Part 4
Les gens les plus distingués formaient un groupe à part dans la salle où on avait installé le buffet et se tenaient loin des autres personnes qu’avait recrutées la noble poétesse. Dans ce groupe Robledo aperçut le marquis de Torrebianca et sa femme, qui, venant d’une autre soirée, s’étaient présentés fort tard. Hélène semblait distraite et, la pensée au loin, ne prononçait que des formules vides. L’ingénieur comprit qu’il la gênait en lui parlant; il chercha Frédéric, mais le marquis ne lui prêta pas non plus grande attention car il était très occupé à fournir à un monsieur des explications sur les importantes affaires que son ami Fontenoy traitait dans toutes les parties du monde.
Il s’ennuyait et ne comprenait pas encore pourquoi la maîtresse de maison l’avait abandonné; il s’installa dans un fauteuil, et aussitôt il entendit qu’on parlait derrière lui! Ce n’étaient plus les deux dames de tout à l’heure, mais un homme et une femme assis sur un divan qui tenaient eux aussi de méchants propos, comme si dans cette fête les gens ne pouvaient avoir d’autres occupations dès qu’ils formaient un groupe à part.
Il entendit la femme citer le nom de la marquise et dire ensuite à son compagnon:
--Voyez ces magnifiques bijoux. On voit bien que ni le mari ni la femme n’ont eu de peine à les gagner. Chacun sait que le banquier les a payés.
L’homme se croyait mieux informé.
--On m’a dit que ces bijoux étaient faux, aussi faux que ceux de notre poétique comtesse. Les Torrebianca ont gardé l’argent que Fontenoy avait donné pour payer les vrais; peut-être aussi ont-ils vendu les vrais qu’ils ont remplacés par des imitations.
La femme eut un soupir on entendant le nom de Fontenoy.
--Cet homme est bien près de sa ruine. Tout le monde le dit. On parle même de tribunaux et de prisons... Elle est vorace, la Russe!
L’homme eut un sourire incrédule.
--La Russe?... On l’a connue enfant à Vienne où elle chantait ses premières romances dans un music-hall. Un ancien diplomate affirme de son côté qu’elle est espagnole, mais née d’un père anglais... Nul ne connaît sa véritable nationalité, peut-être l’ignore-t-elle elle-même.
Robledo se leva de son siège. Il était indigne de lui de rester là et d’écouter sans rien dire ces propos offensants pour ses amis. Mais avant qu’il eût pu s’éloigner il entendit derrière lui une double exclamation d’étonnement.
--Voici Fontenoy, dit la femme, le grand protecteur des Torrebianca! Il est bien étonnant de le voir dans cette maison; il n’y vient jamais, car il a peur que la comtesse lui emprunte aussitôt de l’argent!... Quelque chose d’extraordinaire est arrivé!
Dans le groupe élégant, l’ingénieur reconnut Fontenoy qui saluait les Torrebianca. Il souriait aimablement, et Robledo ne remarqua dans sa personne rien d’extraordinaire. Même il n’avait plus cette expression préoccupée que donne l’approche menaçante des échéances. Il semblait plus sûr de lui et plus calme que d’autres fois. Seule semblait anormale l’amabilité exagérée qu’il affectait en parlant aux gens.
L’Espagnol, qui l’observait de loin, le vit faire des yeux un léger signe à Hélène. Puis, avec indifférence, il s’éloigna du groupe pour se rapprocher lentement du cabinet solitaire que Robledo au début de la soirée avait occupé avec la comtesse.
Au passage, il serrait distraitement les mains que des invités tendaient, désireux de lui parler. «Enchanté de vous voir...» Et il s’échappait. Il aperçut Robledo et lui fit un salut de la tête; il souriait de l’air indulgent et protecteur qui lui était habituel; leurs regards se croisèrent et ce que Fontenoy put lire dans les yeux de l’autre fit tomber brusquement son masque souriant. Il semblait avoir trouvé dans les pupilles de l’Espagnol comme un reflet de sa propre pensée.
Robledo eut le pressentiment que jamais il n’oublierait ce regard rapide. Ils se connaissaient à peine, et pourtant cet homme, une expression d’abandon fraternel dans les yeux, lui livra toute son âme pendant une seconde.
