Part 5
--Je lui ai défendu de continuer ses visites, même auprès des amis les plus anciens de sa famille. Un homme d’honneur ne permet pas que sa femme fasse certaines démarches... Fions-nous au sort et à la grâce de Dieu! Les lâches seuls ne trouvent pas de solution quand le moment décisif arrive.
Robledo, qui avait écouté sans donner aucun signe d’impatience, dit d’une voix grave:
--J’ai trouvé une solution meilleure que la tienne puisqu’elle te permettra de vivre... Viens avec moi.
Et posément, avec un sang-froid méthodique, comme il aurait exposé une affaire commerciale ou un projet industriel, il lui expliqua son plan.
Il était absurde d’espérer un règlement favorable des affaires bouleversées par le suicide de Fontenoy, et il devenait dangereux de rester à Paris.
--Je devine ce que tu comptes faire demain ou peut-être ce soir si tu juges ta situation désespérée. Tu sortiras ton revolver de sa cachette, tu prendras une plume et tu rédigeras deux lettres; sur une enveloppe tu écriras: «Pour ma femme», sur l’autre: «Pour ma mère», ta pauvre mère qui t’aime tant, qui s’est toujours sacrifiée pour toi, et que tu récompenseras de ses sacrifices en quittant la terre avant qu’elle-même en soit partie!
Le ton accusateur de ces paroles troubla Torrebianca. Ses yeux se mouillèrent et il courba le front comme écrasé par le remords d’une action basse. Ses lèvres tremblèrent et Robledo crut apercevoir qu’elles murmuraient: «Maman! ma pauvre maman!»
Maîtrisant son émotion, Frédéric releva la tête.
--Crois-tu, dit-il, qu’elle sera plus heureuse de me voir en prison?
L’Espagnol haussa les épaules.
--Tu n’as pas besoin d’aller en prison pour continuer à vivre. Je te demande seulement de te laisser conduire par moi et de m’obéir sans me faire perdre de temps.
Après un coup d’œil sur les journaux qui se trouvaient sur la table, il ajouta:
--Comme je crois ton salut à peu près impossible, demain nous partirons pour l’Amérique du Sud. Tu es ingénieur; là-bas en Patagonie tu pourras travailler à mon côté... Acceptes-tu?
Torrebianca demeura impassible comme s’il n’eût pas compris cette proposition ou l’eût jugée absurde et indigne d’une réponse. Robledo parut s’irriter du silence de son ami.
--Pense donc aux documents que tu as signés pour servir Fontenoy et qui affirment l’excellence d’affaires que tu n’avais même pas étudiées.
--Je ne pense qu’à cela, répondit Frédéric; c’est pourquoi je trouve que ma mort est nécessaire.
L’Espagnol ne put retenir son indignation et se levant de sa chaise, il se mit à crier:
--Mais je ne veux pas que tu meures, triple sot. Je t’ordonne de vivre et tu dois m’obéir... Imagine-toi que je suis ton père... non pas ton père, puisqu’il est mort quand tu étais tout enfant... figure-toi que je suis ta mère, ta vieille maman qui t’aime tant, et qu’elle te dise: «Obéir à ton ami c’est m’obéir à moi.»
Il parlait avec véhémence et Torrebianca fut si troublé qu’il dut porter la main à ses yeux. Robledo profita de ce moment d’émotion pour lancer ce qu’il avait de plus important et de plus difficile à dire.
--Je t’emmènerai d’ici. Tu viendras en Amérique où tu pourras trouver une existence nouvelle. Tu travailleras durement, mais le travail est là-bas plus noble et plus profitable que dans le vieux monde; tu subiras bien des souffrances et peut-être à la fin deviendras-tu riche; mais pour cela il faut venir... seul avec moi.
Le marquis se dressa et découvrit son visage. Puis il regarda son ami avec un étonnement douloureux. Seul! Comment osait-il lui proposer d’abandonner Hélène? Il aimait mieux mourir et ne plus subir le tourment de penser anxieusement à toute heure au sort de sa femme.
La colère s’emparait de Robledo et comme il se montrait vif lorsqu’on tentait de s’opposer à sa volonté, il s’écria d’un ton ironique:
--Ton Hélène!... Ton Hélène!... est...
