La tentatrice

Part 15

Chapter 153,900 wordsPublic domain

Richard se leva pour partir; Hélène le supplia de rester, lui promettant de congédier l’intrus au plus tôt. Mais le jeune homme avait repris son sang-froid et s’était rendu compte du danger qu’il venait de courir; il saisit l’occasion qui se présentait et se retira, désireux de ne pas rester seul avec elle à nouveau. Sur le seuil il heurta presque l’entrepreneur qui entrait, saluant de très loin «Madame la Marquise».

Il lui serra la main et disparut incontinent.

Hélène ne chercha pas à dissimuler l’irritation que lui causait cette visite inopportune; elle reçut l’Italien avec une visible mauvaise humeur.

Elle resta debout pour lui faire comprendre que leur entrevue devait être brève; mais l’autre, préoccupé, lui demanda la permission de s’asseoir et prit un fauteuil avant même qu’elle eût répondu. La Torrebianca se contenta de s’appuyer au bord d’une table.

--Mon mari est indisposé, dit-elle, et a besoin de mes soins. Ce n’est pas bien grave: l’émotion que lui a causée un malheur de famille. Mais parlons de vous: quel sujet vous amène ici à une heure pareille?

Pirovani resta un moment sans répondre, pour donner ainsi plus de solennité aux paroles qu’il allait prononcer.

--Monsieur de Canterac estime qu’après l’incident de ce soir nous devons nous mesurer dans un duel à mort.

Hélène, qui ne pensait qu’à Watson et qui supportait mal la présence de celui qui l’avait mis en fuite, eut un mouvement qui marquait que la nouvelle l’intéressait peu. Puis elle essaya de dissimuler son indifférence et dit:

--Cette proposition n’a rien d’extraordinaire. Si j’étais un homme j’agirais de même.

Pirovani, qui avait hésité jusqu’alors parce qu’il trouvait stupide le défi de Canterac, se leva de son fauteuil d’un air décidé.

--Eh bien, dit-il, puisque vous l’approuvez, c’est dit. Je me battrai contre le Français; je me battrai s’il le faut contre la moitié du monde pour vous prouver que je suis digne de votre estime.

En parlant ainsi il avait saisi une main d’Hélène, mais cette main lui sembla si molle et si froide qu’il la lâcha avec découragement. Elle se tourna d’un air las vers les pièces intérieures de la maison, où se trouvait son mari. Pirovani comprit qu’il devait se retirer, et il se hâta d’obéir, mais en se dirigeant vers la porte il n’épargna pas à la marquise les déclarations et les gestes d’un amoureux qui veut faire admirer son héroïsme.

Restée seule enfin, Hélène appela Sébastienne à grands cris. La métisse ne se hâta pas d’accourir. Elle avait dû accompagner jusqu’à la porte de la rue son ancien patron.

--Essaie de rejoindre M. Watson, ordonna-t-elle vivement. Il ne doit pas être loin, dis-lui de revenir.

La métisse sourit, baissa les yeux et dit avec une feinte naïveté:

--Ce serait difficile de le rattraper! Il est parti comme une bombe, ou comme s’il avait le diable à ses trousses.

En sortant de son ancienne maison, Pirovani se rendit chez Robledo. L’Espagnol lisait un livre qu’il tenait appuyé contre la lampe à pétrole posée au centre de la table. En voyant entrer l’entrepreneur il l’accueillit avec des exclamations et des gestes de reproche.

--Eh bien! qu’est-ce qui vous a donc pris?... Un homme de votre âge et de votre caractère... Mais vous êtes pire qu’un gamin de quinze ans qui se bat pour sa fillette.

L’Italien, l’air hautain, n’accepta pas cette réprimande trop tardive et secrètement fier de ce qu’il annonçait, il dit avec solennité:

--Je dois avoir un duel à mort avec le capitaine Canterac. Je suis venu vous trouver pour vous prier d’être mon témoin avec Moreno.

Robledo poussa des clameurs indignées en levant les bras au ciel pour donner plus de vigueur à sa protestation.

--Et vous croyez que je vais appuyer ces extra-vagances et me montrer aussi fou que vous ou que l’autre?

Il continua de s’élever contre l’absurde demande de Pirovani, mais l’Italien secouait la tête avec obstination. Depuis son entretien avec Hélène, il était résolu à tout.