Bientôt, il vit Hélène à son tour se diriger en cachette vers le cabinet et il sentit une curiosité honteuse le saisir. Il n’avait pas le droit sans doute de se mêler des affaires de ces deux personnes, et cependant il ne pouvait se désintéresser de l’événement extraordinaire qui se préparait en cet instant et que son instinct lui faisait pressentir. Il fallait que cet homme eût un besoin urgent de parler à Hélène pour être venu la chercher jusque chez la comtesse Titonius. Que se disaient-ils en ce moment?
Il se risqua, l’air distrait, jusque devant la porte du cabinet. Hélène et Fontenoy parlaient debout, très droits, le visage impassible. Leurs lèvres remuaient à peine pour qu’on ne pût y lire les mots étouffés qu’elles prononçaient.
Robledo regretta sa curiosité en voyant Fontenoy lui lancer un regard rapide tout en continuant à parler à Hélène qui tournait le dos à la porte. Ce regard le troubla comme le premier. L’homme qui le lui adressait en était peut-être à la minute la plus critique de son existence. Il crut même apercevoir un reproche dans ses yeux: «Pourquoi es-tu curieux de moi, si tu ne peux rien pour me sauver?»
Il n’osa pas repasser devant le cabinet. Mais retenu par une force obscure il prit encore un air indifférent et resta près de la porte, écoutant de toutes ses oreilles. Il savait bien que sa conduite était incorrecte. Il agissait comme le dernier des médisants qu’il avait entendus par hasard. Sans doute, l’ambiance de cette maison exerçait sur lui son influence.
Il était difficile de distinguer les paroles que prononçaient les deux personnes de l’autre côté de la porte ouverte. D’ailleurs les invités recommençaient à danser dans les salons et le pianiste frappait vigoureusement le clavier.
Des mots confus lui parvinrent. Dans le cabinet, les deux interlocuteurs élevaient la voix à cause du bruit. Peut-être aussi leur émotion leur faisait-elle oublier toute réserve.
Il reconnut la voix de Fontenoy.
--Pourquoi faire des phrases? Tu n’es pas capable de faire cela. C’est moi qui partirai... Dans certaines circonstances, il n’y a pas autre chose à faire.
La musique et le bruit du bal l’empêchèrent à nouveau d’entendre; mais le pianiste adoucit pour un instant son jeu impétueux, et il perçut une autre voix. C’était celle d’Hélène qui parlait maintenant, d’un ton lointain, avec un accent d’immense découragement.
--Peut-être as-tu raison. Ah! l’argent!... Quand nous savons tout ce qu’il peut nous donner, la vie est trop horrible sans lui.
Il ne voulut pas en entendre davantage. La honte que lui inspirait son espionnage eut enfin raison de la curiosité malsaine qui s’était emparée de lui pendant quelques moments. Il devait respecter le secret qui rapprochait ces deux personnes. Il pressentait que le mystère serait court. Peut-être, la nuit terminée, serait-il éclairci.
Lorsqu’il revint dans la pièce où le buffet était dressé il aperçut son ami Frédéric qui causait avec la même personne, un monsieur déjà vieux, la rosette de la Légion d’honneur à la boutonnière, l’aspect d’un haut fonctionnaire en retraite.
C’était lui qui parlait, car Torrebianca avait terminé ses explications sur les grandes affaires de Fontenoy.
--Je ne doute pas de l’honorabilité de votre ami, mais je m’abstiendrai de placer de l’argent dans ses affaires. Il me paraît être un homme bien audacieux, et ses entreprises sont trop lointaines. Tout ira bien tant que les actionnaires auront foi en lui. Mais ils commencent à la perdre, semble-t-il; si un jour ils exigent non des espérances mais des réalités, si un jour Fontenoy se trouve obligé de faire connaître en pleine lumière le véritable état de ses affaires... alors...
IV
Robledo se leva très tard; il put cependant admirer la suave splendeur d’un jour de printemps en plein hiver. Un léger brouillard, saturé de soleil, étendait son dais d’or sur Paris.