Il se repentit en voyant le visage de Frédéric et pour essayer de justifier son accent agressif il continua:
--Ton Hélène est en grande partie responsable de la situation où tu te trouves aujourd’hui. C’est pour elle que tu as signé ces documents qui te déshonorent dans ta profession.
Frédéric courba la tête, mais l’autre continua d’attaquer.
--Comment ta femme a-t-elle connu Fontenoy? Tu m’as dit qu’il était un vieil ami de sa famille... et c’est là tout ce que tu sais.
Il se contint un instant, mais la colère l’emporta sur la prudence qui lui conseillait de se taire.
--Les femmes connaissent toujours notre histoire mais nous ne savons d’elles que ce qu’elles veulent bien nous raconter.
Le marquis parut s’efforcer de comprendre le sens de ces paroles.
--J’ignore ce que tu veux dire, dit-il d’une voix sombre; mais songe que tu parles de ma femme. N’oublie pas qu’elle porte mon nom. Et je l’aime tant!
Tous deux demeurèrent silencieux. Les minutes qui s’écoulaient semblaient les éloigner de plus en plus l’un de l’autre. Robledo crut devoir prendre la parole pour renouer leur ancienne amitié.
--La vie est bien dure là-bas, et c’est quand on est bien loin qu’on apprécie les commodités de la civilisation. Mais dans le désert on prend comme un bain d’énergie qui purifie et transfigure les fugitifs du vieux monde et les prépare à une existence nouvelle. Tu rencontreras dans ce pays des survivants de toutes les catastrophes; ils y sont arrivés comme ces naufragés qui se sauvent à la nage et prennent pied sur une île fortunée. Toutes les distinctions de nationalité, de caste et de naissance disparaissent; il n’y a plus là-bas que des hommes. La terre où je demeure est... la terre de tous.
Comme Torrebianca demeurait impassible, il jugea bon de lui rappeler à nouveau sa situation.
--Ici t’attendent la prison et le déshonneur ou, ce qui est pire, la solution que tu as trouvée, la mort. Là-bas tu retrouveras l’espérance, le bien le plus précieux dans la vie... Viens-tu?
Le marquis sortit de son abattement et esquissa enfin un mouvement affirmatif; mais Robledo, du geste, lui ordonna d’attendre et il ajouta avec énergie:
--Tu connais mes conditions. Il faut partir là-bas comme pour la guerre, avec peu de bagages; et la femme est une lourde gêne dans les expéditions de ce genre... Ta femme ne mourra pas de chagrin si tu la laisses en Europe; vous vous écrirez comme des fiancés; une longue absence stimule l’amour. En outre, tu pourras lui envoyer de l’argent pour lui permettre de vivre à l’aise. De toutes façons tu feras beaucoup plus pour elle que si tu meurs ou si tu te laisses mettre en prison... Veux-tu venir?
Torrebianca demeura longtemps pensif. Il se leva enfin, puis faisant signe à Robledo d’attendre, il sortit de la bibliothèque.
L’Espagnol ne resta pas longtemps seul. Il crut entendre très loin des voix, presque des cris que les tentures et les cloisons étouffaient. Des pas plus rapprochés résonnèrent, un rideau se souleva violemment et Hélène, suivie de son mari, entra dans la bibliothèque.
C’était une Hélène transformée par les événements. Robledo pensa que pour elle aussi les heures avaient été longues comme des années. Elle paraissait plus vieille sans pour cela cesser d’être belle. Sa beauté fanée était plus sincère que celle des jours riants. Elle avait cet attrait mélancolique des bouquets de fleurs qui commencent à se flétrir. Vingt-quatre heures avaient passé sans qu’elle eût pu prendre soin de son corps et de plus elle était sans cesse sous l’empire d’émotions nouvelles, les unes douloureuses, les autres blessantes pour son amour-propre.
Bien plus qu’au sort de son mari elle pensait à ce que pouvaient dire en ce moment ses nombreuses amies de Paris.
Elle rejeta violemment la tenture derrière elle et s’avança à travers la bibliothèque comme un flot invincible. Ses yeux semblèrent défier Robledo.