--Je suis de naissance modeste, dit-il, je n’ai jamais su que travailler, mais je veux montrer à ce monsieur que je ne le crains pas, quelque habitué qu’il soit à manier les armes.

Robledo haussa les épaules en entendant ces mots qui lui semblaient stupides. Il se lassa enfin de protester sans résultat:

--Je vois qu’il est inutile d’essayer de vous rendre le bon sens... C’est bien, je consens à parler en votre nom, mais à la condition que vous me laisserez arranger les choses raisonnablement en évitant ce duel.

L’entrepreneur parut offensé et prit une attitude de dignité chevaleresque.

--Non; je veux le duel à mort. Je ne suis pas un lâche et je ne cherche pas des accommodements.

Puis il laissa voir sa vraie pensée:

--Je n’ai pas reçu une brillante éducation, mais je sais comment on doit se comporter dans des circonstances comme celle-ci. En outre, des personnes haut placées m’ont dit leur opinion. Je dois me battre, je me battrai.

Il prononça ces mots avec une telle conviction que Robledo devina qu’Hélène était la «personne haut placée» qui l’avait conseillé. Il le regarda avec pitié, puis déclara qu’il se refusait de façon formelle à lui servir de témoin.

Pirovani, convaincu qu’il n’obtiendrait plus rien de lui, prit congé et se dirigea vers la maison de Moreno.

Le jour suivant, don Carlos Rojas reçut une visite fort matinale. Il se trouvait devant la porte du corps de logis de son _estancia_ quand il vit arriver, monté sur un bidet qui le fit sourire, un cavalier en costume de ville.

C’était le secrétaire Moreno.

--Où courez-vous, monté sur cette rosse?... Descendez; que diriez-vous d’un peu de _maté_, camarade?

Tous deux entrèrent dans la pièce qui servait de salon et de bureau à don Carlos, et, tandis qu’une petite servante préparait le _maté_, Moreno aperçut par une porte entre-bâillée la fille de Rojas assise, triste et pensive, dans un fauteuil d’osier. Elle portait un costume féminin et semblait avoir dépouillé avec ses habits d’homme son audace joyeuse de garçon turbulent.

Moreno la salua, de son côté de la porte, et elle répondit mélancoliquement à son salut.

--Regardez-la, dit le père, elle n’est plus la même. Est-ce qu’on ne la croirait pas malade; la jeunesse est ainsi.

Celinda sourit d’un air las et secoua la tête: Non, elle n’était pas malade. Bientôt, elle quitta la pièce où elle se trouvait, trop voisine du salon, pour permettre aux deux hommes de parler librement.

Quand ils eurent pris la première tasse de _maté_, Rojas offrit à Moreno un cigare, alluma le sien et se prépara à écouter.

--Quel bon vent vous amène en ces lieux, mon cher rond-de-cuir? Vous n’êtes pas homme de cheval, et ce n’est pas pour rien que vous avez poussé un galop jusqu’ici.

Le rond-de-cuir continua de fumer avec le calme d’un Oriental qui aime exciter la curiosité de son interlocuteur avant d’entrer en matière.

--Dans votre jeunesse, don Carlos, dit-il enfin, vous avez su manier les armes. Je me suis laissé dire que lorsque vous habitiez Buenos-Ayres vous avez eu plus d’un duel, pour histoires de femmes.

Rojas regarda de côté et d’autre pour s’assurer que sa fille était loin et ne pouvait entendre. Puis il sourit avec la vanité d’un homme mûr qui évoque les aventures de sa jeunesse ardente, et il dit, faussement modeste:

--Bah! tout cela est oublié! Péchés de jeunesse! C’était l’habitude d’autrefois!

Moreno crut devoir rester silencieux un long moment, puis il ajouta:

--L’ingénieur Canterac et l’entrepreneur Pirovani se battront en duel demain... C’est un duel à mort.

--Quoi, ces choses-là ne sont pas encore passées de mode? Et ici, en plein désert?

Moreno fit oui de la tête sans dire un mot. L’_estanciero_ resta muet lui aussi et il regarda son hôte avec des yeux interrogateurs. En quoi cela le regardait-il? Il avait donc fait ce voyage pour le plaisir de lui annoncer cette nouvelle?