--Il fait bon vivre, pensa-t-il en quittant l’hôtel où il avait rapidement déjeuné dans une salle à manger où ne restaient que les serviteurs.
Toute l’après-midi, il se promena dans le bois de Boulogne, puis, vers le soir, il regagna les boulevards. Il se proposait de dîner dans un restaurant puis d’aller chercher les Torrebianca pour passer avec eux une partie de la soirée dans un quelconque lieu de distraction.
A la terrasse d’un café il acheta un journal et, avant même de l’ouvrir, il eut le pressentiment que la feuille fraîchement imprimée lui réservait une surprise. Un instinct confus l’avertit qu’il allait trouver la clef d’un mystère jusqu’alors impénétrable!... Au même instant ses yeux tombèrent sur un titre de la première page: «Suicide d’un banquier».
Avant d’avoir lu le nom du désespéré il eut la certitude de le connaître. Ce ne pouvait être que Fontenoy. Aussi n’éprouva-t-il aucune surprise en lisant la suite. Les détails du suicide lui semblèrent des faits naturels et banals, comme si quelqu’un lui eût déjà conté toute l’histoire.
On avait trouvé Fontenoy dans son luxueux appartement, étendu sur le lit, la main droite serrant encore le revolver avec lequel il s’était donné la mort.
Depuis la veille la nouvelle de sa faillite circulait dans les milieux financiers. Cette banqueroute se présentait de telle sorte que l’intervention de la justice était inévitable. Ses actionnaires l’accusaient d’escroquerie; le juge se proposait de vérifier le lendemain sa comptabilité; beaucoup de gens s’attendaient donc à l’arrestation immédiate du banquier.
Le colonisateur relut deux fois la fin de l’article:
«La mort de cet homme découvre le piège où se sont laissés prendre ceux qui lui ont confié leur argent. Ses entreprises minières et industrielles d’Asie et d’Afrique sont presque illusoires. Leur possible développement est à peine commencé, alors qu’il les avait présentées au public comme des affaires en pleine prospérité. Cet homme, affirment certains, a commis plus d’erreurs que de crimes, mais il a tout de même ruiné bien des gens. Il semble en outre qu’une grande partie de l’argent des actionnaires lui ait servi à couvrir des dépenses personnelles. La terrible responsabilité qui lui incombe s’étendra sans aucun doute à ceux qui collaborèrent avec lui à la direction de ces malhonnêtes entreprises.»
En dernière heure on considérait comme probable l’arrestation de quelques personnalités connues qui travaillaient aux ordres du banquier.
Oubliant le mort, Robledo ne pensa plus qu’à son ami: «Pauvre Frédéric, que va-t-il devenir?...» Il prit immédiatement un taxi et se fit conduire avenue Henri-Martin.
Le valet de chambre de Torrebianca le reçut avec un visage funèbre, comme si la mort eût frappé la maison. Le marquis était sorti à midi, aussitôt après avoir appris par téléphone la nouvelle du suicide, et il n’était pas rentré.
--Madame la marquise est malade, ajouta le domestique, et ne veut recevoir personne.
Robledo en l’écoutant put se rendre compte de l’impression que le suicide du banquier avait produite dans la maison.
La discipline glaciale et solennelle des valets avait disparu. Ils avaient l’air effaré d’un équipage qui pressent une tempête capable d’engloutir le navire. Robledo entendit des pas discrets, des murmures derrière les rideaux qui s’entr’ouvraient pour découvrir des yeux curieux.
On avait sans doute parlé aux environs de la cuisine de certaines visites possibles, et lorsque quelqu’un entrait dans la maison on se demandait si ce n’était pas la police. Le chauffeur s’adressait à ses camarades avec une colère contenue:
--Le capitaine est tué, la barque va couler. Qui nous paiera maintenant notre dû?
L’ingénieur revint au centre de la ville pour dîner dans un restaurant et trois fois il demanda au téléphone le logement de Torrebianca. Il était près de minuit lorsqu’on lui répondit que monsieur venait de rentrer; Robledo revint en toute hâte avenue Henri-Martin.
Il trouva Frédéric dans sa bibliothèque; les heures qui venaient de s’écouler semblaient avoir vieilli le marquis plus que des années entières. En voyant entrer Robledo il l’embrassa; il cherchait instinctivement un appui sur quoi reposer son corps sans courage.