--Que vient de me dire Frédéric? dit-elle d’une voix âpre. Vous voulez l’emmener, vous voulez qu’il abandonne sa femme au milieu de tant d’ennemis?
Torrebianca qui, entré derrière elle, se sentait à nouveau dominé, crut devoir protester pour l’assurer de sa fidélité.
--Je ne t’abandonnerai jamais... Je l’ai déjà dit à Manuel.
Mais Hélène, qui ne l’écoutait pas, avança jusqu’auprès de Robledo.
--Et moi qui vous prenais pour un ami sûr! Misérable! Vous voulez priver une femme de son seul soutien, lui dérober son mari?
Tout en parlant elle regardait fixement les yeux de l’Espagnol, comme si elle eût voulu y retrouver sa propre image. Mais elle lut de telles choses dans ces pupilles que sa voix devint plus douce et qu’elle finit par menacer l’Espagnol du doigt avec une moue d’enfant prêt à pleurer. Le colonisateur demeura impassible; il jugeait sans doute inopportunes ces grâces puériles et Hélène dut reprendre un ton grave.
--Voyons, expliquez-vous. Dites-moi quel plan vous avez formé pour emmener mon mari jusqu’à ces terres lointaines où vous vivez en seigneur féodal.
Insensible à la voix et aux yeux d’Hélène, Robledo répondit froidement, du même ton qu’il eût pris pour exposer les devis d’une entreprise industrielle.
Il avait imaginé, tout en causant avec Frédéric le moyen de quitter Paris. Il retiendrait pour lui le jour suivant une automobile comme s’il avait brusquement décidé de partir pour l’Espagne. Il fallait prendre des précautions. Torrebianca était toujours libre mais la police le surveillait peut-être pendant que le juge cherchait à établir sa culpabilité. La frontière espagnole était loin, mais ils la passeraient avant que la justice ait pu lancer un mandat d’arrêt.
D’ailleurs il avait à la frontière même des amis qui les aideraient en cas de danger et leur permettraient d’atteindre tous deux Barcelone. Une fois rendus à ce port ils trouveraient facilement le moyen de gagner l’Amérique du Sud.
Hélène l’écoutait en hochant la tête, le sourcil froncé.
--Tout cela est fort bien imaginé, dit-elle, mais pourquoi ce plan ne prévoit-il que le départ de mon mari, pourquoi ne partirais-je pas avec vous moi aussi?
Cette proposition étonna Torrebianca. Quelques heures auparavant, Hélène en rentrant à la maison avait exprimé une grande confiance en l’avenir pour encourager son mari et peut-être pour se faire illusion à elle-même.
Elle venait de rendre visite à des hommes qu’elle connaissait de longue date; ils lui avaient fait de grandes promesses avec cette galanterie protectrice et mélancolique qu’impose le souvenir de lointaines amours.
Il fallait bien croire à ces phrases qui peut-être contenaient leur seule chance de salut; mais maintenant, après avoir entendu Robledo exposer son plan, elle sentait s’écrouler son optimisme.
Les promesses de ses amis n’étaient que de doux mensonges; personne ne ferait rien pour eux en les voyant dans le malheur; la justice suivrait son cours. Son mari irait en prison et elle devrait recommencer sa vie... Recommencer! et cela dans un monde trop vieux, où elle aurait peine à trouver un endroit qu’elle n’eût pas déjà connu... et contre tant d’amies avides de vengeance!
Robledo vit passer dans ses yeux une expression toute nouvelle. Elle avait peur; peur, comme une bête traquée. Pour la première fois il surprit dans la voix d’Hélène un accent de sincérité.
--Vous êtes le seul, Manuel, à voir clairement notre situation; vous seul pouvez nous sauver... mais emmenez-moi aussi. Je n’ai pas la force de rester... J’aimerais mieux mendier dans un monde qui ne sera pas celui-ci.
Il y avait dans cette prière tant de tristesse et de douceur que l’Espagnol eut pitié et qu’il oublia ses pensées hostiles.
Torrebianca dut se rendre compte de la faiblesse subite de son ami; il en profita pour affirmer avec énergie:
--Je te suis avec elle ou je reste avec elle, quoi qu’il arrive.
Robledo eut encore un mouvement d’hésitation; puis il accepta d’un geste de la tête. Immédiatement il eut un regret; il lui sembla qu’il venait d’approuver une chose absurde.