--Canterac, dit l’employé, a comme témoin le marquis de Torrebianca et le _gringo_ Watson. Comme ils sont tous deux ingénieurs, ils ne peuvent refuser un service aussi important à un collègue.

Rojas trouva la chose fort naturelle. Mais, que lui importait, à lui, que les témoins fussent celui-ci ou celui-là.

--Pirovani n’a pu trouver que moi, continua Moreno, et je viens vous prier, don Carlos, vous qui connaissez les armes, de me tirer d’affaire en acceptant d’être le second témoin de l’Italien.

L’_estanciero_ protesta avec véhémence.

--Assez de blagues, hein?... Pourquoi irais-je me mêler des zizanies entre les gens de la Presa, qui d’ailleurs sont tous mes amis? Et puis, je suis trop vieux pour m’embarquer dans ces affaires et je ne tiens pas à jouer au matamore.

Moreno insista et la discussion des deux hommes dura quelques minutes. Don Carlos enfin parut mollir, séduit par le mystère que cachait ce duel inattendu. Son rôle de témoin lui permettrait peut-être de découvrir des choses fort drôles et fort intéressantes.

--Bon, ce sera comme vous voudrez. Qu’est-ce que vous ne me feriez pas faire, rond-de-cuir maudit!

Il sourit ensuite d’un air égrillard, et, frappant la cuisse de l’employé, il lui demanda en baissant le ton:

--Et pourquoi veulent-ils se tuer? Histoire de femme encore? Cette marquise qui les a tous rendus fous, elle est bien pour quelque chose dans l’aventure?

Moreno prit une attitude pleine de réserve et porta un doigt à ses lèvres pour lui imposer silence.

--Soyez prudent, don Carlos. Songez que nous aurons affaire au marquis de Torrebianca, qui est témoin et qui dirigera sans doute le combat, car il est expert en cette matière.

L’_estanciero_ se mit à rire en appliquant de nouvelles claques sur les cuisses de son ami. Il riait de si bon cœur qu’il portait de temps en temps sa main à sa gorge comme s’il eût craint d’étouffer.

--Ah! elle est bien bonne!... C’est le mari qui sera directeur du duel... Et c’est pour sa femme que les deux autres se battent!... Ces _gringos_ sont vraiment délicieux! Je serai bien content de voir ça... c’est formidable!

Puis il reprit, calmé:

--Eh bien, oui, j’accepte d’être témoin. C’est plus fort qu’une place de théâtre à Buenos-Ayres, ou que ces histoires de cinéma dont ma fillette raffole.

Vers le milieu de l’après-midi, Moreno, qui avait déjeuné à l’_estancia_ de Rojas, regagna la Presa et mit pied à terre devant l’ancienne maison de Pirovani.

Torrebianca marchait de long en large dans la pièce qui lui servait de bureau. Il était vêtu de noir et paraissait plus triste et plus découragé que les jours précédents. Il s’arrêtait parfois près de sa table sur laquelle était posée une boîte de pistolets ouverte. Il avait passé une partie de l’après-midi à nettoyer ces armes et à les contempler mélancoliquement, comme si leur vue eût évoqué pour lui de lointains souvenirs. S’il oubliait un instant les pistolets, c’était pour regarder une photographie placée aussi sur la table: la photographie de sa mère. Ses yeux se mouillaient quand il la contemplait.

Moreno le salua, se hâta de l’informer qu’il avait trouvé un autre témoin, et qu’il avait pleins pouvoirs pour discuter avec lui les préparatifs du combat. Le marquis s’inclina avec un salut cérémonieux, puis lui fit voir les pistolets.

--Je les ai apportés d’Europe; ils ont servi plus d’une fois en des circonstances aussi graves que celle qui nous occupe. Examinez-les avec soin; nous n’en avons pas d’autres, les deux parties doivent donc les accepter.

L’employé répondit qu’il jugeait inutile de les vérifier et qu’il acceptait toutes les décisions du marquis.

Torrebianca continua de parler avec une noble dignité qui impressionnait vivement Moreno.

«Le pauvre homme, pensait-il, ignore sa véritable situation. C’est un homme de cœur et d’honneur: un vrai gentilhomme qui ne sait rien des actes de sa femme et du triste rôle qu’il va jouer.»