Il s’étonnait de pouvoir supporter tant de douleurs accumulées en si peu de temps. Le matin, il avait comme Robledo éprouvé devant la beauté de ce jour une impression de confiance et de bonheur. Il faisait bon vivre!... Et soudain, l’appel du téléphone, la terrible nouvelle, le départ précipité pour la maison de Fontenoy, et puis, étendu sur le lit, le cadavre du banquier, accaparé bientôt par les médecins chargés de l’autopsie; il avait ressenti une émotion plus douloureuse encore à l’aspect des bureaux de Fontenoy. Le juge y était seul maître; il examinait des papiers, apposait des sceaux, scrutait sans pitié, examinait toutes choses d’un regard froid, méfiant, implacable. Le secrétaire du banquier qui par téléphone avait appelé Torrebianca s’efforçait de cacher son trouble et le reçut avec un visage sombre.
--Je crois que cette aventure va mal tourner pour nous. Le patron aurait dû nous prévenir.
Pendant tout le reste du jour, Torrebianca voulut voir tous les autres collaborateurs de Fontenoy, qui touchaient des émoluments considérables pour figurer comme des automates dans les conseils d’administration de ses entreprises. Tous se montraient également pessimistes, tous, possédés d’une terreur féroce, étaient capables des pires mensonges et des pires bassesses pour assurer leur propre salut aux dépens de celui des autres.
Ils accusaient Fontenoy, qu’ils flattaient quelques heures auparavant pour lui arracher de nouvelles gratifications. Certains l’appelaient déjà «bandit»; d’autres, qui pour se justifier sentaient la nécessité de s’attaquer à quelqu’un, eurent des insinuations agressives à l’égard de Torrebianca.
--Vous avez dit dans vos comptes rendus d’enquête que les affaires étaient magnifiques. Sans doute vous avez vu de vos propres yeux ce qui existe réellement dans ces pays lointains; vous n’auriez pas sans cela apposé votre signature au bas des documents techniques qui nous ont inspiré confiance dans les entreprises de cet homme.
Et Torrebianca commença de comprendre que tous avaient besoin d’une victime vivante pour la charger de toutes les terribles responsabilités que le banquier avait éludées en se réfugiant chez les morts.
--J’ai peur, Manuel, dit-il à son camarade. Je ne comprends plus moi-même comment j’ai signé ces papiers sans me rendre compte de leur importance... Qui a bien pu me communiquer cette confiance aveugle dans les entreprises de Fontenoy?
Robledo eut un triste sourire. Il lui était facile de nommer la personne qui l’avait ainsi conseillé; mais pourquoi augmenter encore par une dure révélation le chagrin de son ami?
Au milieu de ces soucis angoissants, Torrebianca pensait toujours à sa femme.
--Pauvre Hélène! Je lui ai parlé tout à l’heure... J’ai cru qu’elle allait s’évanouir quand je lui ai appris que je venais de voir le cadavre de Fontenoy. Cet événement a si violemment éprouvé son système nerveux, que sa santé m’inspire des inquiétudes.
Ces lamentations agacèrent à tel point Robledo qu’il dit brutalement:
--Pense à ta situation et ne t’occupe pas de ta femme. Ce qui te menace est beaucoup plus grave qu’une crise de nerfs.
Les deux hommes, après avoir longuement parlé de la catastrophe, finirent, comme tous ceux qui se familiarisent avec le malheur, par retrouver un certain optimisme. Nul ne pourrait connaître l’exacte vérité tant que le juge n’aurait pas éclairci les affaires du banquier... Fontenoy avait commis plus d’erreurs que de crimes, ses ennemis les plus acharnés le reconnaissaient eux-mêmes. Parmi les entreprises qu’il avait imaginées, plusieurs pouvaient encore devenir excellentes; il avait eu le tort de les lancer trop à la hâte en trompant le public sur leur véritable degré d’avancement? Peut-être des administrateurs prudents sauraient-ils les rendre productives; ils reconnaîtraient que les rapports de Fontenoy étaient exacts et déclareraient que Torrebianca n’avait, en les approuvant, commis aucun délit.
