faim et la soif. Elle réclame son aliment, la présence d'abord et la contemplation à défaut de la caresse, le son de la voix à défaut des paroles tendres. Il n'avait jamais entendu parler de sa fille, depuis qu'il l'avait sentie telle. Cette pauvre joie, cette goutte d'eau dans son ardente fièvre, il n'avait pas le droit de se la permettre, s'il voulait demeurer dans la logique de son honnêteté absolue vis-à-vis de sa fiancée; et, pendant des jours qui lui parurent bien longs, il ne se la permit pas. Ils passèrent pourtant, ces jours, et deux, et trois, et huit, et quinze, et vingt, comme le temps passe, alors que nous avons fait avec nous-même le pacte d'un de ces intimes sacrifices qui sont une amputation quotidienne d'un vivant morceau de notre coeur. Il semblait à Francis que chaque matin il lui fallait mettre de nouveau le fer à la place charcutée la veille. Voici comment il y parvenait et l'emploi de ses douloureuses journées: -- il se levait, décidé à ne pas dévier d'une ligne hors de la voie qu'il s'était tracée. Vers les neuf heures, il passait, comme c'était son habitude depuis sa venue à Palerme, dans le salon en rotonde où sa douce fiancée l'attendait. Par les fenêtres se dessinait toujours le lumineux paysage d'un ciel couleur de turquoise et d'une mer couleur de saphir. Les blancs palais alternaient avec de verts jardins, et les deux rades animées de voiles papillotaient dans l'ombre de la rouge montagne nue. C'était le décor qui avait servi de cadre à sa félicité et qui continuait de mettre un même fond d'horizon sublime au visage aimé de sa madone. Ainsi, dans les tableaux de piété, les maîtres anciens déploient derrière le sourire et les yeux de la Vierge les lointains démesurés d'un monde qu'elle ennoblit par sa seule existence. Cette comparaison, qu'il l'avait faite de fois dans ses matinées heureuses! Il la faisait encore. Hélas! Rien qu'à retrouver la jeune fille à cette première rencontre, il éprouvait combien est vrai le commun, le touchant pléonasme populaire: aimer de tout son coeur. Il n'aimait plus sa chère Henriette de tout son coeur, quoiqu'il l'aimât avec une passion que la souffrance avivait encore. Mais il gardait dans ce coeur une passion à côté de cette passion, une blessure ouverte, saignante, enflammée, et qu'il ne montrait pas. Cela suffisait pour que le ravissement d'autrefois lui fût impossible, impossible cette détente dans l'émotion heureuse qui fait que la présence adorée absorbe entièrement notre pouvoir de sentir. Non, ce pouvoir de jouir de son bonheur était, au contraire, sinon paralysé en lui, du moins comme diminué, presque endolori. Il avait comparé aussitôt son effort pour ne pas s'occuper d'Adèle à une mutilation, et il était comme un blessé, en effet, qui ne peut faire un mouvement sans rencontrer la douleur causée par sa plaie. Lui aussi, dès cette entrevue du matin, et dans ce mouvement d'âme qu'il avait comme autrefois vers Henriette, il rencontrait tout de suite la douleur de son idée fixe. Il imaginait, malgré lui, le salon d'en haut, pareil à celui-ci, avec le même horizon, et il voyait la petite Adèle déjeunant seule avec sa vieille bonne, tandis que la mère se reposait de ce sommeil accablé que les malades comme elle subissent d'ordinaire dans la lassitude du jour commençant. Le contraste entre ces deux appartements d'hôtels, si voisins et si distants, le déchirait. Il se tendait à la chasser, cette cruelle idée fixe. Il y réussissait un moment. Puis comme elle revenait vite! Un peu avant les onze heures, presque chaque jour, ils sortaient, la comtesse, Henriette et lui. En passant sous les murs du jardin de l'hôtel, il voyait frémir le grand feuillage lustré de l'eucalyptus détaché en vert pâle sur sa ramure d'une nuance éteinte, comme mauve, et les panaches sombres des hauts palmiers remuaient au-dessus du toit gothique de la chapelle anglaise. Il pensait que l'enfant était là, sans doute, qui jouait dans les allées de ce jardin, au pied de ces arbres. Il tombait alors dans le silence d'une si mélancolique rêverie, même sous les beaux yeux caressants de son aimée! L'idée fixe se faisait plus fixe encore et plus obsédante, lors de la seconde promenade, celle de l'après-midi, car