Tandis que l’Argentin le regardait avec une sympathie apitoyée, le marquis ajouta:

--Aucun des deux adversaires ne veut faire d’excuses et les injures sont extrêmement graves; nous devons donc décider que le duel sera un duel à mort. N’est-ce pas votre avis, Monsieur?

L’employé s’était rendu compte de l’importance de cette conversation. Très grave, il approuva silencieusement de la tête.

--Mon client, continua le marquis, n’admet pas moins de trois balles échangées à vingt pas avec faculté de viser pendant cinq secondes.

Moreno battit des paupières, consterné, et parut sur le point de rejeter des conditions pareilles; mais il se souvint d’un dernier entretien qu’il avait eu avec Pirovani le matin même avant de partir pour l’_estancia_ de Rojas.

L’Italien avait paru transfiguré par un enthousiasme belliqueux. Il se félicitait qu’une occasion lui fût donnée de prendre devant «Madame la Marquise» la figure d’un héros de roman. «Acceptez toutes les conditions, avait-il dit à Moreno, aussi terribles soient-elles. Je veux montrer que si j’ai débuté comme simple ouvrier, j’ai plus de bravoure et de vraie noblesse que ce capitaine.»

L’employé se résigna donc à faire de la tête un nouveau signe affirmatif.

--Ce soir, continua le marquis, les quatre témoins se réuniront chez Watson pour arrêter les conditions par écrit, et la rencontre aura lieu demain à la première heure.

Le témoin de Pirovani fit savoir que don Carlos Rojas ne pourrait assister à la réunion, car il était allé à Fort Sarmiento chercher un médecin qui assisterait au combat; mais lui-même signerait en son nom tous les documents utiles. Et les deux témoins se séparèrent.

En sortant de la maison, Moreno aperçut près du perron le commissaire de police qui semblait l’attendre. Don Roque l’interpella avec indignation:

--Vous vous figurez sans doute que vous pouvez faire ici tout ce qu’il vous plaît, et que dans ce pays il n’y a ni autorité ni loi ni règle, comme au temps des Indiens. Je suis commissaire de police, sachez-le bien, et j’ai le devoir d’empêcher les gens de faire des folies. Dites-moi à quel moment aura lieu le duel... J’ai besoin de le savoir.

Moreno refusa de le dire, et devant son entêtement le commissaire prit un ton plus aimable.

--Dites-le moi, et ne faites pas le malin. Songez qu’il n’est pas convenable que des choses pareilles se passent ici, moi présent. Dites-moi l’heure de l’affaire pour que je puisse m’éloigner avant.

Le témoin lui parla à l’oreille, et don Roque lui serra la main pour le remercier de sa confidence. Ensuite, il alla prendre son cheval qui se trouvait à proximité et, le pied déjà dans l’étrier, il dit à voix basse:

--Je vais passer la nuit à Fort Sarmiento, et je ne serai pas de retour avant demain soir... Faites ce que vous voudrez... Je ne sais rien.

XIV

Les clients les plus attardés du bar commençaient à se retirer quand Robledo arriva devant la maison où logeait Hélène.

Il gravit à pas silencieux le perron et après un moment d’hésitation il frappa discrètement. La porte s’ouvrit bientôt et Sébastienne parut; cet appel l’avait surprise au moment où elle allait se coucher. Ses cheveux raides étaient divisés en une infinité de tresses, nouées chacune d’un petit lacet, et elle s’efforçait de dissimuler sous la masse énorme de ses bras une partie de sa gorge cuivrée et puissante, que son corsage dégrafé laissait à découvert. Ses yeux furibonds prédisaient à l’importun une avalanche d’insultes, mais ils s’adoucirent à la vue de Robledo, et elle dit aimablement avant même qu’il eût prononcé un mot:

--La patronne est dans sa chambre et le marquis est parti avec sa maudite boîte de pistolets. Je croyais qu’il était avec vous... Entrez, don Robledo; je vais prévenir Madame.

L’ingénieur n’ignorait pas que Torrebianca se trouvait chez lui avec les autres témoins; mais il avait besoin de parler immédiatement à Hélène. Pourtant, il recula en voyant Sébastienne ouvrir la porte toute grande pour l’inviter à entrer. Il eut peur de se trouver seul avec la marquise dans la salle. Il fallait que leur entrevue fût courte. D’ailleurs le mari pouvait arriver et il lui serait difficile d’expliquer sa présence dans la maison, alors qu’il venait de le voir et de lui parler dans sa propre demeure.