Hélène, qui oubliait avec une étonnante facilité les angoisses de l’heure, se mit à rire:
--J’ai toujours adoré les voyages, dit-elle avec enthousiasme; je monterai à cheval, je chasserai les bêtes féroces, j’affronterai de grands dangers. Je vivrai une existence plus savoureuse que celle d’ici, une vie d’héroïne de roman.
L’Espagnol la regardait, étonné de cette inconscience. Elle ne pensait plus à Fontenoy. Elle semblait même avoir oublié qu’elle était encore à Paris et que la police pouvait d’un moment à l’autre entrer dans la maison pour emmener son mari.
Il était inquiet, car il y avait loin de la vie réelle des colons du désert américain aux fictions romanesques que cette femme accueillait.
Torrebianca les interrompit avec découragement; le plan de son ami lui semblait d’exécution difficile.
--Avant de partir il faut payer nos dettes. Où prendrons-nous de l’argent?
Sa femme se mit à rire d’un air étonné.
--Payer! qui parle de payer? Les créanciers attendront. Je trouve toujours le mot qu’il faut leur dire... Nous leur enverrons de l’argent d’Amérique, quand tu seras riche.
Mais le marquis ne pouvait se débarrasser aussi promptement de ses scrupules.
--Je ne partirai pas d’ici avant d’avoir payé tous les domestiques. Et d’ailleurs il nous faut de l’argent pour le voyage.
Il y eut un long silence; puis le mari s’écria comme s’il venait de trouver une solution:
--Heureusement, nous avons tes bijoux. Nous pouvons les vendre avant de nous embarquer.
Hélène regarda avec ironie le collier et les bagues qu’elle portait à ce moment.
--On ne nous donnera pas deux mille francs de ceux-là ni de tous les autres, tous sont faux, complètement faux.
--Mais, et les vrais? demanda Torrebianca stupéfait. Et ceux que tu as achetés avec l’argent qu’on t’envoyait de tes propriétés de Russie?
Robledo crut devoir intervenir pour couper court à ce dialogue dangereux.
--Ne cherche pas à savoir tant de choses; parlons du présent... Je paierai les domestiques; et je me charge des frais de votre voyage.
Hélène lui prit les deux mains et murmura des mots de remerciements. Torrebianca, touché de cette générosité, se refusait cependant à l’accepter, mais l’Espagnol mit fin à ses protestations.
--Je suis venu à Paris avec de l’argent pour six mois; je m’en irai au bout de quatre semaines, voilà tout.
Puis il ajouta d’un air de désespoir comique:
--Je m’en irai sans connaître plusieurs restaurants nouveaux, et sans avoir goûté deux ou trois vins de marque... Tu vois si mon sacrifice est extraordinaire.
Frédéric lui serra les mains silencieusement cependant qu’Hélène le prenait dans ses bras et l’embrassait avec l’impudeur de l’enthousiasme.
Elle ne parlait plus que de ce pays inconnu auquel elle ne pensait guère un instant auparavant et qu’elle admirait déjà à l’égard d’un paradis.
--Il me tarde de me voir dans ce pays neuf, qui, comme vous le dites, est la terre de tous!
Et pendant que les deux époux se concertaient sur les préparatifs de leur voyage, ou bien plutôt de leur fuite, Robledo, les yeux fixés sur Hélène, se disait:
«Quelle sottise je viens de commettre! Quel terrible cadeau j’apporte à ceux qui vivent là-bas d’une vie rude... mais en paix.»
V
Des travailleurs aragonais, émigrés en Argentine en emportant précieusement dans leurs bagages une guitare pour accompagner leurs couplets improvisés, la virent passer et consacrèrent une chanson à la «Fleur du Rio Negro».
Ce surnom printanier eut un sort dans le pays, et tout le monde appela ainsi la fille du propriétaire de _l’estancia_[4] de Rojas; son véritable nom était Celinda.
Elle avait dix-sept ans; d’une taille au-dessous de son âge, elle étonnait cependant par l’agilité de ses membres et l’énergie de ses gestes.