il subissait, dans ces instants-là, cette appréhension de se trouver subitement en présence de la petite fille, qui l'avait étreint dès l'arrivée de Mme Raffraye à Palerme. L'angoisse en était pire, aujourd'hui qu'il savait ce qu'il savait. Qu'ils lui semblaient interminables alors, ces sentiers du parc de la Favorite, où ils marchaient d'habitude, Henriette et lui, pendant que Mme Scilly, restée dans la voiture, les suivait de son indulgent sourire! Même dans ce mois avancé de décembre, comme cet immense parc est planté d'arbres et d'arbustes toujours verts, ce n'était pas un horizon défeuillé qui se développait autour des trois promeneurs. Mais qui ne sait combien ces verdures impérissables, avec leurs obscurs reflets, attristent le paysage? Sur celui-ci, et comme pour en redoubler la mélancolie en faisant mieux sentir, par contraste, son vaste silence sans oiseaux, des sonneries de clairon passaient sans cesse. Venues d'un champ de manoeuvres voisin et répercutées par les échos de la montagne rouge, de l'aride et rocheux Pellegrino, elles prolongeaient indéfiniment leur plainte monotone dont la tristesse navrante s'ajoutait pour Francis à celle que lui infligeaient si aisément certaines phrases de la conversation d'Henriette. La jeune fille, dans sa tendre ingénuité, parlait longuement à son fiancé de ses rêves d'avenir, de leur installation, de leur commune existence. Tous les projets de cette âme candide et loyale supposaient la fondation d'une famille. Lui-même, quand il avait caressé le roman de son mariage, avec quelle simplicité il s'était abandonné au désir de renaître dans des enfants qui mêleraient dans leur fragile personne un peu de son être et de l'être de sa chère femme! Pourquoi cette chimère de son foyer de demain ne pouvait-elle plus s'évoquer devant lui sans qu'il pensât à l'autre enfant, qui était la sienne cependant et dont jamais il n'aurait la grâce à ce foyer? Jamais il ne lui dirait les mots qui l'avaient tant poursuivi durant sa cruelle veillée sur la route de Monreale, ce «Ma fille...» qu'il prononcerait pour d'autres; et ces autres n'y auraient pas un droit plus assuré que cette charmante et fragile Adèle. La certitude entrée en lui sur sa paternité ne faiblissait pas plus en effet que sa volonté de ne pas déserter la ligne de conduite maintenant prise. Les alternatives de croyance et de défiance dont il avait été si consterné neuf ans plus tôt n'étaient plus possibles. Il avait vu, et il croyait. Par quelle ironie de fatalité, quand de douter lui eût paru une douceur, au lieu qu'il avait tant douté quand il lui eût été si doux de croire?... Ces pensées le traversaient, le remuaient, le torturaient. Il regardait Henriette pour triompher de cette torture, et il n'arrivait qu'à sentir davantage la coexistence en lui d'émotions cruellement contraires. Et ces émotions le poursuivaient, une fois de retour à la maison, durant les longues heures de la paisible soirée. Soit qu'il s'assit, comme autrefois, sur une chaise basse aux pieds de sa fiancée, pour lire à voix haute, soit qu'elle se mit, elle, au piano, pour lui jouer un fragment d'un musicien préféré, soit qu'ils causassent tous trois lentement, tranquillement, intimement, toujours à une minute l'idée fixe reparaissait... Que faisait Adèle à ce même instant? Et il la voyait, comme il l'avait vue le matin, accourant auprès de Mme Raffraye, avant d'aller dormir, et regardant la malade avec de grands yeux d'ignorante où se lisait néanmoins la divination d'une mystérieuse menace. Pour que la petite fille pensât, même dans ses jeux, à la toux douloureuse de sa mère, il fallait que chacun des accès de cette toux lui résonnât trop avant dans le coeur. Pressentait-elle qu'à un jour prochain ce seul appui qu'elle eût au monde lui manquerait? Et son père le savait, lui. Son père vivait. Son père possédait les viriles énergies protectrices dont l'enfant aurait peut-être besoin bientôt, et ce père ne pouvait rien pour elle. Il devait multiplier les obstacles entre eux, pour continuer de s'estimer. L'honneur voulait qu'il se conduisit vis-à-vis de sa fille comme s'il ne soupçonnait même pas la vérité sur cette naissance. Dieu! la cruelle fin de cruelles amours!