--Je n’ai pas grand’chose à dire à ta patronne... Il vaut mieux qu’elle vienne à la fenêtre de sa chambre.

La métisse ferma la porte et Robledo, avançant sur la galerie extérieure, passa devant plusieurs fenêtres. Un instant après, l’une d’elles s’ouvrit et la marquise s’y montra, les cheveux dénoués; un peignoir négligemment jeté sur ses épaules laissait à découvert une grande partie de ses bras et de sa gorge.

Elle s’était habillée précipitamment, et semblait effrayée; avant même que Robledo l’eût saluée elle demanda d’une voix angoissée:

--Un malheur est arrivé à Watson? Pourquoi venez-vous ici à pareille heure?

Robledo sourit ironiquement avant de répondre.

--Watson est en bonne santé, et si je viens à pareille heure, c’est pour vous parler d’un autre homme.

Puis il fixa sur elle un regard sévère et continua lentement:

--Au lever du soleil deux hommes vont s’entretuer. Cette tragique folie m’ôte le sommeil, et je suis venu vous dire: «Hélène, empêchez ce malheur.»

Sûre maintenant que Watson était sauf, elle répondit avec humeur:

--Que voulez-vous que j’y fasse? Ils peuvent bien se battre si cela leur plaît... C’est le fait des hommes.

Robledo fut consterné de cette cruauté.

--Je ne suis qu’une femme, continua-t-elle, mais ces combats ne m’effraient pas. Frédéric s’est battu une fois pour moi peu de temps après notre mariage. Là-bas, dans mon pays, plus d’un homme a risqué sa vie pour m’être agréable, et je n’ai jamais essayé de l’empêcher.

Elle eut une moue de mépris et ajouta:

--Vous voudriez que j’aille prier ces deux messieurs de ne pas risquer leur précieuse vie, pour qu’ensuite chacun d’entre eux vienne me réclamer quelque faveur en échange de son obéissance?... D’ailleurs, si j’intervenais dans cette affaire ils croiraient tous deux qu’ils m’inspirent beaucoup d’intérêt, et je me moque de l’un et de l’autre... S’il s’agissait d’un autre homme, peut-être céderais-je à votre prière.

L’Espagnol hocha la tête en entendant ces mots: «autre homme», et un instant l’image de son associé lui apparut. Hélène le regardait maintenant avec pitié.

--Dormez tranquille, Robledo, comme je vais dormir moi-même. Laissez ces deux orgueilleux annoncer qu’ils vont se tuer. Il n’arrivera rien de grave, vous verrez.

Elle s’écarta un peu de la fenêtre, par peur des _jejenes_ et de tous les insectes sanguinaires qui, attirés par sa chair appétissante, commençaient à bourdonner autour de ses épaules et l’obligeaient à les chasser de la main tout en parlant.

--Si vous voyez Watson, dites-lui que je l’ai attendu toute la journée. Avec cette histoire de duel on ne peut plus lui parler... A demain, passez une nuit bien tranquille.

Elle ferma la fenêtre en simulant une peur enfantine des moustiques et Robledo découragé dut se retirer.

A cette heure même, l’ingénieur Canterac écrivait sur sa table de travail et terminait une longue lettre par ces mots «telle est ma dernière volonté; je compte sur vous pour l’exécuter. Adieu, chère femme! adieu mes enfants! Pardonnez-moi.»

Il plia le papier pour l’introduire dans l’enveloppe qu’il plaça ensuite dans la poche intérieure d’une redingote suspendue à côté de lui.

«Si je tombe demain, pensa-t-il, on trouvera cette lettre sur ma poitrine. Je chargerai Watson, avant le duel, de l’envoyer à ma famille au cas où je mourrais.»

Une heure après, son adversaire entrait chez Moreno. L’employé revenait de la réunion où il avait rencontré les témoins de Canterac. Pirovani lui parla d’une voix lente en s’efforçant de cacher son émotion.

Il venait de déposer sur la table de Moreno deux lettres dont l’une, très volumineuse, était sous enveloppe ouverte. Il avait écrit pendant une partie de la nuit dans son logement pour résumer dans ces deux lettres l’état de ses affaires. Il montra la plus mince et dit:

--Celle-ci est pour ma fille. Vous la lui enverrez si je meurs.