Dans le pays, beaucoup d’hommes qui admiraient comme les Orientaux les femmes grasses et considéraient que sans des chairs opulentes il n’est point de beauté, avaient une moue d’indifférence lorsqu’on chantait en leur présence les louanges de la fille de Rojas. Certes elle avait un visage aimable et fripon, un nez retroussé, une bouche d’un rouge sanglant, des dents aiguës et très blanches, des yeux énormes, à peine un peu trop arrondis. Mais, sa mignonne figure mise à part... rien d’une femme!
--Elle est aussi plate par devant que par derrière, disaient-ils, on dirait un garçon.
Effectivement, de loin on la prenait pour un petit homme car elle portait toujours un costume masculin et montait à califourchon des chevaux fougueux. Parfois, elle faisait tournoyer un lasso au-dessus de sa tête, comme faisaient les _péons_[5], et elle poursuivait quelque cavale ou quelque jeune taureau de l’_estancia_ de don Carlos Rojas, son père.
Ce dernier, disait-on dans le pays, appartenait à une vieille famille de Buenos-Ayres. Il avait mené dans sa jeunesse une vie fort joyeuse dans les principales villes d’Europe. Il s’était ensuite marié; mais la vie de son ménage dans la capitale de l’Argentine avait été aussi coûteuse que ses voyages de célibataire dans l’ancien continent; peu à peu il gaspillait en dépenses somptuaires et en mauvaises affaires la fortune qu’il tenait de ses parents.
Sa femme était morte au moment où il venait de se rendre compte qu’il était ruiné.
C’était une dame maladive et mélancolique qui publiait des vers sentimentaux, sous un pseudonyme, dans les journaux de modes et qui légua à sa fille le nom de Celinda, poétique souvenir.
Le señor Rojas dut abandonner l’_estancia_ de ses parents située près de Buenos-Ayres et qui valait plusieurs millions. Trois hypothèques pesaient sur elle, et quand les créanciers eurent partagé le produit de sa vente il ne resta à don Carlos d’autre ressource que de quitter la partie la plus civilisée de l’Argentine pour s’installer à Rio Negro; il y possédait quatre lieues de terres qu’il avait acquises au temps de sa richesse, par caprice, et sans savoir au juste ce qu’il achetait.
Beaucoup de gens ruinés croient trouver dans l’agriculture un moyen de refaire leur fortune, alors même qu’ils ignorent les principes élémentaires du travail de la terre. Ce _criollo_[6], habitué à mener à Paris et à Buenos-Ayres une existence dissipée, crut pouvoir lui aussi réaliser un tel miracle. Il n’avait jamais voulu s’occuper de l’administration d’une _estancia_ toute proche de la capitale où d’inépuisables prairies naturelles nourrissaient des milliers de jeunes taureaux, et il dut se résoudre à la vie dure et sobre du fruste cavalier qui paît son troupeau sur des terres incultes.
La tâche que ses prédécesseurs avaient entreprise dans la campagne riche voisine de Buenos-Ayres, Rojas dut la reprendre sous le ciel de bronze de la Patagonie qui laisse à peine tomber chaque année quelques gouttes d’eau sur le sol poussiéreux.
L’ancien millionnaire portait son malheur avec dignité. C’était un homme de cinquante ans, plutôt petit que grand, au nez aquilin, à la barbe blanchissante. Malgré la vie sauvage qu’il menait il avait conservé sa politesse primitive. Ses manières décelaient l’homme sorti d’un milieu social plus élevé que celui où il devait vivre maintenant. Comme on disait à la Presa, le village le plus proche, cet homme-là, bien ou mal vêtu, avait l’air d’un monsieur. Il portait presque toujours des bottes entières, un large feutre et un _poncho_. A sa main droite se balançait le court fouet de cuir appelé là-bas _rebenque_.
Les bâtiments de son _estancia_ avaient peu d’apparence. Il les avait construits hâtivement avec l’espoir de les améliorer quand sa fortune aurait augmenté. Mais, comme il arrive toujours quand on construit à la campagne, cette installation provisoire allait durer plus longtemps peut-être que les bâtiments considérés ailleurs comme définitifs.