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Combien de temps aurait duré l'énergie de renoncement ainsi déployée par Francis? -- Des mois peut-être, si un accident inattendu n'avait surgi pour bouleverser derechef l'édifice paradoxal de sa résolution. Il était de si bonne foi que pendant ces jours, les plus troublés qu'il eût connus depuis sa rupture, deux fois il se trouva face à face dans l'escalier avec Mme Raffraye et l'enfant, -- et deux fois, à peine la silhouette de son ancienne maîtresse reconnue, il eut le courage de détourner la tête et de ne pas regarder. Mais, s'il luttait avec une courageuse ténacité contre les faits, il n'en était pas de même dans l'ordre des sentiments. Car à travers tout cela, il n'essayait point, ce qui eût été plus sincère encore, de déraciner l'amour maladif qu'il sentait grandir en lui pour sa fille. Le pouvait-il, d'ailleurs? Il appartenait à cette race très particulière de passionnés à principes, qui se croient quittes avec leur conscience lorsqu'ils se sont imposé une certaine manière d'agir, et ils s'abandonnent intérieurement aux pires fantaisies, aux plus coupables frénésies de leurs émotions. Ces hommes-là sont capables de persévérer, comme avait fait Nayrac, des années durant; dans une rupture avec une femme qu'ils aiment à la folie, et ils sont incapables de dominer une minute les désordres mentaux que cet amour produit en eux. Ils ont la moralité de la vie sans avoir la moralité du coeur, -- anomalie singulière qui, tôt ou tard, aboutit a l'égale immoralité du coeur et de la vie. Nos actions finissent toujours par ressembler à nos pensées, et ce sont ces dernières qu'il importe de gouverner d'abord. Si Francis avait procédé avec la petite Adèle, comme autrefois avec sa maîtresse, par la fuite et par l'absence, peut-être se fût-il abandonné sans danger au dérèglement de son coeur, sûr que nulle occasion ne viendrait tenter à nouveau ce coeur épuisé de trop sentir. Cette absence était rendue très difficile par les circonstances particulières où il se trouvait pris. Il ne se dissimulait pas qu'elle valait mieux pour la définitive exécution de son plan de conduite. Mais il se disait que son départ pour la France était fixé pour le 25 janvier, et n'aurait-il pas la force de supporter son chagrin jusque-là, d'autant plus que la fin de décembre approchait à travers ces désordres cachés de sa sensibilité, et déjà le futur Noël était annoncé dans toute la ville par des bandes de papier collées aux vitres des moindres boutiques, avec cette naïve inscription: _Viva Gesù bambino!..._ C'était, pour le jeune homme, une nouvelle raison de mélancolie que les images réveillées par cette fête des enfants. Pouvait-il se douter qu'elle ne passerait pas sans qu'il eût manqué à l'engagement pris avec lui-même, et cela tout simplement à cause de l'Anglomane qui dirigeait le _Continental_ et dont il se moquait si souvent? -- «Si j'avais jamais eu le ridicule de me faire blanchir à Londres, quelle leçon et quel ilote!...» disait-il; mais cet ilote allait devenir, par une de ces ironies auxquelles il semble que se complaise parfois le sort, la cause déterminante d'une rechute terrible du malheureux dans le mensonge et la trahison. Le cavalier Francesco Renda avait en effet l'habitude de célébrer chaque année le _Christmas_, pour la joie de sa clientèle britannique et autrichienne, en faisant dresser dans le plus vaste de ses salons un colossal arbre de Noël, illuminé de ses plus basses branches à ses plus hautes. Une représentation d'un caractère plus ou moins local complétait la fête. Il avait, cette année-ci, engagé pour la circonstance une de ces troupes de chanteurs napolitains que connaissent trop ceux qui ont passé une saison à Sorrente ou aux Capucins d'Amalfi. Quand Henriette avait montré les trois billets que le diplomatique Don Ciccio avait apportés pendant l'absence du jeune homme, contre la moquerie duquel sa finesse méridionale le mettait en garde, Francis n'avait pu s'empêcher de dire:

-- «Hé bien! nous allons encore entendre _funiculi, funicula_... Ce sera très gai!...»