--C’est bien possible, dit Robledo qui avait besoin lui aussi de se montrer optimiste.
Le découragement de son ami l’avait beaucoup inquiété tout d’abord et il préférait l’aider à reprendre confiance en l’avenir; il passerait ainsi une meilleure nuit.
--Tu verras, Frédéric, tout s’arrangera. N’attache pas trop d’importance à ce que disent les anciens parasites de Fontenoy. C’est la peur qui les fait parler.
En se levant, le jour suivant, l’Espagnol demanda avant tout les journaux. Tous se montraient pessimistes et menaçants dans leurs commentaires sur ce suicide qui prenait l’importance d’un grand scandale parisien, et ils auguraient que la justice allait faire incarcérer dans les quarante-huit heures plusieurs personnalités bien connues. Robledo crut même deviner dans un de ces journaux des allusions vagues aux rapports de certain ingénieur protégé de Fontenoy.
Lorsqu’il revit Frédéric dans sa bibliothèque il le trouva plus vieilli et plus découragé encore que la veille. Sur une table il aperçut les journaux que lui-même avait déjà lus.
--On veut me mettre en prison, dit Torrebianca d’une voix plaintive, moi, qui n’ai jamais fait de mal à personne. Je ne puis comprendre pourquoi on s’acharne ainsi contre moi.
Robledo tenta en vain de le consoler.
--Quelle honte! continua-t-il. Jamais personne ne m’a fait peur et pourtant je ne peux soutenir le regard de ceux qui m’entourent. Quand mon valet de chambre me parle, je baisse les yeux pour ne pas rencontrer les siens. Que doit-on dire de moi dans ma propre maison?
Humble et abattu comme s’il fût revenu aux années de son enfance, il ajouta:
--J’ai peur de sortir. Je tremble à la pensée que je rencontrerai peut-être les mêmes personnes que j’ai si souvent vues dans les salons et qu’il me faudra leur expliquer ma conduite, supporter leurs regards ironiques et leurs paroles de fausse commisération.
Il se tut un instant puis reprit, avec un accent admiratif:
--Hélène est plus courageuse. Ce matin, après avoir lu les journaux, elle a fait avancer l’automobile et s’en est allée je ne sais où. Elle doit faire des visites. Elle m’a dit qu’il fallait se défendre... Mais, comment me défendre? Il faut bien reconnaître que j’ai approuvé et signé ces rapports sur des affaires qui m’étaient inconnues!... Je ne sais pas mentir.
Robledo essaya en vain de lui rendre confiance comme la veille; son optimisme fragile n’avait plus la force de renaître.
--Comme toi, ma femme croit que tout peut s’arranger. Elle est si assurée de son influence qu’elle ne désespère jamais. Elle a beaucoup d’amis à Paris, elle y entretient encore des relations de famille. Elle est partie ce matin en jurant qu’elle déjouerait les complots de mes ennemis... car elle suppose que nous avons beaucoup d’ennemis et qu’ils cherchent dans cette faillite de Fontenoy un prétexte à me perdre... Hélène est beaucoup plus avisée que moi; je ne serais pas étonné qu’elle fît changer d’avis les journaux et le juge lui-même et disparaître ces menaces voilées de procès et de prison.
Il frissonna en prononçant ce dernier mot.
--La prison!... Manuel, vois-tu un Torrebianca en prison?... Plutôt que de subir une pareille honte j’aurai recours au plus sûr moyen d’éviter le déshonneur.
Et, comme si dans son âme tous ses ancêtres se fussent dressés sous l’insulte de cette menace, son énergie vibrante et nerveuse d’autrefois semblait ressusciter.
Robledo eut peur en voyant la flamme bleuâtre qui, semblable à l’éclair fugace d’une épée, passait dans les pupilles de son ami.
--Tu ne commettras pas cette sottise, dit-il; avant tout il faut vivre. Tant qu’on est vivant tout s’arrange, bien ou mal. La mort au contraire n’arrange rien... D’ailleurs, qui sait?... Peut-être as-tu raison de penser que ta femme est capable d’aider au rétablissement de ta situation. On a vu réussir des choses plus difficiles.