Sur les murs de briques cuites, sans revêtement extérieur, ou de simple argile séchée, s’élevait une toiture faite de plaques de zinc ondulé. A l’intérieur de la maison de maître les cloisons s’arrêtaient à une certaine hauteur et laissaient l’air circuler librement dans la partie supérieure du bâtiment. Les meubles étaient rares dans les pièces. La salle où don Carlos recevait ses visites servait de salon, de bureau et de salle à manger; elle était ornée de quelques fusils et de peaux de pumas abattus dans les environs. L’_estanciero_[7] passait hors de la maison une grande partie du jour à inspecter les parcs à bestiaux les plus voisins.
Il mettait brusquement au galop sa monture, un cheval de piètre mine mais infatigable pour surprendre les _péons_ qui travaillaient à l’autre extrémité de sa propriété.
Un matin, il s’impatientait de voir l’heure du repas se passer sans que Celinda regagnât l’_estancia_. Il n’était pas inquiet. Depuis qu’âgée de huit ans, elle était arrivée à Rio Negro, elle avait vécu à cheval et considéré la plaine déserte comme sa demeure.
--Et il ne ferait pas bon la fâcher, disait le père avec orgueil. Elle manie le revolver mieux que moi, et lorsqu’elle a un lasso entre les mains il n’y a pas d’homme ou d’animal capable de lui échapper. Ma fille, c’est un homme à poigne.
Soudain il la vit galoper sur la ligne où la plaine rejoignait le ciel. Elle semblait un petit cavalier de plomb échappé d’une boîte de jouets. En avant de son petit cheval courait un taureau en miniature. Le groupe lancé au galop grossit avec une étonnante rapidité. Dans cette immense étendue les objets mouvants changeaient de dimensions sans suivre une progression régulière, et les yeux mal habitués aux caprices optiques du désert étaient sans cesse surpris et désorientés.
La jeune fille s’approchait en criant et en agitant son lasso pour presser la marche de la bête qu’elle poursuivait et la forcer à se réfugier dans un enclos de madriers.
Puis elle mit pied à terre et vint au-devant de son père; don Carlos, après avoir reçu son baiser, la repoussa à bout de bras et regarda sévèrement le costume d’homme qu’elle portait.
--Je t’ai dit bien souvent que je ne voulais pas te voir ainsi. Les pantalons sont faits pour les hommes, je crois, et les jupons pour les femmes. Je ne supporterai pas que ma fille s’en aille attifée comme ces actrices qu’on voit sur la toile du cinématographe.
Celinda reçut la réprimande les yeux baissés hypocritement. Elle promit gentiment d’obéir à son père, mais en même temps elle se retenait de rire. Justement elle rêvait toujours de ces amazones en culottes qui passent dans les films nord-américains et souvent elle avait fait de longues galopades pour arriver jusqu’à Fort Sarmiento, l’endroit le plus voisin où des opérateurs errants projetaient sur un drap, dans le café de l’unique hôtel, des histoires intéressantes qui lui permettaient d’étudier les modes nouvelles.
Pendant le repas don Carlos lui demanda si elle avait été dans le voisinage de la Presa et si les travaux du fleuve étaient en bonne voie.
L’espoir, chaque jour plus justifié, de devenir riche à nouveau rendait depuis quelques mois son sourire à Rojas, autrefois si mélancolique et si découragé. Si les ingénieurs de l’Etat parvenaient à lancer une digue en travers du Rio Negro, les canaux qu’un Espagnol nommé Robledo et son associé étaient en train d’ouvrir féconderaient les terres qu’ils avaient achetées tout près de son _estancia_, et lui-même profiterait de cette irrigation qui allait augmenter dans des proportions inouïes la valeur de ses champs.
Celinda l’écouta avec l’indifférence que la jeunesse manifeste à l’égard des questions d’argent. Don Carlos dut d’ailleurs se priver du plaisir de contempler en espérance sa richesse future, à l’entrée d’une métisse joufflue aux formes débordantes, aux yeux bridés, et dont les cheveux noirs et rigides descendaient en une tresse épaisse le long de son dos énorme et proéminent.
En entrant dans la salle à manger elle abandonna près de la porte un sac plein de hardes. Puis elle se précipita sur Celinda, l’embrassa et lui inonda le visage d’un flot de larmes.
--Ma jolie petite patronne! Ma petite, que j’ai toujours aimée comme ma fille!