L’Argentin s’efforça de rire pour montrer qu’il ne croyait pas à la possibilité de sa mort et que de telles paroles méritaient seulement qu’on s’en amusât. Mais il ne persista guère dans sa gaîté factice car la voix de l’entrepreneur restait grave.

--Dans l’enveloppe la plus épaisse vous trouverez une procuration en règle qui vous permettra de toucher sans difficulté ce que le gouvernement me doit, et les sommes que j’ai en dépôt dans les banques. Vous êtes habile et vous n’aurez pas de peine à vous rendre compte, en examinant ces papiers, de l’état de mes affaires et à trouver le meilleur moyen de les liquider. J’ai fait aussi un testament qui vous nomme tuteur de ma fille. Vous êtes le seul homme en qui j’aie confiance. Sans doute vous avez penché plus d’une fois du côté de mon adversaire plutôt que du mien, mais cela importe peu. Je sais que vous êtes un honnête homme et je vous confie ma fille et ma fortune; tout ce que je possède au monde.

Moreno fut si touché par cette marque de confiance qu’il dut porter une main à ses yeux. Puis il se leva, serra avec force la main de l’Italien et d’une voix entrecoupée il lui promit d’exécuter fidèlement toutes ses recommandations. Il jura de protéger la fille et la fortune de son ami, si celui-ci venait à mourir le lendemain.

--Mais vous ne mourrez pas, ajouta-t-il en se frappant la poitrine. Mon cœur me le dit.

Peu après le lever du soleil quelques hommes s’assemblaient dans une prairie couverte d’une herbe maigre, au bord du fleuve. Elle était bornée par quelques vieux saules aux racines mi-découvertes qui se penchaient, moribonds, au-dessus de l’eau comme si, d’un moment à l’autre, ils dussent s’écrouler dans le courant.

L’endroit était triste. A cette heure où la lumière arrivait horizontalement, presque au ras du sol, les ombres des êtres et des arbres s’étiraient en un allongement bizarre.

Pirovani arriva le premier, escorté de Moreno et de don Carlos; tous étaient vêtus de noir, mais une redingote neuve et solennelle distinguait l’entrepreneur de ses compagnons. Il l’avait reçue de Buenos-Ayres la semaine précédente; elle sortait de chez un tailleur fameux à qui il avait commandé une garde-robe complète aussi riche que celle des millionnaires les plus élégants de la ville.

Derrière ce groupe s’avança un long et maigre vieillard; il avait le nez violacé et bourgeonné des alcooliques et portait une trousse de chirurgien sous le bras. C’était le médecin que Rojas était allé chercher à l’agglomération voisine la veille au soir.

Quelques minutes après, Canterac, Torrebianca et Watson arrivèrent dans la prairie. Le capitaine et le marquis portaient de longues redingotes, moins resplendissantes que celle de Pirovani, et des cravates noires: on eût dit qu’ils allaient assister à un enterrement. Watson portait seulement un costume sombre.

Après avoir fait de loin un salut cérémonieux à son adversaire et à ses témoins, Canterac commença d’aller et de venir au bord du fleuve. Il feignait de s’amuser à suivre des yeux le vol capricieux des oiseaux du matin, ou à lancer des pierres dans le courant. L’entrepreneur, qui tenait à ne pas paraître inférieur, imitait tous ses gestes et se mit aussi à marcher près des saules en regardant le fleuve. Tous deux continuèrent ainsi à se déplacer d’un pas d’automate chacun dans la partie de la rive qui lui était assignée.

Torrebianca, que son expérience en ces matières désignait pour le premier rôle, commença les préparatifs du combat. Il demanda à Watson deux cannes que celui-ci avait eu la précaution d’emporter, et en planta une dans le sol. Puis, une main sur les yeux, il regarda dans la direction du soleil pour s’assurer exactement de quel côté venait la lumière, et il se mit à marcher en comptant ses pas.

--Vingt, dit-il, en plantant dans le sol la seconde canne.

Il rejoignit à nouveau les témoins, prit une pièce de monnaie et, après avoir interrogé Moreno, il la lança en l’air. Quand la pièce retomba, l’employé dit à Rojas.

--Nous avons gagné, don Carlos; c’est à nous de choisir la place.