En sortant de la bibliothèque, Robledo trouva dans l’antichambre plusieurs personnes assises qui attendaient patiemment. Le valet de chambre lui dit avec une familiarité inopportune et désagréable:
--Ils attendent madame la marquise... Je leur ai dit que monsieur était sorti.
Le domestique n’en dit pas davantage; mais il comprit à l’expression malicieuse de ses yeux que les gens qui attendaient étaient des créanciers.
Le suicide du banquier avait mis fin au crédit relatif dont les Torrebianca jouissaient encore. Toutes ces personnes savaient sans doute que Fontenoy était l’amant de la marquise. D’autre part, la faillite de sa banque privait le mari de l’emploi qui en apparence lui permettait de mener une existence luxueuse.
Il comprit alors que son ami éprouvât de la honte et de la répugnance à rencontrer les gens de sa propre maison et s’isolât dans sa bibliothèque.
Au milieu de l’après-midi il l’appela au téléphone. Hélène venait de rentrer après cent courses à travers Paris et semblait satisfaite de ses nombreuses visites.
--Elle m’affirme que pour le moment elle a paré le coup, et que tout finira par s’arranger, dit Torrebianca, qui ne voulait pas donner d’autres détails par téléphone.
Quand la nuit fut tombée, Robledo revint avenue Henri-Martin. Il avait demandé dans un café les journaux du soir et n’y avait rien lu qui pût justifier la tranquillité relative de son ami. Les nouvelles étaient toujours alarmantes et on parlait toujours de l’arrestation probable des personnes compromises dans cette scandaleuse faillite.
Il revit encore, sur une table de la bibliothèque, les journaux que lui-même venait de lire, et il s’expliqua le découragement de son ami, sans ressort devant l’incertitude des événements, et qui passait en quelques heures de la confiance à l’abattement. Sa voix calme et froide contrastait violemment avec son visage douloureusement crispé. Sans aucun doute il avait pris sa résolution et il s’y tenait sans autre raison d’attendre que l’espoir vague d’un miracle. Si le miracle ne se produisait pas...
Robledo regarda de tous côtés, examina la table et les autres meubles de la bibliothèque. Oh! ne pouvoir deviner où son ami avait placé son dernier remède, le revolver!
--Y a-t-il des gens là dehors? demanda Torrebianca.
Comme il semblait ne pas ignorer que des visiteurs désagréables avaient défilé tout le jour dans l’antichambre, Robledo ne lui fit pas préciser sa question et répondit d’un simple signe négatif. Le marquis se mit alors à parler de cette invasion de créanciers qui accouraient de tous les coins de Paris.
--Ils flairent déjà la mort, dit-il, et ils s’abattent sur cette maison comme une bande de corbeaux... Quand Hélène est rentrée cet après-midi l’antichambre était pleine... mais elle possède un charme auquel ne résiste homme ni femme, et il lui a suffi de parler pour convaincre tout le monde. Je crois qu’ils lui auraient consenti de nouvelles avances si elle les leur avait demandées.
Il était fier de faire ressortir le pouvoir séducteur de sa femme; mais la réalité lui laissait peu de loisir d’admirer.
--Ils reviendront, dit-il tristement. Ils sont partis, mais ils reviendront demain... Hélène a vu aussi quelques amis assez puissants pour dicter l’opinion des journaux et influencer les juges. Tous ont juré de l’aider; mais hélas, quand elle est partie, quand ils ne la voient plus, son pouvoir n’est plus le même. On lui a promis d’arranger les choses, et peut-être cela durera-t-il quelques temps; mais que peut une femme contre tant d’ennemis? D’ailleurs je ne dois plus permettre à Hélène de courir de tous côtés pour me défendre tandis que je reste ici enfermé. Je sais à quoi s’expose une femme qui va chercher du secours auprès des hommes. Non... Cela serait pire que la prison.
Et dans les yeux de Torrebianca, qui après s’être montré craintif comme un enfant faisait preuve parfois d’une grande énergie, il passa comme un éclair de colère, à la pensée des périls où pourrait être exposée la fidélité d’Hélène pendant les démarches qu’elle faisait pour le sauver.